U SOUVENIRS
rieurs du couveut; et quelles furent ma surprise et ma joie , en reconnaissant en lui le confesseur de ma mère ! C'était la Providence qui me l'envoyait en signe d'acceptation du vœu que je venais de former. H m'écouta avec bonté » m'exhorta à me défier d'une résolution précipitée, inspirée pénètre par l'exaltation du moment , et non par une vocation véritable ; mais tout ce que sa prudence lui sucera fut inutile. C'est une vocation > lui répondis-je ; c'est la volonté de Dieu qui a eu pitié de moi y ainsi que ma pauvre mère me l'a promis à sa dernière heure.
» Le supérieur céda enfin à mes larmes , k mes prières , et m'admit au noviciat. Je ne vous parlerai pas des épreuves que ce digne frère me fit subir... Elles furent longues; mais toutes me parurent faciles , tellement j'étais heureux d'avoir trouvé la vérité , et de n'être plus en proie aux doutes et aux remords* Je reconnus bientôt , par des études nouvelles et bien dirigées , que mon orgueil seul m'avait empêché de reconnaître la faiblesse et l'absurdité de tous les systèmes philosophiques que j'avais tant vantés... Je m'humiliai profondément devant Dieu, et mon esprit ,
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ma raison , d'accord avec mon cœur, ne travaillèrent plus qu'à bénir le Seigneur, qu'à proclamer la gloire de son nom !
n J'étais régénéré , mon jeune ami ; j'éprouvais les douceurs d'une âme délivrée des tourments de Tenter pour les joies du paradis. Que sont les plaisirs du monde , comparés à ces pieuses extases!... Ah! que la religion est belle! que ses consolations sont douces , vraies , salutaires pour celui qui a reconnu le néant des choses humaines!
» De jour en jour je devenais plus humble , plus soumis , plus zélé pour le service de Dieu , et plus reconnaissant de la grâce infinie qu'il avait daigné répandre sur moi , en me rappelant à lui. Aussi , lorsque le supérieur du couvent m'annonça que l'on m'avait jugé digne d'aller préoher le nom de notre Seigneur aux nations idolâtres , je me jetai au pied de l'autel, pour rendre grâces à notre Père céleste , qui me donnait ainsi les moyens de réparer mes erreurs premières , par la prédicatioA et le témoignage de son évangile.
» C'était aux Indes orientales quie je devais aller.
Saint Xavier, patron des missionnaires, dqnt la
vie m'avait fait verser tant de larmes d'attendris* I. 5
setâëiEit et d*admiratioû , devint moû modèle. G'est lui c}Qe j'invoqaai , et cômtae lui je me pré^ parai longtemps à la mission difficile que Ton con^fiait à mes Ëiibbs forces. Il fallut étudier à fond les langues orientales et Thistoire des Indes , ea tnêitte temps que je m*habituai à des priratious de tous genres ; car l'esprit et îê eorps deraieM être également préparés. Enfin k persévérance , le wikè et lé grâce de Dieu me firent tout surmonter, M après deux atis éè séjour k Man^eille > dans le WQVeM dm Pèrets de la Miasion^ oft Ton m'avait envoyé , je m'embarquai p^^ir Pondiehéry.
)» La travei^ée fiil heureuse pOiir moi ; plusieurs bomàieê de Tëquipage ae ^invertirent... C'était le jiremier tribut de reconûais^ahce que je piayais ti Di«0 \ c^étak uhe preuve que mu missioii ^rait hétà^ pur lui , et deà joies ibeflbbles inondèrent mon âme..^ Ahl mon eâfaïtt, ramener au berc&il là brebis égarée , c'est k plus douce récompense pour lé paiteur.
» A mon arrivée à Pondicbéry , je fud soumis à de nouvelles éjwreuves par les Pères de la Mission , qiii voulaient toujours se convaincre , par leurs yeux ) ri k vocation du frère arrivant d*£urope
était véritable, et s'il possédait ce zèle, cette abné* gation , indispensables à de tels apostolats. Ils m'en jugèrent digne , et je partis après avoir imploré de nouvelles grâces de Dieu , plein d'espoii^ d'amener à la foi ces ^mes ignorantes , et de mériter le martyre en rendant partout et toujours témoignage à noire di?in Sauveur.
» Bien des obstacles , bien des périls m'attendaient dans cette longu e mission. Souvent il m'arri-* Tait d'être moins fort que les difficultés , d'éprouver de tristes découragements... Mais lorsque notre Seigneur Jésus»Christ, dans sa miséricorde infinie, convertissait par moi un seul de ces malbeureux idolâtres , mon cœur nageait dans les délices du ciel , et reprenant , avec une nouvelle ardeur^ le bâton du pèlerincige , je marchais à d'autres con* quêtes, plus heureux et plus fier, ajouta le digne homme en me regardant, oui, plus heureux et plus fier que de toutes celles des Alexandre et des Napoléon. »
Ici le bon missionnaire. s'arrêta comme s'il se fût repenti de ce signe de satisfaction , et qu'il craignît sans doute de s'être laissé entraîner k un léger mouvement de vanité. Je fus obligé de l'in-
terroger plusieurs fois pour lui faire reprendre son récit, dont les détails m'entraîneraient trop loin dans cette lettre; quil vous sufiSse, mon ami , de savoir aujourd'hui , qu'après avoir passé vingt-sept ans aux Indes , tantôt parmi les M arattes, tantôt à la cour de Hyder-AU et à celle de TippO'Saëb^ mon digne missionnaire , malgré les guerres et les persécutions , ne vit jamais faiblir son zèle apostolique. Témoin de la longue lutte de TippO'Saëh contre les Anglais , ce ne fut qu'eu l8o3 qu'il quitta les Indes où il aurait fini ses jours sans regret, me disait-il, si les ministres du culte anglican n'eussent cherché, par tous les moyens possibles, & expulser les missionnaires catholiques des Indes orientales ; ce qui leur était devenu facile , depuis que les Français avaient perdu leurs possessions et leur influence dans cette partie du monde.
Le bon prêtre fut donc obligé de s'embarquer malgré toutes ses protestations pour revenir en Europe, lors de la paix d'Amiens. Depuis cette époque il habite Marseille dont le climat est devenu indispensable à sa santé; l'âge et les infirmités vinrcut ensuite , et le forcèrent à une vie
sédentaîrie qui lui coûte , me disailnl , au delà de toute expression.
£h bien! mon cher maître, avais -je raison d affirmer que mon compagnon de voyage y qu'un missionnaire avait compensé pour moi tous les ennuis de la route? Je dois le voir avant de quitter Lyon, il me l'a fait promettre, et certes je n'y manquerai pas , car il a produit sur mon âme une impression qui ne s'effiicera plus.
6 février.
Après avoir employé toute la journée d'hier et la matinée d'aujourd'hui à visiter les curiosités et les établissements de Lyon , depuis le grand hôpital jusqu'à Notre-Dame de Fourvière , je me suis rendu chez mon é vangélique missionnaire , où je sonnai plusieurs fois avant que l'on m'ouvrit : l'aspect de la maison indiquait un malheur ; le domestique pleurait, tout était morne et silencieux... Après quelques minutes d'attente , j'entendis les pas lourds et traînants de*mon digne ami.
— C'est vous, mon cher enfant, me dit-il, je suis heureux de vous revoir...
Tandis qu'il me parlait j'evoy «14 dans ses traits un mélange de douleur et de joie,
— Vptre n^veu , commept va-t-il ?
-»« Mal , me répondit"*!! en soupirant, très-mal , quant aux aouffrances du oorpe, mais Tàme est bien. M L*Aroe sera sauvée , ajouta-^t'il d'une Yoix forte et en levant les mains au ciel... Mon voyage sera béni !
Et sa physionomie s'épanouissait «•
— Ah! que je fus bien inspiré... Ce cher enfant!... c'est Dieu qui lui a parlé par ma voix... Mon empressement l'a d'abord vivement touché , et il a pleuré de reconnaissance en me voyant... Il est alors redevenu bon et calme... Pauvre Jules! comme il souffrait! Je lui ai parlé de sa pauvre mère qui l'attendait dans une autre vie ; il m'a écouté , il s'est attendri , et Dieu a fait le reste!... Maintenant ses yeux sont ouverts à la lumière.
Une sonnette se fit entendre..^
— On me rappelle , dit le bon missionnaire, adieu, mon jeune ami... Puisse Dieu exaucer mes prières et ne pas vous lais^r attendre jusqu'aux portes du tombeau pour vous donner sa foi !
Quand il m'eut embrassé je mis un genou en terre en lui demandant sa bénédiction, puis je le quittai en pleurant comme on quitte un bon père qu'on ne doit plus revoir ! Une église s'est trouvée sur mon passage , j'y suis entré , j'ai prié pour tous les miens... Et le cœur gros de soupirs , j'ai fait mes derniers préparatifs pour monter dans la voiture qui doit me conduire hors de France.