CHAPITRE IX
COXIINIATION DU JOLllIVAL.
£x( uision à la pei te du Rhône. — Le père Vaillant.
' 6 mai.
Hier fut un beau jour pour'moi! si beau,
qu'il restera dans le trésor de mes souvenirs comme une relique de cœur qu'on aime à invoquer dans
les traverses de la vie! J*ai été a la perte du
Rhône avec Lucy, sa famille et quelques amis.
Nous étions, à onze heures, au village le plus rapproché du lieu que nous venions visiter; l'on y déjeuna, puis Ton se mit en route, guidé par un jeune garçon qui promettait de nous mener dans les endroits de la montagne où l'on découvre le miieux la perte du Rhône et sa sortie de dessous les rochers. Lucy et ses trois jeunes sœurs, vêtues de blanc , couraient dans les sentiers , sveltes et légères; c'était à qui arriverait la première sur les bords escarpés du fleuve dont nous entendions de IJ. 11
loin le sourd' mugissement. Un cri de joie nous annonça bientôt qu elles étaient parvenues au premier but de notre promenade, et nous les aperçûmes, en effet, pittoresquement groupées sur un pont de bois qui , jeté sur le Rhône, unit la France et la Savoie,
— Cette cabane que vous voyez de l'autre côté, nous dit notre conducteur, appartient aux douaniers piémontais ; mais nous pouvons jpasser sans qu'ils nous visitent, car ils voient bien que vous n'êtes que des curieux.
Quelques minutes après, nous avions rejoint nos charmantes avant-courrières, et nous contemplions avec elles le spectacle imposant et sauvage qui se présentait à nos yeux , cette masse énorme de rochers de gmnit qui semble avoir été coupée en deux par une main puissante et surhumaine, pour ouvrir un passage au fleuve... puis l'étroite et profonde gorge au fond de laquelle coulent les eaux bleuâtres du Rhône, qu'on voit arriver avec la rapidité de la flèche, et qui disparaît tout à coup dans une cavité dont nous aurions eu peine à soupçonner Fexistence du point où nous étions, sans l'étrange phénomène de cet engloutissement subit et total;
engloutissement qu'on voit, qu'on regardç, qu'fwi fixe de plus en plus , fasciné que l'on est par Tincessante chute el le tourbillon des ondes.
Nous examinâmes ensuite le lit de rochers où le fleuve coulait autrefois, mais qu'il a laissé à sec en s abimajit sous la montagne; le guide nous assura cependant qu'il y avait quelquefois trois ou quatre pieds d'eau au temps des grandes crues, ce qui nous expliqua la construction du pont sur lequel nous nous trouvions.
Quoique les rives en fussent assez hautes , nous descendîmes néanmoins, un jeune Anglais et moi , dans l'ancien lit du Rhône, et nous nous serions même avancés à quelques pieds de la perte, si notre guide ne nous eût crié qu'il y avait du danger à s'en approcher de trop près. — Les rochers deviennent là tellement glissants, nous dit^il quand nous fûmes remontés, qu'on ne peut être sûr de son pied; il suffirait d'un seul faux pas pour être entraîné dans Fabime, et une fois que vous y seriez, jamais on ne vous reverrait..*. Le voisin Taffier y a jeté l'autre jour un pauvre canard , mais il n'a pas plus reparu que tout ce que j'y ai vu tomber depuis que je me
connais Une plume comme un arbre, tout y
reste #
16i SOUVENIRS
.Lucy lions gronda de notre imprudence... elle était pâle et respirait à peine... Que Dieu la comble a jamais de ses plus chères bénédictions, pour l'ineffable transpoit que me fit éprouver la touchante révélation de son inquiétude!
— C'est par ici qu'on peut arriver le plus près de la perte, nous dit notre guide, en nous montrant l'étroit sentier qui règne entre la rive gauche du fleuve et les rochers qui le dominent; mais nous n'y viendrons qu'en dernier. Nous allons grimper maintenant jusqu'à cette roche en saillie que vous voyez là-haut ; c'est de là qu'on voit tout, et c'est bien beau, allez!
Les moins ingambes de notre société jugèrent plus prudent de rester sur les bords; mais quant à nous, jeunes et lestes, nous cheminâmes bravement jusqu'à la fameuse saillie, où nous eûmes, il est vrai , un assez beau coup d'œil , mais qui fut loin de nous payer de la fatigue d'une pareille ascension.
Une heure après nous retrouvâmes notre arrièregarde fort commodément établie sous un ombrage épais. Piqués de leur insouciance, et plus encore de les voir si frais, si bien reposés, quand nous
étions harassés pour si peu de jouissances , nous leur racontâmes force merveilles de notre rocailleuse excursion , et Dieu sait tout ce que nous n aurions pas inventé pour exciter leurs regrets, si notre jeune guide n'eût attiré notre attention en s'écriant d'un ton de sui'prise et de joie :
— Alî ! voilà le bon père Vaillant qui vient faire sa promenade d'habitude....
Et il noiîslndiquait , dans la direction du pont vers lequel il s'avançait lentement, un vieillard à cheveux blancs, plus proprement vêtu que ne le sont ordinairement les paysans.
— Et qu'est-ce que c'est que le pèrç Vaillant ? lui demandai-je. •
— Le père Vaillant?.... Ah! dame! c'est un bon vieux brave homme , qui habite depuis bien des années dans Un village à une lieue d'ici , et qu'on voit venir une fois par mois, quelquefois plus souvent encore, à la perte du Rhône.
Nous regardâmes alors avec attention cet homme , dont la démarche , malgré son âge, avait quelque chose de ferme et d'assuré en marchant sur le bord du rocher. Parvenu à l'endroit où le fleuve s'engouffi*e, il s'arrêta , se mit à genoux, fit
l«e SOUVENIRS
dévotement le signe de la croix , et sembla prier avec ferveur.
A cette vue, notre curiosité devint plus vive, et Lucy demanda avec intérêt au jeune villageois s'il savait pourquoi le hon vieillard venait prier ainsi dans ce lieu.
— J'en sais bien quelque chose, madame, répondit-il ; mais je n'ai jamais entendu le père Vaillant raconter son histoire, et j'aurais peur de me tromper; d'ailleurs il n'est pas fier, et si quel* qu'un de vous allait le lui demander, je suis sûr qu'il vous conterait tout ça de bout en bout.
Du consentement unanime, nous fumes chargés, Lucy et moi , ainsi que son plus jeune frère, d'aller parler au père Vaillant, toujours agenouillé. Nous repassâmes le pont; puis nous marchâmes seul à seul le long des rochers, jusqu'auprès du vieillard, qui continuait sa prière, car le bruit des eaux l'empêchait de nous entendre. Ce fut alors que Lucy se pencha un instant sur l'abime pour mieux contempler le tournoiement des ondes.
— Au nom du ciel 1 que faites-vous? m'écriai-je avec force en la saisissant par le bras...
A ma voix, le père Vaillant releva la tête et
tressaillit, comme frappé d'unt apparition,... Ses maini» s élevèrent vers le ciel , ses lèvres articulé* rent des mots sans suite, et ses yeux se fixèrent sur Lucy avec une expression de craint^ et de bopheur*..,
* — Ahl mon Dieu!.... c'est noadame! t'est ma^ da^e! et ses larm<^ coulaiait.
-r- Rassurez-vous, m'empressai^je de lui dire en l'aidant à se relever, tandis que Lucy tenckit au bon vieillard une main qu'il prit et )>aisa respectueusement.,.. Rassures^vous, nous ne sommes ici que pour....
Mais il nem'écoutaitpas, et répétait avec anxiété, en nous montrant la perte du Rhône : — Éloignée^
vous... éloignez-vous votre vie en dépend
Puis il faisait signe à Lucy de retourner vers le petit , en se tenant le plus près possible des rochers. Quand il nous crut hors de tout péril, l'effiroi qui se peignait sur sa figure fit place à la plu* douce bienveillance.
— Nous étions venus, lui dis-je alors, pour vous prier de nous faire connaître la cause d'une dé^fO^ tion aussi profonde dans un tel lieu Mais l'impression que notre présence a produite sur vous
iùH SOUVENIRS
u(wis pi-ouve assez qu'il y aurait de rindiscrétion à voas demander de nous initier à des souvenirs qui doivent être bien cruels I....
— Çien cruels , il est vrai , i^prit le père Vaillant , dont les regards attendris ne quittaient pas liucy, et «lujourd'hui plus que jamais ^ car la ressemblance de madame avec ma bonne maîtresse est si frappante y que j'ai cru la revoir.!.... elle était jeune et belle aussi , la pauvre d^me !
L'intérêt que nous inspirait le vieillard croissait à chacune de ses paroleis; tout nous disait qu'une grande infortune l'avait frappé, et notre satisfaction fut extrême quand il ajouta : — Je vais vous raconter oe que mes yeux ont vu, car jamais je n'aurai une meilleure occasion de rendre hommage à la
mémoire de mes chei^ maîtres Hélas ! ils furent*
bien malheureux! •
Conduit par nous au milieu de la société , chacun s'empressa d'accueillir le père Vaillant, qui s'assit au imlieu de tous, et commença ainsi :
« Ma faa^le est originaire de ce pays, mais mon père quitta son village pour entrer au service du seigneur de Bourville , dont le château était situé entre Brenod et Nantua; il s'y maria, et je.
viiîs au monde quelques années avant M. Ërjiest, seul héritier que Dieu eût accordé k nos bons maîtres. On nous éleva ensemble , et quand il eut vingt ans , son père voulut que je raccompagnasse dans tous ses voyages en qualité de valet de cha^nbre. Jamais il ne m'a traité comme un domestique , cet excellent jeune homme; j'étais un ami pour lui Aussi, je me serais jeté dans le feu pour le
servir !
» Après notre tour de France, et quatre ans de séjour à Paris , M. le chevalier revint chez ses parents, qui l'attendaient pour le marier à une de ses cousines , jeune orpheline de bonne maison et de grande fortune: c, était en 86.... mon maître avait
vingt-cinq ans et sa fiancée vingt beaux et riches
tous deux, ils étaient bons, pieux, charitables, et
ils s'aimaient! que de bonheur les attendait
donc sur la terre !...•
» Mais les jours de l'homme nesont qu'une fumée
passagère, nous dit l'Evangile En moins de
trois années , M.- le clievalier perdit son père et sa mère; et quand il revint d'un voyage de Paris à la fin de 89 , il ne retrouva plus son premier-né, que la petite vérole avait enlevé en trois jours. Madame
était dans k désolation^ et saYis l'amour de son mari et sa confiance en Dieu , elle en serait morte bien certainement.
» Dix-rhuit mois après , elle accoucha heureuse* meut d'une petite fille , jolie comme elle; sa santé était bonne , et tout allait au mieux dans les pre-> mières semaines, lorsqu'une troupe de mauvais sujets des villages voisins lui caus^ une frayeur, dont elle ne put jamais se remettre.
» Nous commencions à être alors en pleine révolution ; partout on ameutait les paysans contre les noUes; ceux de nos environs le furent par un maréchal vétérinaire qui en voulait à M. le comte , parœ que ce brave seigneur l'avait plusieurs fois réprimandé de ce qu'il donnait des médecines aux hommes comme il en donnait k ses chevaux. Tout ignare qu était ce vétérinaire , il se croyait docteur, et il JHra, le malheureux? de se venger de ce qu'il appelait ses affronts 1.... Il vint donc un beau soir à la tête d'uiie quarantaine de misérables pour incendier et piller le château f mais il trouva à qui parler, car nous étions sur nos gardes, et bien armés; à peine les drôles eurent- ils entendu les premiers coups de fusil qu'ils décampèrent , en lais-
sapt sur le terrain un des leur» , assez giièvement blessé , qui nous avoua qu'ils avaient été «ccité* par ce coquin de vétérinaire.
» Nou3 restâmes ensuite assez ti'anquilles pendant quelques mois ; mais l'orage grondait, et monsieur n'aurait pas manqué de quitter la France immédiatement^ pour se rendre à Turin, où il avait des parents émigrés , si la santé de madame l'eût permis. En attendant, notre ennemi le mïMréchal, qui^ comme de raison, donnait en plein collier dans Ja révolution , avait été nommé procureur du district : vous jugez s'il nous perdait de vue, le cherhomme!..,. je le disais tous les jours k M. le comte , en l'engageant k se mettre en su-» ieté; mais il me répondait :
» — Madame est trop souffrante pour entreprendre maintenant un long voyage, et tu sais, Baptiste, que je ne puis la laisser seule.... elle en mourrait! attendons quelques jours encore, peutêtre reprend ra-t-elle assez de forces pour que nous polissions partir tous enéemUe.
» Je n'insistai pas, et je demandai à Dieu, matin et soir, qu'il sauvât mes bons maîtres des dangers qui les menaçaient, car tout allait au plus mal en
17i> SOUVENIRS
France, et à Paris surtout, où le pauvre roi Louis XVI avait été arrêté et mis en prison!
Hélas ! je me souviens encore du jour où nous apprîmes qu'il avait été condamné à mort !
;» — Mon ami, dit ma bonne mattresse à M. le comte, mon ami, il faut partir, je t'en supplie..., je le veux! Tu ne saurais rester davantage en France pour ton honneur et ta sûreté; va rejoindre tes amis, va retrouver nos princes, c'est là ta place. Quand je serai mieux, je me rendrai près de toi, avec ma fille et notre fidèle Baptiste.
)) Je joignis mes prières à celles de madame, mais tout fut inutile!.... Mon maître l'airnait trop pour se séparer d'elle.... Cependant il promit de céder deux mois après à son désir, si elle n'était point alors en état de le suivre.
» Pourquoi faut-il, mon Dieu! qu'il ne nous ait pas écoutés!.... Quelques semaines après, le vétérinaire dénonça M. le comte aux terroristes de Lyon, comme un aristocrate qui entretenait des correspondances avec les émigrés de Turin, et tramait des complots contre la république. Il obtint l'ordre de le faire arrêter, ainsi que madame, et de les faire transporter à Lyou. Quand un
noble était arrêté dans cet horrible teiups, on pouvait dire qu'il était mort.
» Vous pouvez donc imaginer quel fut notre eft'roi quand on nous annonça, la veille du 4 avril I «ygS, que le scélérat de vétérinaire devait venir lui-même à la pointe du jour pour mettre à exécution son mandat d'arrêt.
)) — Ah ! mon cher maître, mon cher maître !.... dis-je alors à M. le comte, dans la chambre même de madame, a laquelle il venait d'apprendre la fatale nouvelle; si vous aviez suivi nos conseils!....
» — Silence, Baptiste, s'écria-t-elle.... Dieu me donnera la force et le courage de partir cette nuit même avec lui !.... Elle s'était levée, en nous parlant ainsi , d'une chaise longue qu'elle ne quittait jamais, et moi je crus que la sainte Vierge venait de la guérir pour récompenser sa pieuse résignation.
Afin de ne donner aucun soupçon , je convins avec M. le comte que nous prendrions seulement un petit cheval de montagne sur lequel on arrangerait tout ce qu'il faudrait pour que madame pût s'y asseoir avec la petite; nous espérions, en
voyageant ainsi, pouvoir gagner la frontièi'è ppr le Jura. Tout fut prêt à l'heure indiquée, et quand la nuit fut bien sombre , nous sortîmes par les derrières du parCé*.. Oh ! ce fut un triste moment! la petite Marie pleurait ; monsieur, tout en soutenant et conduisant sa femme , regardait les lumières qui bnllaient encore dans le pauvre château....
» ■— Qui sait si jamais nous le reverrons ? s' écriai* t-il; qui sait quel sort nous est réservé?... Et madame lui répondit avec son angélique voix : — Mon Ernest, partout où je serai avec toi , partout je serai
heureuse!...*. Prions Dieu qu'il nous protège!
Et nous priâmes tous.
» Il avait été décidé que nous irions en Suisse par les montagnes, dont nous connaissioris tous les sentiers; mais on s'égare facilement la nuit, et nous nous retrouvâmes à la pointe du jour sûr la grande route de Lyon à Genève, à un quart de lieue de distance de ce hameau que vous voyez là, où j'avais encore quelques parents. La prudence nous commandait d'éviter les grands chemins; mais notre pauvre dame, malgré tout son courage, était si fatiguée , et la petite avait si froid , que je
proposai à Hûwjn maître de nous arrêter pour h journée chez un de mes cousins qui liabitait alors ce pays. Il y consentit , et j allai d'abord seul k la découverte pour m assurer si Jean-Louis , sur lequel je comptais y était dans la maison ; il s'y trouvait heureusement , et sa femme ainsi que lui me reçurent comme de braves gens qu'ils étaient. Tous deux se mirent aussitôt à l'ouvrage pour que mes pauvres maîtres^ que j^allais rechercher, n'eussent plus qu'a se reposer en amvant.
Ht Une heure après, nous étions établis chez Jean- Louis, madame dans un bon lit avec la petite, et monsieur près d'un grand feui Mon cher maître !... je l'entends encore demander à mon parent si la route était libre pour aller à Genève
» — Hélas! non, monsieur le comte, lui répondit Jean-Louis; tout est gardé; on est très-sévère au fort l'Écluse , et il n'y a pas un passage sur le Rhône qui ne soit surveillé au-dessus comme au-dessous de la perte.
^) — Et le pont que vous*avez ici pour aller en Savoie, dis-je à Jean-Louis, est-ce qu'il est aussi barré?
» — Les républicains l'ont brûlé, et ils y ont établi
un GOi^s de garde pour empêcher qu on ne passe sur les rochers ; mais les soldats ne sont pas toujours à leur poste , et quoique les eaux soient hautes en ce moment , on peut traverser le Rhône pendant la nuit sans qu'ils s'en aperçoivent.
)) • — Nous sommes sauvés, monsieur le comte,
ni écriai-je dans un transport de joie Ce soir nous
serons en Savoie et de là en Suisse : Jean-Louis et moi, nous allons tout arranger pour que rien ne s'oppose à notre passage; et quant aux républicains, s'ils y sont, avec quelques bouteilles de vin on en viendra bien à bout.
)) — Oh! pour ce qui e3t de ça , dit Jean-Louis, je m'en charge; il mé sera très-facile de les attirer au cabaret , et il ne sera pas six heures du soir qu'il n'y en aura pas un seul en état de (iistinguer un homme d'avec un arbre.
f » 11 fut alors convenu qu'on attendrait pour plus de sûreté jusqu'à la nuit, ce qui donnerait à madame le temps de se remettre un peu. En attendant, Jean-Louis fut chargé de se mettre en vedette en dehors du village , afin de nous prévenir dans le cas où l'on nous poursuivrait.
)) La journée se passa sans alarmes : quoique ma
bonne maîtresse souffiit beaucoup , c'était elle qui consolait monsieur, qui l'encourageait en lui mon-* trant sa petite Marie ; • — Que Dieu nous ccmserve notre trésor , disait-elle , et nous serons heureux
partout je ne demande au ciel que ciette grâcel
» Mon pauvre maître pressait l'enfant dans ses bras et répétait : — Oui , nous serons encore heureux ; Dieu exaucera les prières d'un ange tel que toi! * •
» — Ah ! ca faisait bien au cœur de voir comme ils s'aimaient y reprit le bon vieillard en essuyant ses yeux !.... Pourvu qu'ils fussent ensemble^ ils ne regrettaient rien de ce qu'ils avaient perdu ; rien , si ce n'est le bien qu'ils faisaient aux pauvres... Et dire que c'étaient de braves gens comme ceux-là qui fuyaient et se cachaient, pendant que les plus grands scélérats marchaient tête levée et gouvernaient en France !
)) Pendant la journée , je m'étais faufilé jusqu'ici pour voir la place où nouîs pourrions passer le Rhône, et je reconnus, à ma grande joie, que la chose n'était pas difficile, quoiqu'il y eût deux ou trois pieds d'eau ; je revins donc tout joyeux annoncer cette bonne nouvelle à mes chers maîtres. II. 12
178 SOUVSWIRS
)• Quand le ^pleil fut près cj^ ^ çoqoher,!» femme de Jean-Iiiouis fut à la découverte, et revint, au bput d'un cjuart d'heure , nous dire que tout était tranquille et qu'il n'y avait personne du côté de la perte. En apprenant que le moment était favorable, madame la comtesse se leva On voyait
bien qu'elle souffrait cruellement, et pourtant elle souriait à tous! Elle remercia Bastienne, la femme de Jean-Louis, et lui donna un petit crucifix d'argent qui ne la quittait Jamais : —Garderie pour l'amour de moi, lui dit-elle, et priez Dieu pour mon mari et pour ma fille 1.... Hélas! mon Dieu!
qu'elle était belle! belle cpmme madame,
ajouta le père Vaillant, en désignant laicy, Igrg-» qu'au moment de quitter cette maison elle se mit h genoux devant une image de la sainte Vieige et lui demanda de protéger son enfant !... Ab! comment se fait-il que la mère des affligés l'ail abandonnée?
» Il était près de sept heures lorsque nous nous mîmes en route; j'avais la petite dans mes bras, et monsieur soutenait sa chère femme, pendant que Bastienne marchait derrière avec les bagages indis* pensables. Arrivés tout près de ce vieux iaule qae^ vous voye?5 là, à droite, nous nous arrêtâmes ; puis,
^mf, miput^ aprèç, je descendis dans Teau et j'aM jusqu'à l'autrç ]t)ord, en revenant aussitôt, pQUr fejire ypir à ma chère maîtresse qu'il n'y avait aucun danger.
» -" Je »'ai pi^ ptur, me dit-dle weç «a yoix d'ftiîge, et quand ta youdjw, mp» boA ^ptîjite^o
» Elle se pkça alors sur mes ^uki avec Vaido de monsieur le comte, qui resta sur cette rive ayaq sa petite Marie; je traversai la rivière aussi tmh^ ment que la première foift, et quand j'eus déjfo^ mon précieux fardeau, on di^aptavecune jcHfijam pareille : —Vous voilà sur la terre de Savoie , -^ je retournai bien vite ckercharf ^aut que la pauvre mère baisa avec transport en la recevant de mai mains.
» — Maintenant, me dit-elle, retourne près de monsieur, et demande-lui s'il a sur lui le portrait de ma mère que je tremble d'avoir oubUé dans la chaumière... Ce serait un véritable malheur.
» Le portrait nç se retrouva pas ^ et avant que j'eusse pris le tafnps d'aller le dire k madame , monsieur ^it parti comme un trait pour aller
le chercher , parce qu'il savait que sa chère femme le vénérait comme une véritable relique. )i Dix minutes ne s'étaient pas^ encoi*e écoulées depuis qu'il s'était éloigné; j'avais eu le temps d'aller dire à madame les motifs de ce retard qui la faisait trembler, lorsque nous entendîmes un bruit de tmtibour et quelques coups de fusil du côté du village. Ma pauvre maîtresse «e mit à pleurer amèrement et me dit : — Cours à son secours, ou rien ne pourra me retenir ici ! ... J'essayai vainquent de la calmer, et, ne résistant plus moi-même à l'excès de mon inquiétude, je repassai encore sur l'autre rive, où je ne trouvai plus Bastienne : inquiète pour son Jean-Louis, elle était partie comnie une flèche pour courir à sa maison, oùj'anîvaipeu d'instants après elle; déjà toute la chambre était remplie de soldats; mais^ quelque danger qu'il y eût, je m'avançai pour' voir si mon cher maître n'était pas au nûlieuyd^eux. Hélas! je ne l'aperçus^ pas et je revins en courant vers ce lieu , avec une frayeur que je ne pouvais définir ; mais il me semblait qu on poussait des cris dans la montagne au lieu où j'avais laissé ma chère maîtresse.
» Quand je fus arrivé ici sur le bord, j'entendis
dans le fleuve un bruit qui devait être occasionné par quelqu'un qui le traversait.... JTécoutai avec anxiété sans oser parler; mais que devins-je^ ô mon Dieu! lorsqu'à la clarté de la lune , qui se mon* trait depuis quelques moments, j'aperçus dans l'eau un homme qui s'avançait rapidenient du côté de
la perte, et que je reconnus mon maître? Je
poussai un cri perçant, et lui, sans détourner la tète , étendit ses bras vers le goufire , en s'écriant :
— Là là.... toutes deux !.... puis il disparut au
même instant!
» Égaré par le désespoir, je traversai de nouveau la rivière, espérant encore être abusé par une affreuse illusion.... je courus à l'endroit où j'avais laissé ma bonne maîtresse et sa fille...,. Mais rien! rien!.... pas la moindre trace de ceux pour lesquels j'aurais cent fois donné ma vie !
n Je restai là toute la nuit abîmé dans mes larmes, et ce ne^fut qu'après en avoir bien versé que je compris enfii^ comment ma pauvre maîtresse, effirayée de ne pas voir revenir son mari, avait sans doute tenté de tràva:^r le Rhône avec son enfant
pour aller le rejoindre et que dans son trouble
elle s'était trop -approchée du courant qui avait
àAtëûttainèr aU moiheût mékneûûmôn pâkVt^ ttiâttfô arrivait près tfelle U
Lé père Vaillant pléttrait si amèrement en nous donnant ceë fUnestes détails /c}u'ûn eût pu erdîre que cfetté dcène déplorable ^ passait êticôre sbUs
tt Si je ne me^is paà Jeté après eut, continuat-il, c^est que je savais trop bien que rien ne àâPt de ce gôufiré , et que ma tnôrt n'àuràit été qu'un (*ime devant Dieu !
» Jean-Louis, qui revint quelques iûStàUta âVffltt Je jour, me tlfouf a iur eétffe pierre que Vous voyez là-Bas , pleurant mes pauvret maîtres et priant pom* éàkll... Jeiui eontai cet horrible malheur, et lui, tout tbtïÈteméi më dit qu'il se trouvait au taiMirét a^ë6 les hômmeâ du peste qu'il tenidt ainsi éloSgnés du passage du Rhène', i^nd lei sdidats'arrivèrsnt dans le village. «^ Maintenant il iaut t'en aller, ajouta Jèan^Loi^/ et àU plui vite f^ di tu ne veux pas étré'prîs pà^ lès répùBlieftlftS , "qjà peifvent venir iei d'un moment à l'autre : d'ailleurs, quand tu resterais là jusqu'au dernier jour de ta vie^ ji^nais tu ne verrats iien> reVemFi»;û ^ qui iombe dms k fièrb» y vëRë pbu!^td«^étn«w
Digiti^ed by LnOOQ IC
DE GENÈVE. igs
» Je ne consentis à le suivre qu*b k condition qrfil tùe mènerait par la montagne à îendroit où le Rhône reparatt; il me répétait que c'était inutile; mais jVais encore quelque espérance que je pourrais rendre les derniers devoirs à mes pauvres maîtres, et c'en était assez pour m'y faire aller. Au bout d'un mois d'attente , après avoir passé toutes nos journées à r^rder, à chercher si je ne retrouverais pas lesresteà de ceux que j'avais tant aimés, je partis pour le Piémont, afin d'y rejoindre les parents de monsieur le comté , et de leur raconter comment il avait perdu la vie.
» Quatre ans après, ayant hérité d'une tante qui demeurait dans Un village à une lieue d'ici , je suis revenu dans mon pays, que je n'ai pas quitté depuis. Dès que les églises furent ouvertes sous lé premier consul, j'eus la consolation de pouvoir faire dire un grand service à la mémoire de mes chers maîtres ; tous les ans je fais célébrer une messe à l'anniversaire de leur miort,^et le 5 de diaque mois je viens à la perte du Rhôhè me rappeler tout ce que j'y ai souffert , prier pour ceux que je pleurerai toujours , et demander à Dieu qrfîl me réunisse bientôt à eux. »
Chacun de nous exprima au respectable vieil* lard le profond intérêt que lui avait inspiré son touchant récit ; Lucy lui dit en lui tendant la main : — Heureux ceux qui laissent après eux de pieux serviteurs qui les regrettent et les pleurent pendant de longues années ! car c'est une preuve qu ils ont été bons sur la terre, et qu'ils seront récompensés dans le ciel.
Le père Vaillant, encore tout ému des souvenirs qu'il venait de retracer, lui répondit avec attendrissement : — Ma bonne maîtresse avait une voix douce toute semblable à la vôtre , madame , et
la même indulgence que vous Puisse le bon
Dieu vous combler de ses grâces, et vous donner en ce monde et dans l'autre le bonheur que vous semblez si bien mériter !
Nous l'accompagnâmes jusqu'au pDnt, où il s'arrêta pour regarder une fois encore la perte du lUiône; puis il joignit les mains et s'éloigna en priant.
— Combien les débets de la Providence sont impénétrables! dis-je à Lucy, après que nous eûmes vu disparaître le vieillard... Ces tendres époux dont nous venons de déplorer le sort , ils étaient bons.
pieux> charitables,.... ils s'adoraient... et tous deux périrent à la fleur de la jeunesse, comme si la vengeance du ciel s'était appesantie sur leur tète !...
Ah! leur destinée fut?crueUe! et pourtant,
toute fatale qu'elle puisse paraître, n'est-elle pas préférable , avec ses jours de bonheur, à cdle de tant d'infortunés dont les cœurs sympathisent , et qui sont condamnés à vivre séparés sans être jamais l'un à l'autre?
Plongée dans une pieuse extase, Lucy ne me répondit pas; tantôt elle levait vers le ciel des regard^ d'ange où se Iftaient l'espérance et la foi; tantôt elle les abaissait sur la perte du Rhône , qu'elle contemplait avec une sorte de fascination.
— Ces eaux, lui dis-je encore, ces eaux qui s'engouffrent sans jamais s'arrêter, et creusent chaque jour davantage les flancs de la montagne, peuvent se comparer à la passion qui mine le cœur dont elle s'est emparée , et en fait un abtme dans lequel viennent se fondre dans une seule pensée toutes les joies, toutes les espérances, tous les projets d'une existenfce entière?
— Oui , reprit-elle avec un céleste sourire ; mais lorsque cette passion est noble et qu elle tombe
186 SOUYENIRS DE GfiNÈYE.
dans une belle âiuê, elle en sort épurée^ ponr s'épancher ensuite sur toute la vie, qu'elle fertilise de grandes, et belles actions , conime les ondes de ce fleuve qui sortent plus limpides du gouffre, et vont porter la fraîcheur et les richesses sur les rives qu'elles embellissent.
J'allais, dans mon transport , lui jurer qu'il en serait ainsi, et que tout ce que je pourrais faire de bon et de beau serait son ouvrage, lorsque ses soeurs se rapprochèrent de nous.
Ce que je n'ai pu lui dire dans ce moment heureux et solennel, je le promets ici devant
Dieu! Malheur à moi si les actions de ma vie
venaient à démentir un jour les espérances que cette angélique femme a placées sur ma tête !