CHAPITRE XXI
Ezcunion k Lansanne. — Le lergent toiMe. — Tableau d'une bonne et heureuse famille. — Rochers des Druides.
Génère, 1 5 juin 1821.
Il y a quatre jours i je m'éveillai la tête lourde, appesantie; c était en vain que je voulus étudier. ISvlle idée ne venait clairement dans mon e^rit se lier k une autre idée, la musique même n'avait aucun charme pour taoi, £ncc»*e malade !.«• pensaisje avec chagrin... Non, de par tous les saints, il n'en sera pas ainsi; partons lestement et 4e suite pour Lausanne, allons toir mon cher ami, ce bon Laine qui m'a taiit de fois et si affisctueusement invité à lui donner quelques jours , et que j'ai refusé jusqu'ici par amour pour l'étude. Sa campagne est , dit-on , charmante , sa famille plus charmante encore«..; en avant donc !
En quatre minutes mon léger bagage fut prêt ,
en dix je cheminais déjà sur la route de Coppey, longeant pqde^trsment le lieau lac aur eaux limpides , aux rives riches et fleuries. L'ardeur du soleil était tempévëo- par la brise, «ne douce pluie avait pendant la nuit abattu la poussière des chemins, les prés étaient fleuris, 1^ campagne parée d'abondantes moissons; les arbres, tout humides encore, scintillaient des gouttes de rosée; partout la nature brillait de jeunesse et de vie... Comment n'en aurais-je pas ressenti la bienfaisante influence?... En moins d'un quart d'heure mon engourdissement disptrrut , ma tête se dégagea , mes idées redevinrent fraîches et variées comme le tableau ravissant qui se déroulait sous meB yeux. Ah! que Tetistence est l3elle , quand plein de force et de vie on s'abandonne eu paiK aux jouissances de l'imagination et à la délicieuse ccmtemplation des beautés toujours nouvelles de ces hautes iHontagnesj, el des eaux qui semblent baigner leur pied l
D^à j'étais à Moyon que je nie croyais k peâne à quelquies quarts de lieue de Genève j tant ^ea heures avaient passé vite dans mes poétiques rêvems. Pousser en avant sans toucher barre eât été un parti peu sage , et contre lequel mon estomac aurait
im fiEirivE. tts
pi^te^4{ je m'arrdtaî ' d&iiG pirudenundut dans une auberge modeste, située sur le bord du lac, que l'on voyait de la salle à manger, qù l'iSa tism fidWit un
déjeui^^ jécfm&^vtMïOt. Pfès do mOi» awk è um autre taUe^ un vay^s^eur gch^vait piisibtein^^t uap pinte de» bière : quoique sa figure , aussi m4le que régidièri$9 pbrtftt r^it^fainte à' ma sooibre mélancolie , j'ev»i iÂ^tât Ê^lieiidaiit Ué convev^tioa avec lui i et je attfi «(i .pm d^ .mois qu'il yeuait de Chambéry et sep aUajit dan^ les.j9Bviroii»*d« LftUi5an»«, ae qui pouvait «nouâ pi^UFer à t^us deuK 1@ plfûsir dp cheminer maenotjble s j'eafi^la propo^itioq, qui £^t aussitôt accoptéâ » et aoua nom F^mtimd w route.
Mon compagnon était un homnie d'une quarantaine d'années, d'une taille haute, droite, et tellement symétrique dans* ses allures, que je n'eus pas de peine à deviner qu'il avait été soldat.
— Vous avez servi? lui demandai-je après avoir fait quelques pas.
. — Oui, miHamfttr, el je «sr» encote eomme sei> geat dans l'up des. régiments suisses mx service de France; je suis venu en congé pour revoir mon pays, dont j'étais abisi^t depuis fort loiigta:nps.
2Se SOUVENIKS
— Vous devez avoir eu bien de la joie en y rentrant?
— Ah! monsieur L..
Et le mâanoolique sergent s'arrêta comme si quelque triste pepsée eût tout à ooup finppé son oœur... •
— Pourquoi suîs-je revenu ! reprit-il ; quand on
n'a plus de famille , on n a plus de patrie.
Pour toute réponse je lui tendis la main , puis nous continuâmes à marcker en silence.
Il y a dans le oœur de l'homme malheureux un besoin d'épanchement ^ en même temps qu'un instinct admiraUe pour connaître celui qui est digne de prendre part à ses peines. Ma discrétion fut comprise par le pauvre Vaudois , qui avait deviné que j'écouterais avec intérél le récit de ses infortunes ; il commença donc sans préambule y comme s'il racontait les événements de sa vie à un ami qu'il avait retrouvé.
tt Nous étions cinq enfants y mon cher monsieur, deux filles et trois garçons. Samuel était l'aine, Marthe venait ensuite, puis Jean, mon second frère, et Marie, qui n'avait qu'un an de plus que moi. Nos bons parents nous aimaient également, et
DEG£KB¥£. â87
nous les aiiuions aussi de tout notre cœur, car ils ne travaUlai^it que pour leurs enfants. Le pain ne manc]ttait jamais à la maison ; nous étions bien vêtus, biçn couchés , et Dieu sait pourtant quelle peine ma pauvre mère avait à nous entretenir quand nous étions petits! Jamais un quart d'heure de repos; tandis que mon père était aux champs, elle filait, et quand il revenait tout se trouvait en ordre et si propre , que ça faisait plaisir à voir. Après souper, mcm père nous rassemblait autour de lui pour nous lire dans sa Bible , puis Ton faisait la prière et l'on allait se coucher ; mais ma mère filait encore , la chère femme ! et quand elle avait fini , die venait
nous embrasser tous dans notre lit... H me semble que je la vois encore !
)> A mesure que nous grandissions ^ mon père nous apprenait à lire dans un gros livre qui lui venait de son père , et dans lequel il avait aussi appris la lecture; mes fi:ères furent bientôt assez grands pour soulager mes parents : c'étaient de bons sujets ; mais le travail était rare alors pour la quantité de gens qui en demandaient : nous étions donc souvent réduits a ne manger que du pain ; puis il fallut marier ma sœur Maithe , bonne et belle fille qui avait
â3g SOVYENIftS
pour bon ami un garçon du pays plus à son aise que nous... Elle était trop pauvre pour lui, disaient ses parents... Ça faisait thnl à mes frères de la voir ainsi méprisée... Alors ils allèrent, un beau jour, dire à notre vieux pèriC qu*ib votllaieitt entrer d*tis les Strisses au service de France, et ils le pouvaient, car ça faisait dé beaux grenadiers : cinq pieds dii ponces tous les deux !
yt Le père ne voulut pas d'abord, le pauvre homme! mais il céda pourtant h la fin en pleurant... Cétait en 1788. Samuel et Jean s'engagèrent donc.
» ^ — Tien^ , dîrent-ïls à Mâtf hè , prends cet ikt^ gent-là... les parehts de ton bon ami ne feront plus les fiers à présent.
» Marthe ne savait que leur dire, ni mû mère non plus; cette bonne chère femme, qui voyait ainsi partir ses aînés , ne pouvait que pleurer jusqu'au jour du départ; nous allâmes tous leur faire la conduite.... Hélàs! mon Dieu, je m'en sôuviem comme si c'était aujourd'hui!... Mon père et ma mère sanglotaient que ça fendait le dœur? Marthe et son futur pleuraient aussi, et mes pauvres frères, eux... ils nous faisaient courage!
M^ -^^ NouH leviendrons y dmieiit-ils à ma mèt«« Et la digne fçmirie ^ en B'arrétant à chaque mbment ponr les embrasser^ ne pourait qiie népondre : Dieu le Veuille ^ mes enfants I
»• Armés à une aubm^e qui est là4iaut dans led mooti^es^ et le soldat m'indiquait de k m[)in la direction du Jura , npus n allâmes pas plus loin..: Nous plenriotls tous en silence; de la salle où nous étions i on voit enoore notre canton : — Tiens , de* mandai-jdà Samuel^ regarde donc^ frère^ li'estnce p^ts notnE! yiU^é qi^^oh aperçoit là-*bas ?.;. Et Saitiuel me dit que oui<«. Pauvre garçonj qui lai eût dit que cétiiit pour la dernière. fois qn'il le voyait?
V On devenait trop triste ; <m fl^entendait plus que les sao^ts de m» mère i
» — Femme ^ lui dit alors mon^ père avec sa voix gmve 9 le bon Dieu aura soin de nos enfimts..* Avant de nous séparer d'evix^ priDni^-le de nous les ra'*naener,
» Toute la famiUe se mit à geuou&; mon père dit h. haute voix la prière , et quand elle fut finie il nous donna sa bénédiction... Uoe bénédiction comme celle-là n'aurait-ielle pas dû porter bonheur?
)) Après nous être embrassés plus de vingt- lois ^
240 SOUV^IAS
nous nous eu retournâmes à notre village , et mes deux fràres suivirent la route de France. »
Des souvenirs douloureux semblèrent alors se raviver tellement dans la mémoire du soldat y qu il se tut quelques instants avant de pouvoir continuer.
fc C'étaient de beaux hommes que mes frères , reprit-il, de bons soldats! pous ne parlicms que d'eux pour consoler ma mère. Sœur Marthe se maria bientôt y et nous aurions tous été bien heureux si les deux aines n avaient pas été si loin de nous y à Paris y dans la garde du roi Louis XVI. Le bon Dieu ne voulut pas que notre joie durât longtemps... La révolution française ne tarda pas à tout brouiller ; les Suisses étaient plus exposés que les autres , nous le savions bien chez nous ; aussi ma mère écrivait^ elle à ses fils de s'en revenir... Pauvre femme ! elle croyait qu'on casse comme ça son engagement 1 Mes frères étaient braves ; le i o août arriva y et ils se firent tuer, mon cher monsieur... tuer k leur poste sans broncher d'une ligne!... Alors tous les malheurs tombèrent sur nous : ma mère fut si frappée de la mort de mes frères, qu'elle en fit une maladie dont elle ne guérit plus; au bout d'un an elle avait fini de vivre , ma pauvre mère ! »
98 GBNÈVE. 2»!
La figui^ de mon compagnon devint si triste em prononçant ces mots, que je nV^^rim : Brave homme !
« Elle a prié pour nous jusqu ^ sa dernière heure, mon cher monsieur! Depuis ce temps mon vieux père ne fit plus que languir ; nous le soignions , ma sœur Marie et moi , nous n'épargnions rien pour le soulager; mais le mal était au cœur, comme disait le médecin, et le mal empira encore davantage après qu'il eut vu mourir ma sœur Marthe et son enfant de la petite vérole.
» — Oh ! Seignevir, Seigneur, s'écriait-il , m'ôte» rez-vous donc tous mes enfants?...
D Et il pleurait tout le jour et toute b nuit! Comment anrait41 pu résister ii une pareille vie?... n n'y avait pas trois ans que nous avions enterré ma pauvre mère, qu'il mourut aussi, lui... le brave homme, qui n'avait jamafîs fait de mal à un enfiint ! Ah ! c'est que c'était un honnête homme ^ celui-là, mon bon monsiein*, ajouta le soldat en me fixant avec un air de tristesse et d'oi^eil... C'est que j'en étais fier de mcm père, comme pas un général n'est fier du sien !... Aussi , je puis lé dire , je lui ai tenu J. 16
M2 SOUTENIIIS
parolo ) et quand je le retrouverAi là-h&ut> je ne rougirai pas devant lui.
» De cinq que nous avions été , nous ne restions que deux , Marie et moi* Mon père m'avait dit :
» — Simon , mon garçon , il faudra prendre femme ; la fille de notre voisin , Taime^-tu ?
» — Oui , mon pèrç > lui avais-je répondu.
» — £h bien ! si on te laccorde ^ épouse-la , mon fils.
» n ine perlait comme ça deux mois avant sa mort ; mais comment aurai^je pu songer k me marier en le voyant si malade ? Et pourtant il y avait déjà du temps que nous nous parlions avec Jeanne : ce ne fut donc que deux ans après la mort de mon père que noCœ mariage fm arrêté»
n Jeanne 1... Ah! cher monsiwr» Jeanne 9 c'était la meilleure fiUe du village , la plus sage^ la plus économe » lai plua avenante ; eUe était douée » monsîeur, douce comitie ma mère , et travaillait oomme die en servant le boa Dieu de tont son cceur. >i
Les forces du pauvre soldat semblaient ne pou- V(»r résister au déchirant souvenir qui l'asaî^eait; nous nous aasimes k Fembre d'un arbre... Là il tint sa tète dans ses mains et pleufa.«* Jamais, je crois,
je n^avais vu couler de larmed qui m^allassent plus au cœur...
— Mon pauvre Simon , lui dis-je , en lui frappant sur l'épaule , Simon , je vous plains !
Le pauvre homme me regardait avec reconnaissance , et me l'exprima en s' écriant i
— Puisse Dieu vous donner pour femme Une jeune fille bonne et vertueuse comme Tétait Jeanne ! ...
Puis il continua î
« Tous les accords étant faits , on fixa le jour des fiançailles; c'était une joie... une joie! ma sœur Marie en perdait la tête, car elle aimait Jeanne comme si déjà elle eût été ma femme; depuis plus de trois mois elle avait travaillé ^ travaillé , pour ai^ ranger notte maisonnette tant négUgée depuis la mort de mon père. D n'y manquait plus rien que la ménagère ; ma pauvre mère n'aurait pas mieux fait.
> Cétait un lundi , au mois de juin > il y a vingts trois ans ; tout le village était sur pied ^ en habits de fête ; Jeanne était si aimée ! Ce que j'avais dans le C5œur, je ne pourrais plus le dire aujourd'hui , j'ai trop soufiert!.«. Mais si 5 dans ce moment^là^ Dieu m'eût rendu mes pauvres parents^ j'aurais connu le paradis... Ce Bonaparte dont on parlait tant alors ^
âU SOUYEMAS
je n aurais pas changé ma place contre la sienne , car il n'y a pas de victoires , pas de richesses , qui donnent cette joie-là.. ..C'était trop bon pour que ca pût durer, oui, c'était trop bon.
» Chez nous, mon cher monsieur, on a pour usage d'aller le jour des fiançailles en pèlerinage sur le sommet d'une haute montagne, à une demi-lieue du pays ; les amis de la fiancée , les amis du jeune homme , toute la noce s'y rend avec les instruments et les tambours ; c'est du bonheur qu'on y va chercher, dit-on«.. Mon Dieu ! qu'est-ce donc que j'y ai trouvé, moi?
» Nous montions joyeusement le sentier de la montagne, Jeanne s'appuyant sur mon bras, la belle fille I... elle était leste comme un chamois pourtant !... elle me parlait de notre petite maison , du mariage de Marie que nous ferions bientôt, et elle riait à chaque fois que quelqu'un de la noce glissait sur la montagne; puis elle s'échappait de moi pour montrer combien son pied était sûr , car Is^ croyance du pays dit qu'en grimpant le sentier, chaque faux pas , chaque malheur ici-bas.
>K Jeanne et moi nous n'en avions pas fait un seul quand uoiis arrivâmes au sommet, et nous
. lions prîmes la main pour nous le dire : un bon présage fait tant de bien au cœur ! Les autres gens de la noce arrivaient après nous , la musique au milieu, le ministre à la fin;... ils avaient tous Tair si heureux!... Au bout de quelques instants, nous nous
rangeâmes autour de notice pasteur.
)) — Mes enfants , nous dit-il , rendons grâces à
Dieu. (Chacun de nous pria , et la prière venait du
cœur. ) Mes enfants , vous savez que c'est sur cette
montagne que vos pères se réfugièrent aux temps
des persécutions ; ils y ont beaucoup souffert , mais
ils y ont conservé leur foi : imitez-les , mes chers
enfants;... que ceux qui naîtront de vous puissent
dire à leur tour ce que vous dites de vos ancêtres ,
et venir ici comme vous implorer la grâce de Dieu
et le remercier de ses bienfaits. Du haut de cette
montagne , vous avez sous les yeux une image dé la
vie ; à droite , au pied de ces collines , des champs
couverts de moissons , des vignes , des prés semés de
fleurs;... ce sont les biens et les joies que Dieu ac-
cordé aux hommes pendant leur courte vie... De
l'autre côté, des précipices affreux, des rochers ari-
des, et, plus haut, des neiges sans fin;... ce sont
les maux et les misères que nous devons suppor-
ter... Mais au-dessus de nous est le ciel bleu et clair, emblème du séjour céleste où rien ne change»
où tout est constamment serein , et où nous attend notre Père» ce Dieu de bonté qui nous a donné son fils pour qu'il nous enseigne h souffrir et à prier..* Prions-le donc, mes très^hers enfants, prions-le encore, pour qu'il vous bénisse comme je vous bénis !
» Nous pleurions tous , continua le soldat en essuyant ses larmes, mais alors c'était de joie! et quand notre digne ministre étendit les mains pour nous bénir, nous étions si attendris, Jeanûne et moi, que nous restâmes longtemps muets à ses genouji^. Plus de larmes I plus de larmes! s'écria notre bon pasteur; ne songeons à présent qu'à la joie, que la musique commence.,.. Et la musique commença, et la gaieté revint avec elle. »
Dans cet instant, le pauvre Simon s'arrêta : ses yeux devinrent fixes, ses veines se gonflèrent... Non, je ne puis,... je ne puis... Et il appuya sa tête sur mon épaule i sans pleurer ; il souffrait trop pour cela,.. Jeanne !.., murmura-t*-il , Jeanne !,..
— Eh bien , Jeanne , lui dis-je avec l'accent le plus doux que mou émotion put m'inspirer...
« SUe m promenak «yec moi, repit^U d'une Ypix. ^otrfcoupée; m main était dans la mifaone» et nous marchions doucement sans nous parler ; puis ella Be mettait à counr oomme un okcmreau sur le plateau de la méntagnéy pour se.mâw* à ses ooax'^ pagpes}.., pas une ne aemUait auasi légère; bwiitôt; je la ii^trouvais, et ki jode de Dieti était aveo nous!.*» Quelquefois nous nous sciions des autres pour pav* 1er deuotreboubeur*««Nousaou8ai|iiionstaiit! Viens de ce côté, me dit-elle, veffS le pavin^ nousy serons pk»' seuls,.yi^ns..*Ëtnaoi/malheuteuxJe la suivais sans crainte^ j'étais si ^ùr de son pied, ûc temps en temps; elle avançait la tête au-dessus du précipice , et ^ tout e^yéa » elle su jetait dto» mes liras^.. Moi , je la laissais faire, cf était ai douii! Da&sTun de ces bmh ments , nous n étioiia qv!k deux pas • du précipice i aurdessua du tomrent ; elles'a^nee.;. Ah ! mou Dieu I mon Dieu l,.. oui, elle s'avance;.*» sou péed gUsaei elle tombe, j^te un cri;.*, je saiais sou hi»a, sda ppids m'entraîne, et nous roulons dans labime.». )t
En pffouonçant oes dernières paroles , la figure ^ f infortuné Simon se couvrit d*une pâleur mortelle.» Il ne respÀra plu# jusqu-au momenli ou les larniea se frayèrent enfiu un paasage. Vainement le pî:m-je
2iê SOUVENIRS
Je ne pas comtînuer... Non, me répondit-il, non... Vous savez ra'écouter, vous ! Cest un soulagement si grand !
« Un buisson d'épines sauvages se rencontra dans notre chute, à cinquante pieds au^^lessous du bord ; les vêtements de ma pauvre Jeanne s'y déchirèrent , mais les miens étaient pins forts , et j'y restai sxus-^ pendu , meurtri , sans connaissance... Mes amis risquèrent leur vie pour me remonter... Hâas! mon Dieu ! pourquoi m'out-ils sauvé!
» Le corps de ma Jeanne fut retrouvé mutilé... Oui, mon char monsieur, mutilé, brisé, méconnaissable... pendabt que j'en revins, nioi, au bout de quelque t^fnps , pour aller la pleurer au cimetière.... J'étais au désespoir, et le ciel sait ce qur serait arrivé sans notre bon pasteur et ma pauvre sœur Marie. Au bout de quelques mois , mon pays me devint odieux... Ils disaient que nous étions abandonnés de Dieu dans notre famille, et l'amoureux de ma sœur ne voulait plus d'elle... Ma pauvre Marie ! je lui donnai tout ce que nous avions pour qu'elle se mariât , et je partis pour m'cnrôler en France ; Marie m'accompagna ; et quand nous fûmes arrivés à Faubet^ dans laqueUe nous avions £iit ,
dix ans auparavant , la conduite à nos ft*ères, dans cette mènie salle où mon père nous avait bénis y nos cœurs se fondirent , mon cher monsienri et nous pleurâmes comme deux pauvres orphelins !
» Je m'en allai à la guerre, et ma sœur se maria : je ne fus pas tué , pas même blessé ,.•• et Marie mourut au bout de trois ans de mariage y laissant deux petits enfants; ils me récrivirent du pays , quand j'étais en Allemagne ; mais je ne voulais plus rev^ nir; ce n'est qu'en i8i4 que je pris un congé. En arrivant ici , j'appris que la fille de Marie était morte six mois auparavant* 11 ne me restait plus qu'un neveu, mais la main de Dieu était aussi sur lui;... il avait quitté le pays pour aller chez uta oncle de son père , à Chambéry, et voilà deux mois que l'on m'a écrit qu'il s'y est noyé,
« —Seigneur, mon Dieu, s'écria le pauvi*e soldat, pourquoi ne m'as^u pas pris fa sa place !...
V Ds m'ont appelé à Chambéry pour des intérêts , disentp-ils , comme s'il y avait des intérêts pour moi maintenant!... J'y suis venu parce que mon régiment est à Lyon , et que j*ai voulu voir encore le village et le lieu où ils reposent tous... Après cela, je partirai pour ne plus revenir... Je n'ai plus de
250 SOUVENIBS
paysy moi l Qui estrce qui est là pour m'aimer ?,.. »
Après un silence de quelques instants , Simon se leva brusquement , et nous continuâmes noire che* min... Je i:aspectais la douleur dont son cœur était rempli, et le mien était trop ému pour essayer de lui dire des paroles consolantes»
Ce fut avec un véritable regret que je me sqiawi de ce brave bomme après quelques heures de route; et lorsque nous nous quittâmes pour ne plus nous revoir sans doute ^ nous sentîmes quil nert pas d'hospitalité y pas de pain partagé, pas de coupe épuisée ensemble , • qui unissent plus vite et plus étroitement les cœurs que les sympathiques larmes de la douleur qui s'épanche et de la tendre compas* sion qui console.
Plusieurs fois après Favoir quitté je (ne retournai pourvoir encore mon pauvre soldat, et je mie disais : Quel est le philosophe, quel est le jage qui ne renr drait hommage k la chrétienne résignation de cet infortuné ? **- Avant de nous perdre de vue , nous nous adressâmes un dernier adieu de la main..* Pauvre éprouvé ! puisse-t-il être bientôt réuni aux chers objets de ses amours et de ses regrets !
Deux heures aprèsij arrivai chei^ mon ami » dpnt
DE 6ENBVE. S51
la délicieuse villa , située à un quart de lieue de Lau* sanne, jouit de la vue du lac, de Celle du Yolais et de la grande chaîne des Alpes* Père ^ mère , enfants m'accueillirent avec cette franchise , cette cordialité toutes françaises qui m'allèrent dautant plua au cœur 9 que j y suis moins habitué depuis mon séjour à Genève. Cétait à qui, dans la iamille, me comble^ rait de prévenances et de soins; bientôt, ma gravité tant soit peu scolastique fit place h l'enjouement , à Tabandon^ heureux comme un écolier en vacances, je redevins enfant , aussi enfant que les trois petits démons qui, me lutinant dès le matin, me donnaient à peine trêve aux heures des repas«
Oh! mon Dieu! que la gaieté fait de bien au cœur! . . puis venaient les conversations sérieuses, intéressantes, avec le père de ces charmants enfants, ce bon et si loyal Laine , dont Tesprit est aussi «claire que Tàme est grande et généreuse; minéralogiste distingué , il s'est fixé en Suisse parce qu'on y est plus libre, et que les Alpes offrent un champ plus vaste à ses études géologiques ; chéri des siens , dont il fait la félicité, ne laissant jamais vide la main du pauvre qui l'implore , il passe ainsi des jours tran* quilles dans un pays et dans une hnbitiition où l'on
voudrait toujours i^ester quand une fois on a eu le bonheur d'y venir.
Après quatre jours d'une uita heata y je dus me faire violence pour quitter mes bons amis, dont je ne pus me séparer qu'en leur promettant de revenir bientôt et pour longtemps au milieu d'eux. Une lettre de mon père, que madame Metton m'a remise à mon arrivée à Genève , m'a sauvé de la tristesse profonde qu'on ne peut manquer d'éprouver quand on vient de participer aux joies intimes d'une tendre famille, et qu'on se retrouve seul au logis sans qu'une bouche amie vous dise : Sois le bienvenu, mon fils! sois le bien airivé, mon frère !
4 juillet.
La journée a été bonne!... je la marquerai par une croix blanche ! Dieu m'a donné la joie de sauver un homme... un homme qui se noyait!
A quelques cents pas dans le lac, non loin du port, se trouvent deux pierres énormes, deux rochere, anciens autels où les Druides célébraient, dit-on, leurs mystères : de leur sommet, les nageurs sautent et plongent dans le lac, fort profond en cet endroit.
— Venez-vous au rocher? me dit M. Dervvortb, le guitariste, que je trouvai au bord de Feau, lui troisième, prêt à partir dans un léger bateau.
-r- Volontiers, lui répondis-je, car je m'y rendais aussi.. • £t nous voilà voguant.
— £tes-vous bon nageur, mein herr Derworth?
— Der teufel... diable 1 conune un boisson*
— Bravissimo ! nous aUons donc donner des têtes superbes du haut des pierres.
— Des têtes?... qu est-ce que cela?
— Vous l'allez voir.
— Ahl que ce sera geôli^ disait mon Allemand , en achevant de se déshabiller*
Déjà nous touchions au second rocher, où nous jetâmes Tancre pour y grimper; la besogne était rude , surtout pour notre Allemand, qui ne s'y hissa qu'à grand'peine; déjà ses compagnons, foit peu habiles au demeurant dans la natation, étaient dans Teau; déjà j'avais plongé une et deux fois, que Der- \eorth hésitait encore ; se lancer n'était pas son fait , glisser lui paraissait plus sage;. il glissa donc... et tout fier de se tenir à flot , il poussa un cri guttural et perçant qui aurait fait honneur à la conque d'un triton. Peu à peu il s'enhardit^ prit ses ébats,
s'éloigna du Ixiteau^ y revint , s en éloigna encore.... il triomphait! Mai8 que la chnte touche de près au triomphe !••• Notre homme 5 encouragé par les premierSTSUCcèâ, 8 aventure de plus en plus, s'écarte de nous qui n y prenions garde, et nage..<. nage«.«4 jusqu'à ce que, se rapprochant du port, il sent un courant qui Tcntralne ; des cris perçants se font entendre alors i^^Zum hulfe...* Au secours! au secours ! . . . Pâteau ! pàtûau '. . . .
Le téméraire Derworth de noyait.
Je m'élance de son côté , je m'escrime de brassées et de coupes , je redouble d'efforts, et j'arrive au moment où le pauvre diable allait disparaître.
*^ Courage, lui dis-je, et ne me touchez pas....
Mais il hurlait comme un désespéré PdieauL,.
pâteau J en étendant les mains.
-^ Ne me touchez paa^ répétai«je, ou je vous noye«M.
Puis , passant mon bras gauche sous sa poitrine ^ je le soutins sur l'eau , en m' efforçant de le ramener vers le bateau, qui ne bougeait, tant était grande la stupéfaction des amis du bon Allemand. Enfin , après avoir ainsi tmoé plus de deux cents pas mon homme y qui ne remuait ni pieds ni bras, la bar-
que tant appelée nous rejoignit : quelques toises de plus , et nous y restions tous deux.
Tandis cjue nous regagnions le rivage et que les compgnons de Denvorth le frictionnaient à l'écorcher, il murmurait en allemand: — Maudits drôles! que serait-il arrivé de moi sans ce brave monsieur?... Danke.... Danke.... Merci... merci... me répétait-il en me prenant les mains... Danke...
Une fois débarqués, nous allions le reconduire' chez lui , quand il fut recueilli par une jeune dame anglaise , son écolière , qui passait en voiture.
— N'avais-je pas raison de dire tout à l'heure que la journée avait été bonne?... Et s'il faut tout avouer, peut-être l'a-t-^Ue été encore davantage, par la pensée que cette Anglaise , divinement belle , connaîtrait ce que j'ai fait pour son maître de guitare.