CHAPITRE VI
FRAGMENTS DU JOURNAL
Tristesse en arrivant à Genève.— Projets d'études.— Aperçus sur Genève et le caractère de ses habitants. — Mort dn duc de Berry.— M. Manget, M. Sciiaub, professeurs. — Maiton de J.-J. Rousseau.
Genève, 8 février 1820.
La mélancolie, la triatesse, le découragement se 80ut emparés de moi, car je ne suis plus dans ma patrie, et Dieu sait quand je viendrai m'asseoir au foyer paternel ! C'est à onze heures du soir que nous sommes entrés à Genève. Je me sentais transi, Tair des montagnes m'avait glacé... Des pensées sombres m'oppressaient, et ces pensées prirent une teinte encore plus morose, lorsqu'en traversant la ville, des apparieBieais éclairés se montrèrent à mes yeux, et des instruments se firent entendre... On dansait, on était dans la joie,
el moi, inconnu, étranger à tous ces êtres heureux, je souffrais sans qu'aucun d'eux songeât à me plaindre. Alors je m'enfonçai dans la voiture pour ne plus rien voir ni rien entendre; cette gaieté me faisait mal... Quoique harassé de fatigue , je n'ai pu trouver de sonmieil, et toute la nuit je n'ai vu que Paris, ses fêtes, ses plaisirs et ses mille enchantements!... L'imagination est si féconde, si habile à rendre de la fraîcheur et des charmes à tout ce qu'on avait d'abord rejeté par satiété ! . . . Puis le cœur avait son tour, et ma famille et les amis que j'ai laissés derrière moi excitaient mes regrets... L'éloignement volontaire n'était plus qu'un exil... Hélas ! c'est encore sous ce même aspect qu'il m'apparait ce matin ! Ce lac si beau que je vois là , sous mes fenêtres , est sans animation , nulle barque ne le sillonne ; les collines qui l'entourent sont couvertes de neige, le vent du nord siffle, les rues sont désertes, et mon auberge est silencieuse comme un tombeau. . . Ah ! cette ville est bien triste pour y passer de longues années!... Le pourrai-je ? que Dieu m'en donne le courage !
14 février.
Huit jours se sont écoulés , et me voilà provisoirement installé, tant bien que mal, chez une pauvre veuye qui aura soin de moi. J'ai monté la vie matérielle à un taux d'économie incroyable pour un ex-élégant de
Paris; mes amis du grand monde auraient peine à croire qu*on puisse se condamner à une telle médiocrité, et pourtant ce sont des privations bien faciles à supporter que celles que Ton s'impose dans ses habitudes et ses goûts, quand on est seul et qu'on a devant soi un but noble et utile : dame vanité une fois vaincue, le reste n'est rien.
La chose la plus urgente et la plus difficile désormais , c'est un plan d'études bien raisonné, bien en rapport avec mon caractère et ma capacité. Mais je me sens , hélas ! si léger d'expérience et de savoir, que je désespère de sortir seul de cet inextricable labyrinthe. £n attendant que l'inspiration , les conseils et la réflexion m'aient tiré de cette perplexité, j'ai commencé, pour que chaque jour porte son fruit, à relire sérieusement l'histoire de France que je veux posséder à fond ; j'ai repris aussi mes livres de mathématiques, Bezout, Legendre , Biot , mes auteurs favoris ; puis , lorsque j'ai travaillé ainsi pendant cinq ou six heures , je vais me promener , non dans la ville , dont il est facile de faire le tour en une demi-heure, mais dans les environs qui doivent être ravissants pendant l'été.
Après diner, je passe quelques instants à parcourir les'joumaux qui arrivent de Paris, et je reviens finir ma soirée près de mon hôtesse, rigide protestante, et mieux que cela encore , car elle appartient à une secte surnommée par dérision \e»momiers; véritables puritains , dont le temple est à* la porte de Genève. La
bonne femme est pauvre comme Job : les afflictions ont frappé sans relâche à sa porte, et cependant, quand elle reyient le soir de son prêche où elle a prié et chanté des cantiques , elle est résignée , calme , contente , et répète souvent :
— Que le nom du Seigneur soit béni ! . . . Les consolations d'en haut valent mieux, je le vois, que les consolations des hommes !
15 février.
Genève, sur sa colline, avec ses inutiles fortifications qui la resserrent , ses maisons étagées gagnant sur le ciel ce qu'elles ne peuvent prendre sur la terre, Genève, avec ses rues étroites et montueuses, ressemble beaucoup à une ruche bien organisée où chaque habitant travaille sans bruit et avec zèle à grossir le trésor commun en richesses et en sciences. Tandis, en effet, qu'un grand nombre d'entre eux s'industrient au dedans à faire fructifier leurs capitaux par la banque et l'horlogerie, ou, parcourant l'Europe en véritables abeilles butinières, s'établissent daifê les principales capitales, s'y enrichissent par leur habileté financière, et reviennent ensuite rapporter leur tribut à la mère patrie ; d'autres encore s'efforcent , par de consciencieuses études , d'acquérir du savoir et d'ajouter quelques célébrités de plus à celles dont s'enorgueillit déjà le nom genevois.
Il n'est donc pas étonnant que les étrangers soient considérés dans cet industriel laboratoire, comme des intrus, des frelons qu'on ne peut y tolérer qu'à la condition , que non-seulement ils ne toucheront pas au miel amassé, mais qu'ils serviront, au contraire, à l'augmenter par les impôts de toute espèce auxquels sont soumis leur bourse et leur esprit : en peu de mots , et pour parler un langage moins figuré, tout étranger qui ne peut, à Genève, payer largement son écot, soit en écus, soit en talents, est difficilement accueilli par ce peuple calculateur, analyseur et religieux. A-t-il tort ? je n'oserais prononcer, après un aussi court séjour ; mais ce que je sais, à n'en pas douter, c'est qu'un homme de sens et de cœur peut apprendre ici à connaître le prix du teno^ et à utiliser sa vie, et qu'en laissant de côté le ton tant soit peu doctoral de messieurs les Genevois , l'on ne peut que gagner au milieu d'eux, parce que l'on s'est bientôt convaincu, à leur école, qu'il £aut mettre en pratique cette devise qui, jusqu'aujourd'hui, n'a pas, hélas I été la mienne... Mieux vaut étn que de paraître...
Qu'importe, après tout, qu'ils soient, dans leurs discours comme dans leurs manières, froids , réservés, sentencieux? Qu'importe que leur ville n'offre aux déscravrés aucune distraction? Ce ne sont pas des amabilités de salon ni de bruyants plaisirs que je suis venu chercher dans la cité de Calvin ; mais des exemples de travail , mais du savoir et surtout des vertus. . .
Voilà le but auquel il faut atteindre ! et , si Dieu permettait que la réforme morale et intellectuelle à laquelle j'aspire pût s'opérer en ces lieux , que ne devrais-je pas aux Genevois ! . . .
16 février.
Gomme tontes les républiques du monde , depuis Rome la grande et Tancienne, jusqu'à San-Marino la petite et la moderne , Genève a ses patriciens et ses plébéiens que Ton distingue en gens du haut et gens du bas; par suite, sans doute, de l'antique usage qu'ont les familles riches d'habiter la partie élevée de la ville , tandis que les commerçants et les artisans logent presque tous dans les quartiers avoisinant le lac.
Gette hiérarchie sociale , dont nul peuple , quelque petit qu'il soit, ne saurait être exempt, a donné, comme partout ailleurs, et donne encore lieu à des jalousies et à des dissensions plus ou moins animées , suivant les temps et les circonstances; mais il en est aussi résulté un esprit d'émulation qui n'a pas peu contribué à répandre la science et les lumières panni les positifs compatriotes de Rousseau.
Quant à l'importance que les Genevois attachent à leurs remparts et à leur gouvernement , on en rit , et moi, parfois, tout le premier; mais il suffit pourtant d'un instant de réflexion pour se convaincre que l'amour de a patrie ne se mesure pas à l'étendue du territoire,
et qu'il n'y a pas de petite nationalité aux yeux des hommes sages et des bons citoyens.
J'ai déjà dit que ce n'étaient pas la causerie française ou des gracieusetés de salon qu'il fallait chercher à Genève... Non ; tout y est encore trop soumis à la rigide et sèche influence du calvinisme et de l'esprit de calcul, pour qu'on puisse y rencontrer cette urbanité affable et cette élégance du beau dire qui caractérisaient, naguère, notre société française.
Peu galants de leur nature , les Genevois ont besoin , après journée faite, d'aller se délasser de leurs arides travaux de comptoir et de cabinet dans quelques réunions exemptes de gène , où l'on puisse , sans beaucoup de frais , trouver en même temps de la distraction et le moyen de ne pas être encore tout à fait oisif.
C'est dans ce but , sans doute , qu'ils continuent à fréquenter assidûment des clubs dont l'origine remonte à leurs troubles politiques. Ces clubs nombreux, appelés ici cercles , sont divisés par colonies et par castes, ff ftt .
Rarement un étranger est introduit dans ces réunions particulières , qui différent essentiellement en ce point de la société de Lecture, où tous peuvent être indistinctement admis , pourvu qu'on appartienne à une famille honnête et qu'on soit présenté par trois membres de la société. Cet établissement littéraire , dont la nombreuse bibliothèque et l'abondante collection de journaux et de brochures me sont persomiel-*
lement d'une si grande ressource , est certainement Tune des plus importantes et des plus utiles fondations qu'on puisse citer en ce genre.
En offrant ainsi aux étudiants comme aux hommes doctes, aux étrangers comme aux nationaux, une source inépuisable d'instruction et de lumières , les Genevois ont heureusement prouvé qu'on ne saurait admettre d'exclusiyeté en fait d'intelligence , et que les œuvres de l'esprit sont et doivent être du domaine de tous... Honneur donc leur en soit rendu ! et plaise au ciel que nos grandes villes de France soient un jour dotées de semblables établissements !
17 février.
Le duc de Berry est mort... mort assassiné par un misérable, nommé Louvel... Sa fin chrétienne est admirable ! Chacun est ici en émoi, dans l'attente la plus vive, sur le parti que va prendre le gouvernement français , et sur les lois que le ministère va présenter aux chambres... Qu'en résultera*t-il?... Dieu le sait.
25 février.
Les réactions si redoutées ne se sont pas fait attendre : des projets de lois anticonstitutionnels, contre la liberté de la presse et la liberté individuelle , viennent d'être soumis à l'approbation des députés... Les roya-
listes parlent hautement de mesures répressives , de coups d'État... Âh! mon pauvre pays... n'es-tu donc destiné qu'à de perpétuelles révolutions !
15 mars.
Quelque irrésistible que soit Tattrait qui me porte à ne m'occuper et à ne m'entretenir uniquement que de ce qui se passe en France et dans les deux chambres , je veux le surmonter... je veux plus que jamais me clouer sur mes livres; car, malheur à moi, si je les négligeais au moment même où je recommence sérieusement mon éducation ! ... le mal serait irrémédiable.
Pour mieux me garantir de ma propre inconstance et pour suppléer à mes trop faibles lumières, j'ai pris le parti d'aller consulter M. Manget , professeur fort distingué , afin qu'il me dirige dans mes études et qu'il me donne des leçons. Il croit qu'il serait avantageux pour moi d'étudier l'économie politique en même temps que je continuerais mes lectures et extraits historiques ; c'est une weme ^ dit-il , qu'il n'est plus permis désormais de laisser de côté quand on se destine à parcourir une carrière politique ; celui qui aspire à devenir membre d'une assemblée lé^lative a surtout besoin de se livrer à ce genre d'investigations, auquel se rattachent les questions sociales les plus importantes.
M. Manget, dont l'esprit égale le savoir , parle avec facilité ; il est clair dans ses définitions , instructif et
pleio d'intérêt dans tes eipoaét : ia méthode d'enseigner me parait oon?emd)le pour un jeune homme de mon âge , qui a surfont besoin qu'on lui trace la route , qu'on lui assigne un but , sans néanmoins le conduire trop par les lisières. U m'assure que Téconomie politique m'intéressera beaucoup, et, ce qui est mieux encore , qu'elle me conduira peu h peu à ét^dre la sphère de mes connaissances , en me donnant la mesure de tout ce que je dois apprendre pour la bien connaître et la bien appliquer.
M. Manget me conseille encore d'étudier l'anglais, et le plus t4t lera le mieux, a-t-il ajouté. Qu'il soit donc fait comme il le désire. . . Le temps qui manquera au jour , je le prendrai sur le sommeil ; j'ai tant de fois, à Paris , passé des nuits entières à yider ma bourse et ruiner ma santé , que je puis bien maintenant les employer à l'étude. Qui m'aurait dit pourtant , il y a un an à peine , que j'aurais ren^placé le balcon de l'Opéra , les Uq>is verts , les quadrilles des salons et leurs bougies resplendissantes, par la faible lumière qui éclaire à demi une chambre plus que modeste et quelques livres sur une table vermpultt^ ? Qui pourrait retrouver le brillant jeune homme de la capitale, l'élégant à la mode , dans cet étudiant k h mise simple , dont l'unique pepsée , l'unique désir est d'acquérir des cimnaissauces ? Le contraste est si tranché et la métamorphose si subite et si complète , que j'en suis parfms effityé ! . . . Non que je ne me sente plus tranquille , je dirai même
plû8 heureux que dails le iourbilloD de Paris; mais si moo eouragé allait in^abandonner !... Et il en fiiut , je puis le dire , pour se priver y à mon âge , de tout plaisir^ de toute distraction, de tout exercice... Non, je ne succomberai pas!... Tamour-propre , la honte, me soutiendraient si je faiblissais. Ici coimne à la guerre , répétons : En avant !
2S marc.
Mes succès du jeune âge m'ont fait illusion, je pense, sur Tétude des mathématiques. La trigonométrie , les sections coniques , Talgèbre , la géoinétrie descriptive. . . ah ! que la tâche est rude et longue ! . . . et si ce n'était Thabileté de Texcellent M. Schaub , mon professeur et maître, j'aurais déjà dit adieu aux a, a X b.,, aux plans, aux sphères... et d'autant f^us volontiers que mon budget en serait moins lourd. Mais comment quitter M. Schaub une fois qu'on l'a connu ! . . . M. Schaub, cette exception, cette merveille parmi les mathématiciens presque toujours si ennuyeux.
C'est un petit homme à large face , à la physionomie riante , qui a toujours sur ses grosses lèvres le petit mot pour rire. . . Ses yeux armés d'une énorme paire de lunettes sont parfois vifs et brilhints , parfois opaques et ternes, suivant qu'il a plus ou moins humecté son gosier; son nez tendant au rouge violet s'harmonise parfaitement avec le carmin de ses pommettes et la
fratcheur de son triple menton ; de plus , il est 8i dodû , si replet , que ses habits, qui jamais ne se boutonnent , laissent voir un protubérant abdomen ressemblant assez bien à un bélier araneé pour faire place au reste de la masse. Mettez ensuite sur son énorme chef un chapeau bolivar, puis une canne sous ses petits bras^ et vous Terrez traits pour traits le très-honoré et très-honorable M. Schaub, se promenant au jour tombant et s'en allant, hors ville , sabler tranquillement quelques bouteilles de vin blanc.
Du reste , et pour rendre à chacun ce qui lui appartient , je dois dire que M. Schaub est un homme d'une instruction variée , d'un esprit fin et d'un cœur franc et loyal ; j'ajouterai qu'il est estimé de tous ceux qui le connaissent , et qu'il serait difficile de lui être supérieur comme professeur de mathématiques ; si donc je ne deviens pas un habile géomètre , ce sera ma faute et non celle de sa science.
10 avili.
J'ai été visiter la maison où est né Rousseau. En voyant l'humble demeure dans laquelle s'est écoulée l'enfance de ce grand écrivain, je suis resté saisi, dominé par la pensée que le génie est la puissance la plus belle , la plus noble , la plus enviable que Dieu puisse accorder à une créature ; par cette puissance , le fils d'un simple horloger sortit de son obscurité et
sut attirer sur lui les regards du monde qu'il étonnait par ses immortels écrits ! La fortune , le pouvoir , la royauté même , pâlissaient devant la gloire de son nom ; et son berceau inspire plus d'enthousiasme que ces palais où les grands de la terre sont nés , et ont passé de générations en générations , sans laisser après eux aucune trace d'utilité.
Pourquoi faut4l , hélas ! que la vive lumière de cette haute intelligence ait été si souvent ternie par les bizarreries et les tristes écarts d'une imagination maladive et d'une orgueilleuse susceptibilité?... Serait-ce donc, pour parler le langage de mon évangélique missionnaire, que l'Être suprême , en permettant les chutes profondes de ces maîtres de la pensée, ait voulu nous donner une preuve de plus que l'homme, fût-il doué du plus vaste génie , n'est pourtant qu'un assemblage de misères et de grandeurs , plus à plaindre peut-être encore qu'il ne doit être admiré... Que l'exemple de l'infortuné Rousseau nous serve alors de leçon ! . . . et tout en rendant hommage à ses facultés créatrices, tout en brûlant du noble désir d'arriver comme lui , à force de travail et de persévérance, aux premiers degrés de l'échelle de l'intelligence , n'oublions pas , n'oublions jamais que la sagesse et l'élévation du cœur marchent avant la supériorité , avant les chefs-d'œuvre de l'esprit.