FRAGUENTS DE LETTRES A BIA SOEUR
Premiers regrets du passé. -^ Premiers désirs d'étndes. Départ pour le Midi. — Arrivée à Ljon.
Châtean de rÉlourTîHe, ao novembre 1819.
Tu crains , ma sœur, que Fennui ne me gagne , que je ne perde patience en me trouvant seul comme je le suis depuis un mois dans un château de la Beauce, où je n'ai pour distraction que la chasse, pour société que le régisseur et les fermiers, tandis que déjà les plaisirs d'hiver recommencent à Paris... Tu trembles que, fatigué de ma solitude, je ne la quitte bientôt pour me lancer de nouveau dans le tourbillon du inonde, j retrouver ses fausses joies , ses ivresses, sesregrets, ses dangers... Tu voudrais quej'euâse encore plus de goût pour la chasse, afin que la fatigue du corps pût doknpter l'imagination.,. Tu
m envoies des livres de sciences , tu m'exhortes à I 1
les ouvrir... Te dirai-je que je ne l'ose, dans la crainte de me retrouver par trop ignorant?... Ne me gronde pas, ma sœur; le courage vien- <ira , je l'espère , et je te promets de parcourir ces volumes : d'ailleurs comment passer ces éternelles journées, surtout quand la pluie tombe , que les chemins sont impraticables, et que le digne régisseur me manque le soir pour faire ma partie de piquet à deui sous la fiche, ou un écarté à cinq sous?... Grand contraste, n'est-ce pas, pour celui qui , dans les salons de Paris , était assez fou pour risquer l'or à pleines mains !
Hélas! mon Dieu 1 quelle vie était la mienne! et comment se fait-il que je la regrette encore quelquefois?*.. Hier, en chassant, je ne' songeais qu'à ces délices sitôt quittées... C'est grande faiblesse, je Ta voue; mais sois tranquille , je ne succomberai pas à la tentation.
a5 novembre 1S19.
Tu as été obéie, ma sœur : hier il faisait sombre, il pleuvait , j'ai pris un livre... C'était un volume de madame de Staël, mon auteur
favori; il me semblait que pour la première ibis je parcourais ces pages éloquentes... C'est une femme qui les a pensées, écrites... et moi!... moi ! j'ai à peine assez de cœur pour les Sentir , assez d'esprit pour les comprendre!... Que maudits soient à jamais les jours de mes égarements ! Le temps s'est écoulé avec une incroyable rapidité; à minuit je lisais encore ; je ne chasserai plus... Elle dit, cette femme admirable, que Tétude est le seul remède qui puisse guérir les passions et les erreurs... qu'un homme n'est grand que par l'intelligence... Oh! j'en ai rougi, ma sœur, rougi, entends-tu bien? car j'ai senti avec une amère douleur que je n'étais bon à rien dans ce monde... à rien , qu'à consumer comme un frelon inutile le miel amassé par les abeilles !
Quel aveu pour mon amour-propre ! J'avais posé le livre, j'étais agité, je me promenais à grands pas... puis m'arrêtant tout à coup devant une glace : « Voilà donc , m'écriai-je, tout ce dont j'ai été si vain jusqu'aujourd'hui... ma figure et mes richesses!... Ahl que j'en fus humilié, abattu !... Tant d'autres , à mon âge , se sont
déjà fait un nom !... Mais tout sera répare y j'étudierai.... Tu trouveras à Paris, dans mon appartement, mes auteurs latins, mes autres livres de mathématiques; envoie-les-moi , ma sœur ; n'oublie pas mon Rousseau : il avait quarante ans quand il fit paraître son discours sur l'inégalité des hommes, je n'en ai que vingt et un... qui sait si mon nom ne sera pas sorti de son obscurité quand j'aurai atteint le même âge?...
3o noyembre.
Combien tu m'encourages, ma sœur! Tu es dans la joie du goût que je semble prendre à la lecture, de mes sages résolutions, de mon retour sur moi-même... Mais tu trembles pourtant que ce ne soit là qu'un élan du moment, un enthousiasme de vingt ans , produit par la solitude , et qui peut disparaître avec elle... Tu redoutes la mobilité de mon caractère , et , te défiant de ces premiers engouements , de ces retours à une vie plus digne, à une vie meilleure, tu, perdrais toute confiance si je revenais à Paris... £h bieni je n'y reviendrai plus dans ce Paris si fatal, si dangereux ! Je m'en éloignerai , j'irai dans quelque
ville lointaine refaire mon éducation et retremper mon caractère; j'aime les partis extrêmes... La honte de ce que je fus , la volonté de ce que je veux devenir, me donneront la force d'exécuter celui-là : il n'y a rien dont je ne me sente capable pour sortir de la nullité intellectuelle où
je languis depuis si longtemps.
10 déceiAbre 1819.
Tu m'approuves , ma sœurl... tu n'aurais point osé m'en donner le conseil, me dis-tu; mais puisque j'ai eu cette pensée , tu crois qu'il y va de tout mon avenir de la suivre*.. Que Dieu en soit loué! Cette résolution sanctionnée par toi, je la regarde comme une inspiration du ciel !
Je continue à lire, j'analyse, j'écris... il me semble que mon intelligence s'ouVre, qu'une autre vie commence... c'est une jouissance inconnue! madame de Staël le disait bien... Ah! quelle femme ! et qu'elle est grande dans sa Corinne !
Pourras-tu croire qu'avant - hier , plongé dans ces pages sublimes , je m'étais k peine donné le
temps de déjeuner , lorsque le garde m'alrrive^ escorié de ses chiens :
— Monsieur , il y a un chevreuil dans le bois.
— Bon , lui dis^ , remettons à demain.
— Mais il sera parti*
— Qu'importe ? il en viendra un autre. — Le pauvre homme me regardait d'un air consterné.
— Monsieur est-il malade?
— Non , vraiment.
— Mais monsieur n'est pas sorti depuis trois jours, et le temps ^st si beau, mes chiens si bien entrain,que ce serait un plaisir... — Et voilà toute la race des Ramponneaux , des Bastiaux, qui se met à hurler à me fendre la tête... — Allez tous au diable, m'écriai-je, vous et vos damnés bassets, laissez-moi en paix. — Et garde et chiens de décamper au plus vite.
Qu'en dis-tu , ma sœur? ah! ne va pas sourire avec une sorte de pitié quand j'ajouterai que je ressentis une véritable satisfaction après ce sacri* fice...Un chevreuil!... quinze joutas plus tôt j'aurais quitté non-seulement le livre, mais madame de Staël elle-même, pour courir après lui.N'ai-je donc pas déjà fait des progrès ?
Oserai-je te dire que je suis dans la joie de moo départ, que j'y pense sans cesse?.,. Dois-je t'avouer aussi que je me serais sans doute déter* miné à me fixer en Allemagne ou en Angleterre , si je n'eusse craint d'affliger mon père en m'éloignant de la France?
Mais vers quelle ville , quelle province ^ dirigerai-je mes pas? Est-ce au nord? il n'y aurait que Strasbourg , et je n'aime pas les villes de guerre ; on y est trop en prison. Est-ce au midi » à Montpellier, par exemple?... le ciel y est beau » il y a une université > et par conséquent beaucoup de ressources pour l'étude... Eh bien ! va donc pour Montpellier... En vérité, je me reproche cette folle gaieté en partant d'une résolution aussi sérieuse... Passe^moi cette sortie de jeunesse ; elle vient d'un cœur satisfait de lui-même , quoiqu'il se sente faible contre la pensée de s'éloigner de toutes ses affections , et pour de longues années peut-être... car je ne le sens que trop , il faudra du temps pour cette régénération morale et intellectuelle, du temps pour briser, oublier ces liaisons légères et dangereuses, ces compagnons de périlleux plaisirs , et ces femmes séduisantes
dont l'image vient si souvent se présenter à mes yeux... Oui, je dois m*éloigner... il faut hâter mon départ, car si je tardais quelques semaines encore je n*en aurais plus le courage... Je vais tout préparer : paquets, voiture, passe -ports... point de retards , car tout serait perdu.
ift décembre.
Tout est prêt pour ce soir... un sentiment de tristesse s'est emparé de mon cœur ; en traversant les longues allées du parc , je m'arrêtais à chaque pas, tantôt près du hassin où j'ai tant joué dans mon jeune âge, tantôt près de cet if où je me cachais tout joyeux de donner de l'inquiétude à ceux qui me cherchaient, et près de ce fameux pommier si large et si- beau , dont je mangeais les fruits encore verts, au grand scandale du vieux jardinier... Je ne sais quelles sombres idées s'étaient emparées de mon cœur; mais quand ce bon vieillard s'approcha de moi pour m'exprimer tout son chagrin de me voir partir, quand tous les chiens qu'on venait de lâcher s'en vinrent tourner autour de moi en courant , en aboyant de plaisir, comme pour m'exciter h les conduire au bois, je sentis
des larmes dans mes yeux... j'étais ému comme si je ne devais jamais les revoir 1
Lyon , 18 décembre.
J'arrive harassé ! trois jours et trois nuits de voyage 9 un froid perçant, deux pieds de neige, la Saône débordée , quatorze heures de retard ; j'ai cru que nous gèlerions , hommes et chevaux. Enfin , nous entrâmes à Lyon par un épais brouillard , au jour tombant; l'aspect en était triste, surtout pour moi, pauvre pèlerin, qui m'en vais Dieu sait où, et pour combien de temps!... Non que je me repente, ma sœur, de ma résolution, non que j'y renonce... mais il y a des moments où tout ce qu'on a laissé vous apparaît si brillant , si gracieux , que le regret s'empare de votre âme , et que Ton s'écrie : Mais pourquoi donc, mon Dieu, s'expatrier ainsi?...
Loin de moi cependant toute arrière-pensée !
l'avenir, l'avenir... c'est là ce qu'il faut contempler ; de la science à acquérir , des vertus à gagner , un nom à conquérir, mon pays, ma France à servir loyalement... Je me redis souvent ces mots que tu m'écrivais avec tant de bonté : « Mon enfant ,
Dieu bénira ton projet... il est sage, il te sera utile y pourvu que tu aies pour premier but , non de cultiver ton esprit, mais d'épurer ton cœur. >; Je pars demain pour Avignon, où j'espère trouver des lettres de vous tous.