‹ Souvenirs de Genève: complément des "Mémoires d'un prisonnier d'Etat"Chapitre 15 sur 33 · S SOUVENIRS · texte numérisé non relu

S SOUVENIRS

Maïs le géomètre, sûr de son fait comme d'une démonstration, allait droit au but*

— L'immortalité de l'âme.... c'est une chimère, un leurre de la faiblesse humaine.

— Tu appartiens donc aux matériaUstes ? demanda avec anxiété un homme de bien, Genevois de pure race, vrai croyant dont la figure exprima l'horreur et le dégoût , (juand l'interrogé lui répondit sans le moindre embarras :

— Je suis encore plus conséquent que cala, je suis athée....

n y eut un frissonnement d'indignation parmi le plus grand nombre des membres de la réunion ; on reita muet pendant quelques secondes, ce qui donna le temps au postulant, de reprendre la parole:

— Je suis, athée avec autant de certitude que j'en ai de la justesse du théorème que les trois angles du triangle sont égaux à deux droits : c'est une vérité qui m'est démoptrée par l'astronomie même.... Dieu n'est pas. "^

— Assez, assez, monsieur K... dit en bondissant sur sa chaise im digne homme de lettres que chacun révérait,... il faut que vous soyez bien

DE GENÈVE. iM

' abandonné de ce Dieu que vous niez, pour trouver la preuve qu il n existe p^s dans cette adnûraUe science que le grand JNfewton, que Tinunortel Euler, r^ardaient comme une céleste démonstration de la grandeur du Tout-Puissant. Pas de

Dieu , pas de religion pas de religion ,

pas de morale!.... étemelle vérité que des insensés peuvent seuls contredire , que les hommes de bien , que les pères de famille , que la société entière doit défendre sous peine de s'entr forger et de périr ! You» reviendrez , jeune homme , sur cette irréligion destructive de tout bien.

Un signe de tête, une contraction de bouche de l'interpellé, dévoilaient, malgré le bandeau qui couvrait ses ywxj quil ne faisait pas grand cas de cette chaleureuse attaque, et qu'il allait même y répondre, lorsque le président l'invita à se retirer quelques instants.

— Si l'on admet ce jeune fou , nous écriâmesnous alors, et ceux qui parlèrent ainsi étaient nombreux, jamais nous ne siégerons dans une assemblée où l'athéisme serait ainsi proclamé : nous protestons contre son admission.

Quelqu'un ayant dit en sa faveur, que c'était

plutôt en lui une af&ire d'amour-propre qu'une opinion bien raisonnée, une matière à controverse plutôt qu' une conviction , une manière d'originalité plutôt qu une croyance, on répondit que l'aïfectation d^àthéisme était déjà trop aux yeux des honnêtes gens, et que ce serait leur faire injure que d admettre un pareil écervelé. . . .

Le président proposa d'ajourner sa réception ;

— Non, non, réplîquâmes-nous avec force il

&ut que le candidat soit écarté et sans appel. Il n y a pas de pacte à conclure , ni d'alliance' à former aVec celui qui , reniant Dieu , ôte ainsi toute

sanction à la morale et tout frein aux passions

qu'il soit rejeté.

Les patriotes pur sang, les républicains quand même , réclamèrent vivement, îjEiais nous tînmes bon , et il fut décidé qu'il en serait ainsi : encore quelques scènes de cette espèce, et les sociétés secrètes se passeront pour longtemps , et pour toujours peul-ôtre , de ma coopération,

5 avril.

Giacomo m'a quitté pour aller passer quelques semaines dans le canton de Yaud, auprès d'un de

ses ,compatriotes malades , qui a besoin de ses soins.... brave et digne jeune hompie auquel il ne manqtie pour se faire un nom , qu'une patrie librip et que des circonstances favorable^! Son absence m'est pénible et me laisse un vide que j'aurais senti plus vivement encore si ma bonne étoile ne m'eût fait rencontrer, il y a quelque vingt joms, deux autres exilés italiens, dont )a çpnnaîs^fice m'est on i^e peut plus agréable.

C'est che?iM. de Sismondi que je les ai vus pour h première fois : tous deux sont Milanais ^ d'uïj âge mûr^ 4' une société aipaable et douce ; l'un est le marquis B, , l'autre le général de M. , gçns de cceur et ^l'action , qui ont sacrifié une position heureuse à l'espoir de contribuer à l'affrancbiss^ ment de leur patrie.

En causant chaque jour avec eux, j'ppprends à mieux connaître l'Italie ^t à plaindre ceux de ses enfants qui se sont généreusement dévoués pour lui rei^dre l'indépendance : il en est un surtout dont les exilés parlent avec autant de regret que de vénération et d'ïittachement : c'est le comte CojifaloJiieri , qui gémit depuis six mois dans les prisons de Milan. Ce qu'ils disent des rares talents

et du noble caractère de cet homme supérieur, de ses constants eflbrts pour être utile à sou p^s, et de sa conduite généreuse depuis qu'il est incarcéré, m'a vivement intéressé à lui : puisse-t-il échapper au funeste sort qui semble le menacer !

i5 avril.

Elle me rend , cette femme angélique, plus studieux, plus moral, plus vertueux : je lui lis mes essais , mes pensées , mes réflexions sur mes lectures ; elle m'écoute, m'em^ourage, et quand elle me dit : C'est bien... ah ! c'est la voix de Dieu qui a parlé.

Elle veut que je fasse des vers.... — Ten ferai.

Que je sache l'anglais comme elle — Je le

saurai. Que j'apprenne l'allemand — Je l'apprendrai. Que je sois religieux — Je m'efforcerai de le devenir : la foi ne vient-elle pas de l'amour ?

Mes journées sont laborieuses et pleines ; l'esprit et le cœur s'en ressentent, ils grandissent en bonté, en vigueur.... temps heureux, beaux jours que je savoure et que je regretterai !

*à5 tTril.

Je m'en vais en Ite^e y signor mio, me disait , il y a trois jours, Fioravini qui m'est venu paré comme une châsse, après deux iliois de voyage à Grenoble et dans le midi de la France.

Le vieil habit noir avait été remplacé par un frac marron , tout brillant encore de son lustre ; le cha* peau, le gilet, tout était neuf, jusqu'à la perruque dont les boucles bien lissées avaient un certain air de coquetterie. Quel étrange changement! dis-je à part moi.

— Et vous allez à Ancône , mon bon Fioravini ?

— Certainement , amico mio ; nous y allons , Fido et moi.

Fido. qui était resté à la porte, y gratta d'impatience :lui aussi s'était fait brave! blanc et

peign^ comme l'épagneul d'une marquise.

— Nous retournons dans notre belle patrie, continua Fioravini : vmlà l'aident que vous m'avez prêté , caro mio,

— Allons donc , vous plaisantez.

Fioravini prit un air digne et contrit jusqu'à ce que j'eusse rejpris l'argent, qu'ilote teqcjait d'uuQ

main tandis qu il jouait de l'autre avec un élégant cordoa de montre garni de superbes breloques,

— |je3 leçons et les concerts ont dqnc ^fé suivant vos désirs ?

—Et même m deïlà , sempressa-t-il de me ré* pondre ; puis il $e tut.

Hja là-dessous, pensais-je, quelque mystère qu'il faut que je découvre ; Fioravini est honnêfe homme, je n'en saurais douter.

' — J'ai reç^, me dit-il , (|es nouvelles de Gipi^o. Ce brave ami va se battre comme un Roland ; lui et son compagnon allemand sont arrivés à bon port ; il m'écrit que tout va bien , que le gouvernement grec s'organise ; puis il parle d'une grande expédition dont ils feront partie, contre une lie... je n'ai pas pu lire le nom ; mais voyez vous-même, me dit-il , en me remettant une lettre de plus de deux mois de date.

Giorgio écrivait d'Ipsara , et annonçait effectivement que lui et son ami se disposaient à prendre part à une expédition destinée à délivrer Scio du joug des Turcs... Sa lettre respirait l'enthousiasme et ïespoiij.

— Que Dieu permette qu'il n ait pas été tué ! ii^lç ayep up smtin^pnt é^ dpuleur è FtoravinL

— Quç 4itep-vous, amico mio l Gioj^o tuéllui!.. Et Tangoisse du co^ur se peignit sur les traits du fersye I|:^lieu.

— Vous ignorez donc les désastreuses nouvelles qui ^Qpt arrivées sur l'expédition de ïUe de Scio ?

n nie regarda ^exnent en faisant un signe ap* ftnnatif.

— Les Grçcs, qui avaient eu d'abord quelques çucc^s, et qui étaient parvenus à soulever Hk e^^î^re , ont été ensui^ç attaqués par les troupe turques de la flotte du Capi^n-P.aclia, e% malgr;^ Içur résistapce ils ont été vaincus , massacrés.

— f^a^ero Giorgiç /... poyero Giorgio ! répjçfait Fiorayini..,.

— Jja pppu}9fip|:^ 4e 3cio passéç au fil de Tépée , ou réduij:e en esdayage ; les villes , les villages incgndjiés : tels sonf les déploral^es déta^s 4e cette catastrophe...... ^cip, h reine des^es de l'^chi-

pel, SçfQ, }e paracUs terrestre, n'est plus quune fuinej .

Fioravini, les mains sur sa f ête^ §'éc|:^it à chaque nouvelle calamité: — Ppj^frQ Qiorgh ^... canailles

de Turcs!... ils les auront tous tués ! que pouvaient contre eux ces infottnnés Grecd!... mais c'était fo« lie aussi que de se révolter !

— Deux ou trois mille se sont échappés, assuret^>n,

•"—U en sera, amieo mio^ il en sera!... je le connais; il se tirerait des griffi^ du diable ! Pourvu qu'après cela il revienne de ce maudit pays , et

promptement, encore car, voyea-vous, à moins

de grands miracles, il y a dix à parier contre un qu'il ne restera plus des Grecs que le nom , dans quelques années d'ici.

— Ne le croyez pas, Fioravini Dieu ne permettra pas que ce malheureux peuple succcmibe

sous les coups de ses oppresseurs il entendra

ses gâaaissements , il lui suscitera des d^enseurs...* et de toutes parts, j'en ai l'espoir, oui , de toutes parts on se rendra en Grèce , comme jadis on se rendait en Terre-Sainte pour guerroyer contre les Turcs : ce sera yne croisade que les uns soutien-

, dront de leur bras, les autres de leur bourse; nul homme de cœur ne voudra qu'on dise de lui : Il n'a rien fait pour les Grecs.

Ces paroles , que j'avais prononcées ^vec clialeur.

furent écoutées avec émotion et recueillement par Fioravini ; Iwsque je fus» le voir le lendemain pour lui &ire mes adieux ; il m'annonça qu il passait par Marseille.*

-— Par Marseille !... quel détour!

— J'ai mes raisons pour cela.

— Irez-vous rejoindre Gioi^o?

— Non.... mais je voudrais avoir plus promptemênt de ses nouvelles.

Pressé par mes questions, Fioravini m'avoua enfin , et non sans peine , qu'il désirait faire quelque chose pour son ami.

— n me mande, ajouta-t-il , dans sa lettre , vous l'avez lue , que ce sont surtout les armes qui leur manquent...

— Mais, caro Fioranni, pour avoir des armes il faut de l'argent, et...

— C'est là par où je pèche, n'est-ce pas ?... Jetant alors un coup-d'œil de côté sur Fido,

accompagné de ce sourire de satisfaction d'un homme certain de son fait, il me dit :

— AnUco mio , on en trouvera...

Et du doigt il ôtait quelques grains de poussière sur le revers d'une redingote aussi neuve

i58 SOUVENIRS

qiie l'halnt marr(m qui avait $i fcnrC éxCité tiià surprise.

— Orçky mon maître, vous avez donc rencctitré par votre chemin quelque' portefeuille bien garni?

— Mieux qUe cela, arhico mioi mieux que cela.... car j aurais été obligé de le rendre... J'avais une mine et je l'ai exploitée.

— Quoi! Fido?... dîs-}e en suivant de l'œil le ' geste mdîcatif de Fioravini.

— Lui-même ! . . . M aorowitz, son premier itiaitre, ne m'avait^il pas dit en mourant que ce dden-là était un pmts de science ?

— Eh bien?...

— Eh bien donc, caro m/o, voyant que le chien Munito avait fait gagner tant d'ai^nt à son maître en jouant aux dominos et en calculant , j'ai cherché à en apprendre autant à mon Fido, et j'ai réussi promptement, grâce aux i^ençei^nements qui m'ont été donnés par un certain Piémontais*, parent du propriétaire de Munito I*'.

— Et vous avez fait une tournée avec Muûittyll?

— Justement, c^rro mio Ya-t-il là du déshonneur?

— Non pa» que je sache, en vérité, mon brave Fioravini.

— Pour me présenter décemment à Ancône , ne fallait-il pas de l'argent ? Elst-ee avec des leçons de vingt sous que j'en aurais amassé? En deux mois, j'en ai plus gagné avec Fido que je n'eusse pu le faire ici pendant deux ans.

— Et l'appétit vient en mangeant , n'est-ce pas? Vous voulez grossir le magot en continuant l'exploitation de la mine ?

— Pour moi, non, mais pour Giorgio!... N'avez-vous pas dit qu'il n'y aura pas un homme de cœur qui ne tirera l'épée ou n'ouvrira sa bourse pour les Grecs ?

Je jetai mes bras autour du cou de ce digne homme, et je l'embrassai de bon cœur!.... Je caressai Fido , je lui aurais volontiers serré la patte.

— Je paierai ma dette aussi , moi , continua-t-il avec bonhomie ; le but ennoblira les moyens : ce que nous aurons gagné, Fido et moi, d'ici à Marseille, je l'emploierai à acheter des armes, que j'enverrai avec quelques écus à mon pauvre Giorgio.

— Vous êtes un brave homme, Fioravini, un

honime dont ramitié me sera toujours clièi^......

Eoivez-moi quelquefois, je vous en prie; donnezmoi des nouvelles du savant Fido, auquel il faudrait élever des statues...

Nous nous embrassâmes encore, et le soir même les deux amis se remirent en route pour aller, sans bruit et sans ostentation, recueillir sou à sou, franc Il franc, leur sainte ofirande pour la cause des

Grecs N'est-ce pas là un touchant denier de la

veuve?...

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