LETTRES A M. FERDINAND B
Avignou. — La croix de miasion. — Yaucluse. — Beaucaire. La ^randole. «^ Antiquités d*Arles.
ÀTignon, décembre 1819.
Soleil du midi, ciel de la Provence, me suis-je écrié , je vous salue ! L'hiver à Lyon , ici le printemps et ses douces haleines ! Aussi mon imagi-^ nation a*t*elle pris un nouvel essor... mes jours futurs m apparaissent radieux et roses comme l'horizon qui m'entoure IJe me sens vivre , je suis jeune!
Depuis le matin je vais, je tourne dans cet Avignon aux murs crénelés, aux rues étroites, aux maisons hautes; je suis monté jusqu'à l'ancienne demeure des papes, et , dehout devant ces vastes ruines, j'ai relevé par la pensée les mu* railles tombées , j'ai restauré les immenses salles où je voyais la cour des souverains pontifes et la
pompe des prélats brillants d'or et d'hermine ; puis le souvenir de leurs discordes , de leurs sanglantes querelles pour se disputer la tiare, venant à frapper mon esprit , j'ai détourné les yeux avec un sentiment douloureux pour les reporter sur l'admirable vue dont on jouit de la plate-forme : c'est de là que l'on aperçoit le Rhône serpenter majestueusement dans une large vallée bornée par une immense chaîne de montagnes... Imposant spectacle, beautés sublimes qui ne passent pas comme les caducs ouvrages des hommes!... J'étais perdu dans mon admiration , quand j'en fus arraché tout à coup par les chants d'une longue procession de pèlerins de tout âge et de tout sexe , qui se rendait au pied de la haute et riche croix que les missionnaires viennent de planter en face de l'ancien palais papal : là ils s'agenouillèrent, et leurs cantiques résonnèrent longtemps sous les voûtes de l'immense édifice.
Pourquoi faut-il, grand Dieu! que des missions destinées, disait- on , à prêcher en tous lieux la concorde et la paix , aient été si souvent le signal des plus sanglantes réactions! et comment la re-
ygioD, dont les premiers commandements disent: Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et le prochain comme vous-même, a-t-elle pu servir ainsi de prétexte aux passions haineuses des hommes?... Hélas l c'est que toujours et partout les vérités les plus saintes et les causes les plus sacrées, mal comprises par les masses ignorantes, dégénèrent en de funestes abus , et qu'une population grossière et fanatique égorge et crie: Tue!... tue!... au nomdeJésu&- Ghrist comme au nom dé la liberté!
Tout plein alors des sombres souvenirs que faisait naître en moi la vue des Gévennes perdues à l'horizon , et des récentes vengeances exercées par les royalistes sur les bonapartistes et les protestants , je redescendis dans la ville où chacun des hommes du peuple aux yeux brillants , aux regards fauves et insolents, me semblait être un de ces assassins de 181 5, qui parcourent encore librement à cette heure plus d'une ville du Midi. Si tu joins à la triste impression que me causèrent ces sinistres figures celle bien plus pénible encore que j'éprouvai en apprenant que j'étais précisément logé dans l'hôtel et près de la cham-
bre même où rinfortuné maréchal Brune fut si làcliement assassiné, tu comprendras, mon ami, pourquoi, prenant en dégoûtle séjour d'Avignon, je courus sur-l&K^hamp chez tous les loueurs de voiture, jusqu'à ce que l'un d'eux m'ait enfin procuré une carriole qui me transportera d'abord à Tarascon, puis à Beaucaire, où je dois m'arrétèr quelques jours chez le père de l'un de mes anâens camarades de régiment.
f^auclusel Voulez-vous que je vous mène
à Vaucluse ? répéta mon conducteur d'une voix aiguë , en arrêtant ses deux maigres coursiers ; cela ne vous prendra que la moitié d'un jour... Et il attendait ma réponse d'un air qui sem* blait dire : Ah! si tu ne vas pas à Vaucluse, mon bel ami, c'est... c'est que tu n'es qu'un commis voyageur. .. Tous ceux qui voyagent pour leur agrément, ajouta*t-il , n'y manquent jamais.
Pétrarque , Laure , les vers de DeliUe , les traits divins de cette femme si chantée, le souvenir d'un amour si constant , tout se croisait dans mon esprit et disait battre mon cœur. Il y aurait honte, me disais-je , à ne pas visiter des lieux si
DE «ENÊYE. 15
suavement célébrés. A Vauduse! à Vaucluse!
m'écriai-je avec une sorte d'enthousiasme... Et nous voilà partis tous deux fort enchantés ; mais nous n'avions pas fait mille pas, qu'à I9 grande stupeur de mon malin conducteur je prononçai avec un crescendo de volonté: — ^Halte... tournons bride, j'ai changé d'intention. -*^ Pas possible ! Et pourquoi ? — rParce que je le veux..« aUons, demitour à droite, et en 'avant.
Fantasque! murmura mon homme... Fantasque, soit... mais-pouvais-je lui dire qu'un mouvement d'amour-propre m'empêchait d'aller à Vaucluse... que je ne visiterai ces lieux à jamais illustrés par d'immortelles poésies qu'alors que je pourrai les comprendre, en sentir les beautés, dans cette langue italienne que je rougis maintenant d'ignorer ? Oui, je l'apprendrai , et un jour viendra où, retournant à Vaucluse, je saluerai cette douce retraite en récitant les plus beaux vers de Pétrarque : je le veux, <:ela sera.
A force de coups de fouet et d'énergiques jurements , nous gagnâmes . enfin Tarascon la belle, Tarascon la silencieuse en temps ordinaire^ mais si bruyante le jour de la Tarrasque.
JA nous traversâmes le Rhône sur un pont de bateaux qui joint Tarascon à Beaucaire, et d*où Ton jouit d'un assez beau coup d'œil : sur la rive gauche est plantée une tour noire et sombre comme les souvenirs des scènes tragiques qui l'ont plus d'une fois ensanglantée; en face et dominant Beaucaire, les ruines du château de ce Montmorency qui fut si lâchement abandonné par Gaston , frère de Louis XIII , et paya de sa tête sa rébellion contre Richelieu ; au pied de ces ruines, la promenade de Beaucaire, où se tient la célèbre foire le long du Rhône , dont le cours rapide et majestueux reflétait alors les rayons d'un brillant soleil. Si tu joins à ce tableau la douceur du patois languedocien que j'entendais pour la première fois, tu comprendras que j'étais parfaitement disposé en faveur deBeaucaire. L'accueil que j'ai reçu du père de mon ami n'a pas peu contribué, d'ailleurs , à me donner satisfaction et joie de mon excursion.
10 janyier 1820.
Bienheureuse vie que celle des Beaucàiriens ! Manger, fumer, jouir le matin, quand il fait
beau, d'un rayon de soleil sur les bords du Rbone; à midi, un tour à la Bastide, puis le reste du jour au pharaon; les hommes entre eux , les femmes chez elles. Charmante existence, douce monotonie qui n*est interrompue que par les querelles des bleus et des blancs, toujours prêts à se couper la got^e à la moindre occasion.
J'ai causé longuement avec mon hôte, homme de sens et de cœur, de mes projets d'étude qu'il approuve et dont il me loue, tout en disant que ce. n'est point à Montpellier que je dois aller pour atteindre mon but , mais bien à Genève où existe une population studieuse et d^mmenses ressources en tous genres pour cultiver l'esprit , tandis que je ne trouverai qu'ignorance et distractions dans la seconde ville du Languedoc:
Ces observations et ces conseils m'ont paru si justes et si sages que je me suis irrévocablement décidé pour Genève; car c'est là , suivant le digne M. de L., que je serai au centre des lumières et des exemples les plus capables d'augmenter mes bonnes résolutions.
Sai$-tu ce que c'est qu'une farandole? non.»» Ëli bien! écoute : après un oopieux et éternel repas où j'assistais il y a deux jours ii lliôtel-deyille^ après force libations , focce toasts et force chansons en l'honneur des Bourbons et despreuic du duc d^Angouléme, tousles convives, au nombre de cent et plus» quittèrent la salle du banquet^ et, se donnant la main , formèrent une longue chaîne dont malheureusement je ne pus m'empêcher d'être l'un des anneaux. Puis ils se mirent bra* vement à parcourir la ville en hurlant dans leur doux patois languedocien une certaine càntilène dont je ne comprenais pas un mot^f à chaque instant quelques nouveaux personnages ref^ëontrès dans les rues venaient, de gré ou de force, allonger cette bruyante chaîne qui serpentait, tournoyait, s'arrêtait, se déroulait en tous sens; plus on allait, plus le vacarme s^augment^it ; bientôt toute la population royaliste &it aar pied; des torches résineuses flamboyaient par centaines et donnaient à la ville l'aspect d'un vaste incendie; c'était une rage, un délire qu'on avait vu finir eu maintes occasious par quelque exécution contre
les napoléonistes, mais qui, pour cette fois, se termina par le brûlement des habits des plus
déterminés pas de bonnes farandoles sans
cela. £n les voyant noirs de fumée et de charbon , à la lueur rougeàtre de leurs torches ; en les voyant, di^je, hurlant et tournant avac rapidité autour d'un brasier ardent, y jetant pièce à pièce jusqu'à leurs derniers vêtements , on eut dit une troupe d'anthropopjiages , dansant autour des prisonniers qu'ils font rôtir pour en manger la chair , on bien la réunion d'une bande de démons et de sorciers , groupés autour de la bouillante chaudière d'où doit sortir leur infernal maléfice.
— I j^'est-il pas vrai que c'est original , me dit le lendemain l'un des plus enragés coureurs de farandole, qui était revenu chez lui la nuit précédente dans un costume plus simple encore que celui de saintJean-Baptiste au désert, vous n'avez rien c[ui ressismble à cela dans votre Nord ?
— Non, rien en vérité, lui répondis-je.
— Voilà donc la farandole!..» Vive la civilisa* tion, n'estK^e pas, mon ami ?
17 janyier.
Ab l le froid pénètre , glace , anéantit ! Le mistral souffle avec violence et le Rhône n'est plus qu une route glacée. Fournie distraire, mon bon et digne hôte m'a proposé de me conduire h Arles aux vieux monuments , Arles aux belles filles.. • J'acceptai et nous partîmes malgré le vent et la gelée. Nous primes la digue le long du Rhône qui ressemblait plus à la Bérésina qu'à ce beau fleuve aux flots tièdes et rapides, aux rives bordées d'orangers. Arrivés en face d'Arles, nous vîmes à notre grand désappointement que le pont de bateaux avait été enlevé et qu'il fallait, ou retourner sur nos pas, ou traverser le fleuve sur la glace; nous nous décidâmes pour ce dernier parti et nous gagnâmes enfin l'autre rive où nous abordâmes gelés, perclus, ne demandant qu'un gtte et du feu. Quel froid I bon Dieu ! On n'a pas souvenance, en ce pays, de rien qui puisse y res«sembler... Aussi n'était-ce partout que désastres et lamentations; là, des femmes et des enfants étaient morts dans leur misérable habitation ; ici, des voyageurs, des pâtres avaient été trouvés
gelé^ dans les champs, sur les grands chemins; et jusqu'aux bestiaux qui périssaient par ce froid si subit y si extraordinaire dans ces douces contrées ; enfin toute la ville semblait consternée , anéantie , comme si quelque génie malfaisant eût tout à coup acclimaté les frimas dans des lieux où le soleil et ses rajons ne perdent jamais leur bien* faisante chaleur.
Je m'armai cependant de courage pour visiter les antiquités, mais j'interrompis bientôt mes recherches, arrêté subitement, je dois le confesser, par le dépit que j'éprouvais de ne pouvoir déchiffrer ni comprendre les inscriptions latines dont ]es monuments sont chargés. Cet oubli du latin des écoles est trop humiliant pour n'être pas réparé, il le sera bientôt.
Quant à la beauté si vantée des femmes d'Âxles, j'avouerai encore , malgré mes vingt ans, que les douze degrés de froid et le mistral m'ont empêché, non seulement d'en juger, mais voire même d'y songer!... Armide et ses nymphes auraient pu passer près de moi sans que je dérangeasse un pli de mon manteau pour détourner la tête et les suivre des yeux ; je n'avais qu'un désir,
3â SOUVENIRS DE GSNÈYE.
celui de retourner à Beaucaire où nous sommes arrivés avec grande joie.
Je n'irai point à Ntmes, quelque près que j'en sois ici ; les arènes et la Maison carrée se passeront de la visite que je leur réserve pour des temps meilleurs ; les antiquités ne sont que de tristes ruines et des monceaux de pierres pour celui qui n'a ni assez de savoir, ni assez de souvenirs pour vivre par la pensée dans les temps qui ne sont plus.
Je suis trop près de la Méditerranée pour ne pas voir Marseille et Toulon; dans deux jours je serai en route»