‹ Souvenirs de GenèveChapitre 3 sur 6 · FRAGMENTS DU JOURNAL · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DU JOURNAL

28 novembre.

Plus d'un mois de travail s'est écoulé, sans répit, sans distraction ; levé à cinq heures, couché à minuit, menant de front avec succès, j'en ai la consolante joie , toutes les branches de mes études : l'histoire comparée des révolutions anglaise, américaine et française; les sciences, la littératureetles langues étrangères. Ah! que de journées utiles , que de journées heureuses se sont écoulées pendant ces laborieuses semaines ! et quels fruits n'en ai-je pas retirés !

— Vous vous tuerez à force de travail, me disait hier mon digne Delaplanche... et je lui répondis :

— Comment pourrais-je modérer cet irrésistible besoin d'apprendre qui s'est emparé de mon âme et qui s'augmente en raison même des progrès que je fais dans mes consciencieuses études? Comment songer à la fatigue du corps, quand l'esprit s'élève, s'agrandit, et que le cœur s'épure au creuset de la méditation et du savoir? Et n'ai-je pas pendant l'espace de longues années dont le souvenir m'est si amer , n'ai-je pas abusé de ma jeunesse et consumé ma vie pour des passions insensées ?. . . Laissez-moi donc.

ô mon ami , me livrer au travail avec ardeur , avec opiniâtreté , pour réparer ce temps d'erreurs si déplorablement perdu , et parvenir au noble but que je me suis proposé , celui d'être lui jour de quelque utilité à mes semblables et à la société.

Le digne homme, en m'entendant parler ainsi, m'a serré dans ses bras en me disant : Allez, allez , mon enfant ! . . . remplissez votre tâche , car cette tâche vient de Dieu !

Ces touchantes et solennelles paroles de mon digne ami se graveront dans mon cœur pour ne plus s'en etïacer. . . Rien à l'avenir ne pourra me distraire de ma philanthropique vocation ; non , rien... pas même les regrets que me cause l'absence de ma belle Anglaise , de cette Lucy dont la ravissante image plane dans ma pensée, comme une étoile brillante d'où mes yeux ne sauraient

se détacher !

10 décembre.

Il y a eu hier réunion de notre société secrète : rassemblée était nombreuse ; des questions intéressantes y ont été agitées sur l'état actuel des partis en France; des rapports satisfaisants nous ont été faits sur l'extension toujours croissante que prend la société dans les différentes parties de l'Europe.

J'ai su que les carbonari . en bien des lieux ,

y>\ SOIVEMUS DE r,E?f£VE.

riaient sons la direction immédiate d<.'s membres de notre association, lesquels membres , à des époques données, ou dans de graves circonstances, rendent compte de leurs opérations an comité central.

Cette organisation , habile et forte , peut à la longue amener des résultats importants, surtout si l'on apporte ailleurs autant de scrupuleuse sévérité que nous en montrons ici sur le choix et l'admission des candidats.

Surpris, émerveillé du nombre des villes de France . de Suisse , d'Allemagne , d'Espagne et d'Italie où sont établies soit des ventes de carbonari. soit des sociétés semblables à la nôtre , j'ai conçu , je le confesse , une haute idée de ce que pouvait opérer un pareil réseau d'hommes tendant au même but , et obéissant strictement aux mêmes chefs.

Puissent ces derniers prendre toujours pour guides de leurs projets la sagessse et la vérité! car s'il en était autrement, ils attireraient sur leurs têtes les malédictions de ceux-là mêmes (jui les auraient écoulés et suivis avec le plus de bonne foi et de dévouement... Quoi qu'il arrive, j'aurai toujours gagné d'apprendre dans ces graves assemblées à discuter i)rofondément et avec fruit les plus hautes questions de l'ordre social ; qucle reste, ensuite, soit dans les mains deDieu!

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MML.

Relour de Lucy. Désappointement de la vanité. Lecture cliez M. de Sismondi.

20 décembre.

Elle était de retour depuis huit jours, et pourtant j'avais résisté à la tentation de me présenter chez elle, lorsque hier je l'aperçus dans la rue, donnant le bras à un monsieur de haute taille, jeune encore, et beau malgré l'étrangeté de sa figure. Mon sang , à son aspect , se précipita vers mon cœur, mes idées se troublèrent , et peu s'en fallut que je ne passasse auprès d'elle sans la saluer.

Qu'elle m'avait paru belle, mon Dieu! et que de jours de ma vie n'aurais-je pas donnés pour sentir son l)ras appuyé sur le mien , comme ce-

lui dont la présence à ses cùlés me faisait tant de mal !

Je fis d'abord quelques pas pour m'en éloigner, ]nais je m'arrêtai bientôt, retenu par le dépit, par l'orgueil,... et peut-être aussi par l'espoir qu'elle détournerait la tête... Mon attente, hélas ! fut trompée. . . je la vis disparaître comme si je ne devais jamais la revoir.

Pour soulager alors la peine qui m'étreignait le cœur, je parcourus la ville... j'allai sur les bords du lac, dans la campagne, ne songeant ni à la bise qui soufUait , ni au froid , ni au jour ({ui baissait... Enfin , après avoir erré jusqu'au soir dans une agitation toujours croissante , je cédai à l'inquiétude qui me torturait l'àrae , je me rendis chez elle et me fis annoncer.

La première figure qui frappa mes regards en entrant dans le salon fut celle du même personnage assis familièrement près de Lucy... La soudaine blessure d'un fer acéré ne m'aurait pas causé une douleur plus vive... à peine me restait-il assez de présence d'esprit pour balbutier quelques phrases d'usage.

— Je vous croyais absent de Genève, me ditelle avec bienveillance.

— Moi... non, madame; enfoncé dans mes livres je sors si peu que j'ignorais...

-- Vous êtes trop studieux , trop sédentaire ,

s'eiiipressa-t-elle d'ajouter; bien différent en cela de mon cher cousin le colonel Maxwell , qui ne peut demeurer huit jours dans le même lieu : un an ne s'est pas écoulé depuis qu'il est revenu des Indes, et déjà il parle de quitter l'Europe , où il meurt d'ennui et de froid. Dans quelques jours il sera à Londres, et six mois après à Calcutta.

La glace de mon cœur se fondit à ces mots, je respirai plus librement, et saluant le colonel, que Lucy venait de me présenter, je l'aurais volontiers embrassé pour lui exprimer combien j'étais reconnaissant de ne trouver en lui ([u'un simple parent, qu'un officier à la solde de la compagnie des Indes.

Mes pensées redevinrent sereines etriantes... je fus gai, prévenant, aimable avec le brave Maxwell, dont Lucy me conta la vie aventureuse et le séjour parmi les Marattes, entremêlant son récit d'observations fines et profondes qui en redoublaient encore l'intérêt. Jamais soirée ne me sembla plus courte et plus charmante... je l'écoutais parler avec bonheur, avec ivresse... il me semblait que le ciel s'ouvrait pour moi ... Ah ! Lucy!... Lucy!... vous avez tiré une à une de la châsse de votre esprit toutes les pierres précieuses, toutes les richesses dont elle abonde !... vous vous êtes montrée légère et profonde, sen-

58 S0LVE5IRS DE GENÈVE.

siMe et piquante, énergique et gracieuse dans vos pensées : l'avez-vous fait pour me séduire, Lucy?

Non, car vous n'avez cessé ni d'être simple ni d'être bonne, et par cela même plus séduisante que jamais... Vous m'avez dit d'un ton plein d'intérêt : Allez quelquefois dans le monde, pour vos amis, pour votre santé, pour vos éludes... J'irai, Lucy, et ma plus douce distraction serait de vous y voir.

25 décembre.

Quel froid ! . . . les idées gèlent dans mon cerveau ! Pour me garantir de cette mortelle froidure, je me ruine : le bois est cher à Genève, et le logement de madame Metton est glacial ; on m'y trouvera quelque jour roide et gelé, malgré les énormes bûches que j'entasse dans le foyer. Vainement mon hôtesse a-t-elle garni portes et fenêtres de larges bourrelets; la bise souffle, l'air pénètre et me glace. Un paravent improvisé n'a pas eu meilleur résultat : on dirait que cette vieille maison a des pores qui aspirent le froid et le vent.

Pour dernière ressource, je me suis avisé de me couvrir de tous les vêtements qui ont pu. sans trop de peine, s'entasser sur mon corps les uns sur les autres : d'abord, et sans parler de

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deux ou trois gilels, une veste à là hussarde, puis un surtout à basques traînantes, et enfin un spencer à longs poils gris, tranchant merveilleusement sur le fond bleu de la redingote, lorsque je me débarrasse, pour écrire, du lourd carrick qui couvre entièrement ma grotesque personne. Ainsi vêtu, je souffle encore dans mes doigts : l'hiver grelottant sur son trépied n'a pas l'air plus transi que moi ; je m'en tourmente et j'en ris tout à la fois, surtout quand j'aperçois dans la glace mon singulier accoutrement, ou que je suis surpris dans ce bizarre costume, comme il m'est arrivé de l'être ce matin par deux gentilshommes anglais, dont j'étais loin d'attendre l'honorable visite.

Toc... toc... — Qui est là? demandai-je d'un ton d'humeur... Je vais ouvrir, attendez.

Leste et preste, je quitte le carrick et je tirais le spencer dont j'avais déjà dépouillé une manche, (juand la perfide madame Metton ouvrit la porte et me fit entrer... qui? un gentleman de ma connaissance, suivi du colonel Maxwell.

J'aurais voulu me cacher sous mes matelas, au risque d'y suffoquer! Paraître en cet équipage, et devant des Anglais encore !... je crevais de dépit, j'étouffais... moi qui deux minutes auparavant n'aurais pu écrire, tant mes mains étaient froides... Pour comble de disgrâce, la

GO SOUVENIRS DE GE?iÈVE.

seconde manche de mon misérable spencer était si élroite, qu'il fallut Tarracher à l'envers pour en venir à bout. Heureusement que le dérangement des chaises avancées par madame Melton à ceux qu'elle appelait milords, en détournant leur attention, me donna le temps de me remettre et de me présenter un peu plus décemment. . . Sans cela, je crois en vérité que je me serais enfui n'importe où.

Grâce à cette diversion, je retrouvai enfin la parole pour remercier le colonel qui venait me faire ses adieux et m'ofïrir ses services pour l'Angleterre et Calcutta, où il se rend en toute hâte, ne pouvant plus supporter notre rude climat d'Europe.

Après quelques minutes de causerie, ces messieurs se levèrent, et je tendis la main au brave Maxwell, qui la serra fortement, en me disant, moitié français, moitié anglais : Si vous venez aux Indes, vous y trouverez un ami.

Alors se termina la malencontreuse visite dont j'ai ri ensuite de tout mon cœur, non sans rougir pourtant, en songeant que, honteux de mon humble réduit, et pour me relever aux yeux de mes riches Anglais, j'avais trouvé moyen de glisser au milieu de notre courte conversation que mon père était riche à millions...

Hélas ! j'ai encore, je le vois, bien des progrès

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à faire avant de mettre le grappin sur la niiilliforme vanité.

28 décembre.

— Lu vanité!... ah! qu'il faut peu de chose pour la chatouiller et lui rendre tout empire sur notre faible cœur, alors même que nous nous flattons de l'en déraciner tout à fait !... Je veux en consigner ici la preuve.

Pour suivre les conseils de Lucy, j'ai passé quelques soirées dans le monde; la première était à la Redoute : il fîdlut s'habiller, se mettre devant la glace pour se faire beau. Paré de mon chàle bleu qui tranchait à ravir sous un gilet de velours noir, je me complaisaisdans cette vue, car je me trouvais élégant, coquet, de bon goût... charmant enfin, puisqu'il faut tout dire !... J'étais si enchanté de moi, que j'appelai madame Metton pour la faire jouir de ma toilette.

Elle accourut, la bonne femme, et me voyant si beau elle s'écria :

— Ah ! monsieur est joli comme tout ! . . . Gare nos dames ! . . .

Le compliment m'alla si bien au cœur, que je tournai avec prétention sur la pointe des pieds pour m'offrir sous toutes les faces à l'admiration de mon hôtesse, tandis que l'épanouissement de

mon visage annonçait la pleine satisfaction de mon âme.

N'est-ce pas là de la bonne misère de cœur, pour parler le langage de notre vieux Montaigne? N'est-ce pas là cette pitoyable vanité qui , bien qu'avide de louanges, se contente pourtant de si peu, que l'éloge sorti d'une bouche vulgaire suffit parfois pour remplir d'aise celui dont la présomption n'aspire qu'à sortir un jour de son obscurité?...

Oh! vanitas vanitatum! tant répété depuis le prophète, et toujours vrai depuis le commencement des siècles jusqu'au dernier soupir du dernier homme, vanitas vanitutum ! que tu es bien placé dans ma bouche ! Pour un chàle bleu séant à ma figure, pour une de ces phrases banales qu'une femme m'adresse par bonhomie , par complaisance , moi qui travaille sans relâche à devenir un homme posé, utile, un homme dévoué à l'affranchissement des nations, au bonheur de ses concitoyens, je me pavane, je me rengorge, comme si j'en étais encore au temps où un nœud de cravate fait avec grâce me semblait un chef-d'œuvre de goût et d'élégance.

Mon Dieu! que j'ai pitié de moi... et que j'ai honte d'avouer que cette vanité si facile à repaître continua ce même soir à s'alimenter, j'allais presque dire à s'enivrer des plus puérils suc-

S0UVEMK:> UE ttKAÉVE.

ces!... de ma danse, par exemple, qui marque au milieu des quadrilles genevois. , . de ma danse, dont je suis assez enfant pour m'enorgueillir, dans un pays où l'on sait mieux employer son temps qu'à faire des battements et des chassescroisés.

Chose étraniie ! au moment même du succès, j'en voyais le ridicule, et je n'en continuai pas moins à tendre le cou-de-pied, à faire des ronds de jambe et les beaux bras, pour montrer à ceux qui n'ont pas eu le malheur de perdre des mois et des ans à devenir un danseur, qu'ils n'ont ni grâce, ni légèreté, ni maintien. Chétive ambition!... justement aj^préciée, du reste, par un vieillard à la mine railleuse, qui vint me dire d'un air passablement goguenard :

— Monsieur, vous qui dansez si bien, donnez-nous donc encore un solo !

Ma sotte sufflsance m'apparut à ces mots dans toute sa triste nudité... J'étais humilié, profondément humilié, et j'attendis à peine que la contredanse fût terminée pour abandonner la salle, promettant dans le fond de mon âme de mettre à profit la salutaire leçon que je venais de recevoir. . .

Mais, hélas ! que les meilleures résolutions disparaissent facilement, lorsque la vanité, cet insaisissable Protée , vient de nouveau à cire

04 SOUVEKIRS DE GENÈVE.

mise en jeu!... En voici la seconde preuve :

J'avais parlé en maintes circonstances de mon goùl, de ma facilité pour la déclamation : on en prit acte, et plusieurs personnes m'engagèrent à leurs soirées pour y faire des lectures. Je refusai d'al)ord pour me laisser séduire ensuite, et j'acceptai, entre autres, une gracieuse invitation de madame de Sismondi.

Le jour fut pris et la pièce choisie ; c'était VÉcole des Bourgeois. Je m'y préparai deux jours d'avance , l'apprenant presque par cœur , la répétant avec mon ami Delaplanche , qui , pour unique conseil, me disait :

— Livrez-vous à votre inspiration , et tout ira bien.

A huit heures j'arrivai chez madame de Sismondi ; l'assemblée était nombreuse ; le fauteuil, la table et le verre d'eau sucrée m'attendaient : c'était une lecture en règle.

La maîtresse de la maison , ayant placé son monde, me pria de commencer... Je m'assis donc , j'ouvris le livre... Le cœur me battait dans les premières scènes ; mais à mesure que j'allais en avant , je prenais de l'aplomb , je redoublais de verve, je jouais la comédie plutôt que je ne lisais : on m'applaudit, on me complimenta -, je rendis grâce , je répondis en m'inclinant avec modestie , et je jouissais... ah! d'un

SOCVEniRS DE GEÎÎÈVE. 65

contentement si vif, si exclusif, que l'enivrement des bravos qu'éprouvent les acteurs me fut tout à coup révélé.

Rentré chez moi , je me couchai sans trouver le sommeil ; je repassai dans ma mémoire les passages où je croyais avoir produit le plus d'effet, l'approbation que j'y avais obtenue, les rires que j'avais excités...

Et que serait-ce donc s'ils m'avaient entendu dans la tragédie? dans Jmlromaque, dans Matilius , dans Athalle !.., car j'avais tout pour réussir dans l'art dramatique : la voix , la taille , l'âme...

Alors le besoin . la rage de déclamer me prirent avec une telle force que je sautai hors de mon lit et me mis à réciter de longues tirades de ces tragédies , d'une voix si haute et si foudroyante, que madame Metton, réveillée en sursaut , s'en vint tout effrayée à ma porte , l'ouvrit... et resta pétrifiée en me voyant en chemise au milieu de la chambre, par le froid qu'il faisait.

— Ah ! seigneur Dieu ! s'écria-t-elle , le pauvre cher monsieur a la fièvre chaude ! . . .

Un seau d'eau glacée sur ma tête n'aurait pas abattu la surexcitation de mon imagination et de ma vanité avec plus d'efficacité que ces prosaïques paroles !

fi.

(j6 SOLVESIRS DE GE\EV£.

Je me glissai lestement sous mes couvertures.

— Pardon , ma chère madame Metton , pardon de vous avoir réveillée . je déclamais ; tranquillisez-vous, je suis bien , je vais dormir.

Se fiant peu à mes paroles, ma bonne hôtesse s'approcha , me tàta le pouls et puis la tète : — Pas de fièvre, dit-elle... Allons . monsieur, calmez-vous ; c'est ainsi qu'on attrape une fluxion de poitrine.

Et moi je restai là, tout désenchanté, tout honteux des égarements de mon puéril orgueil, jusqu'à ce que le sommeil vint enfin mettre trêve à mes joies et à mes repentirs.

Déterminé à ne plus m'exposer à ces séductions de l'amour-propre, j'en parlai le lendemain à mon ami Delaplanche :

— Ce serait passer d'un excès à un autre ; continuez , me dit-il avec bonté , à vous perfectionner dans l'art de la parole et de la déclamation ; continuez à vous faire entendre à vos amis ; mais que le but de ces lectures soit ennol)li par la pensée que le talent que vous acquerrez pourra servir un jour à défendre avec fruit du haut de la tribune les intérêts et les libertés de vos concitoyens.

Je le quittai un peu réconcilié avec moi-même, et me promettant de ne point oublier de si sages paroles.

SOUVEMIRS DE GENEVE. 6/

•30 décembre.

— La nomination du ministère Villèle , Corbière et Pe} ronnet , est un signe , hélas ! trop certain qu'on est fatigué des institutions constitutionnelles, et qu'on veut à tout prix revenir au passé.

C'est l'opinion générale : partout les têtes fermentent , s'échauffent ; on est mùr pour de grands événements... dans toutes les provinces de France on s'inquiète, on se prépare : au Nord comme au Midi , à l'Ouest comme à l'Est, d'importantes tentatives doivent avoir lieu pour arborer le drapeau tricolore... Buonarotti nous a prévenus qu'il fallait nous tenir prêts... on voit qu'il est lui-même dans l'attente , qu'il espère.

De son côté , le général Chastel vient chaque jour me faire part des ouvertures qui lui sont faites par le grand comité directeur de Paris, et des nouvelles qu'il en reçoit...

Que va-t-il se passer?... je l'ignore absolument ; mais il est certain que l'année 1 822 est grosse de révolutions que le moindre incident peut faire éclater.

-<si) V 3»-

3Llf ÎTIEl ^ M^ S(ôlll.

Mémento du cœur. Frasnienls du journal.

Lucy. Fioravinl.

Entraînement politique. Départ pour Lyon.

0 janvier 18-22.

Que d'aimables souvenirs contenait le coffret qui m'a été remis religieusement ce matin par le négociant auquel tu l'avais confié ! mais ta lettre , ma sœur, valait bien mieux encore. Les veux que tu exprimes au nouvel an pour mon bonheur sont accompagnés de conseils si sages et si maternels , qu'il faudrait être , non pas de marbre , mais de terre brute, pour n'en pas être profondément touché, pour ne pas prendre avec joie l'engagement de les suivre.

Je suis en bonne voie, je le sens , je l'espère. J'ai l'horreur du mal , l'amour du bien : la juste

70 SOUVENIRS DE GE?iEV£.

déliaiice que j'ai de moi-même me met en garde contre les défauts de mon caractère, dont la mobilité première est combattue chaque jour par une volonté persévérante , par une persuasion toujours plus intime, que rien de bien , rien de grand n'a été fait dans le monde sans la patience et la ténacité. Je sais vouloir désormais plus efficacement que par secousse et par accès... Voilà un grand pas de fait ! . . . car alors, toutes les facultés intellectuelles , toutes les forces morales réunies en faisceau , convergent vers le même centre, l'amélioration du moi, qui n'est que l'amour de la vérité et de la justice.

De tous les charmants souvenirs que tu m'envoies au nom de tous, sais-tu celui qui me charme ? c'est la petite montre d'argent... Elle ne me quittera plus ; elle marquera mes journées , mes ans, ma dernière heure !... Elle est ce que doit être ma vie , simple , juste et réglée dans sa marche , parfaite sous sa modeste enveloppe. Chaque fois en la remontant, je me demanderai si le jour qui vient de s'écouler a laissé quelques traces dans mon esprit , a produit quelque bien!... Mémento du cœur qui vaudra mieux que le mémento mori des trappistes , car il dira qu'il faut bien faire.

Ce que je t'ai envoyé , moi , est bien peu de chose. Madame Metton prétend que mes cadeaux

SOCVEPÎIRS BE GEIVÈVE. 71

sont en bois de sapin , tandis que les tiens sont en acajou... comparaison prise sous le rabot de son mari, mais qui n'en est pas moins juste : c'est là l'histoire des femmes avec nous !... mères, épouses, sœurs, amies sont toujours en plus!... les hommes, toujours en moins.

«I Je suis contente de toi , très-contente . me dis-tu en terminant ton encourageante lettre ; mais que je le serais plus encore si je te voyais revenir à Dieu et à la religion avec autant de conviction et d'ardeur que tu en a mis à revenir à l'étude et à une meilleure vie... C'est le constant objet de mes vœux et de mes espérances !... Ce jour si beau ne viendra-t-il donc jamais?... »

Je l'ignore , ma sœur , mais ce que je puis t'affirmer, c'est que je ne repousserai pas la vérité, dès qu'elle apparaîtra à mes yeux.

FRAGMENTS DU JOLT.XAL.

19 janvier 1822, à minuit.

Je rentre de chez Lucy ; j'ai lu avec elle tout un chant de ChUde-Harold de Byron. Les pensées, les images en sont grandes et énergiques, mais quelle est la poésie qui ne deviendrait sublime lorsqu'elle est lue et commentée par une

72 SOrVE.MRS DE GENÈVE.

femme dont l'âme et la figure sont, à elles seules, tout un poëme de candeur et de beauté !... Ah ! mon cœur, mon pauvre cœur ! comme lu restais suspendu à ses lèvres ! . . .

Elle m'a dit que je me trompais sur ma vocation, qu'il fallait m'adonner à la littérature, aux œvres d'imagination et non aux études philosophiques... Je sentais en l'écoutant, aux élans, aux inspirations de mon âme, que moi aussi je pourrais être poëte!...

Longtemps nous demeurâmes sur cet intéressant sujet; elle, de plus en plus spirituelle, bonne , convaincante -, moi, de plus en plus persuadé , charmé , ébloui de sa grâce , de son esprit... Elle veut m'inilier aux beautés de la poésie anglaise, Diomio!... que sa volonté soit faite!... Mon âme est prête... qu'elle dise seulement : Fiat lux... et la lumière y descendra.

27 janvier.

J'ai reçu des conmiunications de quelques oflieiers supérieurs en demi-solde ; ils m'ont demandé si je serais disposé à prendre part avec eux à une insurrection qu'on veut tenter bientôt, disent-ils, pour réparer l'échec de Belfort; je leur ai répondu que je ne pouvais leur promettre ma coopération sans connaître à fond les

SOCVEÎVIRS DE GENÈVE. 7"

éléments et le but de cette nouvelle levée de boucliers. Quoiqu'ils n'aient aucune donnée sur une affaire aussi scabreuse, ils n'en vont pas moins en avant et s'étonnent de mes scrupules ! . . . Pauvres têtes!... ils ne savent pas que ceux-là seuls sont fermes et constants dans les entreprises hasardeuses, qui en ont calculé d'avance

les chances et les dangers !

o février.

Fioravini, que j'aime parce qu'il est courageux, donne des leçons de vocalisation : le pauvre diable se tire d'affaire tant bien que mal, vi'. ant lui et son chien à la pointe de son archet... deux bonnes créatures !... si bonnes que ce serait offenser Dieu que de leur faire de la peine.

Fioravini vint hier à l'heure de ma leçon sans me trouver, et résolut de m'attendre dans la compagnie de Fido. Engagé dans une interminable discussion politique avec le général Chastel, je rentrai tard et plein d'humeur du temps précieux qu'il m'avait fait perdre... le pauvre Fido ne s'en aperçut que trop à mon arrivée chez moi, car un coup de pied vint payer ses caresses.

— Pourquoi m'avez-vous attendu? dis-je à son maître ; n'est-il pas convenu que vous ne devez pas rester (piand je suis soi ii'

74 SOCVE'^ÎRS TE GENÈVE.

Fioravini se leva : — Excusez-moi.,, je venais... je suis resté... je... je...

— Qu'est-ce? lui dis-je brusquement; parlez, expliquez-vous.

— Je venais vous prier de me prêter quelques écus...

— Vous prenez mal votre temps... très-mal, lui répétai-je durement... je n'en ai point.

Fioravini ne souffla mot... — Fido , Fido, viens, mon bon chien, dit le pauvre homme... puis il ajouta : — Pardonnez-moi, monsieur.

Je l'avais blessé au cœur ; je le vis, oui je le vis, et pourtant je le laissai partir... mais il n'avait pas fait dix pas hors de la maison , que j'étais derrière lui.

— Fioravini, lui dis-je, Fioravini, revenez chez moi...

Il continuait à marcher.

— Je vous en prie, caiv Fioravini, revenez... Et je lui pris la main... Il hésita quelques instants encore, puis il céda.

Be retour dans ma chaml)re, je l'embrassai : Pour me prouver que vous ne m'en voulez pas, partageons , lui dis-je en ouvrant le tiroir où je dépose mon argent.

Une larme mouilla ses yeux.

— Amico mio , s'écria-t-il , vous m'aviez fait mal... Je suis pauvre...

SOUVEMRS DE UKIVÈVE. 75

— Mais honnête , mais plein de délicatesse, me hâtai-je d'ajouter.

Fido, le bon chien, eut aussi sa réparation : du sucre et des caresses.

Tout alla à merveille ensuite : jamais je n'avais si bien vocalisé.

10 février.

Le général Chastel sort de chez moi ; il était sombre, inquiet , sur les épines.

— Je viens vous consulter , m'a-t-il dit , sur ce que nous vous avons confié, il y a peu de jours, D. et moi ; ils m'ont écrit de Paris, pour que j'aille à Lyon me mettre à la tète d'un mouvement qui doit y avoir lieu en même temps qu'on agira du côté de Nantes. Tout est disposé, m'annonce-t-on ; les régiments sont gagnés, prêts à arborer le drapeau tricolore au premier signal : la ville est remplie d'anciens officiers qui s'y rendent de toutes parts ; les habitants sont préparés ; un gouveriieinent provisoire sera proclamé; il ne manque plus qu'un chef militaire, et ce chef c'est moi.

— Eh bien! général, il faut partir; je vous accompagnerai.

— Partir!... s'écria-t-il , partir sans savoir si toutes ces promesses-là ne sont pas de belles paroles comme celles qu'ils avaient données à Relfort à ce pauvre...

70 SUtVEMRS DE GENEVE.

— Alors, général, pour en être sûr, il faudrait aller sur les lieux.

— Plaisantez-vous, monsieur?... me compromettre, moi!... un officier de mon rang?...

— Rien de plus facile, en se procurant un passe-port supposé.

— Mais je ne peux m'absenter sans qu'on le sache ; je suis surveillé, un rien suffirait pour donner l'éveil... mille dieux!... j'avais bien affaire de me laisser aller à des pourparlers avec des cerveaux brûlés comme ceux-là !

Et le pauvre général se mordait les lèvres, s'asseyait, se levait, prenait un livre, se rongeait les ongles...

— Encore ! si on pouvait être sur d'avoir un seul régiment ! Ah ! si j'avais connu l'affaire de Belfort avant de me lier, de m'engager, je n'en serais pas là...

— Vous avez donc donné votre parole ?

— Eh! ne le savez- vous pas? est-ce d'aujourd'hui que je vous ai prévenu qu'on tramait quelque chose d'important?

— j\on certes, général, et je suis prêt à partir pour aller m'informer de la véritable situation des choses à Lyon...

Le général se planta devant moi :

— Sur rhonneur. vous êtes un brave garçon! voilà qui est parler!... vous me rendrez

un service d'ami : vous pouvez avoir un passeport sansdifficullé; n'est-ce pas?

— Assurément, général.

— Personne ne s'apercevra que vous vous absentez, vous n'êtes pas comme moi... je ne puis faire un pas... mille dieux! sans qu'on s'informe de ce que je suis devenu.

— C'est là, général, le sort de ceux qui sont haut placés...

— Haut placés!... haut placés... qui sait si ma tête sera sur mes épaules dans quelques mois d'ici?... où diable aussi me suis-je laissé séduire par ce freluquet de colonel V,..? A l'entendre, toute l'armée était pour nous... nous en avons eu vraiment une belle preuve à Belfort!... Vous disiez donc que vous parliriez?

— Quand il vous plaira, général ; aujourd'hui même, si vous le désirez.

— Non, ce serait trop tùl ; dans quel([ues l'ours je vous donnerai des instructions ; d'ici là j'écrirai à quelques personnes. Je puis compter sur vous?

— Comme sur vous-même , lui répondis-je en souriant... Et il s'en alla le front serein , la figure calme, le cœur tranquille, bien disposé, ]'en répondrais, à ne s'exposer qu'avec de grandes chances de succès, ou plutôt à rester désormais paisiblement chez lui... ^ous verrons bien!

En attendant, il faut se préparer au départ.

15 février.

Je ne sais quel trouble s'est emparé de mon âme depuis la promesse que j'ai faite au général : cette conspiration militaire , car c'en est une , je le sais maintenant , me préoccupe , m'absorbe... je suis dans une perplexité terrible!... non pas sur les risques que je pourrai courir , mais sur les malheurs qu'une pareille échauffourée peut entraîner à sa suite !... Combien de personnes parcourant en ce moment la France librement , seront peut-être obligées dans peu de jours de fuir , de se cacher , pour sauver leur tête!... Moi-même... mais à la volonté de Dieu!... ma parole est donnée , je la tiendrai en homme de cœur.

Lucy , que je vois souvent , a observé mon agitation : — Vos livres ne vous occupent pas exclusivement, m'a-t-elle dit... vous roulez dans votre esprit je ne sais quel grave dessein?...

J'ai pâli, j'ai rougi... mon cœur a manqué fondre en la regardant !

— Avez-vous quelque chagrin ? s'est-elle hâtée d'ajouter avec cette voix angélique qui ramènerait le calme dans l'âme la plus agitée.

SOlVENtRS DE GENÈVE. 70

— Aucun... aucun... lui répondis-je... Mais la tristesse était sur mes traits , et l'hésitation dans mes paroles.

En prenant congé d'elle , en lui disant que j'allais m'absenter de Genève peut-être pour longtemps , ses regards... ah ! je n'en puis douter... ses regards me disaient : Par pitié, ménagez votre vie... Elle m'aime donc, cette femme adorable ?. . .

Présomptueux!... qui me l'a dit?... parce qu'elle m'a témoigné de l'intérêt , parce qu'elle a craint que je n'expose mes jours dans quelque entreprise téméraire que mes réponses embarrassées , que des demi-mots lui ont fait entrevoir. . . Mais quel est le cœur de femme qui ne s'émeut , qui ne s'attendrit à l'idée du danger qui attend un être plein de vie qui l'admire... A.h ! chassons cette pensée ! elle me rendrait faible , incertain au moment décisif.

15 au soir.

J'ai reçu mes dernières instructions du général Chastel, et quelques mots pour deux personnages influents : tout est prêt, je pars demain avec Giacomo.

Minuit va sonner... dans six heures je serai sur la route de Lvon , sur celle de l'échafaud .

80 KOliVENIRS DE GEIXÈVE.

peut-être!... J'ai été chez Lucy pour lui dire encore adieu, elle n'était pas chez elle; je lui ai rapporté un volume de Byron ; j y ai noté ces vers de la Fiancée d'Abydos :

But be the star that fîuides the wanderer , liioii !

Thou iny Ziileika

Tlie dove of peace and promise to mine ark ! Bethou the rainbow to tlie storms of life '!

Quand ses yeux s'arrêteront sur ces lignes , oùserai-je? Dieu le sait!... Elle me regrettera si je succombe!... Mes pauvres parents, dans quelles alarmes ne seraient-ils pas , hélas ! s'ils connaissaient mes projets !

Je viens d'appeler madame Metton pour lui confier ce journal : s'il m'arrive malheur , elle est chargée de le faire tenir à celle qui m'a servi de mère. Mes autres papiers resteront sur mon bureau.

Que Dieu protège la France !... Quant à moi, je suis prêt plus encore pour la mauvaise fortune que pour la bonne... Les épreuves ne sauraient me prendre au dépourvu : j'ai envisagé

' Sois l'étoile (pii [juide le pèlerin ; ah ! toi , m;) Ziileika , sois la colombe de paix et de promesse de mon arclie... Sois l'arc-en-ciel au milieu des orages de \:\ vie.

toutes les probabilités , toutes les positions , depuis la mort reçue sur le champ de ])ataille jusqu'à la hache du boureau.

Adieu , ma sœur ; si ce journal arrive entre les mains, conserve toujours le souvenir que ma dernière pensée sera un sentiment de reconnaissance pour toi !

<Mi

<fi VI ®^

0®Hf mi^f S@M BB m'^MMAh.

Voyage à Lyon.

Kencontre à Dôle d'une dame protestante. Quelques traits de la vie du pasteur Gonlliier, ministre du saint Évansile.

10 mars.

Me voilà donc enfin revenu dans ma paisible retraite; que Dieu en soit béni !

J'avais abandonné mes chères études , j'avais quitté Lucy , ma douce lumière... et pourquoi? pour voir , pour me convaincre que toutes les présomptueuses espérances , que toutes les forfanteries des ourdisseurs de complots n'étaient qu'illusions ou mensonges , et que ceux qui tiennent maintenant en France le fil des conspirations, jouent la liberté et la vie de leurs ad-

84 SOUVEMKS DE GENÈVE.

hcrents avec autant de légèreté que s'il s'agissait de la perte de quelques écus.

Que d'imprudence , mon Dieu ! et que d'aveuglement n'ai-je pas trouvé chez les personnes mêmes que l'âge et l'expérience auraient dû garantir de l'exagération et de la crédulité ! Avec quelle inconcevable bonne foi ne s'abusaient-elles pas jusqu'aux derniers moments sur le résultat d'une entreprise dont l'exécution et le succès dépendaient de coopérations douteuses et de vagues promesses ! Que la raison humaine est , hélas ! faible et impuissante , quand elle est aux prises avec les séductions de l'égoïsme et les désirs insensés de l'ambition ! . . . Quelles tristes preuves n'en pourrais-je pas consigner ici , en retraçant tout ce qui s'est passé sous mes yeux pendant les jours où l'on se préparait à arborer le drapeau de l'indépendance dans la seconde ville de France !

Mais que le manteau de l'oubli couvre à jamais de son ombre tant d'aberrations d'esprit et de turpitudes de cœur... Félicitons-nous seulement d'avoir rencontré, dans une telle absence d(; sentiments généreux, quelques hommes sages et dévoués pour lesquels les mots de patrie et de liberté ne sont ni de creuses paroles, ni de vains prétextes pour satisfaire leurs passions et leurs intérêts personnels.

SOIJVEMKS DE GENÈVE. 85

Rendons grâce aussi à la Providence , d'avoir permis que cette conjuration , si intempestive et si mal calculée , n'ait pas fini par des victimes , comme l'échautiourée de l'infortuné général Berton , qui , plus ardent et plus fidèle à tenir ses engagements que bien d'autres généraux sur l'appui desquels il comptait , se jetait à Sauraur tête baissée dans le péril , tandis qu'on délibérait encore à Lyon quand et comment on pouvait agir.

Le général Chastel , à qui j'ai rendu compte du résultat de ma mission, s'est frotté les mains en s'écriant : — Ah! ah ! je l'avais bien prévu.. . , je les connais...

— S'il en était ainsi , repris-je sèchement , pourquoi m'envoyer auprès d'eux?...

Il a rougi..., pâli..., balbutié quelques mots; puis il s'est tu... et moi j'ai juré de ne plus m'exposer au moindre danger pour un homme dont l'ambition est grande , mais qui n'a de détermination et de vouloir que juste ce qu'il en faut pour compromettre ses amis.

Laissons là désormais un sujet si pénible, pour des souvenirs plus doux et plus consolants...

Fatigué de la vie orageuse que je venais de mener, et séduit par la beauté extraordinaire de la saison. je résolus, en quittant Lyon.de me

SOrVF.MR.S OF, CF.TJtVF..

86 MlllVENIRS DE GE\ÈVE.

rentlre on Franche-Comte , pour revenir ensuite à Genève par la route de Lausanne. Je partis donc; et le premier sentiment de satisfaction que j'éprouvai , après de si tristes expériences du cœur humain , fut la rencontre d'une dame protestante des environs de Nîmes , que j'avais connue pendant mon séjour à Beaucaire, et que je trouvai établie depuis quelques jours , avec son jeune fils , dans un des hôtels de Dôle.

Elle venait de Nyon dans le canton de Vaud, et, se sentant indisposée, elle s'était arrêtée pour reprendre des forces avant de continuer son long et pénible voyage. Ce furent de doux moments que ceux que je passai auprès de cette intéressante femme dont tous les discours étaient inspirés par une bonté si bienveillante et par une religion si éclairée , que je trouvais à l'écouter un charme inexprimable.

Jamais je n'oublierai les intimes entretiens que nous eûmes ensemble pendant notre séjour à Dôle , ni la preuve de confiance et d'estime qu'elle voulut bien me donner en me racontant, avec une simplicité touchante, les causes de son voyage en Suisse et les consolations qu'elle en avait retirées.

Puissé-je être assez heureux pour rapporter fidèlement ses véridiques paroles ! . . .

11 J'ai déjà bien souffert en ce monde, me dit

SOKVEIVIKS DE GENÈVE. 87

madanio C*** . mais Dion a en pilré de moi en m'accorJanl un pieux ami qui m'apprit à supporter mes épreuves avec patience et résignation. Cet ami sûr, ce guide spirituel, pour lequel j'ai quitté . au milieu de l'hiver , notre beau soleil du Languedoc , c'est M. Gonthier , ministre du saint Evangile , que la divine providence nous avait envoyé à Nimes , à une époque et dans des temps où nous avions besoin , dans notre pasteur , d'une foi vivifiante et d'une voix persuasive pour ramener dans nos temples déserts les populations tièdes ou égarées.

<: C'était en 1803 ; la France , vous le savez , sortait à peine alors des orages de la révolution ; la religion, la piété ne remplissaient plus les âmes : on pensait à tout , hormis au ciel . et l'on vivait comme s'il n'y avait plus de Dieu.

« Le zèle évangélique de notre nouveau pasteur triompha de tous les obstacles. Bientôt, grâce à ses édifiantes prédications , les fidèles revinrent en foule dans la maison du Seigneur ; bientôt aussi il sut gagner la confiance et l'affection générales , en faisant entendre au foyer des familles le langage de la prière et de l'exhortation : alors tout prit une autre face , et l'on ne tarda pas à recueillir les inappréciables fruits d'une mission toute de réconciliation et de charité.

»t Ah ! luonsieur , qu'il fut grand le bien que cet homme de Dieu répandit parmi nous ! Que de fomilles divisées lui durent la concorde et le Jionheur ! Que de personnes tourmentées par les remords , en versant dans son cœur leurs chagrins ou leurs fautes, retrouvèrent en l'écoutant le calme et la paix de conscience !

<t Sa providentielle influence s'étendait sur tous et à tout : sur les jeunes gens, auxquels ses instructions , aussi paternelles que convaincantes , faisaient connaître et aimer les vérités saintes de la révélation; sur les hommes d'un âge plus mûr, que ses pieux exemples ramenaient doucement à la pratique de notre divine religion ; sur les vieillards, qu'il préparait à la mort en leur montrant la lin de la vie comme une source de biens éternels pour ceux qui , pleins de foi dans le Seigneur, mettent en lui leur unique espérance...

» Mais c'est surtout pour consoler les affligés qu'il savait trouver de ces mots inspirés par une charité toute d'amour , et par un cœur que la souffrance avait initié aux mystères du malheur. Qui en a reçu des preuves plus touchantes et plus efficaces que moi , pauvre orpheline , dont lanière venait de mourir au moment même où le pasteur Gonthier arrivait à Nimes avec son angélique femme, sa Louise , déjà souffrante, et

SOUVEMRS 1)E GENEVE. 89

pour laquelle il avait abandonné la Suisse , sa patrie , dans l'espoir qu'un climat plus doux ranimerait une santé si chère?

>c Accueillie par eux comme une sœur de la petite Louise , leur enfant chérie , j'appris , en vivant dans leur édifiante intimité , à les aimer, à les bénir ; jamais union plus pure n'exista sur la terre ; jamais liens plus forts et plus doux ne furent mieux sanctifiés par les bonnes œuvres et l'amour de Jésus-Christ. Toutes leurs pensées , toutes leurs actions n'étaient qu'une constante application des préceptes de l'Évangile : Aimez votre Dieu de toutes vos forces et de tout votre cœur , et votre prochain comme vous-même.

'I Comment, en admirant tant de vertus, n'aurais-je pas désiré de puiser comme eux à la source sainte qui leur en rendait la pratique si douce et si sûre?... Guidée par notre bon pasteur, je lus, j'étudiai , je gravai dans mon cœur les divins livres où l'on peut seul apprendre à servir Dieu , et à aimer véritablement ses semblables. Grâce à de si bons exemples, je cherchai de toutes les forces de mon àme à devenir chrétienne et à mériter d'être un jour aussi méritante , aussi heureuse en ménage que mes incomparables amis.

« Mais que les félicités du monde sont courtes et passagères! Ce bonheur sans mélange,

celte ineffable identification des âmes dont ils jouissaient comme un avant-goùt du ciel, devaient bientôt être brisés. La santé de madame Gonthier , que le climat du Midi avait d'abord améliorée , redevint de jour en jour plus chancelante ; sa faiblesse augmentait , et les S}Tiiptômes du mal se montrèrent enfin si alarmants , que l'on dut abandonner l'espoir de conserver celle que je vénérais , que je chérissais à l'égal d'une mère... Elle mourut, hélas! malgré l'incomparable dévouement de son époux adoré, ([ui . consacrant les journées aux devoirs de son ministère , passait les nuits entières à veiller . à soigner sa Louise bien-aimée...

«c Si l'épreuve fut grande, sa résignation lui sublime . et il n'y a que lui qui puisse en faire connaître rinappréciable étendue...

«' Laissez-moi donc vous lire quelques passages d'une lettre qu'il écrivait, un an après son irréparable perte, à l'ami qui lui avait demandé de lui faire part de ses douloureux souvenirs... '

Madame C*** ou\rit alors un petit cahier qu'elle porte toujours avec elle , et me lut les lignes suivantes , dont elle eut ensuite la bonté de me laisser prendre copie.

i' Quelle journée je^viens de commencer , mon

SOllVEMUS l»E GE!\ÈVE. 91

»i ami ! quel déchirant anni\ersaii'e ! (l'est à pa- » reil jour, il y a un an , que furent brisés les <i liens qui m'unissaient à l'amie la plus tendre- •1 ment aimée , la plus digne de l'être! mais que <i dis-je , brisés ? non , jamais mon cœur ne ces- « sera de chérir cette angélique amie , il sera t( toujours plein d'elle et de sa pensée... Les •1 onze années que nous passâmes ensemble «< dans l'intimité la plus parfaite ont formé en- •I tre nous une chaîne que rien ne peut rompre; « et ne nous aimàmes-nous pas avec la pensée <i de notre Dieu sauveur , avec le besoin de «i nous attacher ensemble à lui , avec l'espoir <i d'être un jour réunis dans son sein pater- « nel?

« Que cette idée est puissante pour me soute- « nir , pour soulager la plaie profonde de mon « cœur ! elle me donnera la force de rassembler « les souvenirs de ces dernières heures que <i vous me demandiez depuis longtemps , mon <c qnii , et que je me réservais de vous adresser «' en ce jour ; souvenirs si cruels pour moi , et Il toutefois adoucis par tout ce que mon amie >i m'offrit alors de constance, de sérénité, de « piété , de résignation véritablement céleste.

« Vous le savez, quand la mort va frapper ses u derniers coups , alors qu'elle les prépare, elle « parait quelquefois s'éloigner un peu ; un léger

•>2 SOUVENIRS DE GEiNÈVE.

<c mieux-être semble ranimer le imilade près île •1 sa lin. Ainsi s'écoula la dernière nuit que mon «t amie passa sur cette terre ; elle se trouva un 'i peu moins mal que les journées et les nuits « précédentes ; elle reprit quelques forces. Et je <i bénissais Dieu si vivement! je le conjurais » avec tant d'ardeur d'augmenter ce mieux-être! u Mon amie dormit peu , mais elle était moins " agitée. Je lui lus , à plusieurs reprises , quel- <t ques chapitres de nos livres saints ; cette lec- «1 ture était devenue le premier besoin de son '1 âme et sa plus chère consolation.

» Cependant , ce calme qu'elle éprouvait ne «< fut pas de longue durée. Vers le matin , de 'i cruelles angoisses commencèrent pour elle. « Au milieu de ses souffrances , elle ne put re- I' tenir ces paroles : Bienheureux sont ceux qui «■ jouissent du repos ! . . . Alors elle m'exprima le •t désir d'être quelques moments toute à ses pen- '1 sées; elle s'entretint pendant ce temps avec 'c son Dieu ; puis elle me dit :

«( ... Maintenant , j'ai prié ; et , grâce au Sei- <; gneur , j'espère n'avoir plus un moment d'in- «' quiétude!... De quelle expression elle ac- « compagna ces paroles ! Quelle expression " d'humilité, de piété, de calme! Les maux « s'aggravaient toujours... A huit heures envi- '• ron, elle demanda à voir sa fille chérie, à l'é-

«1 ducation de laquelle elle s'était dévouée d'une « manière si touchante, malgré l'épuisement de <i ses forces... Je lui dis que notre amie niait dame *** venait de l'emmener chez elle , que «i j'allais la faire chercher... Elle réfléchit un >! instant : Non , me dit-elle , il vaut encore <i mieux qu'elle ne me voie pas...

«1 Cette pauvre enfant, qui relevait d'une mau ladie grave, était encore extrêmement faible : «t son angélique mère craignit que sa vue ne «1 produisit sur elle une secousse fâcheuse, et, <! sacrifiant en ce moment , selon son habitude « constante , son bonheur à l'intérêt des autres. " elle se décida à se priver de la consolation si «i naturelle et si douce de revoir une dernière <: fois sur la terre son enfant bien-aimée. J'insis- « tai pour qu'on la lui amenât au moins quel- «( ques instants... Non , me répondit-elle... cela «! vaut mieux. 3Ion ami , tu sais tout... tu lui <: diras tout

'! Hélas ! ses forces s'épuisèrent de plus en

't plus ; elle pouvait à peine parler ; mais ses

<i regards cherchaient les cieux et s'animaient

«c dans cette contemplation d'une sorte de béa-

«( titude anticipée. Elle ouvrit la bouche : toute

« mon àme était là pour recueillir ses paroles ;

<'■ elle dit : La mort ! Dieu ! le ciel!... Ainsi, du

94 SOIVEKIRS DE GENÈVE.

<t sein de sa faiblesse extrême , elle clierchait à « me préparerait coup affreux qui m'attcndail. « et à m'entourer en même temps des consola- <i tions qui pouvaient fortifier mon ame et la <' sauver du désespoir

«' Mon ami , me dit-elle dans un moment où ses « souffrances devinrent moins vives, mon cher « ami, soulève mes bras.... Je les soulevai. Elle «i les passa autour de mon corps. 0 moment in- «! définissable ! où tant de sentiments divers se u confondirent dans mon àme, où tant de déchi- « rements s'y firent sentir ! Mon ami, reprit-elle « avec une expression de tendresse que les mots «! ne sauraient rendre ; mon excellent ami , je « le bénis pour tout le bien que tu m'as fait... <i Dieu te rende ce que je n'ai pu te rendre... « Ah! j'avais tout reçu d'elle, tout ce qu'un « mortel peut connaître de bonheur. J'avais « trouvé en elle l'âme la plus chrétienne , le ca- « raclère le plus noble et le plus généreux, les «1 sentiments les plus profonds et les plus ten- « dres : elle ne respirait que pour ma félicité. <( Et moi, j'avais fait si peu pour elle à mon '1 gré!

« Cependant, je la sentais faiblir; et dans le < trouble inexprimable qui m'agitait, ne pou- « vant me soutenir par mes seules forces, j'in-

SOlJVEPilRS DE GENÈVE. 95

Il voquai celui dont la vertu est toujours prête u à venir au secours de notre faiblesse : je priai « à haute voix et pour elle et pour moi. Nos « cœurs , tout près l'un de l'autre, s'unissaient « une derrière fois dans nos épanchements « chrétiens.

« Quand notre prière fut achevée , je lui dis «t pour tempérer un peu l'horreur de ces mo- « ments : Mon angélique amie, le Seigneur nous <i accordera peut-être la grâce de l'aimer, de le « prier encore ensemble ici-bas. — Je ne le crois «i pas, me répondit-elle; mais s'il nous accor- «1 dait cette faveur, nous nous aiderions de plus '! en plus, n'est-il pas vrai , à dégager, avec son « puissant secours, nos actions de toutes vues «1 terrestres, aies rapporter uniquement à notre « Dieu, au pur désir de lui plaire?...

't Que ces paroles restent à jamais gravées <c dans mon âme ! il me semble qu'elles sont <i comme un dernier legs que m'a fait ma céleste «t amie , legs inestimable , le plus précieux de ti tous ; car qu'y a-t-il d'important ici-bas , si ce « n'est de dégager , avec le secours d'en haut , « nos actions de toutes vues terrestres , et de « les rapporter uniquement à Dieu , au pur dé- « sir de lui plaire?

" Voilà la seule chose utile dans la vie ; tout '( le reste n'est que vanilé. Et n'est-ce pas comme

Î)C SOUVENIRS DE GEIVÈVE.

"■ un appel solennel que le Seigneur a fait ouïr

" à mon âme de le chercher avant tout, que ces

' paroles qu'il a voulu que mon amie m'adres-

« sât à une pareille heure ? Oh ! qu'il daigne

1 m'aider à en profiter! Le pourrais-je jamais

.1 sans lui?

<i Mon amie souffrait moins, toujours moins ;

't mais ses forces s'affaiblissaient aussi sensible-

u ment. Qui l'eût vue dans ces derniers mo-

>i ments ; qui eût vu la tristesse de ses regards

« quand elle les tournait vers moi , et la séré-

u nité qu'elle reprenait quand elle les reportait

« vers les cieux ; qui eût vu l'espèce d'avant-

<i goût des félicités éternelles qui semblait ar-

<t river à son âme au milieu de ses souffran-

« ces , serait devenu chrétien s'il ne l'eût pas

" été, à moins que son cœur ne se trouvât fermé

<t à tout sentiment honnête.

«I Sa dernière heure approchait, et néanmoins

<t elle trouva encore la force de m'adresser ces

«t paroles : Mon ami, Dieu te reste... il conso-

« lera ton âme... Elle me donna un dernier bai-

<i ser... Hélas! je sentis le froid de la mort qui

<( s'approchait déjà de ses lèvres... Enfin elle

<: ouvrit la bouche et articula confusément ce

<i mot sacré : Jésus-Christ !

«t Elle ne put en dire davantage. Son divin

>i Sauveur, qui entendit ce dernier élan de son

<( âme vers lui, appela et reçut cette âme toute c céleste , l'introduisit au sein des délices su- >i prêmes , et la réunit au fils chéri qui l'avait « devancée dans ces immortelles demeures.

«( Et moi je reste sur cette terre de passage et '( d'épreuves avec sa fille. Que de devoirs il me •; reste à remplir !

<! Cette enfant , reprit madame de C*** , sur laquelle reposaient désormais toutes ses espérances... cette petite Louise que j'ai tant aimée, et chez qui les souffrances avaient développé prématurément les facultés du cœur et de l'intelligence ; cette compagne, cette amie du meilleur des hommes et des pères, dont elle faisait la consolation, devait aussi lui être enlevée quelques années après, comme sa pauvre mère, à laquelle elle ressemblait si bien par l'inaltérable douceur de son caractère et par une sensibilité extrême.

« Nous la vîmes s'éteindre lentement, et mourir comme elle sous ses yeux et dans les bras de notre bien-aimé pasteur.

(t Sa tête s'inclina sous ce dernier coup, son àme s'abattit... et s'il n'eût eu une foi inébranlable... s'il n'eût été chrétien... Mais c'est encore lui qu'il faut entendre parler d'une si grande infortune pour se faire une juste idée de

98 SOXJVENIRS DE GENÈVE.

la résignation surhumaine qui lui fit dire avec Job : Le Seigneur me l'avait donnée, le Seigneur l'a reprise, que le nom du Seigneur soit béni! C'est ainsi qu'il écrivait, quelques semaines après son malheur , à la meilleure amie de sa femme :

Juin 1811.

«■ Quelle semaine s'est écoulée pour moi, mon « excellente amie ! quels jours que ceux que je t( viens de passer ! et quel avenir m'attend !

« Aux coups qui m'avaient frappé successive- '( ment vient de s'unir un dernier coup. J'avais « perdu mon fils , j'avais perdu son angélique «1 mère -, je viens de perdre ma dernière conso- « lation, ma fille bien-aimée... ils m'ont tous «i quitté.

<i Si je n'étais chrétien , et surtout si je n'é- « prouvais le pressant désir de le devenir véri- « tablement , complètement , autant par mes « sentiments intimes et tous les détails de ma « vie que je le suis par mes opinions ; si ce dé- «t sir ne ranimait pas maintenant mon cœur, u que l'existence serait affreuse pour moi !

Il Mais je demande instamment au Seigneur « cette grâce, que les épreuves qu'il m'a dis- '! pensées ne me trouvent pas rebelle à ses des-

SOUVEPilKS DE GENEVE. 99

.1 seins sur moi; qu'elles m'attachent dès ce »i jour à lui sans réserve ; qu'elles m'éclairent Il pleinement surle néant des joies de ce monde; <i qu'elles consument tous les sentiments ter- <i restres et vils que je porte en mon sein... S'il <t daigne exaucer mon ardente prière, il pourra « y avoir encore quelque paix en mon àme , je « le sens.

«t Sainte résignation des Job et des David, de- " venez ma résignation ! religieuse obéissance «i d'Abraham, soyez la mienne ! Le sacrifice n'est *( pas seulement demandé, il est consommé. Que « je m'incline humblement sans me permettre «i aucune plainte devant la volonté du Très-Haut.

« Je trace ces lignes à Lyon, dans le même hô- « tel, dans la même chamljre où , l'année der- >i nière, je passai douze jours avec ma bien- •t aimée Louise, alors que nous revenions «i ensemble de la Suisse , et qu'une crise sou- «i daine mit ses jours dans un imminent danger. « Quelles vives angoisses j'éprouvai ! Mais le « Seigneur daigna les dissiper, et l'espérance «i rentra dans mon cœur : aujourd'hui toute es-

« pérance m'a été ravie

« Angélique enfant!... Vous savez, ma digne «= amie , quelle àme était la sienne ! quels tré-

« sors elle renfermait... trésors d'intelligence et « de tendresse ! Oh ! j'en atteste tous ceux qui <t l'ont véritablement connue , sa raison n'était « pas de son âge. Et quelle sensibilité ne remit plissait pas son cœur ! comme elle savait aimer « son père!... Mais surtout quelle n'était pas sa » piété véritable et pure ! . . . C'est bien là ce qui « fait ma consolation dans ma douleur... Oui, son « âme appartenait déjà ici-bas à son Dieu, à son « Sauveur... Oui, elle était chrétienne -, je crois

«! avoir tout dit par ce mot

« C'est à cette soumission parfaite aux décrets de la Providence, continua madame C*** , jointe à la charité et au dévouement , qui étaient un bonheur pour lui parce qu'ils étaient dans sa nature , qu'il dut de ne pas succomber à de si terribles assauts. Tout entier désormais à ses pieuses fonctions , et aux malheureux surtout sur qui il répandait les trésors d'affection que son cœur contenait pour ses deux Louise , il s'associa à toutes les douleurs, il vécut en autrui, épousant les souffrances de l'humanité comme ses propres souffrances...

>i C'est lui , dit madame C*** en soupirant profondément , qui , après avoir ])éni mon mariage et pris part à ma joie, sut faire descendre la résignation dans mon cœur à la mort de mon

SOtVENlRS DE GENÈVE. lOi

preinier-né ; c'est lui qui , tout courbé encore sous le poids de ses récentes infortunes , m'apprenait à louer le Seigneur au sein des afflictions, et à accepter ses épreuves comme un gage de sa miséricorde...

ic Si j'ai dans l'âme quelques penchants à la vertu, si j'aime la vérité et la justice, si mon plus cher désir est de servir mon Dieu en n'offensant personne et en faisant du bien à tous, c'est à lui que je le dois , à lui qui a reçu du Seigneur le don de la persuasion et de la consolation à un degré auquel bien peu d'hommes ont été appelés depuis que l'Evangile est prêché sur la terre.

«I Ce dévouement infatigable, cette touchante onction qui gagnaient tous les cœurs à Jésus, en élargissant chaque jour la sphère de son apostolique mission , ne tardèrent pas malheureusement à altérer de plus en plus une santé déjà si rudement atteinte par les douloureuses pertes de sa femme et de son enfant. Ses forces épuisées ne pouvaient plus soutenir la pesante tâche qu'imposait une église aussi considérable que la sienne : en veillant, en exhortant les malades, il avait perdu le sommeil; et bientôt il tomba dans un tel état d'épuisement et de souffrance, qu'il céda aux prières de ses vénérables parents et s'en retourna en Suisse, laissant aux

protestants de Nîmes un éternel souvenir des bienfaits de son ministère.

« Depuis lors , malgré les maux qui l'accablaient et les soins qu'il donnait à sa nouvelle paroisse , il n'a cessé d'entretenir un doux échange de sentiments et de pensées avec ses amis du Midi ; jamais un mois ne s'est écoulé sans que j'eusse moi-même le bonheur de recevoir une de ses lettres pleines d'évangéliques exhortations et de témoignages d'une sainte affection ; et lorsque Dieu m'enleva le père de mes enfants, ce fut auprès de lui que j'allai chercher la patience et l'abnégation.

<: Nous étions à la fin de 1818 ; son père et sa mère , qu'il avait assistés jusqu'à leur dernière heure , venaient de lui être ravis l'un après l'autre. Eh bien ! quoiqu'il eût épuisé auprès du lit de ses chers malades le peu de forces qui lui restât encore, quoique son pauvre cœur fût accablé par cette dernière épreuve, il sut trou- \ er dans son inépuisable charité , dans la plénitude de sa foi, d'angéliques paroles qui ramenèrent la résignation et la paix dans mon âme désolée.

«c Comment, mon Dieu, aurais-je pu proférer des plaintes et me laisser aller au désespoir, quand je le voyais, lui qui avait tout perdu, lui dont les nuits s'écoulaient sans sommeil et dans

SOUVENIKS DE UEPiËVE. 103

' les souffrances, quand je le voyais, dis-je, montrer une douceur, une sérénité toujours plus pures , toujours plus inaltérables , à mesure même qu'il était plus éprouvé?

«t Les heures que je passai dans sa paisible retraite furent donc pour moi des heures de bienfaits et de grâce. En l'entendant me dire, me répéter dans toute la confiance de sa foi , que les jours où son cœur avait été brisé étaient ceux où notre Dieu lui avait témoigné plus d'amour, je recueillis , j'emportai dans mon âme comme un trésor de vérités et d'espérances... cette parole de Jésus : «' Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ! . . . »

« Revenue à Nimes près de mes chers enfants, je leur parlais de notre évangélique ami ; je leur lisais ses paternelles et instructives lettres, leur promettant pour récompense de leur docilité et de leurs bonnes actions de les conduire un jour en Suisse auprès de celui dont il m'était si doux de leur raconter la bienfaisance et les vertus.

i^ Ce moment si désiré vint, hélas! plus tôt nous ne l'espérions. Ayant appris par sa famille que notre digne pasteur souffrait plus que jamais, et qu'il avait même éprouvé une crise si violente qu'on la croyait mortelle, je partis seule en toute hàle a\ec mini fils aine j)our revoir en-

104 SOtVEIVIBS DE GENÈVE.

core l'ami, le guide de ma jeunesse et de toute ma vie. Grâce à Dieu, nos craintes ne se réalisèrent pas... Nous le trouvâmes, il est vrai, à notre arrivée, languissant, abattu, en proie à une fièvre chronique ; mais il avait enfin abandonné la charge de l'église de RoUe, dont les fatigues avaient achevé de miner sa santé, et il nous restait l'espoir qu'un repos absolu de corps et d'esprit la rétablirait peu à peu.

«1 Je n'essayerai pas de vous exprimer les joies pures et saintes que nous venons de goûter sous le toit hospitalier de ce digne ministre du saint Évangile : ce sont là d'ineffables plaisirs qui élèvent l'âme, l'agrandissent, et lui font entrevoir ici-bas les béatitudes du paradis. Oh ! monsieur, quelles grâces n'ai-je pas à rendre à Dieu d'avoir pu mettre sous les yeux de mon enfant un exemple si parfait de toutes les vertus chrétiennes! exemple, j'en suis certaine, qui ne peut manquer d'exercer une salutaire influence sur toutes les actions de sa vie.

<i Quelle mine inépuisable d'instructions valiées , d'observations fines et lumineuses, n'avons-nous pas rencontrée dans l'esprit si richement cultivé et dans l'imagination si poétique de cet homme de Dieu, à qui Jésus semble avoir appris à parler des choses du ciel et de la terre ; (le cet homme que son éloignement du monde

SOUVENIRS U£ GEI<(ÈVË. lOS

et ses propres souffrances n'empêchent pas de suivre, de juger avec une supériorité peu commune les développements de l'intelligence humaine! Que de charme, que d'aménité, que de délicieux abandon dans ses conversations, où abondent tour à tour des sentiments de foi , de piété, d'amour, et de graves et profondes pensées, fruits des plus hautes méditations?

«t Et pourtant avec quelle sollicitude , quelle attention constante ne soigne-t-il pas ses hôtes et ne prévoit-il pas jusqu'à leurs moindres désirs ! Comme tout est bien réglé dans sa modeste maison, où régnent l'ordre et l'aisance même, malgré la modicité de ses revenus ! C'est que son besoin de perfection s'étend jusqu'au plus petit détail, et qu'il trouve, soit dans les privations qu'il s'impose à lui-même, soit dans la sage économie de son ingénieuse charité, les moyens de faire d'abondantes aumônes et de répandre autour de lui un bien-être dont on jouit d'autant plus qu'il prend sa source dans le pieux amour de celui qui en est l'auteur.

II Mais c'est surtout de son tendre cœur que découlaient pour nous les plus suaves jouissances ; de son cœur tout en Dieu, et dont je ne puis mieux vous faire connaître l'inaltérable bonté et l'angélique dévouement qu'en vous rapportant ces douces paroles que sa bouche pro-

106 SOIVEKIRS DE GESÈVE.

nonce avec tant d'onction , et qu'il ne cesse de mettre en pratique pour le bonheur et l'édiiication de ses semblables : Aimer, bénir... c'est le ciel.

<i Je désire vivement pour vous , monsieur, me dit madame C*** en terminant son intéressant récit , que vous puissiez vous asseoir un jour au foyer du pasteur Gonthier, et vous en reviendrez comme moi, ému, persuadé qu'il n'y a que la foi et l'amour pour notre divin Sauveur qui puissent changer ainsi une vie de souffrances et d'épreuves en une vie de continuelles actions de grâces , en une vie entièrement et toujours consacrée à la félicité et au salut des autres. »

Touché jusqu'aux larmes de ce que je venais d'entendre . j'ai promis à madame C*** , en la quittant pour me rendre dans une ville de la Franche-Comté où habite une personne qui m'est désormais bien chère , j'ai promis, dis-je, et je tiendrai parole, de me présenter avant peu de sa part à Nyon chez le ministre du saint Évangile. Elle a souri avec bonté, en me disant : <t Puisse Dieu vous accorder cette grâce '.'... »

i Un voyage dans le midi de la Franee,quele pasteur Gonthier entreprit vers cette époque, m'empêcha de metire î> exécution un projet que j'avais si fort à cœur de

réaliser avant de qui lier la Suisse. Je n'eus donc point alors le bonheur d'arriver jusqu'à lui. Dix ans plus tard, quelque temps après mon retour des prisons d'Autriche, je m'informai du pasteur de Nyon, et j'appris d'abord qu'il était à toute extrémité, puis qu'il était mort comme il avait vécu... bénissant Dieu, et plein d'espoir dans sa miséricorde ! Le regret que j'éprouvai alors de n'avoir pas connu personnellement cet homme de bien fut senti jusqu'au fond du cœur ; mais il devint plus vif encore en lisant la notice que ses neveux ont fait paraître sur sa vie et ses ouvrages. C'est dans ce livre, plein d'intérêt et de vérité, qu'on peut apprendre à connaître complètement les souffrances et les vertus de celui dont maraame G*** m'avait parlé avec tant de reconnaissance et de vénération.

-•îisxe

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ILlf f in A MA iSlll.

Excursion en Fraiiclie-Comté. Douleur d'une mère.

Genève, 13 mars.

J'ai pendant quelques jours respiré l'air du pays ; j'ai voyagé en France , et j'ai trouvé que la patrie est belle à voir dans toutes les saisons et dans tous les lieux : c'est vers la Franche- Comté que se sont dirigés mes pas ; la Franche- Comté, magnifique province que Louis XIV conquit si rapidement, et qu'il sut, ce qui vaut mieux encore , incorporer pour toujours à son royaume.

J'éprouvais un plaisir infini en le parcourant, et pourtant c'était tout autre chose que ses nombreuses villes, que ses riches usines et ses pit-

toresques campagnes , qui m'attirait vers cette pro^ ince dont Napoléon estimait tant les valeureux soldats : c'était l'espoir d'y voir , d"y demeurer pendant quelques instants auprès d'une femme célestement bonne , dont le souvenir ne quitte plus le cœur dès qu'on l'a une fois connue...

Si je l'eusse retrouvée heureuse comme je l'avais laissée naguère , je ne t'en aurais sans doute entretenue que très-brièvement ; mais la vue d'une grande douleur, d'une douleur de mère , pénètre l'âme d'une profonde pitié qu'on a besoin de verser dans le cœur de ceux qu'on aime , afin de leur faire partager notre tendre intérêt pour une pauvre éprouAée, frappée si cruellement, si irréparablement dans le plus cher objet de ses espérances et de ses affections.

Le chrétien soutenant avec patience et résignation les épreuves que la Providence lui envoie , est un spectacle digne des anges , nous disent les Pères de l'Eglise... Je ne suis pas un ange, moi ; il s'en faut, hélas! de toute la distance de l'air épais des villes à l'air pur des montagnes... Mais la vue de cette mère, pleurant sa fille bien-aimée, sans plaintes, sans murmures, m'a ému jusqu'au fond du cœur, m'a saisi d'une profonde admiration , en me rêvé-

lant que notre âme , si faible pour suj)porler la joie, est grande, surhumaine pour supporter la douleur.

Toi, ma sœur, qui adores ta fille ; toi qui mets en elle tes plus douces joies futures, tes succès, ton orgueil; toi qui n'as d'autres pensées que son bonheur , d'autre but que de la rendre vertueuse et bonne ; toi qui chanteras après ta tâche bien remplie le beau cantique de Siméon : Nunc dimittis servum tiiutn, Domine, secitndum verbum tuum in pace , viens pleurer avec moi sur cette mère qui, comme toi, avait rassemblé sur la tête de son enfant chérie tout ce qui l'attachait le plus à la vie, qui l'avait conduite pas à pas dans le sentier de la vertu , qui en avait fait une femme accomplie, et qui vient de se la voir enlever tout à coup , à vingt ans , après six mois d'union avec l'homme de son choix!...

Cette mère si àplaindre , c'est madame de V***, dont je t'ai parlé il y a quelques mois, pour ellemême et pour l'intérêt qu'elle avait bien voulu m'accorder; nous la laissâmes alors , tu t'en souviens , tout occupée du mariage de sa fdle... heureuse d'avoir assuré son bonheur en le confiant à un homme qui avait plus à ses yeux que de la beauté , de la fortune et des honneurs, puisqu'il avait, sous un extérieur peu brillant, un cœur droit et lovai, une âme sensible et dévouée.

112 SODVEPdKS DE GENÈVE.

un esprit supérieur et capable d'apprécier l'ouvrage de toute sa vie.

De toutes les distinctions que M. de G*** a méritées par ses talents et sa conduite, nulle ne dut être plus flatteuse à son cœur que cette préférence d'une mère aussi aimante qu'éclairée, qui , ne voyant en lui que sa valeur morale et intellectuelle, le choisit au milieu de ses jeunes et riches rivaux , en lui disant : «t Tenez , je vous donne ma iille,vous seul en êtes digne!...»

Pour mériter une semblable récompense, que de choses seraient tentées ! . . .

Car c'était un riche présent que cette jeune fille, création de vingt ans d'une mère qui jamais n'avais laissé écouler un jour sans jeter dans le cœur de son Adèle un germe de vertu , sans y développer un généreux penchant, sans orner son esprit, sans former son jugement... douce et sainte tâche ! la première de toutes aux yeux de Dieu qui préfère, dans sa toute-justice, un tel trésor de vertus domestiques , de qualités intimes , au trésor des riches et des savants , et aux pompeux trophées des conquérants de la terre.

Nulle n'avait mieux compris que madame de V*** cette tendre et pieuse mission de mère, qui commence au berceau pour ne finir qu'à la tombe... Nulle n'en avait mieux qu'elle connu tous les devoirs , mesuré toutes les difficultés.

SOIVEMRS I)E GENEVE. 113

savouré toutes les délices! Ses deux filles, car plus d'une, hélas ! avait été ravie à son amour... ses deux filles étaient pour elle un don de la Pro\idence qu'elle voulut reconnaître en leur consacrant pour toujours ce que Dieu lui avait si richement accordé d'àme, d'intelligence , de bonté, d'expérience et de talents.

Adèle et Clémentine étaient , grâce à sa vigilante tendresse, deux fleurs pures, suaves, odorantes, écloses dans ce paradis de dévouement et d'amour que les mères seules sa^ ent créer. . . deux fleurs qui croissaient sous ses yeux , par ses soins, pour prendre place un jour dans cette guirlande céleste que le monde même tresse et consacre en proclamant chacune de celles qui la composent fleur de bonté , fleur d'innocence et de beauté.

Aussi, comme elles répondaient à sa tendresse, à ses espérances , ces deux chères enfants ! comme elles écoutaient ses paroles ! comme elles l'adoraient ! . . . Avec quelle reconnaissance, (juelle docilité elles recevaient de sa bouche la nourriture du cœur, bien plus précieuse encore pour elles que le lait qu'elle leur avait prodigué! Comme elles s'étudiaient, en prévenant ses désirs, à mettre en pratique ses exemples , ses conseils, ses leçons !... Et quand le sourire de la satisfaction paraissait sur les lèvres de leur

114 SOUVENIRS DE GESÈVE.

mère 5 quand , pleine d'un contentement ineffable , elle les pressait sur son sein , quelle joie pure et sans mélange n'éprouvaient pas ces innocentes et radieuses créatures !

C'était là un bonheur qui n'avait rien de terrestre et qui , s'il eût été durable , leur aurait fait oublier peut-être qu'il y a au delà de cette vie d'un jour toute une autre vie d'éternité!

Mais la main toute-puissante du souverain maître , qui s'appesantit également ici-bas sur les élus de sa clémence comme sur les réprouvés de sa colère, lit périr Abel, l'unique joie des exilés du paradis , et laissa vivre Gain , l'opprobre de la terre , afin que dans aucun temps , dans aucune jouissance, l'homme , ce fils d'un jour, ne puisse jamais oublier qu'il existe pour lui une autre patrie que cette vallée de larmes.

La pauvre mère ne reçut, hélas! que trop tôt l'irréparable coup de cette main divine!... Sa iille bien-aimée , sa Clémence , l'objet de sa prédilection , de son orgueil , lui fut enlevée à dix ans... Que ton cœur . ù ma sœur , ton cœur de mère te dise ce que c'est qu'une telle douleur, que les hommes , que le père le meilleur ne pourrait ni concevoir, ni exprimer!... Pense à ta fille et juge de ce qui se passa dans cette âme qui, comme la tienne, n'avait qu'une pensée, qu'une seule. . . , l'exislence heureuse de ses enfants !

Longtemps elle resta coninie anéantie sous l'épreuve de la Providence , longtemps ses larmes coulèrent sans résignation et sans frein! La prière même, sa nourriture quotidienne, ne descendait plus dans son cœur , ne venait plus sur ses lèvres... Elle n'en était pas arrivée là de dire avec l'amertume d'un cœur qui se brise : Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avezvous 6té mon enfant?... Non !... il lui fallut des jours , des mois entiers , avant de s'avouer sa perte , avant de reverser sur la tête d'Adèle toutes les affections , tous les angêliques soins qu'elle partageait entre ses deux filles.

Enfin le sentiment d'amour pour celle qui lui restait parla à sa belle àme, et, sans tarir ses larmes, lui donna la force de continuer sa lâche maternelle. L'éducation d'Adèle devint sa seule étude , le refuge de sa douleur.

Elle voulut que ce qu'elle avait de moins que sa sœur en dispositions, en esprit, en talents, fût compensé par des qualités plus solides , par un jugement plus sain , par une égalité d'humeur plus inaltérable , par une bonté plus constante, par une sensibilité plus retenue. Elle s'appliqua surtout à lui donner la conscience de ses devoirs, tant religieux que moraux; conscience qui ne peut s'obtenir qu'en ftusant bien connaître aux enfants quelle est la nature des obliga-

110 SOLVENIRS DE GENÈVE.

lions qu'on leur impose. Rien dans la têle, comme dans le cœur de la jeune fille, ne restait sans explication et sans preuves ; ce qu'elle faisait, elle en connaissait la cause, elle en comprenait la raison.

La leçon bien sue , de même que la bonne œuvre, procédait pour elle d'une loi unique, celle de la charité et de la justice ; et elle croyait obéir à Dieu et suivre les besoins de son cœur, en contentant sa mère par quelque preuve de son aptitude et de son zèle , comme en priant et en allant avec elle porter des consolations et des secours aux indigents. Le devoir ainsi compris était devenu pour sa belle àme , non plus une obligation , mais une condition d'existence, sans laquelle il ne pouvait y avoir pour elle ni paix de conscience, ni bonheur!

A quinze ans, elle était l'amie de sa mère dont les pensées étaient les siennes, dont l'esprit juste et d'analyse trouvait chaque jour dans cette enfant si chère des preuves de raison et de jugement que l'expérience seule fait acquérir ; à dix-huit ans , elle s'entretenait avec cette mère bien-aimée du mari qu'elle prendrait un jour, des qualités qu'elle désirait trouver en lui, et des saintes olîligations que le mariage; impose!... A dix-neuf ans, la mère et la fille, un soir , en versant comme chaque jour leur âme

SOIVEMRS UE GENEVE. Î17

dans leur âme, se dirent : Nous l'avons trouvé... remercions Dieu ! . . . et elles restèrent longtemps à genoux, longtemps dans les bras l'une de l'au- Ire, tant leur joie était douceet profonde de n'avoir eu sur ce sujet décisif qu'une même pensée, comme dans tous les autres moments de leur vie.

Ce choix spontané d'un homme déjà mùr, par une fille de vingt ans , aimable , riche , belle , était aux yeux de madame de V*** la sanction la plus irrécusable , la plus sacrée , la plus consolante , d'une éducation qui n'appartenait qu'à elle. C'était un gage de sagesse et de félicité pour les jours à venir , une preuve que Dieu avait béni ses maternels travaux...

Ah ! que son cœur était fier du bon sens , du tact de son Adèle... car, ne le dissimulons pas , il en fallait beaucoup pour aller deviner l'homme sensible et bon , l'homme de famille , l'homme de cœur , sous les traits quelque peu austères de M. de G***. Combien déjeunes filles auraient à tout jamais détourné de lui leurs yeux effarouchés ! combien peu auraient été conduites comme elle , par la douceur de sa voix, par la droiture de ses principes , par l'aimable originalité de sa conversation , à oublier l'écorce pour ne plus apprécier que le fruit (pi'elle renfermait ! Que de garanties pour l'avenir n'offrait pas une pareille union !...

118 SOl'VEIVIRS DE GENÈVE.

La prudente mère ne permit pas que le mariage se fît trop vite ; elle voulut la sanction du temps et de l'examen , bien certaine que de l'estime pour un homme de mérite , sa fille passerait successivement à l'attachement, à la tendresse , au véritable amour.

Toutes ses prévisions réalisées , elle mit le dernier sceau à son ouvrage en conduisant ellemême à l'autel l'àme de son àme , son œuvre de prédilection , sa fille sur laquelle elle versait à la fois des larmes de joie et de regret !... Tu répandras ces larmes-là un jour, ma sœur, lorsqu'on confiant devant Dieu la félicité de ta Louise à l'homme qu'elle aura choisi , tu gémiras, dans ton cœur, de ce que l'heure de son bonheur devra être aussi celle de votre séparation... Mais puisse Dieu prendre ta vie plutôt que de te condamner à répandre les larmes qui coulaient, six mois après , des yeux de la plus dévouée des mères !

Six mois après ! . . . qu'est-ce donc que le bonheur ! . . . six mois après la jeune femme , l'heureuse Adèle , qui portait déjà dans son sein le fruit de la plus chère union , expirait dans les bras de celle qui lui avait donné lejour !... Une imprudence, un breuvage trop frais l'avait tuée ! . . . tuée à vingt ans , en quelques heures , sans que les soins , sans que les déchirants re-

grets de sa malheureuse mère pussent la rappeler à la vie !...

Marie au pied de la croix, perdue dans l'agonie de son fils , Marie percée de sept glaives , Marie la mère des douleurs , Mater dolorosa , peut seule répondre , dans ma pensée, à la douleur, au désespoir de la mère d'Adèle ! C'est par sa divine image que j'élevais mon âme à la hauteur de cette peine qui surpasse toutes les peines , de cette peine profonde , ineffaçable, sublime , que Dieu a mise seulement dans le cœur de la femme, pour prouver qu'elle est le dernier anneau de sa terrestre création, l'anneau le plus proche des anges.

Quelle bouche aurait pu faire entendre des paroles de consolation et de résignation à celle qui avait tout perdu !... On la laissa, et ce fut charité que de le faire, on la laissa dans sa douleur, qui , confondant les époques et les noms , faisait mourir dans le même jour , renfermait dans le même tombeau, dans les mêmes regrets, l'enfant pleurée depuis dix ans , sa Clémence , et la jeune femme que l'impitoyable mort venait de lui enlever!

Dire ce qui se passa dans ce pauvre cœur si brisé , si saignant , ne l'attends pas de moi , ma sœur ; il n'y a que Dieu et une mère qui puissent mesurer ce qu'il y a d'agonie dans la perle

120 SOtVENIRS DE GENÈVE.

(l'un enfant !... Ce qu'elle souffrit, elle seule le sait ! Ce qui la conserva sur celte terre , c'est Dieu , c'est la religion , c'est la voix de ses fils qui lui demandaient à genoux de se conserver pour eux!...

Elle vivra , mais la vie ne sera plus pour elle qu'une source de larmes et de regrets, qu'un lieu d'exil où elle n'existera plus que de souvenirs... Vous la verrez agir, vous la verrez parler , vous soigner, vous sourire ; mais croyez-le, vous tous qui l'entourez, il n'est qu'une douleur qui ne se cicatrise pas, qui ne peut se résigner, parce qu'elle tient au cœur comme une religion, et cette douleur c'est la sienne !

C'est ce que je pensais, moi qu'elle avait bien voulu admettre auprès d'elle, alors que baisant respectueusement sa main amaigrie , je la baignais de mes larmes... Mais dis-moi , ma sœur , je vaux donc quelque chose , puisque cette femme si malheureuse que je révère , m'a permis de lui parler de sa fille , de la pleurer avec elle , de participer à cette douleur sacrée qui ne s'épanche que dans les cœurs qui savent la comprendre ?

Elle fixa sur moi des regards de tristesse lorsque j'entrai dans son appartement , et me tendant sa main, elle se mit à pleurer... c'est que la dernière fois (jue je l'avais vue. l'infortunée î

SOlîVEMRS DE GENÈVE. 121

elle ne m'avait parlé que de ses espérances, de son bonheur, et qu'elle n'avait plus à m'entretenir désormais que de son irréparable malheur ! . . .

La main qu'elle m'avait tendue , les pleurs qu'elle versait en disaient plus que toutes les plaintes!...

— Oh! pauvre mère !... votre fille... votre fille ! . .. furent les seules paroles que je pus prononcer pendant les premiers moments de notre douloureuse entrevue... Alors ses larmes, qui coulaient silencieusement, firent place aux sanglots... Son cœur s'épancha devant moi comme si j'eusse été l'un des siens.

— Oh ! vous savez ce que j'ai perdu , me ditelle avec un accent si déchirant, mais en même temps si doux , que la reconnaissance , je le sentais, se mêlait à sa douleur!... Vous venez pleurer avec moi ma fille bien-aimée, mon Adèle ! .. .

Elle s'arrêta comme brisée par l'impression que produisit sur elle ce nom qu'elle ne pronon^ çaitplus... — Dieu me l'a enlevée , reprit-elle ; il a rappelé ce pauvre ange à lui !..,

Et elle n'ajouta pas , l'infortunée , que le nom du Seigneur soit béni!... parce que ces admirables paroles de Job , si résigné aux décrets du Tout-Puissant, ne sauraient jamais sortir du cœnr d'une mère... Dieu ne le voudrait pa? !

^OI•v^■^•|BS T>F, r.KVFVr,. t. ii. Il

l!25 SOrVEMKS OE GE?JÈVE.

Je pleurais...

— Tenez, me dit-elle en se levant lentement, et en ouvrant la porte d'un cabinet faiblement éclairé par une étroite fenêtre... tenez, voilà ce qui me reste d'elle.

Je m'avançai doucement alors , avec autant de respect et d'émotion que si j'eusse dû pénétrer dans le sanctuaire le plus révéré... Delà porte, que je n'osai franchir , j'aperçus sur une table une petite cassette surmontée d'une couronne d'oranger nuptiale ; un portrait était suspendu au-dessus ; des livres , des cahiers , des albums , des dessins , des ouvrages à raiççuille et en tapisserie , remplissaient de deuil ce cabinet où il n'}' avait qu'une chaise.

— C'est ici, me dit la malheureuse mère avec un inexprimable accent de douleur , où seule avec elle , je viens reprendre des forces pour supporter la vie ! Sa belle chevelure est là , ajouta-t-elle en me montrant du doigt la cassette, sa couronne... ah! mon Dieu!... ses cahiers , où son âme pure et candide déposait ses pensées... ses dessins: le dernier qu'elle a fait était le lieu qu'elle devait habiter... son portrait... et ces fleurs desséchées, qui déjà ont fleuri sur sa tombe !

Cette énumération funeste des (résors de son aftlicliou était (léchiriuiie! j'aurais voulu l'inler-

SOUVENIRS DE (:e>ève. Irîj

rompre ; mais il est des moments d'exaltation douloureuse où le cœur ulcéré a besoin de faire saigner ses blessures ! . . .

— Par là, reprit-elle d'une voix pleine de larmes , en m'indiquant l'étroite fenêtre sans oser y porter les yeux ; par là, par cette rue est passé son cercueil...

Elle n'acheva pas , la malheureuse femme, ses forces étaient épuisées... Je le vis, et sans prononcer un mot , sans lui dire adieu , je pris sa main que je serrai sur mon cœur , je sortis pénétré de tristesse , pleurant amèrement sur la destinée de cette angélique femme , dont le corps restera peut-être longtemps encore sur la terre, mais dont l'àme vivra dans les cieux!

En me lisant , tes pleurs auront coulé , ma sœur... tu auras gémi sur cette fille infortunée, sur sa mère bien plus à plaindre encore ! ïu auras senti dans ton àme un profond désir de la connaître , de verser comme moi d'abondantes larmes avec elle !... comme moi, qui n'oublierai jamais la touchante preuve de confiance et d'estime qu'elle voulut bien m'accorder en m'admettant dans la sainte intimité de ses afflictions.

Ce serait, hélas! s'en montrer bien indigne, que de ne pas justifier son estime en devenant meilleur, en s'élevanl à cette perfection morale

121 SOL'VEIVIRS UE GE.TÈVE.

qu'exige une amitié aussi pure, aussi pieuse que la sienne !

J'étais en quittant la ville de... si plein de la pensée de madame de V*** ; sa tristesse, son malheur avaient tellement touché mon cœur, que j'eus un mouvement de joie en voyant monter dans la voiture qui devait me conduire à Genève, un ecclésiastique à figure douce et modeste; c'était le curé d'un des villa2;es du Jura.

Je fus bon, attentif pour ce digne prêtre; je lui parlai avec confiance , avec respect ; et lui , m'écoutant avec indulgence , jugea sans doute que mon âme était accessible à de sages paroles, à de pieuses inspirations , et m'engagea à venir passer quelques jours dans son presbytère. Cela m'étant impossible maintenant , il n'en insista pas moins pour cet été ; puis il me dit en nous séparant :

— Je compte sur vous...

Ma main serra la sienne , et je le lui promis avec effusion.

Tu vois , ma sœur , que les voyages sont parfois bons à quelque chose... toi qui demandes si instamment à Dieu la conversion de ton pauvre frère, qui sait si tes prières... Mais cette lettre n'aurait pas de terme, si je donnais un libre cours à mes pensées!... Que Dieu te conserve ta fille!

-^msmimsm^mmsm^mM

-€g VIII ®3^

Lucy. Séance de la société secrète. Le catholique

et l'atliée. Giacomo quitte Genève.

Les deux exilés italiens. Départ de Fioravini

pour l'Italie.

10 mars.

IVoii, je ne confierai pas même à ces discrètes pages tout ce qui est sorti de cette bouche charmante ! C'est mon trésor à moi que le bien qu'elle m'a fait; c'est un parfum dans mon àme, qui doit y brûler pur et solitaire comme l'encens devant un autel !

Mais lorsqu'à mon retour elle m'a dit, après m'avoir exprimé les inquiétudes qu'elle avait éprouvées pendant mon absence , et sa joie de me revoir : — Ah! ne me causez plus un chagrin si cruel !... je serais tombé à ses genoux , j'aurais baisé ses mains, ses pieds; je lui aurais

ll'O SOIVEMKS DE t;E?iÉVE.

dit : Liicy... Lucy... je vous aime..., si la sécurilé candide de sa chaste fîçfiire, reflet tendre et si vrai de son âme innocente, n'eût arrêté mon c(.eur tout prêt à s'épancher, en le pénétrant tout à coup de cette crainte , de ce respect d'amour que les fidèles éprouvent lorsque, priant dans le sanctuaire, ils élèvent subitement leurs regards sur le visage céleste que les peintres inspirés ont donné à la Mère de Jésus.

Et lorsque prenant pitié de mon saisissement, de mon trouble , elle eut prononcé d'une voix qui me parut venir d'en haut , ces mots si simples et pourtant si affectueux : — Aimez-moi comme une amie, comme une sœur..., il me sembla, tant il y avait de pureté dans tout son être, que le souffle d'un ange était passé sur mon âme, et l'avait soudainement purifiée de toute j)ensée, de toute affection terrestre!...

Elle vit bien, la douce créature, que je l'avais comprise, qu'elle serait pour moi une étoile, une sainte, car elle me tendit sa main , sûre qu'en la serrant dans les miennes je prenais devant Dieu l'engagement solennel de respecter sa chaste volonté !

— Non, m'écriai-je, celui que vous élevez jusqu'à vous en lui donnant le titre d'ami et l'affection d'une sœur, ne vous fera jamais rougir de ra\ oir si dignement distingué.

SOUVENIRS DE GtNEVE. 157

— Je le sais, me dit-elle.

Qu'il y a deslinie et Ue bonté dans ces trois mots! Je les ai répétés après l'avoir quittée, je me les répète encore avec joie chaque fois que jouvre mes livres, que je me mets au travail... Ils sont ma dernière pensée , et la première à mon réveil !

21 mars.

Buonarotli , qui devrait prendre pour devise un gazon verdissant, avec ces mots : plus on me foule, plus je repousse, redouble de zèle et d'activité; grâce à son irrésistible influence, le nombre des affîdés et les rapports des sociétés secrètes entre elles s'accroissent, se multiplient, se resserrent chaque jour. C'est une chose étrange, et sans exemple peut-être à notre époque, que la f)ersévérance de cet homme qui travaille depuis trente ans sans jamais s'arrêter, comme une araignée dans son trou , à ourdir les fils d'une conspiration que tous les gouvernements ont brisés lour à tour, et qu'il ne se lasse jamais de renouer.

Talents et intentions à part, une semblable constance n'est-elle pas aussi étonnante . aussi rare que celle de ces faquirs indiens, qui, pendant des années et une vie tout entière, s'enfoncent les oncles dans la chair, ou se tiennent

courbés comme un cerceau... Ce n'est qu'une jonglerie fanalique, et pourtant on les respecte aux Indes, parce qu'il est dans notre nature — êtres mobiles que nous sommes — de regarder comme d'une trempe plus forte que les autres tout lionmie qui, s'étant donné un but, noble ou vil, utile ou frivole, y marche droit et ferme sans jamais s'arrêter.

C'est pour cela que le caractère et toute la personne de Buonarotti ne cessent de m'inspirer une sorte de vénération , que des hommes qui lui sont bien supérieurs ne m'ont jamais fait éprouver. Si je ne suis pas toujours d'accord avec lui dans ses principes politiques , si ma raison se révolte contre la plupart de ses théories, je baisse la tête devant l'immobilisation de ses pensées et de ses projets ; car on admire toujours cela même qui nous manque le plus.

Pour lui la vie est toute renfermée dans une seule idée, dans un immense désir..., l'émancipation, la liberté des peuples... C'est le seul culte de son cœur... culte de conviction et de dévouement, qui l'ennoblit à mes yeux et m'empêche souvent de sourire quand il encadre de sérieux projets dans des formalités puériles, ou que je le vois, affublé des ridicules insignes de la francmaçonnerie, recevoir, avec une inqx'rturbable gravité, quelque nouveau néophyte.

De toutes les cérémonies des sociétés secrètes, la plus animée, la plus intéressante est pourtant, il faut le dire, la réception des adeptes : nous en eûmes, il y a peu de jours, des exemples assez remarquables pour que j'en dise ici quelques mois.

Parmi les candidats venus de divers pays et pi'ésentés par de fort honorables parrains, il s'en trouva deux surtout dont les interrogatoires d'admission donnèrent lieu aux contestations les plus bruyantes.

Le premier, jeune Français d'une petite ville du Jura où la religion est encore en honneur, se déclare croyant et bon catholique, à la question d'usage que lui adressa le président : Quelle est ta relisrion?...

Grands furent l'émoi et la colère qui vinrent saisir quelques républicains , vieux champions de la liberté , dont la plupart demandèrent , en entendant une telle réponse , qu'on éloignât le postulant pendant quelques instants.

— Un catholique pratiquant parmi nous!

s'écrièrent-ils avec indignation... c'est impossible!

En admettant que le candidat soit sincère dans sa croyance , ne serait-ce pas exposer notre existence même aux dangers d'une confession? Nous demandons en conséquence que non-seulement

150 f^Ol VEÎJIKS I»S GEiSÈVE.

son admission soit rejelée, mais qu'on s'abstienne de nous présenter, à l'avenir, tout sectateur d'une religion soi-disant révélée, comme devant être trop enclin à se soumettre aux pouvoirs absolus.

Alors il s'éleva parmi nous un murmure désapprobateur que le président eut peine à réprimer; puis il ordonna qu'on ramenât le postulant.

— Persistes-tu, lui dit-il, à te déclarer pratiquant la religion catholique?

— S'il faut y renoncer pour être admis parmi vous, mon choix ne saurait être douteux : je me retire...

— La question n'a pas été posée ainsi, jeune homme...: mais quelques-uns de nous craindraient que l'obéissance passive que le catholicisme impose à ses adhérents, ne nuisit à ton patriotisme ; les ultra-royalistes , tu le sais , les partisans les plus dévoués du pouvoir sont tous catholiques.

— Les devoirs de la conscience , répondit le jeune homme, n'ont rien à démêler avec les opinions politiques : tout catholique éclairé sait faire une distinction marquée entre ses obligations religieuses et ses obligations de citoyen : la liberté n'est pas plus incompatible avec la messe qu'avec le prêche, sous la bannière des cantons (le Berne et (leFribourg que sous celle des pc-

SOIVEMKS DE GE>EVE. iôt

tits cantons, et ceux qui l'aiment véritablement, cette liberté , doivent savoir que la première base de toute constitution est de proclamer la liberté des cultes.

— C'est vrai, dirent en même temps plusieurs voix.

— Ma religion , reprit alors le digne jeune homme, n'est pas une religion qui se contente de pratiques superstitieuses : non, messieurs ; elle m'a été transmise par mes pères , il est vrai , et je m'en fais gloire , mais elle a été aussi confirmée dans mon cœur par un long examen, par le flambeau de la raison. Si vous voulez m'admettre dans votre société , prenez-moi avec ma croyance , ou je renonce à travailler avec vous à ce que Jésus-Christ est venu prêcher sur la ferre : la liberté et la fraternité de tous les hommes.

Des murmures partirent de plusieurs points de la salle, et une voix fit entendre ces mots :

— Nous ne voulons pas de crédules , pas de faibles d'esprit qui s'agenouillent devant un prêtre, et le font juge de leurs pensées et de leurs actions.

— Qu'on me conduise alors hors de celle enceinte, dit le jeune homme avec une conviction et une dignité qui me gagnèrent le cœur ; jamais je ne m'associerai à dos hommes, qui. pour

établir le règne de la liberté . commencent par proclamer l'intolérance... Et il s'en fut, laissant l'assemblée dans un état de trouble et d'agitation dont je n'avais pas encore eu d'exemple.

A quelques jours de là , un jeune professeur de mathématiques , le second des deux adeptes dont j'ai déjà parlé , se présenta devant nous comme s'il eût été appelé à résoudre quelques problèmes ou à subir quelque examen. A son front levé, à sa parole touchante et concise , on pouvait deviner qu'il appartenait à cette classe de savants qui, n'opérant que sur des quantités connues et invariables , formulent leurs idées en axiomes , et traitent les questions les plus complexes, les matières les moins positives, avec les mêmes règles et la même précision que les sciences exactes dont ils s'occupent chaque jour.

Ne doutant de rien, tranchant sur tout, notre jeune professeur se montrait de ceux qui trouvent qu'il n'est rien qu'on ne puisse résoudre sous le soleil.

A la demande du président :

— Quelle est ta croyance religieuse ?

il répondit, le sourire sur les lèvres et d'une voix claire :

— Je n'en reconnais aucune.

— C'est-à-dire, reprit celui qui l'interrogeait.

SOI'VEIVIRS DE GEJSÉVE. 133

que tu rejettes toute espèce de culte , que tu os déiste?

— Déiste ?... non. Le déisme est une absurdité , c'est un problème mal posé dont tous les termes sont inconnus.

— Tu admets pourtant l'immortalité del'àme? dit l'interlocuteur d'un ton propre à l'engager à répondre oui...

Mais le géomètre, sûr de son fait comme d'une démonstration, allait droit au but.

— L'immortalité de l'àme. . . c'est une chimère, un leurre de la faiblesse humaine.

— Tu appartiens donc aux matérialistes? demanda avec anxiété un homme de bien, Genevois de pure race , vrai croyant dont la figure exprima l'horreur et le dégoût, quand l'interrogé lui répondit sans le moindre embarras :

— Je suis encore plus conséquent que cela, je suis athée...

Il y eut un frissonnement d'indignation parmi le plus grand nombre des membres de la réunion; on resta muet pendant quelques secondes, ce qui donna le temps au postulant de reprendre la parole :

— Je suis athée avec autant de certitude que j'en ai de la justesse du théorème que les trois angles du triangle sont égaux à deux droits :

1"4 ^^OUVEMRS DE GENÈVE.

c'est une vérité qui m'est démontrée par l'astronomie même... Dieu n'est pas.

— Assez , assez , monsieur ! . . . dit en bondissant sur sa chaise un digne homme de lettres que chacun révérait... il faut que vous soyez bien abandonné de ce Dieu que vous niez, pour trouver la preuve qu'il n'existe pas dans cette admirable science que le grand IVewîon . que l'immortel Euler, regardaient comme une céleste démonstration de la grandeur du Toul- Puissant. Pas de Dieu, pas de religion... pas de religion , pas de morale ! . . . éternelle vérité que des insensés peuvent seuls contredire, que les hommes de bien, que les pères de famille, que la société entière doit défendre sous peine de s'entr'égorger et de périr! Vous reviendrez, jeune honmie, sur cette irréligion destrucîive de tout 1 ien.

Un signe de tète , une contraction de bouche de l'interpellé , dévoilaient , malgré le bandeau qui couvrait ses yeux, qu'il ne faisait pas grand cas de cette chaleureuse attaque , et qu'il allait même y répondre , lorsque le président linvila à se retirer quelques instants.

— Si Ton admet ce jeune fou, nous écriàmesnous alors, et ceux qui parlèrent ainsi étaient nombreux , jamais nous ne siégerons dans une assemblée où l'athéisme serait ainsi pro-

sotvE:vias de gk>ève. 155

clamé : nous protestons contre son admission.

Quelqu'un ayant dit en sa faveur , que c'était plutôt en lui une affaire d'amour-propre qu'une opinion bien raisonnée, une matière à controverse plutôt qu'une conviction , une manière d'originalité plutôt qu'une croyance , on répondit que l'affection d'athéisme était déjà trop aux yeux des honnêtes gens , et que ce serait leur faire injure que d'admettre un pareil écervelé...

Le président proposa d'ajourner sa réception : — Non, non, répliquâmes -nous avec force... il faut que le candidat soit écarté et sans appel. Il n'y a pas de pacte à conclure , ni d'alliance à former avec celui qui, reniant Dieu, ôte ainsi toute sanction à la morale et tout frein aux passions... qu'il soit rejeté.

Les patriotes pur sang, les républicains quand même, réclamèrent vi> ement, mais nous tînmes bon , et il fut décidé qu'il en serait ainsi : encore quelques scènes de cette espèce , et les sociétés secrètes se passeront pour longtemps, et pour toujours peut-être, de ma coopération.

5 avril.

Giacomo m'a quitté pour aller passer quelques semaines dans le canton de Vaud , auprès d'un de ses compatriotes malades . qui a besoin

lôG SOIVEMRS DE GENÈVE.

de ses soins... brave et digne jeune homme auquel il ne manque, pour se faire un nom, qu'une patrie libre et que des circonstances favorables ! Son absence m'est pénible et me laisse un vide que j'aurais senti plus vivement encore si ma bonne étoile ne m'eût fait rencontrer , il y a quelque vingt jours, deux autres exilés italiens, dont la connaissance m'est on ne peut plus agréable.

C'est chez 31. de Sismondi que je les ai vus pour la première fois : tous deux sont Milanais, d'un âge mur , d'une société aimable et douce ; l'un est le marquis B.. l'autre le général de M., gens de cœur et d'action, qui ont sacrifié une position heureuse à l'espoir de contribuer à l'affranchissement de leur patrie.

En causant chaque jour avec eux , j'apprends à mieux connaître l'Italie et à plaindre ceux de ses enfants qui se sont généreusement dévoués pour lui rendre l'indépendance : il en est un surtout dont les exilés parlent avec autant de regret que de vénération et d'attachement : c'est le comte Confalonitri, qui gémit depuis six mois dans les prisons de Milan. Ce qu'ils disent des rares talents et du noble caractère de cet homme supérieur, de ses constants efforts pour être utile à son pays , et de sa conduite généreuse depuis (ju'il est incarcéré , m'a vivement intéressé à

SOUVE?ÎIRS DE GE>ÈVE. 137

lui : puisse-t-il échapper au funeste sort qui semble le menacer !

15 avril.

Elle me rend , cette femme angélique , plus studieux , plus moral , plus vertueux : je lui lis mes essais, mes pensées, mes réflexions sur mes lectures ; elle m'écoute, m'encourage , et quand elle me dit : C'est bien... ah! c'est la voix de Dieu qui a parlé.

Elle veut que je fasse des vers... — J'en ferai. Que je sache l'anglais comme elle... — Je le saurai. Que j'apprenne l'allemand... — Je l'apprendrai. Que je sois religieux... — Je m'efforcerai de le devenir : la foi ne vient-elle pas de Tamour ?

Mes journées sont laborieuses et pleines ; l'esprit et le cœur s'en ressentent . ils grandissent on bonté, en vigueur... temps heureux, beaux jours que je savoure et que je regretterai !

25 avril.

Je mVn vais en Italie, signor mio, me disait, il y a trois jours, Fioravini cjui m'est venu paré comme une châsse, après deux mois de voyage à Grenoble et dans le midi de la France.

Le vieil habit noir avait été remplacé par un frac marron, tout brillant encore de son lustre :

138 SOIVEMRS Dt (JEiXÈVE.

le chapeau, le gilet, tout était neuf, ju«;qu a la perruque dont les boucles bien lissées avaient un certain air de coquetterie. Quel étrange changement! dis-je à part moi.

— Et vous allez à An cône , mon bon Fioravini ?

— Certainement, aniico niio; nous y allons, Fido et moi.

Fido, qui était resté à la porte , y gratta d'impatience : lui aussi s'était fait brave!,., blanc et peigné comme Fépagneul d'une marquise.

— Nous retournons dans notre belle patrie, continua Fioravini : voilà l'argent que vous m'avez prêté, caro mio.

— Allons donc, vous plaisantez.

Fioravini prit un air digne et contrit jusqu'à

ce que j'eusse repris l'argent, qu'il me tendait d'une main tandis qu'il jouait de l'autre avec un élégant cordon de montre garni de superbes breloques.

— Les leçons et les concerts ont donc été suivant vos désirs?

— Ef même au delà . s'empressa-t-il de me répondre ; puis il se tut.

Il y a là-dessous, pensais-je. quelque mystère qu'il faut que je découvre; Fioravini est honnéle lîomme. je n'en saurais douter.

— J'ai reçu, mr dit-il. d^s nomelles de Gior-

SOl'VEMRS DE GENEVE. 159

gio. Ce brave ami va se battre comme un Roland; lui et son compagnon allemand sont arrivés à bon port ; il m'écrit que tout va bien , que le gouvernement grec s'organise ; puis il parle d'une grande expédition dont ils feront partie, contre une ile... je n'ai pas pu lire le nom ; mais voyez vous-même, me dit-il, en me remettant une lettre de plus de deux mois de date.

Giorgio écrivait d'Ipsara. et annonçait effectivement que lui et son ami se disposaient à prendre part à une expédition destinée à délivrer Scio du joug des Turcs... Sa lettre respirait l'enthousiasme et l'espoir.

— Que Dieu permette qu'il n'ait pas été tué! dis-je avec un sentiment de douleur à Fioravini.

— Que dites-vous, amico niio ! Giorgio tué!... liii!... Et l'angoisse du cœur se peignit sur les I rails du brave Italien.

— Vous ignorez donc les désastreuses nouvelles qui sont arrivées sur l'expédition de l'île de Scio?

Il me regarda fixement en faisant un signe affirmatif.

— Les Grecs, qui avaient eu d'abord quelques succès, et qui étaient parvenus à soulever l'île entière, ont été ensuite attaqués par les Ironpes Inrqnes de la flotte diicapitan-pacha, e!

140 SOtVEMRS DE GENÈVE.

malgré leur résistance ils ont été vaincus, massacrés.

— Povero Giorgio!... povero Giorgio! répétait Fioravini...

— La population de Scio passée au fil de l'épée , ou réduite en esclavage ; les villes , les villages incendiés : tels sont les déplorables détails de cette catastrophe... Scio, la reine des lies de l'Archipel , Scio , le paradis terrestre , n'est plus qu'une ruine !

Fioravini , les mains sur sa tête , s'écriait à chaque nouvelle calamité : — Povero Giorgio!... canailles de Turcs!... ils les auront tous tués! que pouvaient contre eux ces infortunés Grecs! .. . mais c'était folie aussi que de se révolter !

— Deux ou trois mille se sont échappés, assure-t-on.

— Il en sera, timico mio , il en sera!... je le connais ; il se tirerait des griffes du diable ! Pourvu qu'après cela il revienne de ce maudit pays, et promptement encore... car, voyezvous, à moins de grands miracles , il y a dix à [)arier contre un qu'il ne restera plus des Grecs que le nom, dans quelques années d'ici.

— Ne le croyez pas , Fioravini... Dieu ne permettra pas que ce malheureux peuple succombe sous les coups de ses oppresseurs... il entendra ses gémissements, il lui suscitera des

SOIVEMRS ht GEiNÈVE. 141

défenseurs... et de toutes parts, j'en ai l'espoir, oui , de toutes parts on se rendra en Grèce , eomuie jadis on se rendait en terre sainte pour guerroyer contre les Turcs : ce sera une croisade que les uns soutiendront de leur bras, les autres de leur bourse; nul homme de cœur ne voudra qu'on dise de lui : Il n'a rien fait pour les Grecs.

Ces paroles, que j'avais prononcées avec chaleur, furent écoutées avec émotion et recueillement par Fioravini ; lorsque je fus le voir le lendemain pour lui faire mes adieux, il m'annonça qu'il passait par Marseille.

— Par Marseille!... quel détour !

— J'ai mes raisons pour cela.

— Irez-vous rejoindre Giorgio?

— Non... mais je voudrais avoir plus promptement de ses nouvelles.

Pressé par mes questions, Fioravini m'avoua enfin , et non sans peine , qu'il désirait faire (pielque chose pour son ami.

— 11 me mande, ajouta-t-il , dans sa lettre, vous l'avez lue, que ce sont surtout les armes qui leur manquent...

— Mais, caro Fiumvini, pour avoir des armes il faut de l'argent, et...

— C'est là par où je pèche, n'est-ce pas ?... .Jetant alors un coup d'œil de côté sur Fido.

142 SOUVENIRS DE GEWÈVE.

accompagné de ce sourire de satisfaction d'un homme certain de son fait, il me dit :

— Jmko mio, on en trouvera...

Et du doigt il ôtait quelques grains de poussière sur le re^ers d'une redingote aussi neuve que l'habit marron qui avait si fort excité ma surprise.

— Or çà, mon maître, vous avez donc rencontré par votre chemin quelque portefeuille bien garni?

— Mieux que cela, aniko mio, mieux que cela... car j'aurais été obligé de le rendre... J'avais une mine et je l'ai exploitée.

— Quoi! Fido?... dis-je en suivant de l'œil le geste indicatif de Fioravini.

— Lui-même ! . . . Maorowitz , son premier maître, ne m'avait-il pas dit en mourant que ce chien-là était un puits de science?

— Eh bien?...

— Eh bien donc, euro mio, voyant que le chien Munito avait fait eaaner tant d'arsent à son maître en jouant aux dominos et en calculant, j'ai cherché à en apprendre autant à mon Fido, et j'ai réussi promptement, grâce aux renseignements qui m'ont été dojinésparun certain Piémontais, parent du propriétaire de Munito P'.

— Et vous avez fait une tournée avec Munito II?

SOCVENIRS DE GENÈVE. 14Î

— Justement , euro mio... Y a-t-il là du déshonneur?

— Non pas que je sache, en vérité, mon brave Fioravini.

— Pour me présenter décemment à Ancône, me fallait-il pas de l'argent? Est-ce avec des leçons de vingt sous que j'en aurais amassé? En deux mois, j'en ai plus gagné avec Fido que je n'eusse pu le faire ici pendant deux ans.

— Et l'appétit vient en mangeant , n'est-ce pas ? Vous voulez grossir le magot en continuant l'exploitation de la mine ?

— Pour moi, non, mais pour Giorgio!.., N'avez-vous pas dit qu'il n'y aura pas un homme de cœur qui ne tirera l'épée ou n'ouvrira sa bourse pour les Grecs ?

Je jetai mes bras autour du cou de ce digne homme, et je l'embrassai de bon cœur!... Je caressai Fido , je lui aurais volontiers serré la patte.

— Je payerai ma dette aussi, moi, continuat-il avec bonhomie ; le but ennoblira les moyens: ce que nous aurons gagné, Fido et moi, d'ici à Marseille , je l'employerai à acheter des armes, (pie j'enverrai avec quelques écus à mon pauvre Giorgio.

— Vous êtes un brave homme , Fioravini , un homme dont l'amilié me sera toujours

144 SOCVEMRS DE GEXEVE.

chère!... Ecrivez-moi quelquefois, je vous en prie ; donnez-moi des nouvelles du savant Fido, auquel il faudrait élever des statues...

Nous nous embrassâmes encore , et le soir même les deux amis se remirent en route pour aller, sans bruit et sans ostentation, recueillir sou à sou, franc à franc, leur sainte offrande pour la cause des Grecs... N'est-ce pas là un touchant denier de la veuve ?

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Excursion à la perte du Rhône. Le père Vaillant.

6 mai.

Hier fut un beau jour pour moi !... si beau, qu'il restera dans le trésor de mes souvenirs comme une relique de cœur qu'on aime à invoquer dans les traverses de la vie!... J'ai été à la perte du Rhône avec Lucy, sa famille et quelques amis.

Nous étions, à onze heures, au village le plus rapproché du lieu que nous venions visiter ; l'on y déjeuna, puis l'on se mit en route, guidé par un jeune garçon qui promettait de nous mener dans les endroits de la montagne où l'on découvre le mieux la perte du Rhône el sa sortie de

dessous les rochers. Lucy et ses trois jeunes sœurs, vêtues de blanc, couraient dans les sentiers , sveltes et légères ; c'était à qui arriverait la première sur les bords escarpés du fleuve dont nous entendions de loin le sourd mugissement. Un cri de joie nous annonça bientôt qu'elles étaient parvenues au premier but de notre promenade, et nous les aperçûmes, en effet, pittoresquement groupées sur un pont de bois qui, jeté sur le Rhône, unit la France et la Savoie.

— Cette cabane que vous voyez de l'autre côté, nous dit notre conducteur, appartient aux douaniers piémontais ; mais nous pouvons passer sans qu'ils nous visitent , car ils voient bien que vous n'êtes que des curieux.

Quelques minutes après , nous avions rejoint nos charmantes avant-courrières , et nous contemplions avec elles le spectacle imposant et sauvage qui se présentait à nos yeux, cette masse énorme de rochers de granit qui semble avoir été coupée en deux par une main puissante et surhumaine, pour ouvrir un passage au fleuve. . . puis l'étroite et profonde gorge au fond de laquelle coulent les eaux bleuâtres du Rhône, qu'on voit arriver avec la rapidité de la flèche , et qui disparaît tout à coup dans une cavité dont nous aurions eu peine à soupçonner l'existence

SOIVLMRS IfE GE>EVE. 147

du point où nous étions, sans l'étrange phénomène de cet engloutissement subit et total ; engloutissement qu'on voit, qu'on regarde, qu'on fixe de plus en plus , fasciné que l'on est par l'incessante chute et le tourbillon des ondes.

Nous examinâmes ensuite le lit de rochers où le fleuve coulait autrefois, mais qu'il a laissé à sec en s'abimant sous la montagne ; le guide nous assura cependant qu'il y avait quelquefois trois ou quatre pieds d'eau au temps des grandes crues , ce qui nous expliqua la construction du pont sur lequel nous nous trouvions.

Quoique les rives en fussent assez hautes, nous descendimes néanmoins, un jeune Anglais et moi, dans l'ancien lit du Rhône, et nous nous serions même avancés à quelques pieds de la perte , si notre guide ne nous eût crié qu'il y avait du danger à s'en approcher de trop près. — Les rochers deviennent là tellement glissants, nous dit-il quand nous fûmes remontés, qu'on ne peut être sûr de son pied; il suffirait d'un seul faux pas pour être entraîné dans l'abîme, et une fois que vous y seriez, jamais on ne vous reverrait... Le voisin Taffiery a jeté l'autre jour un pauvre canard, mais il n'a pas plus reparu que tout ce que j'y ai vu tomber depuis que je me connais... Une plume comme un ar])re, tout V reste.

Lucy nous gronda de noire imprudence... elle était pâle et respirait à peine... Que Dieu la comble à jamais de ses plus chères bénédictions, pour l'ineffable transport que me fit éprouver la touchante révélation de son inquiétude !

— C'est par ici qu'on peut arriver le plus près de la perte, nous dit notre guide, en nous montrant l'étroit sentier qui règne entre la rive gauche du fleuve et les rochers qui le dominent ; mais nous n'y viendrons qu'en dernier. Nous allons grimper maintenant jusqu'à cette roche en saillie que vous voyez là-haut ; c'est de là qu'on voit tout , et c'est bien beau, allez !

Les moins ingambes de notre société jugèrent plus prudent de rester sur les bords ; mais quant à nous, jeunes et lestes, nous cheminâmes bravement jusqu'à la fameuse saillie, où nous eûmes, il est vrai, un assez beau coup d'œil, mais qui fut loin de nous payer de la fatigue d'une pareille ascension.

Une heure après nous retrouvâmes notre arrière-garde fort commodément établie sous un ombrage épais. Piqués de leur insouciance, et plus encore de les voir si frais, si bien reposés, quand nous étions harassés pour si peu de jouissances, nous leur racontâmes force merveilles de notre rocailleuse excursion , et Dieu sait tout ce que nous n'aurions pas inventé pour exciter

SOUVENIRS DE UEMÈVE. 149

huire regrets, si notre jeune guide n'eût attiré notre attention en s'écriant d'un ton de surprise et de joie :

— Ah! voilà le bon père Vaillant qui vient faire sa promenade d'habitude...

Et il nous indiquait, dans la direction du pou! vers lequel il s'avançait lentement , un vieillard à cheveux blancs, plus proprement vêtu que ne le sont ordinairement les paysans.

— Et qu'est-ce que c'est (jue le père Vaillant? lui dcmandai-je.

— ^ Le père Vaillant?... Ah! dame! c'est un bon vieux brave homme, qui habite depuis bien des années dans un village à une lieue d'ici , et ({u'on voit venir une fois par mois , quelquefois plus souvent encore, à la perle du Rhône.

Nous regardâmes alors avec attention cet homme, dont la démarche, malgré son âge, avait quelque chose de ferme et d'assuré en marchant sur le bord du rocher. Parvenu à l'endroit où le tleuvc s'entçouffre, il s'arrêta, se mit à genoux, lit dévotement le signe de la croix, et sembla prier avec ferveur.

A cette vue, notre curiosité devint plus vive , etLucy demanda avec intérêt au jeune villageois s'il savait pourquoi le bon vieillard venait prier ainsi dans ce lieu.

— J'en sais bien ([uelque chose , madame, ré-

iriO SOIVEMRS DE GE\'ÈVE.

pondit-il; mais je n'ai jamais enlondu le père Vaillant raconter son histoire, et j'aurais peur de me tromper; d'ailleurs il n'est pas fier, et si quelqu'un de vous allait le lui demander, je suis sur qu'il vous conterait tout ça de bout en bout.

Du consentement unanime, nous fûmes chargés, Lucyet moi, ainsi que son plus jeune frère, d'aller parler au père Vaillant, toujours agenouillé. Nous repassâmes le pont ; puis nous marchâmes seul à seul le long des rochers , jusqu'auprès du vieillard, qui continuait sa prière, car le bruit des eaux l'empêchait de nous entendre. Ce fut alors que Lucy se pencha un instant sur l'abîme pour mieux contempler le tournoiement des ondes.

— Au nom du ciel! que faites-vous? m'écriai-je avec force en la saisissant par le bras.

A ma voix , le père Vaillant releva la tête et tressaillit, comme frappé d'une apparition... Ses mains s'élevèrent vers le ciel , ses lèvres articulèrent des mots sans suite, et ses yeux se fixèrent sur Lucy avec une expression de crainte et de bonheur...

— Ah ! mon Dieu ! . . . c'est madame ! c'est madame!... Et ses larmes coulaient.

— Rassurez-vous, m'enipressai-je de lui dire pn l'aidant à se relever, tandis que Liu-y tendait

SOrVtMRS DE t;ii\CVE. 151

;iu bon vieillard une main qu'il pril et baisa respectueusement... Rassurez-vous, nous ne sommes ici que pour. . .

Mais il ne m'écoutait pas , et répétait avec anxiété, en nous montrant la perte du Rhône : — Éloignez-vous... éloignez-vous... votre vie en dépend... Puis il faisait signe à Lucyde retourner vers le pont, en se tenant le plus près possible des rochers. Quand il nous crut hors de tout péril . l'effroi qui se peignait sur sa figure Ct place à la plus douce bienveillance.

— Nous étions venus, lui dis-je alors, pour vous prier de nous faire connaître la cause d'une dévotion aussi profonde dans un tel lieu... Mais l'impression que notre présence a- produite sur vous nous prouve assez qu'il y aurait de l'indiscrétion à vous demander de nous initier à des souvenirs qui doivent être bien cruels!...

— Rien cruels, il est vrai, reprit le père Vaillant, dont les regards attendris ne quittaient pas Lucy, et aujourd'hui plus que jamais . car la ressemblance de madame avec ma bonne maîtresse est si frappante, que j'ai cru la revoir!... elle était jeune et belle aussi , la pauvre dame !

L'intérêt que nous inspirait le vieillard croissait à chacune de ses paroles ; tout nous disait qu'une grande infortune l'avait frappé, et notre satisfaction fut extrême quand il ajouta : — Je

vais vous raconter ce que mes yeux ont vu, car jamais je n'aurai une meilleure occasion de rendre hommage à la mémoire de mes chers maîtres... Hélas! ils furent bien malheureux !

Conduit par nous au milieu de la société, chacun s'empressa d'accueillir le père Vaillant, qui s'assit au milieu de tous, et commença ainsi :

<t Ma famille est originaire de ce pays , mais mon père quitta son village pour entrer au service du seigneur de Bourville , dont le château était situé entre Brenod et Nantua ; il s'y maria, et je vins au monde quelques années avant M. Ernest, seul héritier que Bien eût accordé à nos bons maîtres. On nous éleva ensemble , et quand il eut vingt ans , sou père voulut que je l'accompagnasse dans tous ses voyages en qualité de valet de chambre . Jamais il ne m'a traité comme un domestique, cet excellent jeune homme; j'étais un ami pour lui... Aussi, je me serais jeté dans le feu pour le servir !

« Après noire tour de France, et quatre ans de séjour à Paris, M. le chevalier revint chez ses parents, qui l'attendaient pour le marier à uuc de ses cousines, jeune orpheline de bonne maison et de grande fortune : c'était en 86... mon maître avait vingt-cinq ans et sa fiancée vingt... beaux el riches (ousdeux. ils élaienl bons, pieux,

SOLVE.NmS DE GE\EVE. 15'

charitables et ils s'aimaient !... que de bonheur les attendait donc sur la terre !...

<i Mais les jours de l'homme ne sont qu'une fumée passagère, nous dit l'Évangile... En moins de trois années, M. le chevalier perdit son père et sa mère ; et quand il revint d'un ^ oyage de Paris à la fin de 89, il ne retrouva plus son premier-né, que la petite vérole avait enlevé en trois jours. Madame était dans la désolation, et sans l'amour de son mari et sa confiance en Dieu, elle en serait morte bien certainement.

tt Dix-huit mois après, elle accoucha heureusement d'une petite fille, jolie comme elle; sa santé était bonne, et tout allait au mieux dans les premières semaines, lorsqu'une troupe de mauvais sujets des villages voisins lui causa une frayeur dont elle ne put jamais se remettre.

« Nous commencions à être alors en pleine révolution ; partout on ameutait les paysans contre les nobles ; ceux de nos environs le furent par un maréchal vétérinaire qui en voulait à M. le comte , parce que ce brave seigneur l'avait plusieurs fois réprimandé de ce qu'il donnait des médecines aux hommes comme il en donnait à ses chevaux. Tout ignare qu'était ce vétérinaire, il se croyait docteur, et il jura, le malheureux ! de se venger de ce qu'il appelait ses

1 'l4 SOr^ESISS PE GENÈVE.

affronts!... Il vint donc un beau soir à la tète d'une quarantaine de misérables pour incendier et piller le château, mais il trouva à qui parler, car nous étions sur nos gardes, et bien armés ; à peine les drôles eurent-ils entendu les premiers coups de fusil qu'ils décampèrent, en laissant sur le terrain un des leurs, assez grièvement blessé, qui nous avoua qu'ils avaient été excités par ce coquin de vétérinaire.

<c Nous restâmes ensuite assez tranquilles pendant quelques mois ; mais l'orage grondait, et monsieur n'aurait pas manqué de quitter la France immédiatement, pour se rendre à Turin, où il avait des parents émigrés, si la santé de madame l'eût permis. En attendant, notre ennemi le maréchal, qui, comme de raison, donnait en plein collier dans la révolution, avait été nommé procureur du district : vous jugez s'il nous perdait de vue, le cher homme ! . . . je le disais tous les jours à M. le comte, en l'engageant à se mettre en sûreté ; mais il me répondait :

<c — Madame est trop souffrante pour entreprendre maintenant un long voyage, et tu sais, Baptiste, que je ne puis la laisser seule... elle en mourrait ! attendons quelques jours encore, peut-être reprendra-t-elle assez de forces pour que nous puissions partir Ions ensemble.

S0UVE7SIHS DE GF.NKVE. 155

«1 Je n'insistai pas, et je demandai à Dieu, matin et soir, qu'il sauvât mes bons maîtres des dangers qui les menaçaient, car tout allait au plus mal en France, et à Paris surtout, où le pauvre roi Louis XVI avait été arrêté et mis en prison ! Hélas ! je me souviens encore du jour où nous apprîmes qu'il avait été condamné à mort !

<c — Mon ami , dit ma bonne maîtresse à M. le comte, mon ami, il faut partir, je t'en supplie... je le veux! Tu ne saurais rester davantage en France pour ton honneur et ta sûreté; va rejoindre tes amis, va retrouver nos princes, c'est là ta place. Quand je serai mieux, je me rendrai près de loi, a^ ec ma fille et notre fidèle Baptiste.

«t Je joignis mes prières à celles de madame, mais tout fut inutile!... Mon maître l'aimait trop pour se séparer d'elle... Cependant il promit de céder deux mois après à son désir, si elle n'était point alors en état de le suivre.

u Pourquoi faut-il, mon Dieu ! qu'il ne nous ait pas écoutés!... Quelques semaines après, le vétérinaire dénonça M. le comte aux terroristes de Lyon, comme un aristocrate qui entretenait des correspondances avec les émigrés de Turin, et tramait des complots contre la république. Il nhlin! Tordre de le faire arrêter, ainsi qiir ma-

dame, et de les faire transportera Lyon. Quand un noble était arrêté dans cet horrible temps, on pouvait dire qu'il était mort.

«( Vous pouvez donc imaginer quel fut notre effroi quand on nous annonça , la veille du ■4 avril 1793, que le scélérat de vétérinaire devait venir lui-même à la pointe du jour pour mettre à exécution son mandat d'arrêt.

*<■ — Ah ! mon cher maître, mon cher maître ! . . . dis-je alors à M. le comte, dans la chambre même de madame, à laquelle il venait d'apprendre la fatale nouvelle ; si vous aviez suivi nos conseils ! . . .

« — Silence, Baptiste, s'écria-t-elle... Dieu me donnera la force et le courage de partir cette nuit même avec lui ! .. . Elle s'était levée, en nous parlant ainsi, d'une chaise longue qu'elle ne quittait jamais, et moi je crus que la sainte Vierge venait de la guérir pour récompenser sa pieuse résignation.

Afin de ne donner aucun soupçon, je convins avec M. le comte que nous prendrions seulement un petit cheval de montagne sur lequel on arrangerait tout ce qu'il faudrait pour que madame pût s'y asseoir avec la petite ; nous espérions, en voyageant ainsi, pouvoir gagner la frontière par le Jura. Tout fut prêt à l'heure indiquée, et quand la nuit fut bien sombre, nous

sortîmes par les derrières du pare... Oh! ce fut un triste moment ! la petite Marie pleurait ; monsieur, tout en soutenant et conduisant sa femme, regardait les lumières qui brillaient encore dans le pauvre château. . .

« — Qui sait si jamais nous le reverrons ? s'écria-t-il ; qui sait quel sort nous est réservé ?. . . Et madame lui répondit a^ ec son angélique voix : — Mon Ernest, partout où je serai avec toi, partout je serai heureuse !... Prions Dieu qu'il nous protège!... Et nous priâmes tous.

<t II avait été décidé que nous irions en Suisse par les montagnes, dont nous connaissions tous les sentiers ; mais on s'égare facilement la nuit, et nous nous retrouvâmes à la pointe du jour sur la grande route de Lyon à Genève, à un quart de lieue de distance de ce hameau que vous voyez là, où j'avais encore quelques parents. La prudence nous commandait d'éviter les grands chemins ; mais notre pauvre dame, malgré tout son courage, était si fatiguée, et la petite avait si froid, que je proposai à mon maître de nous arrêter pour la journée chez un de mes cousins qui habitait alors ce pays. Il y consentit, et j'allai d'abord seul à la découverte pour m'assurer si Jean-Louis, sur lequel je comptais, était dans la maison ; il s'y trouvait heureusement, et sa femme ainsi (jiio Ini me reçurent

sorvF.MR<i nE cp.NÈvr.. t. ii. 14

comme de braves gens qu'ils étaient. Tous deux se mirent aussitôt à l'ouvrage pour que mes pauvres maîtres, que j'allais rechercher, n'eussent plus qu'à se reposer en arrivant.

Il Une heure après, nous étions établis chez Jean-Louis, madame dans un bon lit avec la petite, et monsieur près d'un grand feu. Mon cher maître!... je l'entends encore demander à mon parent si la route était libre pour aller à Genève...

u — Hélas! non, monsieur le comte, lui répondit Jean-Louis ; tout est gardé ; on est trèssévère au fort l'Ecluse, et il n'y a pas un passage sur le Rhône qui ne soit surveillé au-dessus comme au-dessous de la perte.

« — Et le pont que vous avez ici pour aller en Savoie, dis-je à Jean-Louis, est-ce qu'il est aussi barré ?

«t — Les républicains l'ont brûlé, et ils y ont établi un corps de garde pour empêcher qu'on He passe sur les rochers ; mais les soldats ne sont pas toujours à leur poste, et quoique les eaux soient hautes en ce moment, on peut traverser le Rhône pendant la nuit sans qu'ils s'en aperçoivent.

«c — Nous sommes sauvés, monsieur le comte! m'écriai-je dans un transport de joie... Ce soir nous serons en Savoie et de là en Suisse : Jean-

SOCVENIRS DE GENÈVE. iri'J

Louis et moi, nous allons tout arranger pour que rien ne s'oppose à notre passage ; et quant aux républieains, s'ils y sont, avec quelques bouteilles de vin on en viendra bien à l)out.

« — Oh ! pour ce qui est de ça, dit Jean-Louis, je m'en charge; il me sera très-facile de les attirer au cabaret, et il ne sera pas six heures du soir qu'il n'y en aura pas un seul en état de distinguer un homme d'avec un arbre.

«c II fut alors convenu qu'on attendrait pour plus de sûreté jusqu'à la nuit, ce qui donnerait à madame le temps de se remettre un peu. En attendant, Jean-Louis fut chargé de se mettre en vedette en dehors du village, afin de nous prévenir dans le cas où l'on nous poursuivrait. « La journée se passa sans alarmes : quoique ma bonne maîtresse souffrit beaucoup, c'était elle qui consolait monsieur, qui l'encourageait en lui montrant sa petite Marie : — Que Bien nous conserve notre trésor, disait-elle, et nous serons heureux partout... je ne demande au ciel que cette grâce !

«I Mon pauvre maître pressait l'enfant dans ses bras et répétait : — Oui, nous serons encore heureux ; Dieu exaucera les prières d'un ange tel que toi !

«' — Ah! ça faisait bien au cœur de voir comme ils s'aimaient , reprit le bon vieillard en

essuyant ses yeux ! . . . Pourvu qu'ils fussent ensemble , ils ne regrettaient rien de ce qu'ils avaient perdu ; rien , si ce n'est le bien qu'ils faisaient aux pauvres... Et dire que c'étaient de braves gens comme ceux-là qui fuyaient et se cachaient , pendant que les plus grands scélérats marchaient tête levée et gouvernaient en France !

<( Pendant la journée , je m'étais faufilé jusqu'ici pour voir la place où nous pourrions passer le Rhône , et je reconnus, à ma grande joie, que la chose n'était pas difficile, quoiqu'il y eût deux ou trois pieds d'eau ; je revins donc tout joyeux annoncer cette bonne nouvelle à mes chers maîtres.

I Quand le soleil fut près de se coucher , la femme de Jean-Louis fut à la découverte , et revint, au bout d'un quart d'heure, nous dire que tout était tranquille et qu'il n'y avait personne du côté de la perte. En apprenant que le moment était favorable, madame la comtesse se leva... On voyait bien qu'elle souffrait cruellement, et pourtant elle souriait à tous ! Elle remercia Bastienne , la femme de Jean-Louis , et lui donna un petit crucifix d'argent qui ne la quittait jamais : — Gardez-le pour l'amour de moi, lui ditelle , et priez Dieu pour mon mari et pour ma fille ! . . . Hélas ! mon Dieu ! qu'elle était belle ! . . .

SOUVENIRS DE GENÈVE. IGl

belle comme madame , ajouta le père Vaillant en désignant Lucy, lorsqu'au moment de quitter cette maison elle se mit à genoux devant une image de la sainte Vierge et lui demanda de protéger son enfant ! ... Ah ! comment se fait-il que la mère des affligés l'ait abandonnée ?

<i II était près de sept heures lorsque nous nous mimes en route ; j'avais la petite dans mes bras, et monsieur soutenait sa chère femme, pendant que Bastienne marchait derrière avec les bagages indispensables. Arrivés tout près de ce vieux saule que vous voyez là, à droite, nous nous arrêtâmes ; puis , deux minutes après , je descendis dans l'eau et j'allai jusqu'à l'autre bord, en revenant aussitôt, pour faire voir à ma chère maîtresse qu'il n'y avait aucun danger.

« — Je n'ai pas peur, me dit-elle avec sa voix d'ange, et quand tu voudras, mon bon Baptiste, je suis prête...

« Elle se plaça alors sur mes épaules avec l'aide de monsieur le comte , qui resta sur cette rive avec sa petite Marie ; je traversai la rivière aussi facilement que la première fois , et quand j'eus déposé mon précieux fardeau , en disant avec une joie sans pareille : — Vous voilà sur la terre de Savoie, — je retournai bien vite chercher l'enfant que la pauvre mère baisa avec IranspoH en la hvpa ant de mos mains.

«! — Maintenant , me dit-elle , retourne près de monsieur, et demande-lui s'il a sur lui le portrait de ma mère que je tremble d'avoir oublié dans la chaumière... Ce serait un véritable malheur.

« Le portrait ne se trouva j3as , et avant que j'eusse pris le temps d'aller le dire à madame , monsieur était parti comme un trait pour aller le chercher , parce qu'il savait que sa chère femme le vénérait comme une véritable relique.

tt Dix minutes ne s'étaient pas encore écoulées depuis qu'il s'était éloigné; j'avais eu le temps d'aller dire à madame les motifs de ce retard qui la faisait trembler , lorsque nous entendîmes un bruit de tambour et quelques coups de fusil du côté du village. Ma pauvre maîtresse se mit à pleurer amèrement et me dit : — Cours à son secours , ou rien ne pourra me retenir ici !.. . J'essayai vainement de la calmer , et , ne résistant plus moi-même à l'excès de mon inquiétude , je repassai encore sur l'autre rive , où je ne trouvai plus Bastienne : inquiète pour son Jean-Louis , elle était partie comme une flèche pour courir à sa maison , où j'arrivai peu d'instants après elle; déjà toute la chambre était remplie de soldats ; mais , quelque danger qu'il y eut , je m'avançai pour voir si mon cher maître n'était pas au milieu d'eux. Hélas ! je ne l'a-

perçus pas et je revins en courant vers ce lieu , avec une frayeur que je ne pouvais définir; mais il me semblait qu'on poussait des cris dans la montagne au lieu où j'avais laissé ma chère maîtresse.

•t Quand je fus arrivé ici sur le bord, j'entendis dans le fleuve un bruit qui devait être occasionné par quelqu'un qui le traversait... J'écoutai avec anxiété sans oser parler; mais que devins-je , ô mon Dieu ! lorqu'à la clarté de la lune, qui se montrait depuis quelques moments, j'aperçus dans l'eau un homme qui s'avançait rapidement du côté de la perte, et que je reconnus mon maître ?. . . Je poussai un cri perçant , et lui , sans détourner la tête , étendit ses bras vers le gouffre, en s'écriant : — Là... là... toutes deux ! . . . puis il disparut au même instant !

<t Égaré par le désespoir, je traversai de nouveau la rivière , espérant encore être abusé par une affreuse illusion... je courus à l'endroit où j'avais laissé ma bonne maîtresse et sa fille... Mais rien ! rien ! . . . pas la moindre trace de ceux pour lesquels j'aurais cent fois donné ma vie !

« Je restai là toute la nuit abîmé dans mes larmes, et ce ne fut qu'après en avoir bien versé que je compris enfin comment ma pauvre maîtresse , effrayée de ne pas voir revenir son mari, avait sans doute tenté de traverser le Rhône

avec son enfant pour aller le rejoindre... et que dans son trouble elle s'était trop approchée du courant qui avait du l'entraîner au moment même où mon pauvre maître arrivait près d'elle ! =>

Le père Vaillant pleurait si amèrement en nous donnant ces funestes détails , qu'on eût pu croire que cette scène déplorable se passait encore sous ses yeux...

«1 Si je ne me suis pas jeté après eux , continua-t-il , c'est que je savais trop bien que rien ne sort de ce gouffre , et que ma mort n'aurait été qu'un crime devant Dieu !

<i Jean-Louis, qui revint quelques instants avant le jour , me trouva sur cette pierre que vous voyez là-bas, pleurant mes pauvres maîtres et priant pour eux ! . . . Je lui contai cet horrible malheur , et lui , tout consterné , me dit qu'il se trouvait au cabaret avec les hommes du poste qu'il tenait ainsi éloignés du passage du Rhône, quand les soldats arrivèrent dans le village. — Maintenant il faut l'en aller , ajouta Jean-Louis, et au plus vite, si tu ne veux pas être pris parles républicains, qui peuvent venir ici d'un moment à l'autre : d'ailleurs , quand tu resterais là jusqu'au dernier jour de la vie, jamais tu ne verrais rien revenir... ce qui tombe dans la perte y reste pour toujours.

«< Je ne consentis à le suivre qu'à la condition qu'il me mènerait par la montagne à l'endroit où le Rhône reparaît ; il me répétait que c'était inutile ; mais j'avais encore quelque espérance que je pourrais rendre les derniers devoirs à mes pauvres maîtres , et c'en était assez pour m'y faire aller. Au bout d'un mois d'attente , après avoir passé toutes nos journées à regarder , à chercher si je ne retrouverais pas les restes de ceux que j'avais tant aimés , je partis pour le Piémont , afin d'y rejoindre les parents de monsieur le comte , et de leur raconter comment il avait perdu la vie.

<t Quatre ans après , ayant hérité d'une tante qui demeurait dans un village à une lieue d'ici, je suis revenu dans mon pays , que je n'ai pas quitté depuis. Dès que les églises furent ouvertes sous le premier consul , j'eus la consolation de pouvoir faire dire un grand service à la mémoire de mes chers maîtres ; tous les ans je fais célébrer une messe à l'anniversaire de leur mort , et le 3 de chaque mois je viens à la perte du Rhône me rappeler tout ce que j'y ai souffert, prier pour ceux que je pleurerai toujours , et demander à Dieu qu'il me réunisse bientôt à eux. )>

Chacun de nous exprima au respectable vieillard le profond intérêt que lui avait inspiré son

touchant récit; Liiey lui dit en lui tendant la main : — Heureux ceux qui laissent après eux de pieux serviteurs qui les regrettent et les pleurent pendant de longues années ! car c'est une preu\ e qu'ils ont été bons sur la terre , et qu'ils seront récompensés dans le ciel.

Le père Vaillant , encore tout ému des souvenirs qu'il venait de retracer . lui répondit avec attendrissement : — Ma bonne maîtresse avait une voix douce toute semblable à la vôtre , madame, et la même indulgence que vous... Puisse le bon Dieu vous combler de ses grâces, et vous donner en ce monde et dans l'autre le bonheur que vous semblez si bien mériter !

>ous raccompagnâmes jusqu'au pont , où il s'arrêta pour regarder une fois encore la perte du Rhône ; puis il joignit les mains et s'éloigna en priant.

— Combien les décrets de la Providence sont impénétrables ! dis-je à Lucy . après que nous eûmes vu disparaître le vieillard... Ces tendres époux dont nous venons de déplorer le sort, ils étaient bons , pieux, charitables... ils s'adoraient... et tous deux périrent à la ileur de la jeunesse , comme si la vengeance du ciel s'était appesantie sur leur tète!... Ah! leur destinée fut cruelle!... et pourtant, toute fatale qu'elle puisse paraître , n'est-elle pas préférable , avec

SOUVENIRS DE GENÈVE. Ifi7

ses jours de bonheur , à celle de tant d'infortunés dont les cœurs sympathisent, et qui sont condamnés à vivre séparés sans être jamais l'un à l'autre ?. . .

Plongée dans une pieuse extase , Lucy ne me répondit pas ; tantôt elle levait vers le ciel des regards d'ange où se lisaient l'espérance et la foi; tantôt elle les abaissait sur la perte du Rhône , qu'elle contemplait avec une sorte de fascination.

— Ces eaux , lui dis-je encore , ces eaux qui s'engouffrent sans jamais s'arrêter , et creusent chaque jour davantage les flancs de la montagne , peuvent se comparer à la passion qui mine le cœur dont elle s'est emparée , et en fait un abîme dans lequel viennent se fondre dans une seule pensée toutes les joies , toutes les espérances , tous les projets d'une existence entière ?

— Oui , reprit-elle avec un céleste sourire ; mais lorsque cette passion est noble et qu'elle tombe dans une belle àme , elle en sort épurée, pour s'épancher ensuite sur toute la vie , qu'elle fertilise de grandes et belles actions , comme les ondes de ce fleuve qui sortent plus limpides du gouffre , et vont porter la fraîcheur et les richesses sur les rives qu'elles embellisent.

J'allais , dans mon transport , lui jurer qu'il

en serait ainsi , et que tout ce que je pourrais faire de bon et de beau serait son ouvrage , lorsque ses sœurs se rapprochèrent de nous.

Ce que je n'ai pu lui dire dans ce moment heureux et solennel , je le promets ici devant Dieu ! . . . Malheur à moi si les actions de ma vie venaient à démentir un jour les espérances que cette angélique femme a placées sur ma tête !

Voyage à IVyon avec Buonarotti.

Quelques circonstances de sa vie racontées par

lui-même.

10 mai.

Buonarotti , dont la prodigieuse persévérance sait créer de nouvelles ressources à mesure que le parti libéral éprouve de nouveaux échecs; Buonarotti , dont la vigueur d'esprit et la résolution de cœur semblent , en opposition avec les autres hommes, croître avec les années ; Buonarotti me dit , il y a peu de jours :

— J'aurais besoin , pour le bien de notre cause , que tu m'accompagnasses dans les environs de Nyon; le pourras-tu?

Je répondis affirmativement et sans hésiter, parce que notre excursion ne devait durer qu'un jour, et que j'étais d'ailleurs charmé de

me Irouver ainsi des heures entières seul à seul avec cet homme, dont la conversation abonde en faits intéressants et en observations aussi neuves que profondes quand on parvient à l'arracher à ses préoccupations politiques.

Avant-hier , en terminant notre leçon , il me prévint que nous nous mettrions en route le lendemain , à trois heures du matin. Quel était le but de notre voyage?... Je l'ignorais encore en montant en voiture, €t ce n'est qu'à quelques lieues de Genève qu'il m'apprit que nous allions à une réunion des principaux chefs des fédérés du département du Jura , réunion que lui , Buonarotti, avait provoquée, et à laquelle il attachait la plus grande importance.

n faisait à peine jour quand nous partîmes seuls dans un char de côté pour nous rendre à Nyon , et de là vers un hameau de la montagne, où notre rendez-vous était assigné. Buonarotti se montrait sombre et silencieux comme dans une journée d'hiver; moi, je me sentais gai et causeur , comme les jeunes oiseaux qui , joyeux du printemps, du soleil et de la rosée , gazouillaient sur les arbres à notre passage : tout paraissait en deuil dans son âme attristée par de récents revers, tandis que dans mon cœur, surabondant d'espérance et d'amour , tout était joie , tout était fête !

SOtVENIRS UE GENÈVE. 171

J'essayai pendant quelque temps de l'arracher à ses ténébreuses pensées , en le reportant sur quelques-unes des époques les plus saillantes de son aventureuse vie , mais aucun des anciens souvenirs de prédilection que j'invoquai à dessein pour attirer son attention et exciter son intérêt ne fit impression sur son esprit : sa tête soucieuse resta penchée sur sa poitrine ; on l'eût dit absorbé pour toujours dans une seule idée.

Désespérant alors de vaincre sa taciturnité, et gagné moi-même par sa contagieuse mélancolie , je ne vis bientôt plus ni les fleurs de la prairie , ni les oiseaux , ni le beau lac et les grands monts ; mes images enchantées s'évanouirent , mes chants cessèrent , et nous roulâmes doucement , muets et sombres comme dans un char funèbre , pendant que les cieux et la terre étalaient sous nos yeux leurs sublimes et ravissantes beautés.

Parvenus au lieu indiqué après six heures de marche , nous nous informâmes si quelques-uns des nôtres étaient arrivés ; mais nul d'entre eux n'avait paru. Vainement attendîmes-nous jusqu'au milieu du jour dans la maison désignée , personne ne vint. — Allons au-devant d'eux, me dit Buonarotti , dont la patience commençait à se lasser.

Nous sortîmes du hameau , et , cheminant

172 SOl'VEMRS DE GENÈVE.

sur la route par laquelle ils devaient arriver , nous prêtions l'oreille, nous regardions... et, comme la sœur Anne , nous ne voyions rien venir.

— Voilà bien les Français ! . . . s'écria le vieillard avec l'accent d'une profonde tristesse ; promettant tout et s'inquiétant peu de manquer à leur parole!... Pourquoi faut-il , hélas ! que la légèreté, la vanité et l'inconstance, paralysent chez eux tant de généreux penchants!... Que de patriotes zélés , qui m'avaient paru d'abord pleins d'enthousiasme et de dévouement , nous ont abandonnés ensuite par insouciance , par avarice ou par ambition ! . . . Combien en comptons-nous qui aient persévéré dans leurs opinions , et qui soient restés fidèles à leur drapeau?... Que de déceptions n'ai-je pas éprouvées! que de manques de foi ! que de trahisons ! . . . Non , tu ne comprendras jamais, jeune homme, de combien d'amertume mon cœur a été abreuvé depuis trente-deux ans que je travaille au grand œuvre de la régénération sociale ! . . .

— Vous avez supporté , il est vrai , bien des tourments et des misères !...

— Et qu'est-ce que la misère et les tourments?... on les supporte sans murmure, comme autant de sacrifices faits à son opinion ; mais ce qui fait mal , c'est la petitesse des hommes , c'est

SOtVENIRS DE GENÈVE. 173

leur orgueil , ce sont leurs misérables jalousies dans des entreprises et pour une cause où l'on ne devrait rencontrer qu'union et fraternité.

— Arrêtons-nous ici , me dit-il ensuite, après avoir vainement cherché à découvrir dans la montagne ceux que nous attendions avec tant d'impatience ; asseyons-nous aux pieds de ces arbres d'où l'on plane sur une partie du canton de Vaud , Genève , Nyon , Bàle , le lac , le Valais et les Alpes... Quand on est dégoûté de l'espèce humaine , c'est sur les beautés de la nature qu'il faut reporter les yeux paur rafraîchir son àme et croire encore à l'ordre immuable et éternel.

Puis , revenant tout à coup à son idée première , il ajouta :

— Nul ne peut devenir bon citoyen qu'en s'efforçant d'être modeste dans ses goûts , sobre dans ses désirs , et au-dessus de tous les besoins factices d'une société corrompue... Le véritable ami du peuple , ne l'oublie jamais , mon fils , doit travailler tous les jours de sa vie à vaincre les faiblesses de son cœur et les séductions sans cesse renaissantes de l'intérêt personnel et de l'amour-propre... Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut acquérir une volonté ferme et qu'on mar- ( he droit son chemin et constamment à son but sans craindre les tergiversations ou les aposta-

174 SOCVE.MRS »E GE^iÈVE.

sies : la tempérance , le désintéressement , l'amour de la justice , sont ou devraient être les premières bases d'une éducation politique, et c'est malheureusement ce à quoi l'on pense le moins dans la persuasion où l'on est généralement que les vertus civiques et morales germent et mûrissent dans le cœur de l'homme sans qu'il soit besoin de les cultiver.

Buonarotti , après ces mots , contempla dans un religieux silence toutes les grandeurs de la nature , depuis les pins élégants et sveltes qui ombrageaient nos tètes jusqu'au Mont-Blanc, le roi des Alpes... Et moi , dont les yeux se reposaient aussi avec délices sur le magnifique tableau qui se déroulait à nos pieds , je ne pus m'empêcher, en arrêtant mes regards sur Nyon, tranquille demeure du pasteur Gonthier, de comparer l'abnégation et le dévouement du sectateur de la liberté , à l'abnégation et au dévouement du pieux ministre de l'Évangile !

Tous deux , sous l'influence d'une conviction profonde, travaillent avec une admirable constance à ce qu'ils croient devoir faire le bonheur de l'humanité... Mais l'un, ne marchant à son évangélique but que par la persuasion et la tolérance , se sert de ses croyances religieuses pour assurer la félicité et le salut de tous en gagnant le cœur de chacun , tandis que l'autre, peu sou-

SOUVE?ilRS DE GENÈVE. 175

cieux des individus dont il fait abstraction , se sert de ses seml)lables pour le triomphe de ses principes , et , ne considérant que le soi-disant bien-être des masses, tranche et brise tout ce qui s'oppose à ses patriotiques desseins...

Telle est la différence entre l'apostolat de ces hommes de foi, me dis-je, en songeant aux épreuves qu'ils avaient soutenues; différence essentielle qui rend la mission du pacifique serviteur de Jésus-Christ aussi supérieure, aussi préférable à la mission du républicain passionné, que la loi de l'Évangile, loi d'amour et de charité, l'est à la loi ancienne. . . loi (Te justice, il est vrai, mais plus encore d'intimidation et de rigueur.

Le bruit lointain d'une voiture s'étant fait entendre, Buonarotti détourna subitement la tête, et regarda fixement... jusqu'à ce que le char que nous avions aperçu à quelque distance eût pris une route de traverse et disparût.

— Ce n'est pas encore eux ! s'écria-t-il avec amertume!... Ils ne viendront pas, je le vois... Les Italiens sont moins entreprenants sans doute que les Français, mais ils sont plus persévérants. . . Puis, il tourna de nouveau ses regards vers la chaîne des Alpes... ■ — Je ne verrai plus ma patrie , ajouta-t-il , mes yeux se fermeront à la lumière sans qu'ils aient vu poindre l'aurore de ses libertés... Ce n'est pas ainsi que je croyais ter-

176 SOIVEÎÏIRS DE GENÈVE.

miner ma carrière quand je quittai Florence en 1790... Ah! mon fils! que j'étais encore jeune alors, et quel avenir d'indépendance et de bonheur se montrait à mes yeux pour la pauvre Italie !

Le grand-duc Léopold , dont j'avais reçu de nombreuses marques de faveur, tant que je ne m'étais occupé que de littérature et de beauxarts , me fit menacer de me retirer ses bonnes grâces si je persistais à manifester mon enthousiasme pour la révolution française. Pour toute réponse, je lui renvoyai la décoration de Saint- Étienne qu'il m'avait donnée quelques mois auparavant; puis je me démis de mes emplois. Bientôt après, j'abandonnai la Toscane, d'où j étais exilé, en y laissant tout ce qui fait le bonheur des hommes, biens, honneurs, famille, plutôt que de renoncer à mes opinions et à mes invariables principes.

Ce fut en Corse que j'allai chercher un asile , comme le lieu le plus favorable à l'exécution de mon sfrand dessein , la libération de l'Italie... Là j'organisai des associations patriotiques dont les ramifications s'étendirent bientôt dans la plupart des grandes villes de notre péninsule ; là j'écrivis avec une ridicule jouissance un journal intitulé : VAmico délia libertà italiana. Ce furent les plus beaux jours de ma vie . car lont marchait à

SOLVESIRS UE GE-XÈVE. 177

grands pas en France vers la république , et je pouvais enfin proclamer, sans contrainte , mon amour pour la liberté et mes idées démocratiques dans une feuille où, plein d'espoir, j'appelais mes compatriotes à l'indépendance.

Persuadé néanmoins que les premiers coups devaient partir du dehors, je me rendis à Paris, en 92, avec Salicetti, que nous avions fait nommer député à la convention. J'y sus gagner d'abord la confiance des amis du peuple en m'associant à leurs patriotiques projets , en travaillant franchement avec eux au triomphe du parti montagnard d'où dépendait le salut de la France et l'affranchissement des autres nations. Mon zèle fut récompensé en 93 , lorsque la convention, fatiguée de la résistance de Paoli, me chargea, conjointement avec deux de ses membres, d'aller faire reconnaître son autorité en Corse. Je partis muni de pleins pouvoirs, autant pour soumettre l'île à la république , que pour insurrectionner l'Italie.

J'étais alors , je l'avouerai , plein d'espérance dans les résultats de cette importante mission ; mais la désertion complète de Paoli , sa révolte manifeste contre les ordres de la convention, en m'empêchant de m'occuper exclusivement du soulèvement d'une partie du Piémont et des provinces de la Romagne, paralysèrent mes efforts

178 souvE?iiKS DE ge:nève.

et déconcertèrent mes projets... C'est à ce traître qu'il faut attribuer...

— Traître ! . . . répétai-je. . . J'avais cru , jusqu'aujourd'hui, que le nom de Paoli était resté cher aux amis de la liberté?

— Paoli, reprit Buonarotti , n'était qu'un aristocrate qui n'avait pris les armes pour chasser les Génois de la Corse, que dans l'unique espoir de mettre son pays sous le joug de quelques familles privilégiées : il n'aimait ni l'égalité, ni la république ; pas plus que le jeune Bonaparte , que l'on m'avait adjoint pour le combattre , et dont je pénétrai l'ambition et l'esprit de despotisme , sous les apparences d'un patriotisme exalté. Mes rapports secrets au comité du salut public pourraient en faire foi... Pendant six mois et plus que nous courûmes les mêmes dangers, que nous partageâmes les mêmes demeures et souvent le même lit , j'avais étudié son caractère et lu jusque dans les derniers replis de son cœur... Lui aussi se battait comme l'hypocrite Paoli , non pour la liberté, mais pour satisfaire son ambition personnelle.

De retour à Paris, après la soumission de la Corse, je me fis naturaliser Français par la convention. C'était une réponse à mes ennemis qui m'avaient dénoncé à cette assemblée comme un émissaire secret, un ami du £;rand-duc de Tos-

SODVENIRS DE GENEVE. 179

cane, et un moyen plus certain de travailler avec fruit à la délivrance de l'Italie. J'obtins, à cet effet, d'être envové à l'armée des Alpes en qualité de commissaire et d'agent de la république française dans les provinces conquises.

Ceux qui ont vécu dans ces temps d'enthousiasme et de dévouement , peuvent seuls comprendre les prodiges qu'enfanta l'amour de la liberté... Qu'il était beau, jeune homme, continua Buonarotti, dont la noble figure ressemblait plus que jamais en ce moment à celle de son ancêtre Michel-Ange ; qu'il était beau de voir les commissaires de la convention marcher à la tête des bataillons citoyens et charger les colonnes ennemies au cri de : Vive la république ! ... Je me vois encore à l'assaut d'une redoute : trois fois nos troupes avaient été repoussées, trois fois elles se rallièrent à notre voix, et la redoute fut emportée... Ah! quelle puissance le drapeau tricolore n'exerçait-il pas alors sur les esprits ! ... et que ne devait-on pas attendre d'un élan national qu'on ne reverra plus !

Toulon, où j'avais retrouvé Bonaparte, venait d'être repris : l'armée républicaine, libre désormais de ses opérations, occupait le comté de Nice ; l'Italie s'ouvrait devant nous... Déjà je la voyais libre, quand la chute de Robespierre détruisit toutes mes espérances. Arrêté, conduit à

Paris, ainsi que plusieurs autres bons patriotes, j'y fus incarcéré, soumis à un procès qui devait finir par l'échafaud.

Ma femme, la bonne Marietta, qui m'avait courageusement suivi dans toutes mes missions, me sauva d'une mort certaine en obtenant, à force de sollicitations, qu'on suspendit ma mise en accusation. Que de peines ne s'est-elle pas données pour y parvenir! quels affronts n'a-t-elle pas endurés de ceux-là mêmes qui se disaient nos meilleurs amis avant ma disgrâce ! Mais son àme est du petit nombre de celles qui grandissent avec les obstacles, et deviennent plus fortes, plus dévouées, à mesure que l'objet de leurs affections est plus éprouvé par le sort.

La réaction républicaine de vendémiaire an TV m'ouvrit enfin les portes de ma prison ; toujours fidèle à mes premiers projets, je demandai et j'obtins de nouveau un commandement important sur les frontières de l'Italie. Des dénonciations ne tardèrent pas malheureusement à m'en faire éloigner. Alors je revins pour la quatrième fois dans ce Paris où l'on avait fait de si grandes choses, mais où le patriotisme n'existait plus que de nom. Il ne me resta donc d'autre parti à prendre que de combattre à outrance la cauteleuse politique d'un gouvernement et d'une assomldée traîtres à la république ol à la nation.

SOUVENIRS Dt (JENÈVE. 181

Pour y parvenir avec succès, je me fis recevoir, ol je devins président du fameux club du Pan- (lu'ou , seul foyer de patriotisme , où se conservaient pures les doctrines démocratiques. C'est là (juc j'achevai de me lier et de sceller une alliance civique avec des hommes tels que Babeuf, Drouet, Félix-Lepelletier, etc. C'est là que nous réunîmes tous nos efforts pour sauver la république et rétablir dans toute son intégrité la constitution de 9S , en réagissant sur le conseil des Cinq-Cents ; mais toutes nos remonstrances, toutes nos tentatives restèrent inutiles auprès de cette liberticide assemblée : notre club fut fermé, et il ne nous resta plus d'espoir que dans le renversement de ceux qui trahissaient ainsi leurs devoirs envers la nation.

Une vaste conspiration fut ourdie, et nous jurâmes tous de mourir pour le triomphe de notre cause. Babeuf et moi nous en étions les chefs; nous avions tout prévu, tout préparé ; les troupes du camp de Grenelle étaient gagnées , les bons citoyens des faubourgs n'attendaient que le signal pour agir, quand nous fûmes vendus par un traître infâme, officier dans l'armée de l'intérieur, et aussitôt arrêtés.

Pour la première fois mon cœur se troubla , non par crainte , j'avais depuis longtemps fait le sacrifice de ma vie. mais par le cuisant regrcl

de voir en un moment tant de projets renversés, tant d'espérances déçues pour ma pauvre Italie , car , je te le dis encore , en défendant la liberté en France , c'était pour mon pays que je travaillais.

Le Directoire, n'osant nous faire juger à Paris, se hâta d'ordonner notre translation à Vendôme : enchaînés sur des charrettes comme de vils criminels , nous traversâmes ainsi une portion de la France ; on avait espéré que nous serions accablés d'injures et de mépris sur la route, mais il n'en fut rien... La plus grande partie des populations des villes et des villages nous plaignait , nous accueillait , nous applaudissait même, malgré les gendarmes qui nous escortaient. Et c'est à ce bon vouloir que la courageuse 3Iarietta , qui me suivait à pied , dut de pouvoir arriver jusqu'à Vendôme... Pauvre chère àme !... rien ne la rebutait !... ni les fatigues d'une marche forcée , ni les mauvais traitements, ni les privations, ni les souffrances !.. , Quand nous nous arrêtions un instant, elle était là pour me soigner, pour me dire qu'elle était heureuse de m'accompagner... Si je la suppliais de s'épargner , de songer à sa propre faiblesse , elle fondait en larmes et me disait : Tu ne m'aimes donc pas!... Ah! c'est un noble cœur de femme que celui de la Marietta !

SOLVENIRS I)E GESÈVE. 18Ô

A Vendôme , où nous arrivâmes enfin , nous fûmes placés , contrairement aux lois , sous la juridiction d'une haute cour , constituée spécialement pour nous juger. On avait craint , en nous livrant aux tribunaux ordinaires , de voir acquitter les défenseurs de la liberté ; aussi que de précautions le gouvernement n'avait-il pas prises , soit dans le choix des juges , soit dans les gardiens de la prison ! que de troupes rassemblées autour de la ville !... n'était-ce pas faire connaître à quel point il redoutait la justice et la popularité de notre cause?

Le procès commença ; il fut long, astucieux , arbitraire. Le pouvoir, à quelque prix que ce fût , voulait notre perte ou notre honte ; tous les moyens furent donc employés pour y parvenir. Tantôt on avait recours aux embûches , aux menaces, aux violences ; tantôt on nous offrait la liberté , la fortune , les honneurs même , si nous voulions nous rétracter ou révéler ce qu'ils appelaient nos complices... Quelques-uns succombèrent , hélas ! . . . mais les chefs résistèrent à toutes les épreuves , et loin de désavouer les faits , nous nous glorifiâmes , au contraire , d'avoir organisé l'insurrection de Grenelle. Nous proclamâmes devant la haute cour notre dévouement aux principes de la démocratie pure , espérant que ce témoignage , rendu en face de

184 SOUVE^ilRS DE GE\ÈVE.

récliafaud, en l'honneur de la république de 93, retentirait comme un dernier appel dans le cœur des bons citoyens.

Quelques-uns d'entre nous , et j'étais du nombre, ne furent condamnés qu'à la déportation. On prononça contre Babeuf et Darthé la sentence (capitale qu'ils subirent avec courage, en mourant commedoit savoir mourir tout brave républicain.

La joie de Marietta fut grande en m'embrassant après de si cruelles anxiétés ; elle avait tout fait , tout tenté , la pauvre femme ! pour adoucir ma position et me soustraire au sort qui m'était réservé ; et elle y avait réussi , car j'aurais pu m'évader par l'entremise d'un geôlier (ju'elle était parvenue à séduire en vendant tout ce qu'elle possédait. Ces dévouements-là , mon iils, sont des baumes qui cicatrisent bien des blessures ! . . .

Je refusai de fuir , comme tu dois le penser , pour ne pas séparer mon sort de celui de mes (compagnons de captivité ; eh bien ! quoique les sacrifices que la Marietta venait de faire l'eussent réduite à la plus cruelle misère , elle n'en murmura pas , l'infortunée ! et quand elle me revit après ma condamnation, elle me dit seulement: Ah! Buonarotti ,Buonarotli... tu n'avais donc pas pensé qu'en te perdant je restais seule, abandonnée sur la terre ! . . .

SOllVEMKS DE GENÈMi. 183

Nous fûmes transportés à Cherbourg , et renfermés dans le fort en attendant qu'on nous déportât à Cayenne. Quelque provisoire que fût ce dernier séjour en France , je n'y restai cependant pas inactif, car, malgré la surveillance de nos gardiens, je parvins à me remettre en correspondance avec les principaux membres des anciens clubs patriotiques. Des sociétés secrètes furent réorganisées, et plus d'une réaction, plus d'un complot contre le Directoire partirent du fort de Cherbourg.

J'agissais donc encore, et pour consolation j'avais ma lidèle Marietta, qui obtint la permission de venir près de moi pendant le jour. Bonne et indulgente créature ! jamais son dévouement ne se démentit un seul instant!... Dans les périls comme dans les prisons , dans les souffrances comme dans la misère , elle était toujours là , soutenant mon courage par sa constance , conjurant mes tristesses par son inaltérable égalité d'humeur... quoique sa vie ne fût qu'une continuelle abnégation , quoiqu'elle eût sacrifié pour le pauvre proscrit . richesses , position de famille et jusqu'à sa santé, jamais une plainte ne sortit de ses lèvres, jamais elle ne me fit sentir que je lui devais quelque chose . et qu'elle était en droit d'exiger de moi de la docilité à ses conseils et de la soumission à ses volontés . . .

A vingt-cinq ans comme à soixante, Marietta n'eut jamais qu'un désir, celui d'être la providence de l'homme dont elle a partagé les malheurs, en excusant toujours ses fautes!... Que Dieu te bénisse , bonne Marietta !

Trois ans après notre arrivée à Cherbourg, nous fûmes transportés à l'ile d'Oléron, où j'étais depuis peu de temps, lorsqu'on commua ma détention en une simple surveillance dans une petite ville des Alpes maritimes. Ce fut à cette époque, en 1801, que Bonaparte, alors premier consul , me fit offrir de me rattacher à sa cause en acceptant une place importante dans son gouvernement.

Comme en 90 , je préférai mon indépendance aux honneurs , et la pauvreté aux richesses acquises aux dépens de mes principes et de ma liberté. Marietta et moi , nous vécûmes de notre travail : elle cousait et je donnai des leçons d'italien et de musique , bénissant mon digne père de m'avoir donné un talent qui me rendait indépendant des hommes et des circonstances.

Quelque surveillé que je pusse être parla police , je ne perdis jamais de vue le but sacré que je m'étais proposé en quittant Florence. Profitant donc du voisinage du Piémont, je travaillai plus que jamais à établir des communications sûres et actives entre les républicains des diffé-

SOCVEMRS DE GENÈVE. 187

renies provinces de France et celles de l'Italie. Mes efforts furent couronnés de succès ; notre société secrète s'étendit, se propagea dans toutes les classes de la nation , et jusque dans l'armée où nous comptions encore un grand nombre de partisans de la constitution de 93 , mécontents de l'usurpation de Bonaparte.

En 1806 j'obtins pour résidence la ville de Grenoble, où je continuai avec plus de résultats encore à raillier les patriotes et à ourdir des conspirations contre l'oppresseur de la France et de l'Italie. Six ans s'étaient écoulés dans les travaux périlleux et préparatoires, quand nous fûmes à la veille d'en recueillir le fruit : Bonaparte était en Russie , à six cents lieues de sa capitale , jamais moment n'avait été plus opportun : la conspiration fut organisée , éclata...

— Quoi ! m'écriai-je , vous faisiez partie de cet audacieux complot qui faillit compromettre la couronne de Napoléon?...

— Sans doute , me répondit Buonarotti , et j'étais prêt à partir pour Paris quand nous apprîmes que tout avait manqué.

Mallet et ses amis moururent en braves gens; rien ne fut compromis , rien ne fut révélé , ni les hommes ni les choses , et c'était avec raison que le prêtre Laborie répéta, au moment d'être fusillé, que ses juges avaient bien la queue du

188 SOIIVEMRS DE GENÈVE.

serpent , mais qu'ils n'en avaient pas la tète.

Bonaparte , alarmé de cette conspiration inattendue , dont le succès n'avait tenu qu'à un fil, ordonna les poursuites les plus sévères contre les patriotes de Grenoble : on m'envoya dès lors à Genève, et j'aurais été soumis sans doute à de nouvelles persécutions si les événements de 1 8 1 -4 ne fussent survenus.

J'en ai gémi pour la France et pour l'Italie ! . . . je demandai même à faire partie des fédérés du Jura pour combattre l'étranger , mais on me refusa à mon grand regret, car le premier devoir de tout bon citoyen est de repousser les ennemis du territoire national. La Sainte-Alliance triompha , les peuples furent asservis plus que jamais... c'était une lutte à recommencer.

Depuis lors , je redoublai de zèle pour attiser le feu sacré de la liberté; mais c'est vers l'Italie que je dirrigeai plus particulièrement mon attention et mes efforts. La révolution de Naples , préparée sourdement depuis plus de cinq ans , vint de nouveau ranimer mes espérances... je crus pendant quelques instants qu'elle serait le signal d'un soulèvement général dans toute la Péninsule.

Son triste résultat, ainsi que celle du Piémont, ont brisé mon cœur ! . . . longtemps j'en suis resté entièrement abattu... l'on ne perd pas ainsi sa

tleiniére ancre de salut sans une immense douleur, surtout quand les cheveux ont blanchi par le poids des années , que les forces s'affaiblissent , et que les braves gens sur lesquels on pouvait compter disparaissent sans être remplacés. Pour la première fois , le doute s'empara de mon àme, non sur la justice de notre cause, mais sur les chances de succès... Je craignis que les peuples ne fussent condamnés pour de longues années encore à gémir sous l'oppression... et ma tête se courba !...

« Mais pour se relever bientôt, reprit Buonarotti dont la figure vénérable semblait animée par une prophétique inspiration... oui, pour se relever à la consolante pensée que le soleil des libertés, comme celui qui resplendit là-haut dans les cieux, peut rester longtemps voilé par des nuages , mais que son foyer de lumière n'en existe pas moins, et qu'un jour doit venir où , brillant de tout son éclat, il répandra la vie et le bonheur sur toutes les nations de la terre.

« L'existence des sociétés , continua-t-il avec le même enthousiasme , est une condition de progrès : condition qui parle plus fort et plus haut à l'esprit et au cœur des hommes, que tous les sophismes des égoïstes et les répressions des pouvoirs arbitraires. L'édifice immense de l'émancipation sociale peut être suspendu, mais

190 SOlVE?iIRS DE GENÈVE.

jamais ses fondations ne seront renversées : ses assises s'élèveront d'âge en âge, de siècle en siècle , sans que nulle puissance humaine puisse en arrêter les progrès... chaque génération y mettra sa pierre , comme chaque homme de cœur doit y mettre son grain de sable, et assister, par l'espérance, à sa future inauguration : ne nous laissons donc pas décourager , mon jeune ami ; travaillons, et jusqu'à notre dernier jour, notre dernière heure, au grand œuvre de la liberté. »

Après avoir cessé de parler, Buonarotti resta quelques instante^ plongé dans une méditation profonde ; puis nous reprîmes le chemin du village où personne n'avait paru.

— Allons, il faut y renoncer, dit le vieillard... ils savent pourtant bien de quelle importance était cette réunion, surtout Claude P. dont le concours m'est si nécessaire... mais ce qui se passe en France n'est plus pour moi qu'un sujet de douleur ! des plans concertés de longue main ont avorté par la mésintelligence des chefs ou la légèreté des agents ; on conspire comme on parle, sans ordre et sans but : l'insubordination est partout, la confiance nulle part.

Ce manque de parole est déplorable.... j'avais absolument besoin de les voir aujourd'hui , de leur donner des instructions verbales , car dans

({uelques jours une assemblée des députés de tous les fédérés des départements de l'Est doit se tenir à Lyon et c'est là qu'il faut tenter de remettre en communication toutes les ventes de carbonari que les derniers événements ont désunies et dispersées, afin de créer un nouveau centre d'action. Plusieurs d'entre les nôtres doivent s'y rendre, Claude P. était du nombre comme l'un des hommes les plus influents de cette partie du Jura, et voilà qu'il nous abandonne.

— C'est un contre-temps fâcheux, très-fàcheux, reprit-il après quelques minutes de réflexion, et je ne vois qu'un moyen de remédier, au moins en grande partie, à cette impardonnable défection ; tu es Français , tu as de l'intelligence, de la chaleur... tu le remplaceras...

— Moi ! . . . dis-je avec étonnement. . . y pensezvous ! je suis trop jeune , trop inexpérimenté pour une semblable mission , et mon temps est trop précieux...

— Pour le perdre à travailler activement à rafi"ranchissement de ton pays ! . . . s'écria Buonarotti... eh bien! reste sur tes livres, où tu apprends, je le vois, à devenir beau parleur, mais aussi égoïste que tous les littérateurs et les savants que j'ai rencontrés sur ma route... Va! tu ne sera jamais qu'un mauvais citoyen !

Je sentis à ces mots le rouge me monter au

l'.iâ SOIVEMRS DE GENÈVE.

visage... Dans la bouche de tout autre, c'eût été une insulte que je n'aurais pas laissée impunie ; mais dans celle de Buonarotti ce n'étail qu'une boutade de dépit que je calmai en lui disant :

— J'irai.

Il fixa sur moi un regard où perçaient à la fois le doute et la satisfaction...

— Puis-je compter sur ta parole?

— Ce que je promets, je le tiens.

— C'est bien ; nous pouvons maintenant retourner à Genève.

Pendant la route , il m'entretint de tout ce qui doit se passer à l'assemblée de Lyon : le soir, au moment de nous quitter, il me serra fortement la main ; puis il me dit :

— Ta bonne volonté est une compensation au pénible désappointement que j'ai éprouvé ce matin, je t'en remercie. Dans peu de jours, je te donnerai tes dernières instructions. Adieu.

Avant de m'endormir, et le matin à mon réveil , j'ai longtemps pensé à la vie orageuse de cet homme de conviction, à son courage , à sa cx)nstance, ainsi qu'à l'irrésistible influence qu'il exerce sur tous ceux qui l'approchent , et dont je suis moi-même en ce moment un exemple si frappant. . . car rien n'était plus loin de mon désir et de ma volonté ([ue de me rendre à cette

assemblée... pourtant j'ai consenti... Mais le proverbe dit : Quand le vin est tiré, il faut le boire. . . Buvons-le donc et de bonne grâce!...

SOrVENIRS OK GENKVF., T. II. 17

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©©UT EMW^f ÏÏ©M mW m^MMÂL.

Promenade avec mon ami Delapanclie.

Les deux réfugiées milanaises. Giacomo retourne

en Italie. Départ pour Lyon.

15 mai.

—Allons sur la montagne, vint me dire hier à cinq heures du matin mon ami Delaplanche. J'étais levé et à l'étude.

— Déjà! s'écria-t-il d'un air de surprise... mais c'est trop tôt ; et jusqu'à quelle heure le soir?

— - Jusqu'à onze heures , quelquefois plus tard.

— Ah ! mon enfant , vous abusez des forces que Dieu vous a données. Cette vie studieuse et sédentaire outre mesure , croyez-en mon expérience, finira par altérer votre santé. Pour au-

jourd'hui , je vous emmène : votre tête se reposera , et demain vous n'en travaillerez que mieux... Le voulez-vous, mon ami?

— De grand cœur, lui répondis-je : dans cinq minutes je serai prêt.

— Après avoir passé l'Arve, ajouta-t-il en prenant un à un les livres du premier rayon de ma bibliothèque, nous suivrons le sentier qui mène au Salève ; de là nous monterons aux Sept- Arbres, et puis nous déjeunerons avec des œufs frais au hameau voisin.

Il s'arrêta pour lire quelques lignes de l'ouvrage de Bentham sur la tactique des assemblées délibérantes.

— Vous êtes riche en livres d'économie politique et d'idéologie, me dit-il, mais dites-moi , mon ami, en lisant ces observateurs profonds et minutieux, ne sentez- vous pas qu'il manque quelque chose à leur système, et qu'ils songent à tout, hors au point essentiel... la destinée future de l'homme!... Ils ne s'occupent, pour les individus ou pour les peuples , que du positif de la vie, et c'est là un tort immense... Mais ne tardons pas plus longtemps à nous mettre en route : nous en reparlerons si vous voulez sur la montagne.

Le soleil ne brillait pas à l'horizon , le ciel était couvert, de nombreux nuages y glissaient

SOUVENIRS «E (ÎENÈVE. 107

lentement : on aurait pu se croire dans une journée d'automne , si l'air doux et velouté qu'on respirait ne vous eût fait sentir, même avant de sortir de la ville, que l'on était aux plus beaux jours du printemps. Nous en éprouvâmes mieux encore dans la campagne la bénigne influence : de toutes parts s'élevaient des émanations embaumées que mon ami appelait le premier encens offert par la terre, à son réveil, au souverain créateur.

— Ah ! que Dieu est grand et sublime ! s'écria-t-il avec enthousiasme en levant les yeux vers le soleil qui commençait à percer les nuages , et vers les hautes montagnes dont les pics couverts de neige s'élançaient au-dessus des autres monts , comme autant de coupoles resplendissantes de lumière.

Ah! qu'il est infini dans ses splendides ouvrages , continua mon ami , depuis le papillon léger qui voltige sur les mille fleurs de la prairie , jusqu'à l'aigle audacieux qui plane au plus haut du ciel !... Pourquoi faut-il que ce maître tout-puissant , que cette source de biens de laquelle tout procède et à laquelle tout remonte, soit méconnue , reniée par ceux-là mêmes auxquels il prodigue souvent les dons les plus précieux de l'intelligencp!... C'est une pensée qui fait frémir mon co'ur de douleur et d'indignation !

OÙ veulent-ils donc nous mener ces profonds idéologues, ces publicistes philosophes, ces économistes infatigables dont vous avez , ami , une collection si complète?... oui , dites-le-moi, où veulent-ils oboutir avec leur orgueilleuse prétention de poser pour base première de l'édifice social , le principe matériel de l'utilité ? Croient-ils que, grâce à ce principe, qu'ils décorent du nom spécieux d'égoïsme bien entendu, ils parviendront à fonder d'une manière inattaquable le système moral et religieux sans lequel nulle société ne saurait exister? Et qu'enseignent-ils là qui soit essentiellement différent de ce qu'enseignait Épicure?... Ah! si Dieu m'en donnait la puissance, s'il m'accordait en écrivant le don de cette éloquence foudroyante que mon cœur sent et dont il est embrasé, comme je les démasquerais aux yeux du monde , ces prétendus bienfaiteurs du genre humain , qui n'apprécient le bonheur des nations et celui des individus, qu'en raison de la plus grande masse de produits qu'ils auront su amasser, pour satisfaire leurs besoins , et qui s'imaginent que les hommes pourront être guidés et retenus dans le chemin de l'honneur et de la vertu , par la seule conviction qu'en y restant fidèles, ils seront heureux sur la terre!... Qu'ils connaissent peu le cœur humain , grand Dieu ! et les passions

SOBVEMRS DE GEAEVE. 199

sans nombre qui l'assiègent , quand ils espèrent que ce frein de Vutilité pourra le retenir et le dompter !

Mon jeune ami , mon jeune ami , continua l'excellent homme, en s'arrétant pour donner plus de force à ses paroles , prenez de cette dangereuse école tout ce qu'il y a de positif en données et en faits , prenez sa méthode analytique dans l'examen des effets et des causes ; mais défiez-vous , je vous en conjure , du but final de son système : rejetez loin de vous ce principe d'utilité, destructeur de toute bonne morale, quand on le présente seul , isolé : ce principe fatal qui vous dessécherait l'àme, vous matérialiserait l'esprit , en y tarissant pour toujours la source de toute poésie et de toute religion !

Et qu'est-ce que l'homme? qu'est-ce qu'une société , sans la pensée d'une autre vie , sans un lapport intime avec son créateur, sans une conviction inébranlable que le bien , comme le mal, découle , non des lois humaines et passagères, mais des lois immuables de la vérité première que Dieu nous a données dans sa révélation ! . . . Régénérer les peuples !... eux!... ils osent s'en flatter , quand ils les démoralisent en leur présentant dans leurs écrits insensés ces funestes maximes: Produisez... créez des richesses, multipliez vos besoins, vos désir^^. et quand les jouis-

sances matérielles que donne le luxe seront devenues pour vous une nécessité , quand le plus grand malheur qui pourra peser sur votre tète sera celui d'être pauvres, quand votre plus grand supplice sera de ne pouvoir vous entourer, vous abreuver de mille délices, fruits d'une industrie perfectionnée ; alors souvenez-vous qu'il vous est utile de respecter le bien d'autrui, d'être honnête , d'être vertueux !

En finissant ces mots , qu'il avait prononcés avec chaleur et une ironie toujours croissante, le bon Delaplanche leva les yeux vers le ciel , et reprit doucement , en prenant ma main entre les siennes :

— Pardonnez-moi . mon enfant , cette sortie bien inattendue peut-être, contre l'école des Bentliam et des Tracy ; mais je connais votre cœur , et depuis longtemps je voulais y épancher le mien , en vous avertissant , quand il en est temps encore , des dangers d'une semblable étude. Cet aride système n'est pas fait pour votre àme, qui a besoin, pour vivre, pour s'élever, pour se grandir, de poésie et de religion ! . . . Un jour viendra que toutes vos pensées prendront leur essor vers les régions célestes , que vous aurez soif de croyances . comme maintenant vous avez soif de savoir et de liberté...

Alor'ï . mon cher enfant , vous vous soiivien-

(Irez de votre vieil ami, qui là, en présence de ces imposantes merveilles du Tout-Puissant , de ce beau lac , miroir des cieux , de ce soleil qui s'y réfléchit et l'embrase , vous a dit : « que l'homme est bien peu de chose, bien à plaindre, bien atome, quand il baisse les yeux vers la terre et qu'il animalise sa destinée ! . . . i> Et vous arriverez, comme moi, après bien des déceptions de cœur et d'esprit , à bénir Dieu d'avoir fait luire dans les ténèbres de la raison humaine le flambeau de sa miséricordieuse révélation !

Maintenant ne songeons plus qu'à jouir de cette journée qui devient si belle ; gravissons la montagne ; il semble que j'ai retrouvé mes jambes de vingt ans.

Me précédant d'un pas ferme et rapide , il montait, le digne homme, puis s'arrêtait de temps en temps pour exhaler son àme par quelques citations des livres saints , ou pour répondre à quelques-unes de mes questions : la littérature , la poésie surtout , devinrent le sujet de notre conversation ; il en parlait en homme qui la sent et qui s'en pénètre , en homme qui , à cinquante-cinq ans , conservait , malgré ses épreuves, cette fraîcheur de pensées, cette heureuse facilité de s'intéresser aux choses et de les colorer , fruits d'une imagination qu'une vie pure et de bonnes mœurs avait conservée chaste

202 SOrVEMKS DE GE>ÈVE.

et féconde ; une plante odorante croissant à l'ombre d'un rocher , un pin majestueux balançant ses rameaux au-dessus d'un abime , un point de vue imposant , inspiraient à son âme, qui reportait tout à Dieu, de ces élans de cœur qu'un poëte eût été heureux de conserver dans ses vers.

De même que la nature expose à nos regards des beautés sublimes sous le soleil brûlant du Midi comme dans les climats glacés du Nord , de même, me disait-il , le génie de l'homme est grand et admirable chez quelque peuple que ce soit, ou dans quelque langage qu'il se produise. L'exclusivité en littérature n'est qu'une erreur d'ignorance , et la querelle des classiques et des romantiques n'est qu'une puérilité , qu'un défaut de s'entendre, quand on se dégage des intérêts personnels d'amour-propre et de position.

J'admire les grands poètes du siècle de Louis XIV; mais est-ce à dire pour cela qu'après eux il n'y a plus de nouvellesroutes à frayer, de nouveaux lauriers à cueillir?... Je suis fier de notre littérature , mais je rends justice à celles des nations étrangères , si riches et si variées. Notre poésie , aujourd'hui si pâle et si languissante , a besoin , pour se rafraîchir , et prendre une nouvelle vigueur, qu'on greffe sur ses rameaux desséchés quelques jets vigoureux

des plantes étrangères... C'est une inneslation <(ui pourra produire des fruits nouveaux et savoureux, pourvu que ceux qui se chargeront de cette fusion régénératrice aient le tact aussi sûr que la main. Peut-être ètes-vous appelé, mon ami, à y coopérer, peut-être écrirez-vousun jour avec succès?... mais malheur à vous, si n'écoutant que la fougue de votre imagination et le désir de briller, vous alliez oublier , dans vos ouvrages , que la moralité d'un livre ne doit jamais être sacrifiée à l'intérêt du sujet. Eussiez-vous le génie de Byron , cet ange déchu , dont nous apercevons là-bas la passagère demeure , vous n'en seriez pas moins le plus coupable des hommes , si connue lui vous osiez mettre le vice et les passions en relief , les prôner , les rendre séduisants, tandis que la vertu resterait dans l'ombre , et pour ainsi dire condamnée à servir de jouet à l'ironie et aux sarcasmes ; car, je vous le dis, mon ami, les œuvres de cebizarrre Anglais, toutes sublimes qu'elles soient comme conceptions poétiques , n'en sont pas moins des œuvres d'orgueil et de démoralisation qui doivent être mises au nombre de ces héritages maudits qui propagent la corruption d'âge en âge, comme le tentateur, par la chute de ia première femme, a transmis aux générations le péché originel. Au nom du ciel , n'accumulez pas dans votre

"204 SOl'VENIRS UE GE>ÈVE.

cœur les regrets poignants , les tardifs désespoirs dïm auteur qui . parvenu au terme de sa carrière, voit enlin quelle responsabilité effrayante fait peser sur sa tète le débordement de sa juvénile imagination et les excès de son orgueil! Songez, mon enfant, songez que l'âme de l'écrivain subsiste au delà de cette vie , et que, selon la justice de Dieu . cette àme , naguère si fière et si misérable alors, doit ressentir une douleur plus forte, un châtiment plus rigoureux. à chaque fois que la lecture des pages corruptrices cause la perte d'une nouvelle victime... Oh ! que cette destinée est terrible ! . . . et combien de malheurs seraient évités . si les hommes d'esprit et de génie l'avaient souvent présente à la pensée pour résister à ce fatal besoin de célébrité qui ne connaît aucun frein , aucune retenue.

C'est là recueil des jeunes littérateurs ; ce le fut de tout temps, mais plus encore aujourd'hui, où Ion veut chercher des émotions et des jouissances dans les orgies de l'esprit, pour remplacer les anxiétés, les trépidations que faisaient éprouver le grand drame de la guerre et les péripéties politiques : « Travaillez , étudiez , et avant de publier attendez. >

Javais écouté mon digne ami Delaplanche dans le plus religieux silence... Cependant nous

SOLVEMRS Ut (iEKÈVE. 203

avancions toujours, et bientôt nous parvînmes an sommet de la montagne, où nous nous assîmes pour y causer longtemps encore dans une douce intimité; puis l'appétit nous avertit de diriger nos pas vers le hameau : notre repas fut gai , savoureux , plein de charmes , car il était mêlé d'utiles conseils , de cordiales admonitions, qui descendaient dans mon cœur pour y rester et y fructifier.

Nous revînmes ensuite par un autre chemin (|ue nous trouvâmes trop court, tant les sujets à traiter étaient nombreux et s'étendaient en les discutant : je dis nous, car nul ne sait mieux que mon cherDelaplanche encourager les jeunes gens en les écoutant avec attention et indulgence.

Rentré chez moi , j'ai longtemps médité les paroles de mon digne ami : depuis lors, l'étude me semble plus facile, et je me répète souvent que le discours prononcé sur la montagne doit laisser des traces dans mon àme.

6 juin.

— On m'avait dit : Deux dames milanaises , fuyant pour causes politiques les persécutions autrichiennes, sont arrivées ici : l'une est princesse , l'autre fort distinguée par son esprit et ses talents : toutes deux jolies, toutes deux aima-

206 SOIVEXIRS DE GENÈVE,

bles ; demain elles seront à la campagne de M. de Sismondi.

Comment, après un tel portrait, aurais-je pu résister au désir de connaître les deux charmantes victimes du despotisme impérial! victimes auxquelles mon imagination prétait tous les attraits que le romancier sait donner à ses héroïnes !

Aussi le lendemain , paré comme aux beaux jours de mon élégance parisienne, arrivai-je dès sept heures à la campagne de M. de Sismondi, où déjà se trouvait réunie une société nombreuse. Mes yeux , qui tout d'abord s'étaient portés sur les blanches dames, ornement du salon, s'arrêtèrent bientôt sur l'une d'elles, dont les gestes gracieux accompagnaient les sonores paroles italiennes... paroles douces et accentuées qui venaient comme en cadence frapper mes oreilles charmées, et me parler au cœur, comme si cet idiome velouté, musique tendre et suave dans la bouche d'une femme , eût été la langue première de ma patrie et de mes amours.

La jeune Milanaise causait avec M. de Sismondi qui. en me présentant à elle, nomma la sifinom JBianca M...

Jamais figure plus franche , plus expressive, ne s'était offerte à mes regards; jamais physio-

SOl'VEMRS l)E GENÈVE. 207

iiomîe plus attrayante ne refléta mieux les vives impressions d'une âme ardente et généreuse... Qu'on ajoute à cette méridionale animation le feu sacré des arts et le prestige d'une expatriation pour cause politique , et l'on comprendra comment des hommes plus graves et plus âgés ((ue moi suivaient, applaudissaient du geste et de la voix les poétiques discours de l'intéressante proscrite.

Je l'écoutais parler de sa belle patrie, opprimée par les Autrichiens, avec une attention religieuse!... Et lorsqu'elle dépeignait en traits saillants, en vivantes images, l'oppression dégradante qui pèse si lourdement sur la pauvre Italie, il s'élevait dans mon âme une sainte indignation, un brûlant désir de me consacrer à la cause de ce malheureux peuple !

Heureux celui qui pourrait rendre une patrie à la belle exilée ! me disais-je en la contemplant... Mais plus heureux encore celui qui, l'épée à la main, la reconduirait dans sa terre natale t D'énergiques et touchants regrets sortirent encore de sa bouche lorsqu'elle nous entretint des infortunés qui gémissent maintenant dans les prisons de Milan : le sort de chacun d'eux a fait couler ses larmes ; mais nul cependant ne l'intéresse autant que le comte Confalonien, dont le nom n'est déjà plus nouveau pour

208 SOCVENTRS DE GENÈVE.

moi. Elle fait de la comtesse Teresa Confalonkri un ange de beauté, de vertus et de grandeur d'âme... et de lui, pauvre prisonnier, un homme à larges vues, au cœur droit et fier, au jugement profond , à la parole brillante , capable de diriger également bien les affaires d'un royaume et celles d'une métairie : brillant éloge qui donne une haute idée de celui qui en est l'objet.

Si la princesse P***, qu'une indisposition subite nous a privés de voir ce jour-là, est aussi spirituelle et aussi entrainante que la signora Bianca M...., nul doute que ces deux charmantes exilées ne gagnent plus de partisans à la cause italienne que les déclamations des journaux et les agrégations aux sociétés secrètes.

8 juin.

La mère de Giacomo est dangereusement malade : rien n'a pu arrêter son malheureux fils ! . . Le désespoir dans le cœur et la tète égarée , il est parti pour Novare deux heures après avoir reçu la fatale nouvelle .

— Tu seras arrêté, lui ai-je dit... et si ta pauvre mère vient à le savoir, elle en mourra ! . . .

— Mais elle est mal! très-mal ! s'écriait-il, et ma vue seule peut la sauver !

— Pars donc, lui répondis-je en mêlant mes

SOCVENIRS DE GENÈVE. 209

larmes aux siennes, et puisse Dieu bénir ton voyage!...

Quelques heures après, il était sur la route de Savoie. Pauvre Giacomo !

ij juin.

Buonarotti m'a rappelé la promesse que je lui ai faite de me rendre à Lyon : je l'ai prié avec instances de charger un autre que moi de cette importante mission ; mais il a insisté si fortement que j'ai cédé... Alors, il m'a donné des instructions précises ; puis il a terminé notre longue conférence en me disant : — Tu partiras demain.

Il faut que l'ascendant que cet homme exerce sur mon esprit soit bien grand , puisque Luey doit se mettre en voyage dans quelques jours, et que je n'ai pas osé demander à mon impérieux vieillard de retarder mon départ...

Demain matin je partirai donc encore une fois pour Lyon : Dieu veuille que j'en revienne moins désenchanté des hommes et des choses, ([ue la dernière fois que j'y suis allé !

-m XII (i^

®@Mf SMi^^f s©]! B'ïï mwmmàL.

Déceptions politiques. Deux jours heureux chez un cure du Jura.

Genève, le-- juillet.

Plusieurs jours se sont écoulés depuis mon retour , et il faut bien finir par m'avouer que plus je suis initié aux sociétés secrètes , plus je reste convaincu qu'on n'en peut attendre rien de bon et de décisif pour le succès de la cause que nous défendons. Que sont en effet les réunions clandestines qui couvrent en ce moment le sol de la France? Quel est le cri de ralliement? Quel est le but, quelles sont les espérances de ces hommes de tous les ran^s , de tous les âges, de toutes les opinions, qui composent aujourd'hui les associations politiques , et semblent n'avoir au premier abord qu'un cœur et

qu'une volonté pour défendre nos institutions constitutionnelles? Interrogez-les?... Tous vous diront qu'ils ont écrit sur leurs bannières : Honneur national, liberté, égalité des droits... Allez plus loin encore , et demandez-leur ce qu'ils comptent substituer au gouvernement qu'ils réprouvent?

Alors vous entendrez chacun d'eux vous présenter , comme seule ancre de salut , l'ordre de choses qu'il préfère et désire : le bonapartiste , Napoléon II. — Le constitutionnel, le duc d'Orléans. — Le républicain fédéraliste , Lafa} ette et sa présidence. — Passez outre , analysez-les de plus près , et vous verrez , en soulevant ce vernis de dévouement à la cause nationale , que l'intérêt personnel , l'amour-propre et la légèreté sont les mo])iles de la plupart de ces conspirations de circonstance.

Je viens, hélas! d'en faire la triste expérience dans le congrès de Lyon où siégeaient les nombreux députés choisis par les ventes de carbonari , pour représenter la Franche-Comté , la Bourgogne, l'Alsace , le Dauphiné et le Jura.

Les uns , pour se conformer aux instructions r'(H'ues de Paris , voulaient à toute force qu'on insurreclionnàt Lyon immédiatement, sans songer aux conséquences faJales (|ui pouvaient résiillcr poiii' cclU' malheureuse ville, d'une levée

SODVENIRS DE GENÈVE. 213

«lo boucliers aussi intempestive que mal combinée.

Les autres proposaient de s'emparer de Strasbourg, dont la garnison, prétendaient-ils , était gagnée, et d'y proclamer Napoléon II, tandis que les députés du Dauphiné soutenaient que c'était dans leurs montagnes qu'il fallait arborer le drapeau de l'indépendance et de la république... Tous enfin présentaient les meilleures raisons du monde pour faire prévaloir leurs idées et leurs opinions personnelles, en s'inquiétant peu de savoir si le bien du pays s'accordait avec le triomphe de leurs mesquines ambitions.

Des heures se passèrent à discuter ainsi, jusqu'à ce que les plus sages , fatigués des interminables débats qui n'aboutissaient à rien autre <[u'à aigrir les esprits, proposèrent d'en référer à chacune des assemblées provinciales.

Quant à moi , je dus me confirmer, à tète rel)osée, dans la persuasion qu'il était impossible de tenter rien de sérieux avec de pareils éléments, et je serais parti de Lyon, découragé et plein de doutes sur le résultat de la lutte actuelle du libéralisme et de l'absolutisme, si je n'eusse rencontré parmi tant de personnages à vues égoïstes et étroites , de braves et dignes jeunes gens dont la loyauté et le dévouement me rendirent confiance dans l'avenir de la France.

C'est en m'entretenant avec ces sympathiques compagnons d'âge, de cœur et d'idées, dont les plus remarquables et les plus remplis d'avenir me parurent être un jeune officier nommé Armand Carrel et le fils de notre courageux député M. de C , que je conçus l'espoir qu'il sortirait du creuset des sociétés secrètes des caractères forts et énergiques, des esprits supérieurs, habitués à traiter les questions les plus graves, et destinés, même en conservant les Bourbons, à faire triompher les institutions libérales.

Alors , je repris courage en me disant, à leur exemple, qiie la persévérance est le premier devoir de tout bon citoyen, et qu'il n'y a de révolutions durables et salutaires que celles qui sont le résultat du développement progressif des idées , des habitudes et des convictions politiques et sociales.

De Lyon je me rendis par eau à Chàlons en côtoyant pour la troisième fois les bords charmants de la Saône , qu'on ne saurait trop admirer ; puis , me laissant séduire par les charmes du repos et du voyage, je remont ai jusqu'à Dijon pour me rabattre ensuite sur la Franche-Comté

où je revis la pauvre madame de V Hélas!

que je la trouvai triste encore ! et comme j'appris bien en l'écoutant parler de sa fille, que le cœur d'une mère , dans la joie comme dans la

douleur, est une source inépuisable d'actions de grâces sans cesse renaissantes , ou de regrets toujours nouveaux.

Rien ne me pressant de retourner à Genève que Lucy avait dû quitter pour faire le tour du lac, je résolus d'aller visiter le bon curé du Jura qui m'avait invité avec tant d'instances , lors de mon premier voyage à Lyon, d'aller passer quelques jours à son presbytère.

Mon bon ange me suggéra sans doute cette pensée, car il ne me souvient pas d'avoir passé des heures plus douces, plus sereines, plus profitables que celles qui s'écoulèrent sous le toit hospitalier de cet homme de Dieu.

LETTRE A MA SOEl'R.

Genève, 2jiiillet.

Tu te souviendras sans doute d'un digne curé du Jura, dont je t'ai parlé, je crois, à l'occasion d'une course en Franche-Comté? tu n'auras pas oublié non plus l'invitation qu'il m'avait faite d'aller le voir dans son village? Je me le suis rappelé, et après une nouvelle excursion en Bourgogne et en Franche-Comté, je suis parti de Dôle pour me rendre auprès de lui.

Bagage sur l'épaule et bâton à la main . je

210 SOUVENIUS DE GENÈVE.

(luiltai la grande route à quelques lieues de Poligny , pour prendre un sentier qu'un paysan ni'aA ail indicjué et qui devait, disait-il, me conduire, en moins d'une heure, à une maison où l'on m'enseignerait mon chemin. Je me remis donc en marche avec une ardeur nouvelle, tantôt grimpant des montagnes couvertes de bruyères, tantôt descendant rapidement dans de fraîches vallées où l'on voudrait se fixer pour toujours , tant il semble que la vie doit y être calme et douce.

L'heure s'était écoulée sans que j'aperçusse aucune habitation , lorsque enfin je découvris au fond d'un joli vallon une cabane si bien accolée aux parois d'un immense rocher , qu'on eût dit un nid d'hirondelles. En quelques minutes , je fus à la porte de cette pittoresque chaumière , grise et luisante avec son toit de bois et ses cloisons de sapin. Le bonheur voulut que j'y trouvasse une bonne femme avec sa fille de douze ou treize ans, qui n'étaient descendues de la montagne , me dirent-elles , que parce que nous étions au samedi , veille de l'octave de la Fête-Dieu.

— Y a-l-illoin encore d'ici au village ? demandai-je à la jeune fille qui était sortie du seuil de sa porte pour voir le beau monsieur, tandis que sa mère restait à coudre une jupe blanche ,

SOIVENIKS DE GENÈVE. 217

ilcstinée sans doute à la fête du lendemain. L'enfant me regardait sans répondre...

— Mais ne sois donc pas honteuse , lui cria la paysanne ; parle donc à ce monsieur. — Chez (jui que vous allez dans le village , sans trop de curiosité? parce que l'endroit est long , voyezvous.

— Je vais chez monsieur le curé.

— Chez monsieur le curé ! répé(a-t-elle... Dis donc, Lisabeth , chez monsieur le curé ! Seyezvous donc , monsieur , seyez-vous ; cette petite vous y conduira pour ne pas vous perdre... Ma fdle, va donc chercher à boire , tu vois comme ce pauvre monsieur a chaud.

La mère parlait encore que Lisabeth revint avec une énorme jatte de lait de chèvre que je trouvai délicieux à la grande joie de la bonne femme.

— Vous allez donc chez monsieur le curé?... Ah ! queu brave homme que nous avons là !

— Est-ce que vous êtes de sa paroisse? lui dis-je.

— Dame , oui ! et j'en rendons bien grâce à Dieu!... Lisabeth, mets vite tes souliers.

La petite fut prête en un clin d'œil ; sa fraîche figure rayonnait d'aise... Aller conduire un monsieur chez M. le curé, quel bonheur ! Elle marchait à dix pas devant moi , légère et preste , I.. 1.)

218 SOCVENIRS DE GE.>ÈV£.

comme l'un de ses chevreaux , et si vite que je pouvais à peine, malgré ]nes longues enjambées, régler ma marche sur la sienne. Parfois elle se retournait pour voir si je la suivais , et la malicieuse souriait de me trouver si haletant, lorsqu'elle s'apercevait à peine de la rapidité de la course.

Je l'appelai ; elle s'arrêta d'un air timide :

— Monsieur le curé est donc bien bon ? lui dis-je.

— Ah ! monsieur, s'il est bon ! ... Et la petite , à ce nom révéré , se rapprocha de moi , confiante et joyeuse , comme un agneau à la voix de sa mère.

— ■ Y a-t-il longtemps qu'il est dans la paroisse ?

— Ah ! bien longtemps , monsieur.

— L'aime-t-on bien , dans le pays ?

— Si on l'aime ! . . . ah ! oui ! c'est lui qui nous a habillés l'an passé pour la première conmiunion ; quand mon père a été malade c'est lui qui l'a soigné ; et pourtant il y a loin de chez nous au presbytère.

— Et votre père est sans doute reconnaissant? Lisabeth me regarda d'un air aussi étonné que

si je lui eusse demandé si elle aimait le bon Dieu!

— Vient-il beaucoup de monde à l'église , le dimanche ?

— Elle a été longtemps trop petite ; mais M. le curé l'a fait rebâtir, et tout le monde y lient à présent, excepté les jours de grandes fêtes. Vous êtes bien heureux d'arriver ce soir, ajouta-t-elle avec une petite mine d'orgueil enfantin, car M. le curé a acheté un orgue, et c'est demain qu'on en jouera pour la première fois... Ça sera-t-il beau! et la procession!... c'est ça qu'est magnifique!... Dimanche dernier , il y avait deux reposoirs , mais demain il y en aura trois , parce que la tante de M. le curé en fera un. Ça sera-t-il beau , mon Dieu ! ça sera-t-il beau !

— Et vous y serez , Lisabeth?

— Comment , si j'y serai ! vous n'avez donc pas vu la belle jupe que ma mère me fait? c'est nous qui sommes les premières à la procession, les filles de la sainte Vierge , toutes celles qui ont fait leur première communion... Dame! les plus sages , voyez-vous ! et puis nous dînons chez M. le curé.

C'est ainsi que j'appris , tout en cheminant , par les réponses naïves de cette jeune fille , candide enfant de la bonne Vierge , quel était le pasteur chez lequel j'allais réclamer l'hospitalité ; comme il était aimé dans sa paroisse , quel bien il avait dû y faire , et quelle piété il avait su inspirer à ses ouailles.

2i?0 sorvEMRs de ge-vève.

Le soleil disparaissait derrière les monlagnes, ([lie nous marchions encore; enfin, après une demi-heure de montées et de descentes continuelles, nous arrivâmessurune petite esplanade de laquelle on apercevait , sur la croupe d'une montagne plus haute que celle où nous étions, l'église et le presbytère , entourés de quelques chaumières.

— Tenez , tenez , me dit Lisabeth , voyezvous l'église? il n'y a plus qu'à descendre.

— Pour remonter encore une fois , petite espiègle ! mais au moins ce sera la dernière.

Mes yeux tombèrent alors sur un groupe de maisons assez considérables que l'on voyait dans la vallée , rangées sur les bords du ruisseau : Qu'est-ce que ces maisons-là , Lisabeth?

— Ce sont des scieries de planches. Mais, monsieur , vous trouverez bien votre chemin à présent, n'est-ce pas?

— Quoi ! chère petite , vous ne voulez pas dire un bonsoir à M. le curé?

— Non , car il nous dit souvent comme ça qu'il ne faut pas perdre de temps ; et ma mère a besoin de moi.

— Et M. le curé ne vous a-t-il pas enseigné aussi que chaque peine mérite sa récompense? repris-je en lui mettant dans la main quelques pièces de monnaie...

L'enfant fit une révérence en baissant les yeux qu'elle releva ensuite vers moi avec surprise ; lorsqu'elle eut aperçu des pièces blanches au lieu de gros sous... c'était à ne pas croire ; le monsieur devait s'être trompé , il fallait les lui rendre... Le joli visage disait tout cela.

— Ceci , lui dis-je alors, en prenant l'une des pièces de vingt sous , c'est pour vous, mon enfant ; le reste est pour le lait que votre mère m'a donné. Adieu, Lisabeth, à demain.

La jolie petite me fit une seconde révérence accompagnée de l'innocent sourire d'un confiant bonheur, et partit comme un trait... en deux minutes elle avait disparu... Ah! que l'enfance est une fraiche fleur !

Quelques minutes me suffirent pour atteindre le presbytère ; j'y frappai quoique la porte fût entr'ouverte : une bonne dame, de cinquante à soixante ans , vint l'ouvrir tout à fait.

— M. le curé est-il chez lui?

— Entrez , monsieur , entrez ; il est là , prêt à se mettre à table.

La pensée m'en vint un peu tard , mais je t'avoue qu'il me prit tout à coup , au moment de franchir le seuil , une telle appréhension de commettre une indiscrétion en venant ainsi déranger un pauvre prêtre que j'avais à peine vu, que je fus sur le [)oint de retourner sur mes pas

et d'aller chercher gîte dans quelque chaumière des environs : présentons-nous toujours , pensai-je ensuite ; si l'accueil est bon , je resterai ; sinon , je partirai ce soir même.

Pendant que j'hésitais ainsi, le bon curé voyant que l'étranger n'entrait pas , s'était levé pour le recevoir , et venait sur sa porte la serviette à la main : alors je m'avançai . et lui dis en le saluant :

— Monsieur ne reconnaît peut-être pas son compagnon d'il y a quatre mois . dans la diligence de Lyon ?

— Si, vraiment, mon cher monsieur, se hàtat-il de répondre en me tendant la main... soyez le bienvenu dans nos montagnes ! voilà ce qui s'appelle tenir sa parole! mais entrez donc, de grâce... Ma tante , c'est le jeune monsieur qui m'allait si bien au cœur , et dont je vous ai tant parlé au retour de mon dernier voyage.

Deux paysans assis à la table du pasteur se levèrent à mon approche : — Restez , restez , mes amis , leur dit-il.

— Non , monsieur le curé . j'allons vous laisser à vos affaires.

— Pas du tout . il faut vider encore un verre de vin.

— C'est pour ne pas vous refuser , monsieur le cuié : allez . nous boirons encore plus d'une

SOUVENIRS DE CiEKEVE.

fois à votre santé , car sans vous , là !.. . j'en aurions t'y mangé gros de c't argent !

Et les bons paysans s'en furent après avoir remercié vingt fois encore leur pasteur : c'étaient deux cousins qui , ayant hérité d'un oncle , ne s'étaient pas entendus sur la division et la valeur des lots ; ils s'obstinaient, voulaient plaider , et, plutôt que de céder , auraient mangé tout l'héritage en procès et peut-être leur propre avoir , si le curé ne fût intervenu et ne les eût mis d'accord par ses exhortations , mais plus encore par ses conseils , en leur prouvant combien ils compromettaient leurs intérêts en voulant aller devant les tribunaux.

J'espère que vous nous apportez un bon appétit , me dit l'excellent homme , après avoir accompagné ses deux paroissiens. — Ma tante... Mais la bonne dame et sa servante avaient prévenu ses désirs ; un couvert était déjà mis , des œufs avaient été cassés , mis dans la poêle que la chère tante tenait elle-même , tandis que la vieille Prudence tirait de l'armoire quelques fromages de chèvre , puis allait à la cave chercher une bouteille de vin des convalescents. Quelques minutes après , j'étais à table , savourant une des meilleures omelettes que j'eusse mangées de ma vie.

— Mais savez-vous , mon cher monsieur , me

244 SOIVENIRS DE GENÈVE.

dit le bon curé , que c'est bien à vous de vous être rappelé d'un pauvre pasteur de campagne. . .

— Qu'on n'oublie pas, lui dis-je en l'interrompant, quand on a eu le bonheur de l'entendre une fois.

— Toujours à Genève, à étudier?

— Oui , monsieur le curé ; avec plus d'ardeur que jamais.

— La vie studieuse et contemplative a de grands charmes , je le sais , reprit-il en passant la main sur son front comme pour y chercher un souvenir... C'était là d'abord la vocation que je me croyais appelé à remplir ; mais Dieu avait mieux inspiré mes supérieurs que moi en me destinant au ministère : au lieu du professorat que j'amlîitionnais au séminaire , ils m'envoyèrent dans cette paroisse... et que de consolations n'en est-il pas résulté pour moi, tandis que j'aurais peut-être succombé aux séductions de l'amour-propre , m'enivrant de mes propres paroles , plutôt que de rapporter à Dieu toutes les pensées de mon âme et toutes les actions de ma vie! Au milieu de mes chers paroissiens, de ces bons montagnards auxquels j'annonce l'Evangile , je n'ai pas à craindre de m'occuper plus du succès de l'esprit , que des consolations chi cœur.

Vous avoz donc oI)tenii . comme voii-> le

SOIVEMKS DK GE^ÈVF.. 22)

flésiriez , de rester dans ^ olre chère paroisse?

— Sa Grandeur a bien voulu m'accorder cette faveur , nie répondit-il avec un sourire si doux, qu'il trahissait une joie pure et naïve comme celle d'un tendre enfant que sa mère voulait éloigner, et auquel elle dit ensuite d'une voix pleine d'amour : Reste là, maman permet!

Un imperceptible exhaussement d'épaules, un regard furtif échangé entre la bonne tante et la respectable Prudence , me révélèrent qu'elles ne pensaient pas tout à fait sur ce point comme M. le curé.

— La bonté de Dieu m'y a mis ; j'espère y mourir , ajouta-t-il : demain vous verrez mon cher troupeau réuni autour de moi pour célébrer la fête du Saint-Sacrement , et , lorsque vous les aurez tous vus si bons et si pieux, vous vous demanderez, j'en suis sûr, comment on pourrait se séparer d'une aussi chère famille ! Ma tante , aurez- vous la bonté de faire préparer la chambre de monsieur ? il doit avoir besoin de repos.

— Soyez tranquille , M. le curé, cela nous regarde , rien ne manquera à ce brave jeune honmie; vous pouvez aller dire vos prières du soir et vous préparer à la fête de demain.

Il me quitta effectivement , après avoir causé encore quelques minutes avec moi ; tout ce qui

sortait de sa bouche était si modéré, si simple , si sensé , si évangéliquement l)on , que je me sentis pris pour lui d'un respect et d'une afTection que la vertu peut seule nous inspirer aussi promptement.

Quoique ses traits ne soient pas réguliers , il y a sur toute sa physionomie un tel cachet de pureté et de candeur , qu'il en résulte ce qui fait la beauté des anges , l'innocence et la sérénité... Ce que la hauteur de sa taille a de trop imposant est tempéré par une légère inclinaison de tête , qui donne à son maintien cet air de mansuétude et d'humilité , sûr garant des vertus évangéliques. Trente-quatre ou trentecinq ans me parurent être l'âge de celui dont j'étais ainsi venu manger le pain avec confiance, et sous le toit duquel le sommeil devait être si bienfaisant et si paisible.

La bonne tante , d'une tenue tant soit peu guindée , ne semblait pas avoir entièrement neutralisé ce malheureux levain teri^estre qui , fermentant dans les cœurs qui se sont donnés à Dieu plutôt par imitation et par habitude que par conviction , y fait naître le besoin de primer et de régenter ; besoin qui , chez une vieille fille de l'âge de mademoiselle Béatrix et dans sa position , prend un caractère d'importance et de légère acrimonie.

Elle n'atlendit pas que M. le curé eût refermé .sur lui la porle de la salle basse où nous nous trouvions , pour entonner le Gloria in excelsis sur les qualités et les talents de son cher neveu. Ah ! quel dommage , s'écria-l-elle , quel dommage que M. le curé s'obstine à cacher toujours la lumière sous le boisseau ! quel effet il produirait, s'il voulait aller prêcher les missions ou le carême dans quelque grande ville, comme Monseigneur le lui a offert encore dernièrement, après avoir entendu l'un de ses sermons , à l'occasion de la bénédiction d'un cimetière ! mais nous avons beau dire ; il n'en veut pas entendre parler. . . il serait grand vicaire , s'il avait seulement gros comme comme cela d'ambition , — fitelle en prenant une des miettes de pain qui se trouvaient sur la table. — Ah! bien oui, grand vicaire ! il croirait sa pauvre àme perdue , rien que d'y penser ! quand je lui dis que, s'il l'était, il pourrait faire du bien à sa famille , et il ne manque pas de cousins; savez-vousce qu'il me répond , ce pauvre cher enfant ?. . . que Dieu ne l'a pas fait prêtre pour enrichir ses parents, mais pour faire le salut de son àme et celui des ouailles qui lui ont été confiées... comme s'il n'était pas permis d'aider un peu les siens , sans compromettre la place qu'on aura dans le ciel!... Mais que voulez-vous, il est comme ça, ce digne

1*28 SODVEMKS UE GENÈVE.

Anselme ! le clergé ne devrait être de ce monde, nous répèle-t-il , que pour faire fructifier la parole de Dieu ; j'ai beau lui dire...

— Oui , nous avons beau lui dire , interrompit Prudence , qu'il en fait trop , qu'il ne faut pas ainsi manger son bien , ni se dépouiller de tout pour habiller les autres : ah ! bien oui!... il n'en lient compte ! mille écus de rente à lui , et puis ce que lui vaut sa cure, tout ça y passe... il les nourrirait tous , s'il pouvait , au risque après ça , lui et nous , de ne boire que de l'eau claire et de ne manger que du fromage.

Mademoiselle Béatrix , un peu scandalisée de l'interruption familière de la vieille servante , voulut changer de discours; mais Prudence était tenace :

— M. le curé, reprit-elle, c'est l'agneau du bon Dieu î Après avoir donné sa laine , il donnerait encore sa chair pour ses paroissiens : il n'y a pas un ornement dans l'église qui ne soit de son argent ; l'orgue dont on va jouer demain, c'est lui qui l'a payé... à quoi que ça sert, je vous le demande?

— Mais Prudence , dit la tante...

— Oui , à quoi que ça sert?

— A donner du pain au fils de votre cousine, répliqua vivement la bonne demoiselle, blessée du contrôle peu indulgent que se permcltail la

SOUVENIUS DE GENÈVE. 229

servante devant un étranger, et oubliant qu'ellemême avait payé à l'ambition le tribut que la prévoyante Prudence payait à l'avarice.

La bonne fille, toute consternée, fit un retour sur elle-même :

— C'est vrai , mam'zelle , le pauvre enfant en profitera comme tous ceux à qui M. le curé fait du bien , et il l'aimera aussi , lui , comme tout le monde l'aime ici.

— Ils ont raison de le bénir , se hâta de dire la tante, pendant que Prudence reprenait haleine... sans lui, qu'est-ce qu'ils seraient encore?... de mauvais contrebandiers , sans Dieu, sans foi et sans pain ! Fignrez-vous , mon cher monsieur , que quand mon neveu est arrivé ici, en 1814, il n'y avait pas trois personnes qui vinssent à la messe.

— Ni une femme à confesse, ajouta Prudence; ils vivaient comme des païens ; maintenant , il faut voir comme ça vous est sage , comme ça vous vient à l'église , comme ça vit dans l'aisance, grâce à M. le curé, qui leur a fait apprendre l'horlogerie.

— Mon neveu , dit mademoiselle Béatrix , en se levant avec dignité , est le bienfaiteur de sa paroisse... Prudence, venez avec moi chercher des draps pour la chambre de monsieur.

C'est ainsi que ces deux excellentes femmes ,

soi'vr.NiKS nE r.r.siVE. t. ii. 20

"iôO .SOLVEMRS UE GEAÈVE.

sans le vouloir, faisaient devant moi le plus I)eau panégvriquo qu'au homme de bien put jamais envier.

Pendant qu'elles s'occupaient de l'importanle affaire de préparer ma chambre , j'allai respirer dans le jardin le parfum des roses et des œillets que la rosée du soir rendait encore plus délicieux. Le soleil, caché depuis longtemps, n'avait laissé à l'horizon qu'un léger sillon rose et lumineux , indice certain que la journée du lendemain serait aussi belle que celle qui venait de finir : les cigales chantaient sur les montagnes dont les vastes contours nageaient mollement dans les omlires du crépuscule ; l'air était pur et vif, tous les bruits avaient cessé, excepté celui que faisait la cascade du moulin à planches, et cet uniforme bruissement portait l'àme à la rêverie en la plongeant dans ces longues pensées qui vont presque toujours se perdre dans les champs de l'iniini ou les abîmes de l'éternité !

La voix do Prudence vint m'arracher à mes contemplations en m'annonçant que ma chambre était prête : elle m'attendait , un flambeau à la main , pour me conduire jusqu'à ma porte. Ainsi posée , la figure éclairée par les rayons de la lumière , on aurait pu la prendre pour une sainte do bois peint, aux pommettes colorées.

SODVENIUS Ut GENÈVE. 23t

aux yeux \ ei'l d'eau et fixes , si son tablier blanc n'eût trahi ses fondions culinaires.

Prudence est courte et sèche , toute d'une venue dans la taille comme dans sa mise , où l'on chercherait vainement l'endroit et le revers... une de ces créatures sans sexe ni âge, dont l'imagination la plus féconde ne recomposerait pas plus la jeunesse qu'elle ne viendrait à bout de deviner la vieillesse. Du reste , propre , alerte encore , malgré ses cinquante ans.

D'un pas ferme , elle monta devant moi l'escalier planté en dehors et aboutissant à un corridor qui régnait tout le long du bâtiment, qu'un auvent Irès-incliné garantissait de ia neige.

— Mademoiselle est là , qui vous attend, me dit-elle; ainsi bonsoir, monsieur; il faut que je m'en aille à mon ouvrage, car M. le curé donne demain à dîner aux jeunes garçons et aux jeunes filles (jui ont été les plus sages.

Après m'avoir mis en possession de ma chambre , mademoiselle Béatrix me souhaita une bonne nuit , non sans m'avoir demandé plusieurs fois si rien ne me manquait.

Des rideaux de coton aux fenêtres, un lit aussi blanc que la neige , des draps qui exhalaient une odeur de roses , un oreiller garni , formaient une couche délicieuse de propreté. Quelques chaises de noyer , une tal)le , une

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commode du même bois, tout cela poli, luisant comme le miroir, le seul du logis, qui ornait le panneau ; un poêle , plusieurs gravures de l'Écriture sainte et une madone coloriée portant dans ses bras le divin enfant : tel était l'ameublement de cette chambre dont mademoiselle paraissait être fière , et qui me parut à moi, habitué que je suis à ma sombre cellule , une habitation digne de la jeune fille la plus pure , la plus candide que mon imagination put se créer.

Quoique je fusse fatigué d'une longue marche, je ne m'endormis pas sans avoir longtemps pensé à toutes les vertus dont le cœur de mon digne curé était le sanctuaire, et sans avoir envié , ô ma sœur ! les consolations qui doivent endjellir une vie si pleine de bonnes œuvres ! . . . Que la mienne , hélas ! me paraissait alors vide et misérable !

La cloche de l'église sonnait déjà depuis longtemps quand je me réveillai le lendemain ; les rayons du soleil levant glissaient entre les volets et jouaient fantastiquement sur les murs, sur la glace , sur les estampes enluminées et sur la tète gracieuse de la madone qui , tout entourée de celte auréole de lumière , seudjlait laisser tomber sur moi des regards d'une ineffable bonté. Je ne sais si c'était un effet d'optique, ou bien quelques souvenirs d'enfance , mais le

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sourire céleste que le peintre avait déposé sur ses lè^Tes me semblait destiné à moi pauvre égaré , que ma mère avait mis dès ma naissance sous la protection de cette mère de Dieu , dont le nom comme l'image ne sauraient inspirer que des chants doux et de suaves pensées. Je restai dans mon lit, les yeux ouverts, le cœur attendri, jouissant de cette fraîcheur d'âme, de ces tableaux riants que l'imagination , puisant aux souvenirs de l'enfance , sait parfois créer aussi purs que si de longues années d'erreurs n'étaient pas venues les couvrir de leur écume et de leur lie !

Des pas pesants sur l'escalier de bois , des mots entrecoupés de Prudence à ma porte, de jeunes voix sous mes fenêtres, me ramenèrent à la réalité.

— n dort encore, disait la bonne fille du haut de l'escalier... L'appellerai-je ?

Mademoiselle fit sans doute un "este négatif.

— Mais alors comment ferons-nous pour avoir les images du reposoir?

D'un autre côté, une voix enfantine disait dans le jardin :

— Monsieur le curé nous a dit de cueillir toutes les roses...

Et de modestes rires, des pas vifs et légers se faisaient entendre.

— Prudence ! m'écriai-je en ni'élançant hors de mon lit; Prudence, vous aurez les images dans cinq minutes.

En moins de temps que je n'en mettais naguère à boucler mes cheveux, j'avais fait ma toilette, j'avais ouvert ma fenêtre et jeté des regards surpris, enchantés, sur le ravissant spectacle qui se déroulait à mes yeux.

Au loin , à l'horizon , une chaîne de montagnes échelonnées comme les gradins d'un amphithéâtre : les unes couvertes d'une tendre verdure sur laquelle glissaient les rayons encore obliques du soleil levant ; les autres nues et jaunâtres, semées de quelques pins et d'énormes rochers dont les parois rocailleuses éparpillaient la lumière ou la concentraient comme dans un foyer ardent.

Plus près, au premier plan, la vallée que j'avais traversée la veille, ornée de son ruisseau, de ses beaux arbres qui croissaient abrités du vent, de ses maisons qui, vues d'en haut et à distance, semblaient être de ces maisonnettes de bois qu'on donne aux enfants, et dont ils forment à leur gré, dans leurs jeux, des rues et des villages.

Sous mes yeux, une troupe de jeunes tilles vêtues de blanc couraient dans le jardin, cueillaient à pleines mains les fleurs que j'avais res-

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pirées le soir, en remplissaient des corbeilles, en faisaient des guirlandes, des couronnes, tout en mêlant à celte moisson parfumée leurs voix enfantines, aussi fraîches que les roses qu'elles effeuillaient... Il fallut les accents tant soit peu nasillards de Prudence et les coups qu'elle frappait à ma porte pour m'arracher de la fenêtre.

— Les cinq minutes en valent bien dix , me dit-elle... Bonjour, monsieur; nous venons dépouiller votre chambre, mais c'est pour le bon Dieu.

Je décrochai moi-même les gravures.

— Et monsieur le curé est-il levé? comment va-t-il?

— Levé!... il y a beau temps, vraiment; il esta l'église depuis quatre heures du matin, le cher homme !

— Voulez-vous, Prudence, que je vous aide à porter ces tableaux ?

— Dites-moi plutôt, monsieur, si vous avez faim, et ce que vous voulez à déjeuner?

— Mais j'ai à peine les yeux ouverts...

— Eh bien ! eh bien ! ce sera quand vous voudrez : mam'zelle est en bas ; je vais porter cela aux reposoirs.

Si tu as jamais rêvé, ma sœur, que des grandes ailes te soutenaient dans les airs, où fu to balan-

çais légère comme les oiseaux du ciel et joyeuse comme eux , rappelle-toi alors l'inexprimable sensation de bien-être , de fraîcheur et de vie qu'on éprouve en se laissant ainsi flotter mollement au gré des vents ; et tu auras une idée de la joie sans mélange dont mon âme était inondée en me sentant si pur de pensées, si plein de jeunesse et de riants présages!... Pourquoi faut-il, hélas ! que ces moments d'innocente ivresse, où l'existence est si douce à porter, où tout votre être vit, palpite et respire comme une création nouvelle, passent et s'altèrent aussi vite que des échappées de soleil dans une brumeuse journée d'automne ?

Aussi gai, aussi léger que ces blanches enfants dont les voix argentines montaient jusqu'à moi et me faisaient chanter, je descendis de ma cellule, saluant, en passant, la bonne tante, qui eut à peine le temps de me souhaiter le bonjour, tant ses idées se heurtaient dans sa tète pour la solennité de la fête, les arrangements du reposoir et l'apprêt du diner. De là j'allai près des jeunes filles, où je retrouvai ma jolie conductrice de la veille, parée de sa jupe blanche et de son voile plus éblouissant encore.

— Bonjour, Lisabeth...

Les yeux baissés, et me saluant, elle répondit :

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— Bonjour, monsieur.

— Tiens !... chuchotèrent ses compagnes, Lisabeth connaît le monsieur !

Cependant la cloche ne cessait de tinter pour appeler les fidèles qu'on voyait arriver de loin dans toutes les directions, par tous les sentiers, peuplant ainsi la solitude des montagnes , qui retentissaient des accents des voix humaines mêlées aux sons plaintifs et prolongés de la cloche. Nul , et surtout les femmes , ne venait les mains vides : des fleurs, de verts rameaux, de blanches pièces de toile, montraient leur empressement pour embellir la fête. Quelques-unes entonnaient le chant des montagnards, que d'autres compagnes continuaient , se renvoyant ainsi d'une colline à l'autre les différents couplets.

Comme les autres , je voulus travailler aux reposoirs : j'aurais, dans l'ardeur de mon zèle, aidé jusqu'à Prudence , qui se hâtait pour que mon déjeuner fût prêt, mais plus encore pour que son dîner ne l'empéchàt pas d'assister à l'office. Sous la direction suprême de la bonne demoiselle, tout marcha, tout fut paré pour recevoir dignement le saint sacrement sous le superbe reposoir que l'on avait adossé contre la porte charretière du presbytère.

Des tintements plus précipités nous appelèrent

à l'église , que la foule remplissait eî dont le> portes restèrent ouvertes, pour que ceux qui ne pouvaient y trouver place entendissent la messe du lieu où ils étaient restés. Une telle afiluence dans l'une de nos églises des environs de Paris n'aurait pas eu lieu sans quelque bruit , quelque désordre ; mais ici elle ne faisait que redoubler la dévotion et le recueillement des fidèles. En passant au milieu d'eux pour me rendre dans le chœur, où le curé m'avait fait réserver une place, nul ne leva les yeux , nul n'interrompit sa prière pour me montrer à son voisin : on eût dit qu'il n'y avait qu'une âme pieuse et priante dans cette nombreuse assemblée, dont l'air de fête s'harmoniait à merveille avec les fleurs et les lumières qui ornaient l'église.

Des chantres avec de riches chapes, des enfants de chœur avec leurs soutanes rouges et leurs surplis d'un blanc de neige, un maîtreautel paré de grands flambeaux d'argent entremêlés de superbes vases de fleurs, des tableaux, une Assomption de la Vierge, patronne de la paroisse, des bannières, des croix, des encensoirs d'argent justifiaient complètement les paroles de la vieille Prudence : que M. le curé se d(;pouillait pour son église. L'orgue établi nouvellement dans une galerie pratiquée au-dessus

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tic la porte principale, achevait de décorer cette simple église de village, mieux tenue que la plupart de celles de nos villes.

La procession allait sortir , lorsque l'orgue pour la première fois fit retentir la maison du Seigneur de ses sons pleins et majestueux. Tous levèrent involontairement la tète en regardant avec des yeux de surprise et d'admiration ce que beaucoup d'entre eux ne connaissaient que de nom. Jamais l'orchestre du conservatoire ne produisit sur son auditoire un effet semblable à celui qu'éprouvèrent ces braves gens... Ils en oubliaient jusqu'à la procession que le bedeau tentait vainement de mettre en marche. Enfin, les jeunes filles de la Vierge ralliées autour de leur bannière que l'une d'elles portait, tandis que les autres en tenaient les rubans, ouvrirent le cortège. Les garçons de Saint-Nicolas vinrent ensuite, suivis des chantres dont les derniers précédaient de quelques pas le dais devant lequel marchaient de jeunes enfants couronnés de roses, portant des encensoirs et des corbeilles de fleurs.

Saint Jean, le disciple chéri du Seigneur, ne devait pas avoir une figure plus douce , plus rayonnante de piété et d'amour quand il contemplait son divin maître, que celle du curé portant le saint sacrement sur lequel il atta-

chait parfois des regards de béatitude... Les notables de la paroisse portaient le dais , d'au- Ires en tenaient les cordons, et derrière eux se rangea , des cierges en main , toute la foule pieuse, au milieu de laquelle je marchais moimême dévotement.

Les cantiques des jeunes filles qui succédaient par intervalles aux psaumes plus graves des chantres, la clochette aux sons clairs, les accords longs et sonores de l'orgue qui, en se prolongeant hors de l'église, se mêlaient aux tintements de la cloche et se perdaient au loin dans les montagnes, formaient à mon oreille un concert si touchant d'hommages et d'adorations, qu'ils réveillèrent dans mon âme émue des souvenirs d'enfance depuis longtemps assoupis... Aussi lorsque nous fûmes arrivés au premier reposoir, lorsqu'aux sons répétés de la cloche , la voix douce et pénétrante du digne curé prononça, au moment de la bénédiction, YJdjutorium 7iostrum in nomine Domini..., je tombai, comme alors, sur mes genoux, et des larmes coulèrent de mes yeux... Au mouvement intérieur de mon âme, à son émotion, à ses élans religieux, je sentis, comme autrefois, qu'il devait y avoir là une émanation de Dieu même, un rayon de sa gloire, une preuve de sa présence !

Le pieux cortège reprit sa marche dans l'ordre

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le plus parfait , se dirigeant vers la vallée par le chemin que j'avais pris la veille. La seconde station était au moulin où l'on avait, disait Prudence, élevé un superbe reposoir, mais pourtant pas si beau que le nôtre! ajoutait-elle.

Vois-tu d'ici, ma sœur, cette longue file déjeunes vierges , d'enfants de chœur, de chantres, descendant lentement la montagne, sous un ciel pur, par un soleil resplendissant qui semblait se réjouir, dans l'éclat de sa lumière , des hommages que ces cœurs simples rendaient à leur créateur!... Les entends-tu chanter ces hymnes si pleines de magnifique poésie : LaudaSion, Pange lingva... tandis que du fond de la vallée, où l'on apercevait près du moulin un groupe nombreux de fidèles, montaient des sons, des voix, des paroles, qui se mêlaient comme des élans d'adoraration aux chants de la procession !

Jamais mes yeux n'avaient été réjouis d'un tableau qui parlât, en même temps, d'une manière aussi imposante, aussi nouvelle, au cœur et aux sens. Cette ceinture de montagnes qvii , bornant l'horizon, n'offrait aux regards de l'homme rien qui put le distraire, rien qui détournât ses yeux de la voûte céleste; ces énormes rochers qui, suspendus au sommet des monts, semblaient être au tant d'autels impérissables élevés par la nature pour célébrer son créateur, cette cascade qui, de

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plus en plus bruyante à mesure que nous nous rapprochions de la vallée, mariait aux chants des hommes les sons cadencés de ses ondes, comme si dans ce beau jour tout ce qui avait une voix devait l'élever pour adorer le Seigneur... tout cet ensemble enfin d'une nature pittoresque et forte, d'une population prospère et pieuse , d'un ciel de lumière et d'une terre de joie , me causait une telle extase, que la prière s'élevait de mon âme, comme à mes jours d'innocence et de pureté!... Oh! ma sœur! ma sœur! de tels élans religieux ne sauraient venir d'un cœur qui n'aime pas la vertu.

Déjà nous étions arrivés au reposoir du moulin qu'entouraient des vieillards, des femmes avec leurs petits enfants, tous ceux enfin qui n'avaient pu monter jusqu'à l'église et attendaient là l'exposition du saint sacrement pour l'adorer. Tout ce que les habitants de la vallée avaient pu rassembler de plus beau, avaient été prodigué pour orner le reposoir élevé sous des arbres touffus qui formaient comme un baldaquin de verdure au-dessus de l'autel. Les chants cessèrent ; les assistants , rangés en cercle , plièrent les genoux , et le prêtre récitant Voremus avec onction au milieu d'un silence religieux qu'interrompait seulement le bruit de la cascade, prononça de nouveau les paroles sublimes... Dans

ce momenl, des femmes portant des eiifanls tout petits, s'approchèrent du curé pour qu'il posât le saint sacrement sur leurs tètes innocentes... pieux usage! touchante foi de ces pauvres mères qui mettent sous la protection d'un Dieu bon leurs chers nouveau-nés, espérant qu'ainsi sanctifiés par ce divin contact ils croîtront et vivront pleins de santé, de vertus et de prospérité.

L'exposition du saint sacrement touchait à peine à sa fin, que déjà les filles de la Vierge remontaient vers l'église par un chemin plus court et plus rapide que celui par lequel nous venions de descendre : c'était une pittoresque ascension , une vivante image de cette échelle de Jacob où les anges du ciel montaient et descendaient , les uns touchant encore de l'aile le front du patriarche , tandis que les derniers se perdaient dans les nues.

Notre marche était lente : souvent les canti- (pies se taisaient et l'on faisait halte pour reprendre ensuite , avec une ferveur nouvelle , les hymnes et les chants. Enfin , nous arrivâmes à la station dernière, au fameux reposoir, cette œuvre de tant de soins , de tant de fatigues , de tant d'innocente ambition... Mademoiselle Béatrix et Prudence, au milieu des anciens pour qui la descente eût été trop difficile , nous reçurent dans le plus grand recueillement ; mais qu'il

était facile de lire dans les yeux , sur la physionomie des deux bonnes vieilles filles , cette satisfaction, cette joie naïve d'un orgueil plus naïf encore, qui semble vous dire : N'est-ce pas que c'est plus beau que tout ce que vous avez vu?

C'était à bon droit, il faut le dire, qu'elles jouissaient de leur triomphe, car les tapis étendus devant le reposoir étaient jonchés de fleurs ; et l'autel, couvert d'une belle nappe de dentelle, se montrait tout surchargé de riches flambeaux et de vases remplis des roses les plus belles. L'on avait aussi entouré de guirlandes , enrichi de tableaux, ce sanctuaire d'un moment, pour l'ornement duquel la bonne fille travaillait si longtemps et pour lequel, en ce grand jour seulement, elle sortait de ses armoires tout son linge le plus fin, tous ses bijoux, tous ses trésors.

Il semblait que chacun reconnaissait la prééminence de la dernière station , car on y jeta plus de fleurs, on brûla plus d'encens, et il y avait encore, s'il est possible, plus de piété , plus de recueillement, plus de solennité qu'aux deux premières. La voix même du curé me parut plus sonore, sa figure plus radieuse en prononçant les paroles sacrées, en élevant dans ses chastes mains le soleil d'argent , sur lequel l'astre brillant dont il est l'emblème dardait alors tous ses rayons , comme pour célébrer, par des flots do

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lumière, le mystère de la présence d'un Dieu mort sur la croix.

La grosse cloche sonnait à toutes volées , l'orgue élevait de nouveau ses sons larges et soutenus, quand nous rentrâmes à l'église. L'hommage qu'on venait de rendre à Dieu sous la voûte du ciel, avait élevé les âmes et rempli les cœurs d'allégresse en même temps qu'il les disposait à assister plus dévotement à la messe : c'étaient des enfants qui rentraient dans la maison de leur père bien-aimé . pour le remercier plus tendrement que jamais des bienfaits qu'il avait répandus sur eux.

Je ne saurais exprimer avec quelle simplicité digne et quelle onction le digne curé célébrait la messe : la conviction, la foi qui se manifestaient dans le moindre geste, dans la plus légère inflexion de sa voix, vous pénétraient si doucement le cœur, qu'on sentait ému, même avant de l'avoir entendu annoncer la parole de Dieu.

Telle était la disposition de mon âme et sans doute celle de tout son auditoire quand il monta en chaire pour faire le prône. Lorsqu'il eut prié pour les trépassés , il lut l'Évangile du père de famille, qui, ayant préparé un grand festin, auquel tous les conviés s'excusèrent de venir sous le prétexte de leurs affaires, envoya son serviteur dans les places et les carrefours pour

amener indistinctement à sa table les boiteux, les aveugles et tous ceux qu'il rencontrerait.

« Mes frères, dit le curé après avoir promené sur ses paroissiens des regards paternels où se lisait la joie la plus pure qu'un être humain puisse éprouver ici-bas... mes chers frères, reprit-il avec attendrissement, que le saint nom de Dieu soit à jamais béni ! lui qui, dans sa miséricorde infinie, a daigné exaucer les vœux ardents de son serviteur en ramenant par sa voix dans sa maison, en reconduisant à sa table sainte tant de conviés qui, si longtemps, hélas! étaient restés sourds à ses paternelles invitations!... De quelle joie pure mon àme ne se sent-elle pas inondée, ô mes chers frères, quand je contemple tous mes enfants assemblés pour adorer le Tout- Puissant, et que je compare ce temple, si rempli aujourd'hui qu'il ne peut répondre à l'empressement des fidèles, à l'église déserte au milieu de laquelle je me trouvais seul, délaissé, quand Dieu me fît la grâce de m'envo} er vers vous !

Ce Dieu clément, dont vous aviez méconnu la voix, ce Père tendre et miséricordieux, dont vous dédaigniez alors la sainte demeure et les célestes festins, ne vous avait pourtant point abandonnés , mes chers enfants , comme le père de famille, dont parle l'Évangile, abandonna ses premiers conviés!... Non , il eut pitié de aous .

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ce divin maître, et, dans sa grâce infinie, il donna à son humble serviteur la patience et la persuasion pour vaincre votre aveuglement ! . . . la patience , mes très-chcrs frères , pour aller, comme le bon pasteur, rechercher, une à une, les brebis égarées ; la persuasion , pour toucher vos cœurs et vous convaincre que ce n'est qu'en servant Dieu qu'on obtient ici-bas le bonheur pur et sans mélange, qui n'est qu'un avant-goùt de la béatitude céleste.

Souvenez-vous, mes enfants, de ce que vous étiez il y a si peu d'années encore, des maux qui vous affligeaient, delà misère dans laquelle vous gémissiez, des dangers qui vous menaçaient sans cesse; et dites, en voyant votre tranquillité, votre aisance, votre sécurité présentes, si les enfants que Dieu rappelle dans sa maison ne sont pas les élus de sa miséricorde et les heureux conviés de son ineffable bonté ! . . . Ah 1 rendons-lui de profondes actions de grâces à ce divin Sauveur ! Que nos cœurs et nos voix s'unissent pour chanter ses louanges et célébrer ses bienfaits ! . . . Demandons-lui surtout de l'aimer jusqu'à notre dernière heure, et de nous soumettre toujours à sa volonté sainte ! »

L'émotion, l'attendrissement du prédicateuis'étaient communi<iués à l'assemblée des fidèles... Nous pleurions tous ! ... les bons paroissiens, par

le sentiment de reconnaissance qui remplissait leur cœur, et moi par l'impression profonde que tant d'onction jointe à tant d'humilité avait faite sur mon àme ! . . . Alors je me souvins de mon lieu de prédilection, de notre pauvre village de Coye, privé de pasteur depuis si longtemps, et je lui souhaitai un prêtre comme celui dont je venais d'entendre la vivifiante parole !

La procession et la messe avaient duré trois heures, mais aucun des assistants ne s'en était aperçu.

Rentrés au presbytère, nous y trouvâmes la table déjà mise sous le berceau du jardin : vingt couverts ! ... ce n'était pas petite besogne, comme disait Prudence, qui se hâtait de servir le dîner pour le moment où M. le curé reviendrait de l'église.

Mademoiselle Béatrix se complaisait, se mirait dans la blancheur de son linge, objet de tous ses soins, s'épanouissait aux compliments que je lui adressais sur l'odeur de roses qu'il exhalait, lors- (|ue M. le curé arriva escorté des jeunes fdles et des jeunes garçons qui avaient le bonheur de diner au presbytère ; il vint à moi et me tendit affectueusement la main en disant :

— L'air de nos montagnes vous est-il salutaire, mon cher monsieur?

— Autant que le serait pour moi l'air natal.

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lui répondis-je en serrant avec amitié la main qu'il me présentait... Mais vous devez être bien fatigué, monsieur le curé ?

— Non, pas trop : quand le cœur est content, on ne pense guère à la fatigue. .. Dieu m'a donné en ce jour tant de consolations !

— Et les plus douces, les plus pures, lui disje, qu'il soit donné à un homme d'éprouver sur cette terre!... Jamais, dans aucun lieu, dans aucune église, je n'ai vu autant de recueillement; jamais je n'ai senti mon âme aussi émue, aussi édifiée qu'au milieu de vos paroissiens, dont la joie et l'air de bonheur ranimeraient le cœur le plus flétri et convaincraient le plus sceptique.

Le bon curé me sourit doucement...

— Allons, enfants, à table, dit-il aux jeunes gens; vos appétits de quinze ans doivent être ouverts à cette heure. Merci, ma tante, de toute la peine que vous avez prise pour le reposoir, qui était vraiment très-beau.

Avant de se mettre à table, les enfants dirent le Bénédicité; puis chacun prit sa place. Le repas, abondant et bien servi, grâce aux soins de Prudence et de plusieurs des femmes les plus recommandables de la paroisse, fut plein d'abandon et de gaieté.

— Choisies par leurs compagnes elles-mêmes, comme les plus sages et les plus vertueuses, ces

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jeunes filles, me dit le bienfaisant curé, se rappelleront toute leur vie la récompense qu'elles reçoivent aujourd'hui, et la justiiieront à l'avenir par leur conduite : il ne faut souvent dans toute une existence qu'une approbation méritée, qu'une distinction donnée et reçue dans une occasion solennelle, pour que la route parcourue par ceux qui en ont été l'objet soit à jamais exempte de traverses et d'erreurs ! C'est conmie une marque que Dieu imprime à ses enfants, et qu'ils ne méconnaissent plus dans aucun moment de leur vie.

La joie brillait sur les physionomies franches et ouvertes des jeunes convives, et lorsque leur pasteur leur dit : — N'est-ce pas, mes chers enfants, que vous vous souviendrez de cette journée? n'est-ce pas que vous mériterez qu'on disede vous, dans vos vieux jours, que votre vie et votre fin ont été dignes du commencement?... ils levèrent sur lui des regards si beaux de candeur et de reconnaissance, que nulle parole, nul serment n'auraient valu le <t : Oui, monsieur le curé, !' qu'ils prononcèrent tous avec la plus touchante expression.

— Dans quelques années, ce sera aussi leur tour d'aller en pèlerinage, dit la bonne Prudence, en déposant sur la table un énorme gâleau... C'est à vêpres, tout à l'heure, que M. le

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curé va nonmier les nouveaux mariés qui doivent l'accompagner.

J'allais demander au digne pasteur l'explication de ces paroles, lorsqu'il me prévint en me contant qu'il désignait chaque année ceux des jeunes ménages qui avaient été les plus laborieux, les plus économes, les plus religieux, pour aller avec lui en pèlerinage à la Vierge de. . . — C'est une faveur que tous recherchent, ajoutat-il, et que presque tous, Dieu merci, méritent désormais.

Quand on eut bien dîné, bien causé, on se leva, on fit silence pour écouter les grâces, et l'on quitta la table pour se promener dans le jardin jusqu'au moment des vêpres, que la cloche sonna bientôt.

Même affluence à l'église que le matin, même recueillement. Mais cependant, lorsque le curé monta en chaire, on vit sur toutes les figures une expression d'attente et de curiosité : Ma fille en sera-t-elle?... pensait une mère. Mon garçon aura-t-il ce bonheur?.., se disait un vieillard. Serons-nous désignées?... se demandaient les jeunes femmes.

Les noms privilégiés furent enfin prononcés, et la joie éclaira tous les regards qui s'élevaient avec une filiale soumission vers le juste et impartial dispensateur de cette faveur innocente et

si enviée ! . . . Puis on chanta le salut avec une nouvelle ferveur.

De retour au presbytère, j'y attendais M. le curé pour aller avec lui faire une promenade dans les montagnes ; mais Prudence m'avertit qu'il resterait encore quelque temps à l'église pour y chanter les vêpres de la Vierge.

— Les vêpres de la Vierge ! . . . lui dis-je avec étonnement.

— Eh ! oui, sans doute, M. le curé ne veut pas que les petits enfants viennent aux grandes vêpres, parce qu'ils font trop de bruit ; mais il dit pour eux, et pour les mères qui sont obligées de les garder, les vêpres de la sainte Vierge. Il aime tous les enfants, ce digne homme !... et ces chers petits l'aiment bien aussi !

— Eh ! qui ne l'aimerait pas, ma bonne Prudence !...

— C'est vrai, c'est bien vrai... ajouta la pauvre vieille. Mais c'est que c'est un saint homme, voyez-vous ! un ange que notre curé !

— Adieu, Prudence, j'irai donc me promener seul : dans une demi-heure je serai de retour.

— Allez, allez, monsieur ; prenez seulement garde de vous perdre.

Je pris alors le premier sentier qui se présenta. Le jour baissait • l'air doux et balsamique avait pourtant celte vivifiante fraîcheur qu'on

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ne respire que dans les montagnes, et qui semble donner à celui qui les parcourt une vigueur, une élasticité nouvelle. Je m'en allais pensant à l'édifiante journée que je venais de passer, et à l'homme de Dieu, providence vivante de ces bons montagnards qui tous bénissaient son nom et ses bienfaits ! A l'un il avait donné les premiers écus pour s'acheter des chevaux ou une vache ; à l'autre il avait avancé des fonds pour former un petit commerce : celui-ci lui devait la vie de son premier-né sauvé par ses soins ; celuilà, l'heureux mariage de sa fille... Tous ceux que je rencontrais, que j'interrogeais, étaient éloquents pour faire son éloge, parce qu'ils partaient du cœur, et que la reconnaissance, quand elle est vraie, trouve toujours pour s'épancher les mots les plus justes et les plus expressifs.

Tout en les écoutant, je vins à comparer la carrière de cet homme de bien avec la mienne... Alors mon inutilité en ce monde retomba de nouveau sur mon cœur avec regret et amertume !... Je me demandai ce que c'était qu'une vie manquée. une vie qui, malgré les dispositions les meilleures, les facultés les plus heureuses, ne laisse après elle aucune trace d'utilité... Et je répondis avec douleur, avec effroi, que c'était celle, si je mourais maintenant, qui comme la mienne, se serait écoulée à toujours voir ce qu'il

'2bi SOUVENIRS DE GENEVE.

y a de bien à faire, et à toujours agir en opposition avec les lumières de la raison et les inspirations du cœur!... Triste confession qui m'aurait accablé si le repentir même dont elle était accompagnée ne m'eût rendu quelque espoir, en m'offrant l'avenir comme réparation du passé... Oui, ma sœur, je veux être bon, je veux être sage dans toutes mes actions, parce que dans la bonté, dans la sagesse, se trouvent le bonheur et la tranquillité.

L'exemple de ce saint homme, dont chaque jour n'est qu'une suite de bonnes et pieuses actions, reviendra souvent à ma mémoire pour m'avertir qu'il n'est position si modeste, ni sphère d'action si resserrée, qui ne s'agrandisse aux yeux de Dieu et des âmes d'élite par la charité, le dévouement et l'amour vrai de ses semblables.

Quand je rentrai , la pauvre Prudence, qui tombait de fatigue et de sommeil, m'accueillit par un — Ah ! c'est là ce que vous appelez une demi-heure — qui me prouva que mes rêveries m'avaient conduit plus loin que je ne le pensais. M. le curé était couché, mademoiselle aussi ; la [)auvre Prudence avait veillé pour m'attendre : j'en demandai pardon à la digne servante, qui me donna, en marmottant, le bonsoir de la réconciliation. J'entrai dans ma (*haml)re, où je

SOIVEMKS DE GENÈVE. 203

m'endormis bientôt, en pensant encore au bien incalculable que peut faire un seul homme éclairé quand il est animé de l'ardent et pieux amour de son prochain, et en enviant la destinée de celui dont la journée avait été si belle, dont le sommeil devait être si calme !

Dès l'aube du jour . le bon curé vint frapper à ma porte. — Dans une heure , après avoir dit ma messe , je viendrai vous prendre , me dit-il, pour aller faire un tour dans nos montagnes.

J'acceptai avec empressement ; conduit par lui , je jouissais de toute la beauté du pays, de la variété de ses sites . du pittoresque de ses paysages; mais, ce qui valait mieux encore pour moi que les beautés de la nature , c'est la conversation simple, édifiante et instructive de mon guide: en l'écoutant, j'appris ce que peut une volonté qui s'appuie sur la foi, un cœur qui met sa force et son espoir dans sa confiance en Dieu !

Plus d'une fois , en le voyant reçu par ses paroissiens chez lesquels nous nous arrêtions, avec ce respect et ce bonheur que des enfants éprouvent en recevant un père bien-aimé , je me surprenais à désirer de passer près de lui quelques mois, quelques années... Si je restais ici, me disais-je, si j'apprenais de ce fidèle ministre de l'Évangile à être bon, vertueux, reli-

2;')G SOBVEINIRS DE GE!VÈVE.

gieiix!... si je l'imitais, si je devenais prêtre!...

Où peut nous conduire l'imagination , quand le cœur est touché ! Il souriait en m'écoutant lui dire que je demeurerais volontiers dans sa paroisse...

■ — Et nos sept mois d'hiver , et nos neiges et notre solitude, comment les supporteriez-vous ? Votre place est dans le monde , où l'on peut faire autant de bien , en y donnant de bons exemples, que dans la retraite et au village ; chacun sa vocation... le Seigneur nous le dit : il y a eu des saints dans tous les états , dans tous les rangs de la société. Ce que Dieu demande de nous , c'est de remplir les devoirs de notre position selon nos facultés et nos forces.

Le peu de bien que j'ai fait ici , vingt autres auraient pu le faire comme moi ; une fois que j'eus placé la charrue dans le champ que la Providence confiait à mes soins, je n'ai plus regardé en arrière... voilà tout, «i Ce que tu fais, fais-le bien , dit l'Ecclésiaste , et tu en seras récompensé en cette vie et dans l'autre... » C'est ce que je prêche chaque jour à mes chers paroissiens, qui jouissent en paix aujourd'hui des fruits d'un travail assidu et des sages spéculations qu'ils ont entreprises.

Notre tournée fut longue , mais je m'intéres-

SOUVENIRS l)E GENÈVE. 257

sais tellement à tout ce que j'entendais, à tout ce que je voyais , qu'il me semblait qu'il y avait à peine une heure que nous étions en route, quoique le soleil fût bien haut sur l'horizon. Nous fûmes grondés par la bonne tante et Prudence , près desquelles je restai pendant la chaleur du jour , tandis que M. le curé vaquait à ses devoirs religieux.

Le lendemain , le cœur plein de reconnaissance et de regrets , je pris congé de mes chers hôtes, que je remerciai vingt fois avec effusion du touchant accueil qu'ils avaient bien voulu faire à un étranger...

— Qui ne l'est plus pour nous , se hâta de dire avec bonté mademoiselle Béatrix.

— Et qui nous reviendra , n'est-ce pas ? dit à son tour la vieille Prudence.

L'excellent curé , ayant un malade qui réclamait ses soins, ne put m'accorapagner jusqu'à la grande route ; mais , avant de nous séparer , je le priai de me conduire à l'église pour y déposer mon offrande dans le tronc des pauvres : là , je m'agenouillai comme lui , et mon cœur s'éleva vers Dieu pour le remercier du bonheur que j'avais éprouvé dans la société de son digne ministre.

— Puisse le Seigneur, dans sa grâce infinie, me dit-il en me quittant, répandre sur vous ton

tes ses bénédictions en vous accordant sa foi !.. . C'est le vœu le plus sincère de votre ami du Jura.

Nous nous embrassâmes , et je m'éloignai l'àme aussi triste que si j'eusse quitté mon père!

En passant devant la chaumière de la mère de Lisabeth, j'appelai vainement... personne ne répondit à ma voix ; sans doute elles étaient retournées garder leurs chèvres sur la montagne. Enfin , après une fatigante journée , j'arrivai le même soir à Genève . où j'éprouvai de nouveau que l'isolement est toujours pénible à supporter chaque fois qu'on en est sorti, et qu'on a rencontré d'autres âmes qui s\Tnpathisaient avec la vôtre.

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LETTRE A MA SOEIR.

Découragement politique.

Départ de Lucj . Sacriflce Imposé par l'Iionneur,

Giacomo se rend en Grèce. Lutzi l'exilé.

8 juillet.

En rendant compte à Buonarotti de tout ce qui s'est passé à Lyon , je lui ai dit que j'étais découragé , mécontent , et que je renonçais désormais à prendre part à aucune des menées politiques qui n'ont d'autre but , en dernière analyse , que la satisfaction des intérêts personnels et non le bien du pays.

— Tu te décourages trop vite... m'a-t-il répondu ; les hommes sont de mauvais instruments

dont il faut se servir pour arriver à une bonne fin : l'expérience te l'apprendra chaque jour davantage.

Les paroles de Buonarotti ne m'ont pas convaincu ; ce n'est pas en perdant mon temps à assister à des conciliabules de sociétés secrètes , ou à tramer des complots , que je parviendrai au but que je me suis proposé... La science et la sagesse ne sont pas filles de l'agitation et des hasards.

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