LETTRE A M. G., PROFESSEUR
Départ de Marseille. — Rencontre d'un missionnaire.
Son histoire.
Lyon , 5 février 1830.
Ahl que cest chose monotone et fatigante qu'un long voyage en diligence y quand les voitures sont lourdes, les chemins mauvais, les relais interminables , et que j'aurais maudit l'heure où j'étais monté dans le plus lourd et le plus pesant de tous les coches, si mon bon ange ne m'avait accordé une douce compensation à tant de lenteurs et de fatigues : cette compensation, mon cher maître, c'est la société d'un ecclésiastique, d'un missionnaire... oui, d'un missionnaire qui s'est épris de moi, le mot n'est pas trop fort, et que j'ai payé d'une aussi tendre sympathie. Lisez, mon ami, et vons verres si j'exagère.
Au moment du départ de Marseille, la diligence au grand complet n attendait plus pour prendre son vol qu'un voyageur, un seul, dont la place était sur le devant; déjà le postillon levait son redoutable fouet, lorsqu'une voix formidable fit entendre un halte si retentissant, que la lourde machine et ses cinq chevaux prêts à s'ébranler, demeurèrent cloués à leur place. Chacun de nous alors de regarder le retardataire ; et nous vîmes arriver tout pressé , tout haletant , un homme en soutane , d'une stature colossale et si énormément gros qu'il avait peine à remuer ses jambes , trop faibles pour soutenir la masse qu'elles étaient obligées de traîner; derrière lui une vieille domestique portait un oreiller et je ne sais combien d'autres petits ustensiles de voyage.
A la vue d'un si redoutable compagnon , nous fûmes saisis d'abord de l'efiroi bien naturel d'en être écrasés , puis nous partîmes d'un rire inextinguible en contemplant de plus près l'accoutre* ment du pauvre prêtre , entouré , caparaçonné de je ne sais combien de houppelandes que 1 attentive gouvernante lui endossait l'une après l'autre , et
qui venaient augmenter à vue d'œil la fatale rotondité de son respectable maître.
Quelque bruyante que fut notre gaieté , les éclats en redoublèrent encore lorsque la portière fut ouverte et que le bon bomme en voyant la plénitude de l'intérieur demanda d'un air consterné si c'était bien là^ dans cette boîte , qu'il fallait qu'il montât ?
— Oui , monsieur l'abbé , répondit le conducteur.
— Mais elle est pleine, ajouta le pauvre homme, pleine à comble! Comment pouvez -vous en conscience appeler diligence une semblable coquille?
— Oui, c'est une horreur, une indigne tromperie, s'écria la servante.
— Une tromperie , monsieur l'abbé ! reprit d'une voix aigre le contrôleur du bureau, la liste en main; mais il n'y a ici de tromperie que de votre part.
Les yeux de l'abbé lancèrent des éclairs...
— De ma part?
— Oui, morbleu ! de votre part, car on doit avoir la précaution et la délicatesse de retenir
trois places quand on est aussi monstrueux que vous.
— '- Cest bien vrai ! s'écrièrent tous les voyageurs, et surtout ceux entre lesquels devait se placer le nouveau venu.
— Le contrôleur a raison, c'est scandaleux, nous ne partirons pas, nous ne laisserons pas monter cette masse qui briserait la diligence ; nous avons payé nos places , c'est pour en jouir , pour être à l'aise et non pour être écrasés.
La scène devenait de plus en plus plaisante , et je riais à en mourir , surtout lorsque l'énormis^ sime abbé vint s'accrocher à la portière, enjamba le marche-pieds, et s'écria d'une voix tonnante : J'ai payé, je partirai... tandis que la servante, le retenant par ses houppelandes, le suppliait d'un accent craintif de ne pas s'exposer à un pareil voyage.
— Vous en mourrez, monsieur l'abbé, vous étoufiferez, vous aurez un coup de sang! .
— Laisse-moi donc, Marthe , il faut que je parte, il le faut; on m'attend à Lyon, tu le sais bien...
Et le saint homme , dont la colère n'avait duré
qu^un instant y lâcha la portière pour répondre à sa gouTemante :
— Ds m'attendent) lai répétait- il , et si je n'arrivais pas , je ne verrais plus raon pauvre Jules!...
— Monsieur , dit'-il au commis avec un accent de douceur , j'ai besoin , absolument besoin de partir ; ces messieurs sont déjà trop serrés , je le vois , mais ne pourrais*je pas monter là haut ?
— Oui, en lapin, répondit un commis voyageur. Tudieu quel lapin ! et les* rires de recommencer de plus belle... Mais je ne riais plus moi!
La physionomie du vieillard avait quelque chose dé si triste , ses paroles semblaient telle** ment venir du cœur , que le mien en fut touché.
— Monsieur Tabbé, lui dis-je , en sautant de la voiture, je ne souffrirai pas qu'un homme de votre âge monte sur l'impériale : prenez ma place dans l'intérieur et Tun de ces messieurs se plaçant sur le devant , vous ne serez que deux an fond.
Alors chacun de s'écrier :
— C'est arrangé , c'est arrangé.
L'abbé s'excusa d'abord, mais ses yeux se remplirent de larmes en me disant merci; et Marthe
me prit la main qu elle baisa , en répétant plusieurs fois :
— firave jeune homme , Dieu vous bénira I
On hissa notre compagnon de voyage dans la voiture , je grimpai sur mon impériale et nous partîmes au grand contentement de tous et au mien surtout , car je ne m'étais jamais si bien trouvé dans une diligence... on respire si à Taise quand on a fait ce qu'on doit.
Nous cheminâmes et la nuit était fraîche , au déplaisir toujours croissant du pauvre abbé qui me demandait à chaque relais si je n'avais pas trop froid. Enfin nous parvînmes à Aix où le commis voyageur s'arrêta, retenu par ses affaires, ainsi qu'un de ses compagnons. Dès ce moment je repris place de grand cœur auprès du digne ecclésiastique qui me remerciait encore de toute son âme.
Peu à peu il s'établit entre nous une sorte d'intimité que les marques de respect et l'attention que j'apportais à ses paroles ne firent qu'augmenter; bientôt même il se sentit si k l'aise avec moi , qu'il me parla comme si nous eussions été de vieilles connaissances, d'anciens
amis entre le^uels la <:oiifiaiice est devenue un besoin.
— Ah! mor cher enfant, me disait-il, c'est qu il est si rare aujourd'hui pour nous de trouver de la bienveillance parmi la jeunesse l... Plût à Dieu que mon pauvre Jules eût vos sentiments !•••« qu'il eût comme vous asse% de religion pour en respecter le culte et les ministres!... Ce pauvre enfant est le petit-fils de ma sœur, le dernier anneau qui nous attache à la vie , et il est malade... gravement makde« C'est pour lui que je suis parti de Marseille malgré la saison et mes infirmités ; car si son corps est mal , son àme l'est bien plus encore !... L'infortuné ne veut pas entendre parler de religion, na'écril; sa pauvre grand'mère! Les mauvais livres , la compagnie qu'il fréquente , l'ont perdu ; et il aime noiieux renoncer à tout espoir de, salut dans l'autre monde, que de paraître faible dans celuirci aux. yeux de ses dangereux amis. En apprenant ces tristes nouvelles, je me suis dit : Je partirai/ j'irai sauver son âme!... La bonne Marthe voulait me retenir; mais n'ai-je pas été missionnaii'e? lui ai-je
dit; n'ai-je point traversé les mers pour coi^yertir I. 4
à notre sainte foi les idolâtres de9 Indes?... puisje alors laisser périr spirituellement le petit-fils de JK19 seeuT, de icette sainte femme? Âb! non , cette mission sera là plaB consolante de toutes celles. que le Seigneur mV confiées , car malheur à moi si j'abandonnais mon. sang!
'En disant ces mots, les yeux du digne vieillard brillaient d'un feu céleste ; la charité évangéliquc, l'enthousiasme religieux animaient sa physionomie, et lui donnaient ce Yeflet/d'inspiration et de bëati|;ude que Ton trouve seulement sur les traits de ces hommes de Dieu qui, viv^ntpour leur oroy3nce> s'y déyouent et s'élètént au-dessus d'eux^ mômes en annobçant-aved zèle et autorité les parole^ de Jésus-Christ.
;,^Yous avez été missionnaire, monsieur Tabbé? repvis^je avec l'accent de l'étonnement et du plus profond respect.
Oui , inon" jeune ami ;• j*ai prêché pendant
vingt^^e^q ans le nom du Seigneur aux idolâtres des Indes orientales... Sainte et glorieuse tnist»ion que Dieu avait bénie malgré mon indignité... Hélas! pourquoi ftut-il que j'en aie été détourné!... Mai» que sa volonté s'accomplisse!
DE GENEVE. 5î
Le vieillard sembla se recueillir après m'avoir ainsi parlé; il priait , el;iaioi je le contemplai longtemps sans oser troubler sa piçnse méditation»
— Mon fils, me. dit*il ensuite, après avoir répondu à quelques^une^ de mes questions sur son séjour aux Indes , vous êtes sensible et boa , vous méritez que Dieu ait un jour pitié de vous comme i} a eu pitié de moj» et qu'il vous fasse connaître les douceurs de sa loi...
— Je suis religieux ^ répohdi^je d'un ton pé-**> netre.
— Oui^ mon epfant... religietlx comme je' 1 étais k votre âge ! Voua avez foi dans un être suprêmei vous croyez à une autre vie; mais^ette* foi , cette croyance que vous puisez dans votre cœur, ii'est qu'une religion de sentiment qui n'offre aucune résistance ni contre Tinfluence de l'amour-propre et des passions , ni contre les attaquer des incrédules; c'est un édifice sans base que le moindre souffle de l'adversité renversera;.. Âh! nion jeune ami , qu'est-ce que ie déiane au moment où la main du Seigneur s'appesantit siir vous? qui l'a mieux senti que moi, mon Dieu ?
— - Écoutez-moi , reprit il avec la bonté la plus
touchante, et puissent mes paroles rester dans votre cœur et y germer un jour par la grâce de celui qui peut tout.
(c Ge n'est point par le sacerdoce que je commençaim a carrière ; mon père, chevalier de Saintliouis y m'avait fait prendre le parti des armes ) j embrassai cette profession avec joie, au grand regret de ma digne mère , qui , ne pouvant me mettre dans les ordres , aurait au moins désiré que j'entrasse dans la magistrature. L'état militaire, vous le savez, n'était pas alors plus quau^» jourd'hui l'école des mœurs , et j'étais vif, ardent , emporté, accessible aux bons comme aux mauvais exemples... Aussi m'abandonnai -je bientôt à la fougue de mon âge , me livrant à tous les excès auxquels la vie de régiment expose les jeunes officiers : duels , jeux ,. .. folies que l'on tolère , que l'on excuse même dans le monde, pourvu que ce qu'il est convenu d'appeler honneur reste sauf.
» Mais la plus grande de mes erreurs n'était pas dans le débordement des passions; car l'esprit et le cœur , quoique agités , peuvent encore rester sains au milieu de leurs orages... Il suffit parfois d'un événement malheureux , d'un aver-
tissement du ciel, pour les épMrer et les ramener dans la bonne voie, tandis qu'ils s'endurcissent et se corrompent souvent à jamais par des lec^ tares et les prétendues lumières de cette raison , qui n'est le plus souvent que présomption et orgueil.
» Ce fut malheureusement ce qui m'arriva en étudiant les dangereux ouvrages des philosophes du XV m* siècle, dont j'adoptai les principes avec toute l'inexpérience et la vanité d'une jeune tête qui croit la dignité de l'homme intéressée in ne reconnaître ni frein ni autorité en matière de religion. Voltaire, d'Alembert , et surtout Rou9r seau , étaient mes auteurs privilégiés. Les noms de ces écrivains , qui remplissaient alors la France de leur célébrité , étaient sans cesse sur mes lèvres; leurs maximes, leur morale, leur religion étaient les miennes, et tout le temps que m^e laissaient mon service et les plaisirs était em.ployé à lire et relire les productions nouvelles de ces audacieux philosophes. C'était à cette époque une mode, une manie, même parmi Iqs gens comme il faut, de se faire esprit fort, dfi ne croire à rien et de ridiculiser la morajie Qt
la religion. Je fis comme eux, mon cher enfant, et voulant, comme en toutes choses , aller plus loin encore , je résolus , dans mon admiration pour l'auteur d^ Emile et du Contrat Social^ d'aller passer tout un semestre près de lui pour en re* cevoir des conseils et des leçons , pour jouir enfin de sa société , au lieu d'aller près de ma pieuse mère qui se sentait mourir et m'appelait pi^s d'elle.
» La vie errante du philosophe de Genève ne me permit pas heureusement de le rencontrer...
Qui sait, hélas! ce que je serais devenu? Je revins donc chez ma mère , dont la teàdresse et la piété parurent ébranler mes idées anticatholiques. Je révérais, j'adorais ma vénérable mère, "quoique sa dévotion me semblât dé la bigoterie; ses observahces, ses pratiques religieuses, dés miiiuties, des excès de scrupule qu'il fallait laisser aux femmes, aux esprits faibles, mais auxquels une intelligence supérieure né pouvait s'astreindre.
» Que de fois cette tendre mère ne chercha-t-elle pas à me faire revenir de mes erreurs! que de larmes elle versait ! que de prières elle adressait à Dieu pour moi !... Je l'écoutais, je la consolais ; parfois
même j<e paraissais céder; tandisque ntoo orgiiéîl mç: .criait avec arrègance que le cathoUdsme ne soutéimit pas l'esamen, qu'il é^it absVirde dans ses mystères, âojuaCe dans ses peines cbmaie dans ses récompenses f et qu'il li'était^ comme tous }eb antres cultes^^^^ Tœtnire^desihQinniefi.;. Les atr*gumeots ' ne me manquaient pas, hélés I ponr attaquer là cfoyanlce, de ' mes . pèrea.. . /La pliilo^ Sophie ne nous en faisait, pbs^ fiiute , et le besoin de se délivrer de toute entrave^, de* tpù'te obligation^ corroborait en n^oî^' comme cheii tous- lés ii^* crédules orgueilleux y les sophiinnes deè espritfr forts. Non que je fusse athée;;! non!, je n'étais pas encore tpimbé si bas , ' lAais Je m'étais ùAt une religipn selon mon. gpût, un déisme coàmabde, dont les révélations étai^^t les éllin$<{tie^je eiroyais sentir vers un Dieu tout-puissant , .dqpt la profesr sion d]e;foi était «elle du vicaire savoy airdy .et la morale, que tout ce qui ne nuit pas directement au procbain est permis » et^ par conséquent, -indifférent aux yeux d'une Divinité tr<^p grande, trop au-dessus de nos misères pour s'en occuper. <
}(Que yiiUs dirai-jè déplUfi, mon jeline ami?... je me croyais un homme éclairé , taodl» que je
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n'étais qu'on pauvre aveugle à qui le Seigneur n'avait pas encore montré sa lumière... Des mois s'étaimt écoulés; j'étais retourné à ma garnison , et je marchais ainsi dans le diemin des ténèbres , lorsque j'appris que celle qui m'avait doimé la vie était menacée de la perdre... Je quittai tout pour assister à ses derniers moments , et je la trouvai disposée à mourir... calme, douce, résignée, un sourire d'ange sur les lèvres!...
B — Mon fils, me dit-elle , mcm fils bien-aimé, que IKeu soit béni, puisque je te vois encore l Je l'ai tant prié pour toi , ce Dieu dont tu rejettes la religion sainte!... Ab! mon enfant, ne m'accorderat-il pas ta conversion ? Sainte Monique ne l'a pas imploré pour son Augustin avec plus de ferveur que je ne l'implore pour toi... Hélas \ ine serai-je point exaucée?...
» Je ne pus répondre à ma mère qoe par mes sanglots.
i» — Promets-moi , me dit-eUe d'une voix suppliante, que tu viendras souvent prier sur mon tombeau!
» — Je le jure, m'émai-je en m'agenouillant près d'elle.
), — Sois donc béni , mon fils, le Seigneur aura pitié de nous. Ses yeux se levèrent alors vers le del, et son àme s'envola bientôt dans le sein de son Créateur^.. »
Des larmes coulèrent sur les joues du vieillard ; il suspendit son récit, mais au mouvement de ses lèvres on voyait qu'il priait.
— J*ai récité Toraison de ma mère , dit-il eu jetant sur moi un regard attendri ; j ai recommandé à son intercession son petit-fils, mon pauvre Jules!
Après quelques instants de repos, le digne prêtre reprit ainsi :
a L'impression que fit sur mon àme la mort si admirable de ma pieuse et tendre mère fut cruelle et profonde; ses paroles si touchantes, si solennelles, retentirent longtemps encore dans mon cœur ! Je la pleuYai amèrement, mais j'étais jeune, et bientôt, hélas 1 le souvenir de ses derniers moments s'effaça de mon esprit au milieu des distractions du monde et des discussions philosophiques ; je la regrettais toujours profondément , mais sa fin religieuse ne se présentait plus à ma pensée sous le même aspect. Croyant à une vie
future 9 Je me ' disais que ma ' mère devait être Heureuse, npu parce qu'elle avait vécu. et :qu elle était morte catboliquement, mais parce quelle avait toujours été bonne et vertueuse; cela mé mWsaii^ et j'espérais qu'un jour nous serions réunis*.. DéploraUe illusion du déisme que |e professais alors ! déisme dont la croyance ne tarda pa^ à être ébranlée par les argùnoéfits des matérialistes, et dont la morale devint aussi relàdiaè que l^s coupables désirs de mon coeur! r ,'; ..
» Un an ne s'était pas écoulé depuis la p^rté.de ma mèi^e, qi|e mon père fût frap{)é d'apoptexie et mourut loin de moi : sa perte. me fut douloareufie; ilm'avaitr toujours tant aitoéL.. noyant qu'une sœur plus jeune que moi de dizaoDécH»
je ne tardai pas à me sentir sepl,, isolé dans le monde, et j'avais trop besoin d'aff<çctiqi)s . pour rester ainsi sans aucun lien. Ac^u^iUi: depuis quelqufe tem|>s ipar;une.f4n:ii)U fe^ctable» j'y a^ais distingué une jeune fille , douce et bonne comme ma mèré^.. Son esprit était cultivé, éa conversa lâdn intéressante, et son.cœur animé du idésir de faire le bien. Tout ce qui l'entourait était heureux, c'était une providence pour les pau-
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vres et pour chacun dès ikiembrës de sa familte.
» Bieutôt, l'habitude de la voir, de Tenitendré, devint on besoin pour moi; ses paroles ramenaient lé calme dans mon c^uret le rappelaient à lai vertu : je l'aimai Je la demandai à ses dignes parents, qui consentirent à notre union et' la fixèrent h Fexpiràtion du detiil de mon père.
» Je n'essaierai pas dé vous peindre mon bonheut', mon jeune ami; il étafit tel qu'une lumière céleste semblait éclairer tnon âme et mes pensées; je commençais tme iautre vie!.!. »
En di^titced mots, les traits du Vieillard s'obscurcirent , il leva les yeux au ciel et s'arrêta» comme pour reprendre courage; puis, saisissant ma main avec force, il ajdùtà : ' »
' « Toute ma destinée (iti brisée en un^moment. Celle en qui je mettais toutes mes espérances me fut subitement enlevée par une' nialadie aiguë. Je faillis succomber au coup affreux qui m'e ravissait tout, et V tombant dans un horrible -désespoir , j'accusais le sort, je reniais Dieurdbnt je méconnaissais la main!... J'allais même jusqu'à blas^ phémerl Mon déisme m'avait abandonné , car je n'y trouvais aucune certitude, aucune consolation,
aucun appui contre tant de souJBTrance; tout me manquait à la fois.
» Alors je ne vis plus, dans les vicissittudes qui affligent les hommes , que le jeu d'une aveugle destinée où les bons souffrent, où les méchants triomphent. Tantôt cette vie me paraissait une amère dérision d'une divinité maligne , tantôt ce n'étaient plus que les caprices du hasard.. • existence d'un jour, qui devait finir avec le tombeau. C'était en vain que je cherchais à ranimer mon âme, à m'élever comme naguère vers un être suprême... Le doute et le malheur avaient éteint le pâle flambeau.de la raison et les inspirations du cœur ; je ne croyais plus qu'au néant et à l'adversité... Un profond découragement s'empara de moi, et me croyant prédestiné au malheur, la vie me devint à charge. J'avais connu ses charmes, ses prétendus plaisirs; que pouvais-je faire désor* mais su r la terre ?. . .
» Voyez, jeune homme, continua lemissiournaire avec solennité, voyez jusqu'où nous pouvons tomber quand leSeigneur nous abandonne... Écoutez, écoutez encore. Fatigué de Texistence , je pris l'abominable dessein d'y mettre un terme;
je me rendis dans ma ville natale pour mettre ordre aux affaires de ma jeune sœur , et là je raisonnai mon projet, je caressai mon suicide... J'étais fou y impie, et j'applaudissais à mon courage, à ma résolution, à mon stoïcisme; j'avais la fièvre , le délire , et je me croyais de sang*iroid!... Ah! déplorable aberration de l'esprit humain! Que sommes-nous, grand Dieu, quand ta lumière nous est ravie... que sommes-nous?... ténèbres et présomption !
» Le jour et l'heure de ma mort étaient fixés ; j'avais tout préparé, tout ordonné; et l'orgueil avait présidé à ces funestes apprêts , car je voulais mourir avec ostentation... Hélas! que serais-je devenu si Dieu ne m'avait pris en pitié !
» La veille du jour de mon suicide, je parcourus la ville et tous les lieux où s'étaient écoulées les heureuses années de mon enfance ; mais ils ne parlèrent pointa mon cœur, qui resta insensible. Quand vint le soir, je fis venir ma jeune sœur, pauvre enfant que j'abandonnais si lâchement, et qui , me voyant sombre et agité , me dit avec sa douce voix : Mon Dieu, mon frère , qu'as-tu donc? pourquoi m'embrasses-tu si fort ?
62 SOUYËNIRS
» Ces accents , mon jeune ami , étaient ceux de' ma mère, dont le souveair^ dont l'image revinrent en ce mpmjsnt s'emparer de ma pensée !••• Je serrai ma sœur dans ipes bras , sur mon cœur, et je ne poiuvais que lui dire : Conmie tu ressembles à
notre mère! , .,,...
)) Quelques larmes vinrent enfin baigner ma paupière... Ma mère... ma mère!... oui, ce fut elle sans doute qui obtint grâce pour un. pauvre insensé , car une inspiration du ciel m'était venue... Je courus sur sa tonibe si longtemps délaissée ; là je m'agenouillai , là je trouvai des larmes l ... Ab \ quel soulagement ce fut pour mon cœur ! quel changement s'opéra tout à coup en moi!... Les dernières paroles que ma mère m'avfiit dites à son lit de mort me revinrent à la mémoire; je les entendais, je recevais sa bénédiction^., et l'horrible conviction que je ne devais plus la revoir dans un meilleur monde me fit frémir d'horreur... Cette pensée me sauva; la funeste résolution de quitter la vie m'apparut alors dans toute son impiété... Je n'osîjis prier encore; mais j'implorais l'intercession de ma bienheureuse mère , et celle aussi de cette jeune fille que j'avais
tant aimée, et qui , tant de fois , voulut me ramoier dans la borne f voie; -
.9 Les heures s'iécoulèrént ainsi dans une agitation Jesprit, dans une émotion de cœur qu'il me serait impossible de vous : dépeindre u l'attendris^ temçnt , )a boute , la joie « le repentir, s'empara-» reqt alternativement de mo» cœur.... Ce -qu'il
adviendrait de moi , je l'ignorais; mais Dieu était là , et je sentais qu'une vie nouvelle , qu'une i?ie de réparation: allait commencer. . ....
»*Je passai la nuit tout entière surla.tombe.de ma mère , et je ne m^n arrachai qu'à L'aube du joqr : marchant alorsiavec. précipita tiou, je. sortis de la'viUe^ et Dieu sans:doute. guida mes pas; car an moment précis du lever du soleil , à ce moment que j'avais choisi pour accomplir mon cnme, je me trouvai à Ja porte .d'un couvent de bénédîeûns* La x:lo|cbe appelait Jes fidèles à l!offîce divin.,* rentrai;^ j'étoutai la messe avec xecuéillemenC^ je demandai àDiieu d'aiM>ir pitié de moi , j'implorai sa miséricorde^^ et il.me.raccorda»^ mon. «enfant, en an'inspirantilieureuse: résolution, deiquittei^ le monde, et de me vouer tout^en^eràson service.
B Après la messe , je fis demander l'un des sujpé*