‹ Souvenirs de Genève: complément des "Mémoires d'un prisonnier d'Etat"Chapitre 30 sur 33 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LETTRE A MA 8€BUII.

Séjour à Malley. — Retonr de Lncy. — Dëpcart précipité. ^ Dangtrenx paisage det Alpet. — AxriTée à Bdliazona, froBr tière dltalie.

Malley, ao novembre iSaa.

Reçu, accueilli, gâté comme un enfant chéri qui rentre sous le toit paternel , je suis ici depuis quinze jours , ma sœur, menant au milieu de mes cliers amis la vie k plus douce , la plus intimé, la plus conforme aux besoins de mon cœur, ainsi quà mes habitudes intellectuelles: liberté pleine et entière d'étudier, bibliothèque nombreuse et bien choisie, tranquillité parfaite dans une grande chambre dont les croisées exposées au midi me laissent jouir du moindre rayon de soleil et me permettent d'apercevoir la grande chaîne des Alpes, n est-ce pas là plus qu'il n'en feut pour que l'imagination prenne son essor et que II. SI

329 S9UTENIRS

le toavail d^Tesprit soit plein de facilité et de charmes?.... Oh ! cpe tu jouirais de me voir entouré de soins et d'afi^tion par ces amis si aimables , qu*ils m'ont fait retrouver la France sur les bords du lac de Genève!

Moii ami Laii^éy que tu connus autrefois, est resté €«cnme alor& Thomme le meilleur, le plus affable, le plus sincère qu'on puisse rencontrer en ce monde.... Jamais un malheureux ne Timplorc en vain...Sabour?e est ouverte à tous cexix quisouffrent, comme sa maison à tous ceux qu'il aime; Sa femme a toujours la bontéla plus affectueuse, unie à la francise et à la gaieté la plus piquante; ajoute encore à ce tableau de douce union la jolie Thérèse, qui compte ses neuf ans accomplis, puis Frédéric, le grai^d homme de sept ans, et le petit John , qui le s^t 4e près ; ssms oi^blicy famie constante de la {U£)ispn , 1^ parfaite Eléonore , type unique peutêtre d'abnégation çt de dévouement ; et tu connaîtras l'intéressaiiite famille dont l'hospitalité est pour moi si affectueuse , qu'il me semble être au inilie\i des m jens*

tantôt ^và , tetttat ^cçowjigm^ tl« m^ p^tit» ww> <J9^ je suw (feyçuw h prpfpwaiir, et avt» }e§qvifll9 je m'abw(}oaaQ, apcèf^ les l^goi^^ à toute 1^ gwfié 4u jeun^ ige et de mon cjar^ère.

Qu uu rajQp de soleil éclaire le^ iQwtaga^fi f^ 3e JQUQ sur les beUes {^'airies qui s'iiicline^t m^ pente dpuce ju^qu'au^t rives du 1^ , les VQiJà t#w ^ ma portq criant ; ^ Àmi| il Diitl^eau» ouvr^r^oi^, allon» w bord de l'eau ramasser de3 coquille?»

Je Iça laissç ro'appeler, frapper t «^dépitçarwjiuite.,M puiç fpuvrç eufîu , vaiocu par leur* dwces prières , et noua partOOS pPWT d« bwrw, «Uif ^ jpyQU:iP quçt le;^; oÎ3«am^ et tCM^t stvmi réj wi» qu^eux du soleil de nçy^mlire cpi nom éçlairn et mus éd^aufie.

Arrivés au lac» les jeu:^, les cris, les agaeenss réciproques conameuceot avec ardeur et se cootîigiuçnt pendant des heuresi jusqu'à ce que le soleil ^ oad^e^ et quele froid juous force k rentrer «tu plu3 viteàlamsûsoiu

S'il u'est pas trop tard f je re m<wte àms^ mon 9]h plirtemeut pour changer de vêtements et lire eucoif e iusqu'sn* ^^Bf ^uf^mM o»Gwîçiardi»H pwsimt mû d^s jeux de rimwefiote ei^ce wn^ ïf

su SOUVENIRS

dts des sanglants' démêlés des quinzième et sei« zième siècles ^ où la perversité des hommes est plus hideuse encore que leurs efiroyables cruautés.

Le Eoir, quand les enfants en s^éloignant ont rendu le calme «lu salon , nous faisons un peu de musique, ou nous allons passer le i*este de la soirée

chez un voisin de campagne Journées de joie et

de soleil , que des pensées de famille , que des espérances de bonheur domestique avec une femme bonne et charmante, des enfants vifs et caressants, terminent presque toujours, et qu'un sommeil profond vient dore heureusement.

Souvent, en m'éveillant le lendemain,surprisde Fédat du jour qui, malgré la saison, éclaire mon él^^onte-et vaste chambre bien plus que le soleil d'été à son midi n'éclairait mon pauvre réduit de Genève, je me demande comment je pouvais vivre dans une telle obscurité, dans un tel isolement ! comment j'ai pu si longtemps me sevrer d'air et de lumière!... Puis ma pensée se reporte aussitôt sur mon excellente hôtesse, que j'ai enfin prévenue de mon départ définitif..... Pauvre bonne madame Metton....< que va-t-elle devenir sans son bien-aimé locataire qu'elle soignait si bien?... Son souvenir

me ramène naturellement à Genève , où j'ai tant appris en trois ans^ que je m'en éloigne avec une vive peine, et que j'y retournerais peut-être encore pour continuer la même existence^ si par delà ces monts gigantesques, qui bornent l'horizon et s'é* tendent sous mes yeux, n'était une terre plus belle, plus séduisante encore pour l'imagination, que la terre de Calvin ne l'est pour l'esprit.

Que je voudrais que tu fusses à cette fenêtre, pour y jouir avec moi du magnifique panorama dont les grandioses et admirables beautés frappent tour à tour et à la fois mes r^ards enchantés! * Comme elles sont belles ces montagnes dont le lac transparent semble baigner le p^ed ! comme elles s'élèvent majestueusement d'étage en étage, jusqu'à ce que les derniers pics, qu'une neige viei^e couronne , se confondant avec les nuages , semblent autant de points lumineux que le Tout-Puissant a jetés sur la terre pour que les anges s'y reposassent quand ils viennent la visiter! connue eUes se reflètent gracieusement sur les eaux limpides de ce lac, dont les rives sont trop belles pour que Dieu permette que l'esclavage y habite toujours près de la liberté!...

396 flOUyEKiRS

Coiïuné la Itiittièl^ jbUè et se hlAÉé sur ces ménb, sttf ccà flbts tjàé sîllohnent eii siléhce qtieliJiieS ÎMt^ eues à voiles blanches^ d<mt h nombre érottmit Comme les oiseaux tlu rivage si le commerce était ^bre sur toutes ces rives, si le gouveruement Jiîé» rtoûtaîs ne {>renait autant de soins pont empêcher }ès exportations de la Savoie , que d'autres pou» voirs en apportent à les faciliter cbest eux. Ah! pau*vres peuples! pauvres peuples!.,. Mais n abordons |ms ce triste sujet, ma sœur..... il troublerait moti âme I et je veux cju*elle soit limpide et transpa** rente comme les ondes pures de ce beau lac, afin que tu puisses y lire, en te disant adieu, combien tout ce qui est bon et vertueux s*y fa^ùve gravé en tMtS inefikçablès.

lîONTINlJATION DU JOpBIVA|,«

0$ nwtnâHft*

Tàl été à Genève} j'y ai passé plusieurs heures iitee Buonarotti et les exilés italiens. Mous avons parlé longuement de la situation actuelle de l'Italie sous U point de vue politique, et de la mission que je dois remplir. Elle est difficile et dangereuse «ètte

DiftiN&Ti. tir

mission Jé le vois de plus en plus Mais ils me

disent tant qu'il en pourra résulter les plus grands avantages pour Tindépendance fUture de lltalie, <[ue je ne saurais songer aux périls qui l'aôeoiti^pagnent : d'ailleurs ma parole est donnée^ et je éi4b trop avenoé pour la dégager désormais.

a décembre.

Bonaparte, se préparant à ses immortelles campagnes d'Italie , ne s'était pas entouré de plus de cartes, de plus de livres ^ue je n^eki ai là : ils dàht amoncelés sur ma table , étendus sur le. parquet ; je veux connaître ce pays avant d'y entref , comme si j'y avais fait la guerre, ou que j'y eusse longtemps résidé.

9 4é««mbrt.

Jai fait une course à Nyon pour y visiter plusieurs Italiens dont j'attendais des i^nseignements ; quelques-uns m'ont chargé d'aller voir leur famille et Famica... — Dites-leur bien que nous supportons l'exil avec courage I Et leurs larmes trahissaient le chagrin de leurs cœurs!..,. Pauvres infortunés! quand finira cette amère douleur?

6 décembre.

Buonarotti est venu à Lausanne; tous les pat piers qu'il me destine sont prêts ; il m'attend à

Genève dans peu de jours : cet bomme est in&ti-

gable, rien ne l'arrête pour servir sa cause!.... Il

venait d'Yverdun par un temps exécrable, dans

un char ouvert à tous les vents... A son âge !

10 décembre.

Je ne retournerai plus à Genève, où je suis allé hier pour la dernière fois; mon passeport, mes livres, rien np me manque : mon portefeuille de voyage est là , plein à se rompre des papiers que Buonarotti m'a remis malgré moi, et qu'il faut que j'étudie, m'a-t-il dit, pendant le temps qu'il me reste encore à passer en Suisse. Étrange manie que toutes ces formules, ces statuts, ces chifires, ces diplômes auxquels il attache autant d'importance qu'on en mettait jadis à des titres de noblesse ou de chevalerie, comme s'il était nécessaire de s'imposer toutes ces Vaines formalités pour bien s'entendre et bien agir!... Mais il pense, lui, que les hommes ont besoin, pour former une association politique efficace et permanente, d'être liés entre

eux par des signes ^ des mystères qnijQattent leur amour-propre, et donnent à la société dont ils font partie un air d'importance et de consistance que toute la moralité et Ve^timo réciproque des individus ne sauraient obtenir ; il en appelle à son expérience, et peut-être a-t-il raison... car les hochets sont de tous les temps et de tous les pays, pour les grands en&nts que nous honorons du nom d'honunes!

Après avoir longtemps combiné toutes les mesures nécessaires au mccès de notre entreprise, Buonarotti ajouta , de cet air résobi et inspiré qui cause toujours une profonde impression sur ceux auxquels il s'adresse :

— Tu vois que rien n'a été négligé pour assurer le succès de nos patriotiques projets : va donc , mon fils , va travailler avec zèle , avec ardeur, à la délivrance de ma belle patrie, dont on rive en ce moment les chaînes au congrès de Vérone :

c'est sur toi que reposent toutes mes espérances !... Va ranimer le patriotisme de me^ compatiîotes , et dis>toi bien que se dévouer pour chasser d'un pays l'étranger qui l'opprime, a été de tous les temps une mission que tous les peuples ont admirée.

33» SOUtÉNlAS

Ce h'm jMui sate UM viVë pêittë ^é je mè ^hIi é^jparé de ùet hoimne, auquel il n'a tttanqué pdut être haut placé dansThîstoire que des drôonstâuèés favorables et une fephère d'action asseîs vaste pôUîp y déployer, aveô une irrésistible vigueur, toute rinfluence, toutes les ressources June volonté Inébranlable et d*une infatigable activité. Au temps du moyen âgé, Buonarotti eût été un Jean Procida ou un G)la Rienzi; ou bien encore, si Tàmour de Dieu eût envahi ^n âme, un saint François d* Assise ou lin Ignace de lioyola.

Au moment des adieux, nos mains âont restées longtemps pressées l'une dans l'autre. Hélas ! il eàt vieux et cassé!... Peut-être le jeune homme et le vieillaM ne *ôût-ils plus deôtinéfi à se revoir sur cette terre !

la déc«mbrtt

Le voyage d'Italie dans cette saison inquiète ma sœur, qui, toujours prévoyante, m'engage à le retarder, à y renoncer même, pour me rendre à Bruxelles auprès de son digne père :.elle voudrait que je passasse l'hiver à Lausanne , pour m'acheminer au printemps vers la Belgique, où je serai plus rapproché de fnâ famille.

Ht GBifÈtB, ISl

Ces conseils sont sages, je le sens, et je les suivrais avec empressement ai tous mes arrangements n'étaient déjà pris , et si je ne me sentais irrésistiblement entraîné vers la belle patrie de Raphaël et du Tasse.... Mon séjour, d'ailleurs, ne saurait y être de longue durée; et pour rassurer ma famille sur le danger de passer les Alpes danô Thiver, j*ai prcmiis de ne partir que dans <|uelques mois.

t6 décembre.

La lettre de ma sœur, ses conseils , ses prières poui* me détourner du voyage dltalie, ont fait, je dois favouér, une vive impression sur mon âme. . . Si je rênonèais à cette mission , dont je m'exagère peu^être l'importance? si je renvoyais dès demain les papiers à Buonarotti? si je les brûlais à Tinstant même?.,. Non ! ma parole est donnée, je ne saurais y mân(|Uer... Les pauvres exilés italiens ne comptent-ils pas sur moi?.... Us m'ont confié tous leurs secrets , ils m'ont préparé les voies, m'ont adressé à leurs amis... Leur attente ne sera pas trompée.

Googk

338 SOUTENIBS

LBTTRE A MA SOBIIH;

Berne , où décembre au maUp.

Quelle sera ta surprise en voyant la. date et le timbre de cette lettre!.... Toi , tna sœur, qui me croyais] pour quelques mois encore à Malley , et qui te flattais même que je renoncerais à ce voyage d'Italie pour aller bieitot me fixer ei^ Belgique.... Mais jesuis sûr de ton approbation quand tu sauras que je n'ai manqué à la promesse que je vous avais laite à tous de passer Thiver avec mes bons amis, que pour obéir au devoir que tout homme d'honneur doit s'imposer^ alors même que son cœur en est déchiré!

Hélas! j'ai revu Lucy, que je croyais loin encore ! Lucy, plus belle « plus séduisante , plus aimée que jamais!... Dieu de bonté , que je soufire en écrivant son nom , en songeant que je la fuis^ que je renonce à elle , tandis qu'en ce moment peut-être elle me regrette , elle pleure sur moi !

Comment te peindre la joie qui vînt inonder mon âme quand je la rencontrai inopinément sur les bords .du lac? Cétait vers le soir; j'étais

DE GENÉYEv 333

- descendu jusqu'à la grande route^ que je suivais solitair^nent tout en pensant à Tajournement de mon voyage d'Italie , lorsque je fus tiré de ma rè* verie par le bruit d'une voiture... Je lève la tête , Je regarde, et j'aperçois Lucy dans une calèche, à côté de sa sœur, Lucy, dont l'angélique figure se couvrit à ma vue d'une gracieuse et pudique rougeur... Ma surprise et mon émotion avaient été si grandes, que je ne saluai pas , que je ne cherchai même pas à r^oindre la voiture que je suivais des yeux , conune si cette apparition n'eût été qu'un songe.

Le lendemain je la vis enfin , je lui parlai

J'entendis de sa bouche combien ses jours avaient été tristes et mauvais depuis son départ de Genève, combien elle était heureuse d'être revenue dans la maison de sa mère, fixée désormais dans le canton de Vaud. Et moi, le cœur rempU d'une indicible félicité à la pensée qu elle ne me serait plus ravie, je ne pouvais que lui dire : Que béni soit le jour où je vous ai retrouvée !... Vous voilà ! j'ai peine à croire à tant de bonheur!... Oh! que le ciel permette que je ne vous perde plus !

Le jour suivant, je la revis encore ; elle me ra-

çm^ œ qvi'eïk avait vu , ce qu'elle av^it ^pcouvé W parcQurapt le* bords du Bbiu; ajoutaQt, i%m f^ touchante iogépuité, quelje mVait; gssoçié à tpute^ SÇ3 impressions de vpyage, Qm^ te diwi-je enfi» ?M, Elle se montra si pa^feiteme^^ honm , si riche d'imaginatiou et si j4ei»e de sei^ibi- Jitéi que je Vécoutai^ avec ravisse^ient eo lui l^pétai^t à chaque peusée saillante ; Conter, çofttejs encore » rendez devant moi tpus les trésors <k vptre ânie et de votre esprit , afin que je n'aie riçp k envier aui^ élus du aeli

Ah! ce furent d'inénarrables jouissances qu^ celles que je goûtai ainsi près d'elle, jusqu'au jour PU je fus accosté par un \im% gentilhomme français* M, de K^i qui nw dit en ricanant d'un air »ialin :

-rr^ Eh bien ! cher» k quand l'enlèvenoient de votre belle Anglaise?,,, C'est 1^, vous le save? , conunent on finit le roman avec c^ femmes sentimentale qui ne font rien k demi.

Ces paroles, tcwt irréfléchies quelles pussent ^tre> produisirent une telle impression sur mon cœur, que frappé spudaieement des Wftlheurs qn'ujoi waaur twç vrai paur ne p*s éfre i»^ru-

clf^t atçxdusif pouvait; e^tI?^ner à sa swtCj je pris l'irrévocable ^ésolutioi^ 4^ tQut ^ouflprir plvr^ot, <jue de terpir 4ux yei^x du monde h rpbe d'mnoi^uœ da cet angq de oandevir et de bonté!

La lutte fut longue et douloureuse K„ mais l'hopi-? i^eur Vcïwportîi enfin 5 Mqn départ fut décidé, paa place retenue à Ift diligence de Berne, et, Iç soir ' ménou^, dans la crainte de changer dVvis,]' annonçai à mes excellents amis que j'allais les quitter : ils l-éçlanièrent avec inçtance contre cette détermination inattendue, que rien ne motivait;» di^içnti}s, et de laquelle la nuit* en me portant conseil, me ferait sans doute revenir?

I4e conseil qu'elle porta, cette nnit sans sommeil, cette nuit de regrets et de larmes, de vouloir et d'hésitation , fut de persister dans mon projet... iî'était une seconde victoire l

La journée qui suivit fut employée auif préparatifs de voyage : quand vint le soir, le coçur bien gros, bien chancelant, bien profçyndément énm de quitter une famille si bonne, des enfants qui m'étaient si qhers, des lieux où j'avai? passé d^ jours si tranquilles , j# im rendis k î^ans^H^'f. Me$ petits amis pleuraient en me,4k^tfi4i^«**«^

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