‹ Souvenirs de Genève: complément des "Mémoires d'un prisonnier d'Etat"Chapitre 32 sur 33 · S8S SOUVENIRS · texte numérisé non relu

S8S SOUVENIRS

ao <iéonnbre*

Mon passé-part est en tègle, nia voiture est kmé^^ je pars dans deux heures; il est temps que jf me rende en d'autres lieux, car la tristesse me gagne, et son image est toujours là !...

J'ai confié, en partant, tous mes papiers, à mon aitti Laine; je les ai remis cachetés entre ses mains ; les pensées, les réflexions de mon journal sont trop * franches, trop intimes, pour que je puisse m'expôaer à le porter avec moi en Italie : ce serait tme impardonnable imprudence.

J'écrirai à mon père, de BeUinzona; en attendant, dis-lui bien, ma sœur, que je serai de retour âàns un an, et plus tôt même s'il le désire.

Lttcerne , ai décembre.

f JMe Yoicî k Luceme où je viens d'arritér harassé de &tigue et mourant de froid. Une neige épaisse retardait la marche de la voiture où j'étais seul en partant de Berne; mais nous primes heureusenntent en roùte un officier suisse qui retourne à Bellin^^ zona 9 et qui me sc]:a fort utile pour le passage des montagnes. H a loué pour demain une barque qui nous transportera à l'autre extrémité du lac. En

])E GENEVE* ^m

aftteiickât que le doupai* aapprâfte, jai voulu te àin que le courage levi^al^i. Ënôorè quelques jourf I et la ooliseitoce de bien agir sera plus forM qi^ les peines du cœur.

Bellinzona , 36 décembre.

Ge n'est pas sans pmne et sans de grands dan« gers que nous avons franchi les Alpes ^ car peu s'en e^t ikllu, ma sdsur, que qudque jNréciftoce me vint &ire jùstioe de notre imprudente hardiesse ; mbis le péril passé n'est {dus que songe, et le sou» venir même en est doux.

Ainsi que je te l'ai déjà dit| nous pafdmes de Lucane, l'officier suisse et moi, dans une barque que naanœuvraient trois robustes rameurs. La bise était forte et nous avancions ra^ndi^aient*.. si rapî* dément^ que je tie pus voir cpjlea passant^ et de kîny la roche &nieuse où le vaillant GoUlaunne Tell s'âan^ d'un seul bond^ repoussant d'un pied vigoul^eux, au niilièti des oùdes irritées^ le hatean du frrouche Géslet*.

J'aurais voulu visiter ce lieu témoin d'un trait si prodigieux de fiDrce et d'audace; j'aurais voulu m'arrèter un inMatit dans la solitaire chapelle

qn'on aperçoit au-dessus du rocher ; mais nos bate^ liers s y refusèrent absolument, alléguant la i^o* lence du vent et la difficulté d'aborder, à cause de la neige qui couvrait la rive. Je me contentai donc de saluer le touchant monument élevé par un peuple simple, pieux et brave, à la mémoire de son libérateur, et je me dis : Heureux ceux dont les noms sont ainsi canonisés par les générations reconnaissantes, comme les fondateurs de Findépendance et dé la nationalité de leur patrie; car c'est une œuvre grande et sainte que de chasser les étrangers de son pays.

Cinq heures avaient suffi pour la traversée du lac ; une fois débarqués nous prîmes un char à bancs pour nous conduire k Stuck^ et nous partîmes sans perdre de temps, car nous avions une forte journée et le ch^nin était obstrué par la neige. Quelque pressés que nous fussions, je ne pus cependant passer à ÀUorf sans m'arréter un instant sur la petite place où Tell , suivant la tradition, enleva d'un coup de flèche la ponune posée sur la tête de son fils.

Placé devant la petite tour, où Ton a peint grossièrement à fresque cette terriUe scène qui vous

INS^ENÈ;fI. 341

frappe d'horreur et de pitié , j'admirais dans mon âme les desseins de la providence qui a permis sans doute, que la délivrance de la- Suisse fût le r^ sultat d'un si exécraUe abus du pouvoir et de la force , afin de prouver qu'il n'est rien au monde de plus odieux que l'oppression étrangère, et rien de plus sacré, de plus glorieux que les souf&ances et le dévouement de ceux qui sont appelés à en hnser lejoug.

Le froid devenu plus vif et la neige plus épaisse et plus dure nous forcèrent à échanger notre char à bancs qui n'allait pas, contre un ti^îneau qui glissait vite sur une route superbe et qui fait honneur aux ingénieurs du canton d'Uri. Resserrée entre les montagnes, et souvent taillée dans le roc, ou suspendue au-dessus des précipices , cette route eût été admirée , il y a cent ans, c(Hnme une oeuvre grandiose, étonnante... aujourd'hui l'on se contente , et cela vaut mieux , de k citer ccmime une preuve de plus du progrès de la civilisation et du besoin toujours croissant qu'ont les peuples de faciliter et multiplier entre eux les communications et les échanges. Le moyen , après cda, d'empêcher la propagation des idées , et partant Témancipa*tion successive des nations?

MS fOUVEiriRS

Quelque œagmfique qu9 &it U ^emm qui v\mkt do donner lieu k cette digression , peut-étr«i eftt41 été pltt3 ange de ne pes le ptircourir eprèi le jour toïfmîbé i mai^ décidés h ^er cb^pober gtte h Nokn, neuf lieuefi plunloiu qu'AltOPf» pousdum^ voyager la nuit , $i V(m peut af^ler nuit les Iblanches Jueuys d<p8 rayons de Içi lune que la neige reflétait.

Rien de plus fantastique que Vaspeqt des nwmtagnes à ces clartés douteuses : ici, c'est un rOQher do^nt la grande pnd»^ se projette sot la mute et mm\A^ en couper le passage i le, des pins gigantesques dont les rameaux couverts de neige ^'iu« clinent sur la terre et aemldent autant de ^>^tres imnaenses plantés sur le penchant des n^onts pour en défendre Taccès. Plus loin, e'est un glacier sur lequel viennent ce conoentrer les rayons de la lune, tandis que, cent pieds plus bas^ bouillonne et bondit Timpétueux tinrent dont le ïms^ est le seul bruit qui rompe l'imposant silence de oette solitude glacée. De temps en temps le retentissemwt d'une partie de rocber qui, surchargée de neige, se détachait des montagnes et roulait dans l'abtme, venait se mêlera la rumeur des eaunj ou bien c'était le bruit Imntain des coups de fou^ de «fuel-

quescQpducteursdetrtîneaiix qui nous çrpi«i|ieat| s arrêtaient un instant et reprenaient ^Uoncieuse* ment leur route après avoir répondu k la question d'usage : ooniè la montagna^*f* paroles et voi» humaines qui paraissaient bien &ibles, bien cké* tiyes, à côté de la voix bruyante des torrents l

Quoique mon manteau et mes fourrures me défendissent à peine du froid qui semblait augmenter d'heure en heure, c'est avec regret que j'arrivai à Nolen : j'aurais voulu continuer encore cette marche nocturne que mon imagination peuplait de tant d'apparitions surnaturelles et qui me faisait si bien comprendre la superstition et la a?édulité des montagnards.

La montagne n'est pas praticable, nous dit notre hôte le lendemain nfiatin; deux voyageurs y sont restés gelés hier ; demeures ici vingt^quatre heures, je vous le conseille, en attendant que la neige diminue.

Nous partîmes cependant le dimanche :i3, malgré ces funestes présages : quatre guides jeunes et vigoureux se chargèrent des tratneaux sur l'un desquels nos bagages furent placés.

Nous ne tardâmes pas à nous convaincre que

a»* SOUVENIRS

l'aubergiste avait dit vrai. La neige & chaque pas devenait plus épaisse , le sentier plus étroit, plus^ impraticable; bientôt même il disparut entièrement Nous étions à chaque instant menacés

d'être engloutis dans quelque fondrière ou dans la Reuss, qu'on entendait gronder à plus de deu^ cents

pieds au-(kssous En6n, ma sœur, les difficultés

et les périls allèrent si fort en augmentant, que j'aurais de longues pagesà remplir si je te racontais tous les incidents de notre téméraire voyage : je veux pourtant te dire un mot de celui qui m'a le plus vivement touché.... c'est la rencontre inattendue d'une pauvre dame dans des lieux et par un temps que les honunes les plus audacieux auraient pu trembler d'affironter : couchée sur son traîneau , qu'elle fit arrêter en nous voyant, elle écarta le voile qui cachait sa figure encore jeune et agréable, et nous salua gracieusement en italien.

Cette VOIX de femme , qui parlait une si douce

Jangue, m'allaaucœur comme celle d'une amie

— Ne vous hasardez pas , nous dit-elle , à franchir aujourd'hui le Saint-Gothard , car c'est dimanche , et le sentier ne sera frayé par personne; hier, la montagne était encore praticable ; mais il est tombé

BE GfiNÉYE. S4S

tant de neige cette nuit , que le passage est devenu presque impossible : croyez -moi , couche» à Aixerra , et attendez jusqu'à lundi pour vous remettre en route.

Je la remerciai de sa touchante sollicitude, qu'une femme était seule capable de concevoir pour la sûreté de voyageurs inconnus, et j'éprouvais le besoin , en lui disant adieu , de lui demander son nom ; mais je fus retenu par la crainte de

l'embarrasser par une question indiscrète* Qui

sait, me disais-je, si elle n'est pas la femme ou la sœur de quelque malheureux prosci^t qui attend cet ange de consolation que la rigueur des disons et les périls ne peuvent arrêter dans son admirable dévouement!*... Va en paix, bonne et sensiMe créature!... qui que tu sois, je désire que ta vie

* Cette femme , auin diftiDgnée par la nobleise de set sentiments que par son esprit et sa rare instruction , fuyait alors l'Italie pour cause politique : adressée à ma sœur, en 1824 , par la comtesse Confalonieri , elle derint son amie , celle de toute ma famille , et ce ne fut qu'après plus de trois ans d'intimité que le hasard leur découvrit réciproquement quel était le Toyageur du Saint-Gothard , et que celui qu'elle Toulut sauver des périls de la montagne était Tinfortuné auquel depuis longtemps elle portait lib si tendre intérêt.

NoU de Vauteur,

9|# 80UV8NI«9

Sioït hewm^i et j^ n'oublierai pas tes derai^r^ parple$ : Que Dieu vous présente (k tout danger!

Quelque» moments après avoir quitté notr^ intéressante voyageuse, nous arrivâmes au pont^u Diablei ainsi nommé, <Kt la légwde , parce que Satan , pour sauver les jours d'uu chevalier qui lui av^it vendu »on ^me , jeta soudain d'un rocher à Vautra qe pqnt d'une seule arche, dont la hardiesse pouvait paraître tout à fait diabolique dans les temps reculés,

Je ue te dirai yien de^ magnifiques hprreupi de ce lieu , asse^ efiroyaWe du reste pour que des crédules montagnards en aiept fait le repaire des esprits infernaux. Je ne te parlerai pas non plus de la galerie taillée dans le roc situé à quelques toises du pont et sans laquelle, faute d'issue ^ il faudrait rebrousser chemin ; ni du vallon qui se trouve à son extrémité , ni même des Manches maisons du village d'Aixerra, objet de nos désirs, et dernier gîte au pied du Saint-Gothard.

Je te ferai grâce également des sinistres présages , des avertissem^its de l'aubergiste et de nos guides pour nous faire remettre au lendemain le passage de la terrible montagne que, selon eux,

perfopnç ne fr^ni^ssait; le dimandi^. Quant %v» ftitigue^ eç aux accidents que nous éprouvép nties svant 4e parvenir au çpnunet du Saint-Qotbard , ils furent tels que c'est avec la plqs vivp jpi* qu0 noup apepçiunes enfin les ruiner du eouvept que )es soldats français ont brûlé en 179$, 0tf qui n'a pas été rétabli depuis.

Am Uçu de la t^^upbante hûs|âtalité des frèr«s de Thospicp, au }ieu 4^ cçg grandes salles bien cbanfiées, hiçn éclairées > où i)s recevaient et soignaient; si cbaritaUemçni; les pauvres voy^g^urs , nous w trouv4nies qn unp masure servant d'au- }mg^t et dans cette niasvu*e une mauvaise salle baise tout enfumée , où nous fûmes reçns par un cabaretier grossier, et dos plus irrités de voir que nous préférions courir les chances de yoyager la nuit dans les montagnes, plntôt que de nous py^ rôtei* dans un aussi misérable gite.

'^ Vous pertere» ensevelis son» les neiges ! nous oriait-il; trois heures sont passées, jamais vous n'arriverez k Faïdo avant la nuit : les perches qui indiquent les sentiers ont été abattues par le vent ; dans )a descente; çest plus dangereux qu'à la iiienté«..MVFai*M, l^tft^o» yons ^r«?uyera demain

Page 1