‹ Souvenirs de Genève: complément des mémoirs d'un prisonnier d'étatChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

FRAGaiSNTS DE JOURNAL.

Les carbonari. — Ferney. — Naissance du duc de Bordeaux.

5 ceplembre.

D'où vient donc Virrésistible empire que ce Buonarotti exerce sur mdn cœur et sur mon imagination? D'où vient que je le r^rde, que je l'écoute dvec un profond respect, et que la joie inonde mon âme quand il me dit dtins son bel idiome florentin : Tu s^i un bravo giùs^iney tu es un brave jeune honmie?

Cest qu'il y a quelque chose d'imposant et de digne dans ce vieillard qui lutte avec tant de courage contre les vicissitudes de sa destinée ! C'est qu'une volonté immuable et énei^que, un désintéressement à toute épreuve , un constant sacrifice au succès d'une cause et au triomphe d'une opinion, nous frappent d'étonnemient, excitent notre admii*ation , quand celui qui nous en donne le mer-

veilleux exemple est arrivé à cet âge où le besoin de repos et Tamour de la vie lo&t les seuls ressorts qui jouent encore dans le cœur de Thomme.

Et puis y jeTavouerai, le fier et rude langage du descendant de Michel-Ange , ses brèves sentences si pleines de portée , ses étranges révélations ^ tantôt claires et précises comme s'il était acteur dans les événements actuels, tantôt mystérieuses comme les oracles de la sibylle , font une telle impression sur mon eq>rit, que je le considère souvent comme une puissance occulte dont les ténébreuses ramifications s'étendent et agissent sur une partie de TEurope. Hier encore il s'est interrompu au milieu de notre leçon d'italien pour me dire que la révolution de Naples, qu'on croit être le résultat d'une insurrection militaire, n est que l'œuvre des sociétés secrètes et le fruit des efforts des caibonari...«. Ah \JigUuiol mio^ ajouta^il, un jour vien<^ dra où je pourrai peut-étre soulever à tes yeux un ooin du voile qui couvre les patriotiques travaux des amis de la liberté!. ...«

Je tressaillis alors, et croyant qu'il allait enfin s'ouvrir à mc , je lui demandai quelles étaient ces sociétés aecrètes dont l'infinence paraissait si puis-

DE OENÈTE. IS&

santé.. • Mais il risprit notre leçon api^ qudquei réponses évasiyes» et nie quitta bientôt en me lais* sant plus que jamais liyré aux Conjectures et mût tourments d'une incessante curiosité... ^h' Buo^ narotti) Buonarotti ! mon sommeil ne sera pas tran« quille aussi longtertips que je n'aurai pas pénétré les mystères de ton eiistence.

10 septembre.

Je me suis laissé entraîner k Ferney : mon pre»mier coup d'œil a été pour la chapelle que Voltaire a fait construire, et sur le frontispice de laquelle il avait inscrit oes mots t Deo erexit Foliaire ! J'ai souri de pitié en songeant que le même honmie qui faisait gnrver cette présomptueuse et ridicule dédicace sur la fuerre de son mesquin édifice» avait tra*vaille toute sa vie^ et dans chacun de ses ouvrages^ a détruire la religion de ses p^es et toute croyance enDieUk

Nous entrâmes d'abord dans Un jardin fort peu étendu , assea mal tenu ^ et encore plus mal dessiné : des allées droites, de hautes tharmilles qui vous masquent la vue du lac et des mcmtagnes^ quelques grands arbres et deux ou trois petits boulingrins^

tel est le triste parc de Femey où tant de gens, dans le âiède dernier , tenaient à honneur d'avoir vu , d*avoir entretenu le roi des lettres, ce monâeur de Voltaire qu on venait admirer de tous les coins de FEurope. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'un homme qui aurait eu autre chose que de l'esprit , quelque transcendant qu'il fût , ne se serait point ainsi volontairement privé des beautés sublimes que la nature offre ici à nos regards; et qu'il aurait di^K)sé souterrain de manière à jouir de la vue du lac et des Alpes ; mais pour recherchejr de sem* blables jouissances il faut ce qu'il manquait à l'auteur de Candide... une sensibilité vraie, une imagination pure, et un cœur religieux!..;

Le tour du parc et des allées fut fait en quelques minutes ; de là nous pénétrâmes dans le château de médiocre apparence , et dans l'étroit appartement du fameux poëte... J'y restai froid ! aucun r^ret ne s'éleva en mon âme, et rien ne me fit dire que j'aurais été heureux d'assister k quelques-uns de ces entretiens si pétillants d'esprit dans lesquels se complaisait tant l'ami du grand Frédéric. Je regardai sans aucun intérêt les meubles dont il s'était servi, le lit où il avait dormi ; et lorsque le concierge

m'ofirit de couper un petit morceau du rideau que les Auglàis ont déjà si plaisamment écourté, je le remerciai : ce n est pas là le saint dont je voudrais avoir des reliques.

Jamais je n'ai sympathisé avec cet homme dont la vaniteuse philanthropie n est à mes yeux qu une vertu de théâtre ; tout en admirant sa prodigieusp fécondité^ son génie universel, jamais aucun de ses écrits ne m'a fait Ixittre le cœur et ne m'a forcé de m'écrier dans un noble enthousiasme : Que d^années d'existence ne donnerais-je pas pour avoir fait un semblable chef-d'oeuvre!... — C'est qu'il n'y a, selon moi , de véritable gloire littéraire , de gloire qu'on doive réellement ambitionner, que celle qui repose sur la grandeur des idées, jointe à la moralité de l'œuvre.

Nous quittâmes donc Femey sans qu'aucun de nous eût éprouvé la moindre émotion , le moindre besoin de se recueillir pour rendre hommage au plus productif des écrivains, en s'identifiant par souvenir soit à sa vie , soit à quelques-uns de ses ouvrages.

Le lendemain , tout plein encore des réflexions profondes que m'avait suggérées ma visite au chà-

i^ SOUVENUES

te^u de Voltaire, et fatigué de U gaieté iniiy^nte que j'entepdais autour de moi , j(e pris nn livriB pour m'y sousti'^ire et je &13 m'9«seoii? k renibraurchement du Rhône et de T Arvo , en face de oes rochers qui ^mblent atoir été fepdus par là foudre pour. d<maer passage aux flots impétueui: du fleuve.. Là » je regatdai longtemps en silence ces rivièpes qui coulent depuis la er^tion , ces rochea aussi vieiUos que la taire ; et 1^ durée des iqeiivres de Diew , dont j'avais /sous les yeu^ u»^ si impbr saote imî9ge, se plaça d^n^ mon esprit, h côté de la caducité 4es Ofivrag^es d^ h.<Hnn>as !....? AlQr^jOi^ vris mon livre , ç étaiet^t les fij^ffes de Yolpey, ^ k labri d'un saule qui me garantissait das rayôoa du j$<^i); je réélus ces pagiBs éloquentes où la j^ïtr sée , en planant sur la chute des empif»s (^ les débiis de^ cités 9 s'élève k dm po^spidép^tipuks bAlemm^t subliniiG^y q^i^ ÏAffm^ un îustaust co^tiîstée par l'idée acgsiU^Pl^ de ]fk fraigilil^ des choses d'idbas j reprend i>ientat l'essor et puiise , danaia grandeur même dos imiages , la conviction 4e s^ divijue essence et de son immortalité!... Oui, Thomme est jgra&d par son inl^Uigenee^ plus gmi^ que ces nwpts sou^iU^iM^ dcHU les cimes iieigc^Mses boixileAt

Thorizon en étage jusqu'au sommet du Mont- Blanc... Oui, il est grand, et seulement grand, lorsqu'il emploie les hautes facultés qui lui sont départies par le ciel à servir ses semblables et la société, et qu*il peut prendre pour devise, dans son désir de célébrité , ces mots de la préface de Volney : « Quand le songe de la vie sera terminé, à quoi auront servi ses agitations , si elles ne lais^ sent le» traces de l'utilité? »

Mais peut-on assez déplorer, mon Dieu ! qrfaprès nous avoir peint, sow des traits si saillants et si odieux , les horrible* abus de Fîntolérance et du fiinatisme; qu'après avoir ainsi démasqué les fourbes et les imposteurs qui de tous temps ont élevé le monstrueux édifice de leur théocratîque puissance sur la crédulité et la superstition de l'espèce hnmatt|e , Volney h'ait rien réédîfié , et qu'il nous iaitfse ineertains et pleurwt sur les ruines des croyances et des cultes, cmnme il pleurait luimême sur les ruines des nations !... Abattre , toujtmts abattes ! c'est là le lot des hommes ; ^en haut «eulemeiiC vient k recocistr action t

160 SOUVEMKS

n oelobre.

La duchesse de Berry est accouchée d'un fils

les partisans des Bourbons sont au comble de leurs vœux , ils exultent et rendent grâces au ciel de la naissance de Tenfant du miracle qu ib appellent Dieudonné. Je conçois leurs espérances et

leur ivresse 9 mais cette ivresse les perdra Dieu

a parlé pour nous, disent-ils; notre cause est sa cause 9 et ce rejeton inespéré de Tantique race de nos rois est un don^ un gage de sa protection •.... Dès ce moment donc, plus de concessions aux

principes subversifs de la révolution plus

d^nstitutions constitutionnelles , plus de cliar-

te que le trône et Fautel soient enfin relevés

comme autrefois ^ dans toute leur puissance et leur splendeuc guerre aux innovations et retour au passé, tel est notre but, telle est notre devise.

Que de vicissitudes, que de secousses^ hélas! une telle réaction ne prépare*t-elle pas k la France ! Car plus je pense, et plus je reste convaincu que le» rebsources légales, telles que les électioub, la

tribune et la presse, sont insuffisantes désormais poui^ défendre nos libertés : c est à la force qu on va en appeler c'est au terrible jeu des révolutions qu'il faut encore remettre les destinées de ma patrie!... préparons-nous donc et veillons.

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