‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 15 sur 42 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

FRAGMENTS DE JOURNAL

Loi du double vote. — Économie politique. — Promenade au Salève.— Voltaire et madame de St^tel. — Saint-Antoine et la Tpeille. — Le café PapiK>Q et ses habitants.

25 mal.

Toutes mes pensées s'arréteut sur la France : les débats auxquels la lot du double vote donne lieu dans la chambre des députés s'animent, se grandissent; toute la France , toute l'Europe suivent avec intérêt , avec anxiété le développement de cette crise où les partis ont pris franchement position, où les idées rétrogrades sont aux prises avec les idées nouvelles, le siècle passé avec le siècle nouveau , les hommes stationnaires qui s'éteignent avec cette jeune génération qui veut briller et aller en avant. La lutte est grande et solennelle ! ...

toutes mes idées s'y concentrent, quelque effort que je fasse pour les en détourner... Je suis à la chambre, j'assiste aux discussions, j'écoute les orateurs et je les applaudis. . . Brisons là, brisons là !.. . tournons ailleurs nos pensées. . . revenons à mes livres. . . Mon tour viendra peut-être un jour de défendre aussi les libertés de mon pays du haut de la tribune. . . Que Tétude m'y conduise donc et m'en rende capable !

30 mai.

SmUh, Gamier, Tracy, Say, Sismondi, Ricardo, Malthw, sont rangés, empilés, ouverts sur ma table; Smith, digne fondateur de l'économie politique que Say a mise en ordre et que tous ont développée. Que de volumes sur une science à son berceau ! science dont on ignorait les premiers éléments il y a soixante ans, et dont la connaissance apportera, dit-on, des améliorations notables, soit dans l'administration intérieure de chaque pays, soit dans les rapports des nations entre elles. Cette opinion sur l'importance de réconomie politique, dont je reste chaque jour plus convaincu , est seule capable de me faire surmonter l'aridité que je rencontre souvent dans ces matières ; c'est elle qui me retient sur ma chaise à lire de volumineux ouvrages, et m'empêche d'aller courir sur lei^ montagnes, jouir de ce beau soleil, de cette douce brise qui agite mollement les feuilles ! . . . Âh ! qu'il me

faut de courage pour ne pas sortir sans but, sans dessein, errant à FaTenture dans ces yertes campagnes ! . . . le cœur s'y dilaterait , la santé y gagnerait , Fimagination s'enrichirait d'impressions nouvelles... Au lieu de la sècbe nomenclature de Say , j'aurais le grand livre de Dieu, le Mont-Blanc, le beau lac et ce ciel si pur et si bleu ! . . . Allons ! il y a plus de poésie dans mon âme que d'analyse dans mon esprit. . . partons.

Je rentre fatigué. À une lieue d'ici est le Salève , montagne qui , vue du Jura , semble servir de mur et d'abri à Genève; je l'ai gravie, je suis allé me poser sur sa cime , j'y suis demeuré des heures entières en contemplation ! Ma vue embrassait à droite tout le lac jusqu'à Lausanne , jusqu'à Vevay ; devant moi , le Jura ; derrière , le Grand-Mont et ses blancs satellites ; à gauche, l'Arve et le Rhône , puis Genève à mes pieds ; j'étais en extase !. .. L'air est si pur, si vif sur les montagnes, que le corps même semble s'y spiritualiser. Les pages qui seraient écrites dans une telle disposition d'âme se ressentiraient de son élan vers le ciel !. ..

Pourquoi faut-il, hélas ! que le génie méconnaisse si souvent sa noble vocation!... Que d'écrits immoraux sont sortis de ce Femey que j'apercevais dans le lointain!... quel compte, juste ciel! un esprit si vaste n'a-t-il pas à rendre dans cette autre vie, où il est demandé à chacun ce qu'il a fait des dons qui lui ont été accordés... Alors, j'ai détourné les yeux pour les porter sur Coppet, dont madame de Staël a fait un lieu

si célèbre par Taiiréole de sa gloire^., étonnante femme qui TOUS attire, tous séduit, tous enlèTO, tous fait prendre foi à la destinée de Thomme en montrant ce qui peut jaillir de grand, de bon, d'un cœur que Tamour du Trai et du beau inspire et embrase. Pour exprimer ce qu'elle est dans ses ouTrages, pour spécifier le caracté* ristique de son génie, il faudrait composer un mot... et ce mot est ccBurmetUalùme , c'est-à-dire association de la sensibilité et de la finesse , de Tenthousiasme et de la raison, de la poésie et de l'analyse.

Ce n'est pas elle qui dégrade l'espèce humaine ! Son histoire, si elle eût eu le temps de nous en donner une» n'aurait point été un plaidoyer, une philippique contre la race entière , mais une leçon pour ceux qui sont appelés à la conduire.

En la lisant, je me sens fier de la comprendre, fier de sentir jusque dans les moindres nuances les pensées , les jugements , les poétiques élans d'un esprit qui est seul , et restera seul peut-être , comme une preuve éclatante que Dieu n'a pas exclu des hautes sphères intellectuelles le plus bel ouvrage de sa création.

De la cime de ma montagne, mon œil s'arrêta aussi quelques instants sur la maison qu'habita, il y a deux ans, lord Byron, dont le nom remplit toute l'Europe* Si Dieu me prête force et courage, je pourrai dans quelques mois jouir de ses poésies dans l'original ; le penchant que j'éprouve pour lui me servira dé stimulant dans mon étude de la langue anglaise ; dès demain,

j'achèterai ses œuvres et je les mettrai sur ma table. Les difficultés vaincues ont pour moi tant de charme, que de mon autorité privée , au grand effroi , au grand scandale de mon maître d'italien , je me mis à déchiffrer... quoi?... Dante I Les comédies de Goldoni, Métastase même , malgré le charme de sa poésie, ne stimulaient pas assez mon esprit. Mais, me dit le bon homme , c'est mettre la charrue avant les bœufs, c'est vouloir atteindre la cime du Mont-Blanc d'une seule enjambée... H crie dans le désert, mon pauvre maître !... je vais, je travaille, j'arriverai.

LETTRE k MON AMI FERDINAND.

30 mai.

Saint-Antoine et la Treille sont les deux promenades de Genève où les oisifs , les politiques , les penseurs et les amants vont tour à tour, à différentes heures, donner carrière à leurs discussions, àleurs méditations ou à leurs rêveries amoureuses. De Saint-Antoine , on domine ce beau lac du Léman , aux ondes bleues, aux rives incertaines , à la ceinture de montagnes étagées se perdant dans les nues... perspective vaporeuse où les pensées se dilatent et s'harmonisent avec l'horizon.

De lar Treille , au contraire , on promène ses regards sur les plates-bandes du nouveau jardin botanique et sur les remparts, qui, là comme ailleurs, attestent

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