‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 13 sur 42 · LETTRE A MA SOEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A MA SOEUR

Mon budget. ~ La pauvre veuv« proteslanle. — Peusion fashionable de madame de Molle. — Société de Lecture.

«enève, IB «ttU.

Je veni te raaBisrer, ma fwaâr, sur Fexigiiilé de mes rentes. Qaoîque k pefi&(m que mon père veut bien ra'assîgner soit pea coneidénble pour sa fortune, je dois m'en tirouver heureuK ; d'abord comme une équi* table compensation à mes prodigalités passées, pvis ensuite parce que je suis assuré que ce modeste revenu, qd naguère n'aurait pas défrayé les dépenses d'un mois, suffira désormais pour mon »mée entière, grâce à mesgoâts, à mes habitudes nouvelles... Tu vois donc bien que l'eqiirît de sagesse commence à prendre possession de mon cœur.

Mon budget bien assuré, je n'ai plus hésité à quitter le triste et sombre appartement de ma pauvre veuve ; j'y manquais d'air et de lumière , et ma santé commençait à en souffrir, malgré tous les soins dont cette digne femme m'entourait; aussi, n'est-ce pas sans regrets que je m'en éloigne ; c'est elle qui , la première, m'accueillit dans ce pays qui n'est plus la France, quoiqu'on y parle notre langue; c'est elle aussi , pauvre éprouvée, si frappée par le sort et pourtant si résignée , qui m'encourageait lorsque la mélancolie venait parfois encore s'emparer de mon âme!... m'enseignant ainsi que la foi et la prière peuvent seules inspirer cette sainte abnégation qui sait trouver, dans la douleur même , l'ineffable jouissance de consoler les affligés ! Je reviendrai souvent la voir pour m'affermir, à son exemple , dans l'étroite voie du devoir et de la vertu.

Du quartier bas on demeurait cette excellente femme , j'ai passé tout d'un trait aux hautes régions , et j'ai pris gtte dans l'une de ces pensions particulières qu'on trouve à Genève , plus qu'en aucun autre lieu ; elles sont tenues assez ordinairement par des dames qui, n'ayant pas assez de fortune pour vivre de leurs rentes, cherchent à y suppléer en s'aidant de la bourse de quelques commensaux.

Madame de Molle, ma nouvelle hôtesse, est une sémillante veuve de cinquante à soixante ans, qu^elle dissimule de son mieux par une toilette recherchée H

par de certains airs de jeunesse; bonne femme au demeurant , malgré ses afféteries : plmne d'obligeance , et bienveillante avec cbacun, surtout avec les gros payeurs tels que les Anglais. . • Que le mot gros payeur ne t'effiraye pas, car s'il est avec le ciel des accommodements , il en est aussi avec les maltresses de maison qui donnent volontiers quelques facilités à d'honnêtes et aimables jeunes gens , destinés à passer de longs jours sous leur maternelle administration ; ai-je paru tei aux yeux indulgents de madame de Molle? mon amourpropre s'en fait gloire , et ma bourse s'en applaudit.

Avant de te donner la statistique de mon nouvel établissement, il est bon de te prévenir qu'à Genève ces sortes de pensions sont fort à la mode, et que beaucoup de personnes de très-bonne famille en tiennent sans déroger : on vmt même souvent des étrangers solliciter et obtenir comme une faveur d'être admis à la table de tel ou tel professeur célèbre , de tel ou tel médecin en renom , afin de pouvoir profiter de leur conversation et d'être présenté plus facilement dans la société ; c'est un honneur qu'il faut payer, il est vrai , et quelquefois jusqu'à mille francs par mois ; mais ils peuvent inscrire sur leur journal les traits d'esprit, les profondes sentences qu'ils ont entendus sortir de la bouche de MM. de CandoUe le botaniste, Pictet le physicien, Delarive le fameux chimiste, et cela marque dans le voyage... La célébrité s'escompte ici comme toute autre valeur.

Pour tm retenir à b peoMD de b retpecubk nuidiiiie de Hotte, je te dirû qs^on y ùâi «• Gomaie dans tottlet les Mlles, une assez nuûgire ehère, malgré le nombce des regm; maisàGeBèTe, b noorritiire de Tesprît passe avant eelle da corps, el detoates les vertus domestiques , Téeenomie et b sobriété sont celles que Ton pratique le plus volontiers. Je te dirai encore qu'il y a un sak» commun oà chacun va et vient dansbjouniée, quand Q lui plaît; et où Ton se réunit le soir pour prendre le thé , bire un peu de musique , et voir même parfois danser quelques contredanses.

Notre cosmopdite bmille se compose en ce moment d'un brave Allemand , maître de guitare « que je cite le premier, parce qu'il est ici de fondation et qu'il serait difficile de trouver un original plus amusant et de meilleur aloi; puis d'un jeune ménage anglais, couple nomade qui , depuis quatre ans , parcourt sentimentalement le continait dans une petite calèche à un cheval ; sans parler d'une famille protestante du midi de b France , d'un jeune prêtre irlandais, d'un officier espagnol , d'un baron bavarois et d'un célèbre naturaliste russe qui complète cette polyglotte ménagerie où l'on trouve toutes les races vivant en paix sous le paternel gouvernement de notre gardienne en chef.

Grâce à ses ingénieux arrangements, plus encore qu'au local , chacun de nous occupe un appartement commode ; le mien donne sur les remparts qu'il domine

heureusement de toute la hauteur de nos trois superbes étages; je dis heureusement, car sans cette salutaire élévation je ne découvrirais ni le charmant village du Plein-Palel , qui n'attend que la chute des fortifications pour faire partie de la ville , ni Garouge , bourg plein d'avenir, ni la montagne du Salève étendant sur la giauche sou arête et ses fiança dépouillés , ni même la majestueuse chaîne du Jura qui forme à droite le fond du tableau , et offre à Vœil , à ses premiers étages , de verdoyantes coUines parsemées de maisons de cam-

A propos, j'oubliais de te dire que, cédant aux continuelles instances du facétieux mem herr Dertoarih , c'est le nom du maître de guitare , je me suis décidé à reprendre la musique , à chanter même sous la direction d'une dame française et de son mari , artistes distingués , qui demeurent dans cette maison. Ce 90ra un délassement à mes études sérieuses auxquelles je viens encore d'ajouter celle de la langue italienne; je 4^vrai, chaque jour , prendre une grande heure de plus sur np sommeil déjà bien court ; mais il faut, n'importe à quel prix, que ce qui n'a pas été fait en son temps , le soit maintenant, et je mourrais plutôt à la peine que de ne pas me mettre , en fait de savoir, sur le pied d'une parfaite égalité avec mes très-érudits et très-dédaigneux Qéqevois.

Voilà les bienfaits de l'émulation! s'écrierait mon cher précepteur G*** ; voilà ce que Von gagne à vivre

- Seau milieu des studieux et des doctes... lia raison, parfaitement raison, mon digne ami, et c'est pour multiplier mes contacts avec les gens d'esprit , que j'ai tout disposé pour faire partie de la société de Lecture où je n'avais d'abord été présenté que comme simple visiteur, tandis qu'à ma grande joie , j'en suis devenu membre payant , ce qui est pour moi une immense ressource , car je puis prendre à mon choix , et suivant mes besoins, tous les livres de notre riche bibliothèque et les emporter dans mon cabinet de travail. De j^us , et ce n'est pas le moindre avantage à mes yeux , je suis à même de rencontrer et d'entendre journellement , dans les salons de conversation , des hommes du mérite le plus éminent, tels que Dumant, traducteur et collaborateur de Bentham , Pictet, de CandoUe, Rossi, dont je serais si fier et si heureux de recevoir les conseils et de mériter l'estime.

En attendant qu'ils me fassent cet insigne honneur, je les observe , je les écoute en cherchant à mettre à profit leurs discours instructifs , soit pour rectifier mes opinions, soit pour m'affermir et me guider dans mon studieux apprentissage. Tels sont, ma sœur, les précieux avantages dont je jouis dans cette société littéraire , foyer toujours croissant d'émulation et de lumière... Tel est le scientifique sanctuaire où la jeunesse de tous les pays peut à la fois s'inculquer l'amour du travail et puiser avec fruit aux inépuisables sources de l'intelligence et du savoir. Heureuse la ville qui

peut ainsi contribuer aux progrès de la civilisation , par un établissement aussi bien entendu qu^il est hospitalier!... Adieu, que les bénédictions du ciel se répandent sur tous tous !

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