‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 16 sur 42 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

leurs inconyéDients et leur inutilité; cette vue circonscrite laisse aui promeneurs toute la possession de leurs idées. C'est là que je vais à peu près chaque jour, quand cinq heures sonnent , et c'est là que je me trouvais encore hier au café Pappon.

Qui peut rester à Genève vingt-quatre heures seulement sans connaître Thonnête M. Pappon et la plus chère moitié de lui-même, sa femme, qu'il comble d'attentions , qu'il adore , qu'il rend heureuse, malgré ses soixante ans à lui , et les cinquante ans à elle ?

Voulez-vous voir la jouissance du présent , l'insouciance de l'avenir , le contentement de la bonhomie, le rire de la bienveillance et d'une conscience tranquille , allez au café de la Treille, et contemplez cet homme de taille moyenne , d'embonpoint respectable , de démarche posée ; prenez-le depuis ses ailes de pigeon , que couvre une casquette à visière relevée , jusqu'aux bas blancs que laisse voir, dans tout leur beau , une culotte courte de Casimir à couleur tendre , et vous aurez dans son ensemble , dans sa tenue d'hiver comme dans sa tmae d'été, l'immuable M. Pappon, qui, dans ce bas monde , est un des mortels auxquels je porte le plus d'envie. Rien ne le trouble, rien n'altère ni sa santé, ni son humeur; dès l'aube du jour jusqu'à minuit, il travaille, il fonctionne, il sourit... parlant p^u, écoutant beaucoup, connaissant ce que vaut chacun de ses habitués; ce qu'il vend est bon, ce qu'il dit est juste , ce qu'il fait est toujours marqué au cachet

-sodé la boDté , de la probité ; que dirait-on de plus d'un sage?

Sa femme, objet constant de tous ses soins, mérite aussi que je lui consacre quelques lignes, car elle a de Tesprit, et cet esprit, légèrement entremêlé d'une aimable causticité , donne à sa conversation je ne sais quoi de piquant qui vous cbarme d'autant plus qu'on y est moins habitué en causant avec une Genevoise. Si j'ajoute que madame Pappon appartient à une bonne famille, et qu'elle est fort au courant de la chronique de la ville , il sera facile de comprendre pourquoi j'aime parfois à passer quelques minutes auprès de son comptoir , m'enquérant des on dit du jour , et des nombreux originaux qui fréquentent son café.

J'ai donc su d'abord , grâce à elle , qu'un grand monsieur à redingote bleue , dont la figure mâle , le regard vif et fier, la voix éclatante et le geste impérieux m'avaient frappé dès les premiers jours , n'était autre que le lieutenant général C7ia«lel , ex-commandant des grenadiers à cheval de la garde impériale , et l'un des généraux de cavalerie les plus distingués de l'armée française.

— Regardez-le , me disait ma toute gracieuse cicérone, au moment où le courrier venait d'arriver, regardez-le s'emparer des journaux, s'animer en les lisant , les rejeter , puis les reprendre , pestant , jurant si haut contre tout ce qui se passe en France et en Europe , qu'il en jette le trouble parmi nos pacifiques

habitués. Suivez-le maintenant sur la Treille où il Va chaque jour exhaler sa bile au milieu d'un groupe d'officiers à demi-solde qui gravitent autour de lui comme autant de satellites, et Técoutent comme un oracle. Ce gros homme décoré, vêtu de brun , c'est le colonel Z**\ dont les lèvres ne quittent le cigare que pour articuler un approbatif c^est vrai , à tout ce que prononce le général.

Cet autre tout voûté , avec son habit gris et sa canne à pomme d'ivoire , sort aussi des rangs de la grande armée où il avait gagné le grade de chef de bataillon : à chaque affirmation de son impératif interlocuteur , il répond oui, en souriant d'un air de conviction, quoique le bon sens dont il abonde lui commande souvent de répondre par un non... mais il a une fille, et l'espoir d'avoir pour gendre un lieutenant général est un talisman merveilleux pour lui inspirer une docilité à toute épreuve. A ie% côtés marche tout d'une pièce, en s'appuyant sur ses talons, le colonel de cavalerie B**% qu'on croirait un penseur à la gravité de sa figure , si le peu de paroles qui sortent de sa bouche ne trahissaient bientôt que jamais deux idées de suite ne se sont enchaînées dans son pauvre cerveau.

Quant aux huit ou dix autres personnages que vous voyez à droite et à gauche de leur chef de file , ce sont des officiers de tous grades et de toutes armes , presque tous Savoyards, mais restés au service de France qu'ils préfèrent à celui du roi de Sardaigne.

- iOi ^

Tel est, ajouta madame Pappon , Tétat-major ordinaire du général Chastel , auquel viennent s'adjoindre, une ou deux fois par mois, quand ils se rendent à Femey pour y toucher leur demi-solde, plusieurs autres généraux et colonels. Malheur alors à celui qui voudrait soutenir, devant'ces représentants de la vieille armée , que les Bourbons resteront sur le trône ou que Napoléon est pour toujours à Sainte-Hélène, ear il serait traité de fou ou d'imbécile par nos braves bonapartistes que Ton aime après tout , malgré leur brusquerie et leur intolérante manière de raisonner.

Quelques instants après, madame Pappon dirigea mon attention sur un vieillard de haute taille dont la marche paraissait si lente , et les pas si incertains , qu'on aurait pu douter qu'il atteignit jamais au bout de la promenade*

— Pourriez-vous vous imaginer , continua-t-elle , en voyant cet octogénaire qu'un souffle renverserait, qu'il fut l'un des membres de la convention , et de ce tribunal révolutionnaire dont le nom seul me faisait trembler aux jours de ma jeunesse ? Rien n^est plus vrai pourtant , et vous voyez en lui le fameux Forestier de Moulins , que son grand âge n'a pu soustraire à l'exil.

N'allez pas croire , au moins , reprit madame Pappon, en m'entendant plaindre le sort de ce faible vieillard si durement chassé de son pays, n'allez pas croire que la vie manque à l'âme , comme elle semble manquer au corps. Mettez-le sur la politique , parlez-lui de la révo^

lution et des rois , alors ses yeux éteints se ranimeront , sa figure jaune et desséchée se colorera, et de ses lèvres violettes et pendantes sortiront d'énergiques paroles qu'un patriote du bon temps n'aurait pas reniées. U est seul en ce moment; mais si vous restiez ici une demi-heure seulement, vous verriez arriver successivement près de lui tout ce que Genève renferme de Français exilés ou mécontents; c*est ce que M. Pappon appelle le club des républicains, tandis que le général Chastel et ses amis forment le camp des impérialistes. Un autre soir je vous ferai connaître un à un ceui de vos compatriotes que nous voyons chaque jour , et dont les noms méritent d'être cités.

L'heure était venue de retourner à mes chères études; mais je ne m'en allai pas sans remercier l'obligeante femme de ses spirituels renseignements , et sans jeter encore un regard curieux sur le groupe d'officiers où pérorait le général Chastel , ainsi que sur les personnes qui venaient d'accoster le vieux conventionnel avec lequel elles paraissaient s'entretenir trèsconfidentiellement .

On se lie vite et facilement quand on est sur la terre étrangère ; il est donc tout ûmple que peu de jours m'aient suffi pour faire connaissance et me lier avec le général Chastel et l'ex-membre de la convention; accueilli par l'un , comme ayant appartenu à l'armée , considéré par l'autre, comme un jeune patriote plein d'espérances, je ne pouvais tarder d'apprécier à leur

juste valeur le caractère et le mérite de ces deux personnages, si exclusifs dans leurs opinions et leurs principes.

Conridéré comme homme de guerre, le générai Chastel est sans doute assez haut placé, assez expérimenté pour qu'on Técoute avec intérêt et déférence lorsque la conversation roule sur les campagnes de Napoléon et sur la stratégie en général ; mais hors de là, il est tellement excentrique dans ses raisonnements , que mieux vaudrait discuter avec un enfant qu'avec Tex-commandant des grenadiers à cheval de la garde. A ses yeux le régime constitutionnel n'est qu'une absurdité, la liberté qu'une chimère... Napoléon ! voilà son^ieu , sa loi , son unique espérance !... prenez-le en tous sens , il ne sortira pas de ce cercle ; contrariez-le, il éclate , offirant aux yeux de ceux qui l'obserrent , le triste spectacle d'un esprit supérieur que la passion domine , et qu'elle a réduit à n'avoir plus qu'une seule idée , qu'un seul vouloir ; excellent homme du reste , malgré son despotisme de paroles, et fort intéressant, fort instructif, pour ceux qui, comme moi , prennent à cœur de le ramener toujours sur la science militaire où il est maître passé : Umemque $uum.

Quant an vieux Forestier, type unique peut-être du plus exalté jacobinisme, il s'est arrêté à la constitution de 95 comme le née ptu» ulirà des institutions sociales. Aussi ardent dans ses opinions qu'au temps

où ii siégeait sur les bancs de la Montagne , sans nul regret, sans, nul remords de ce qu'il fit dans ces jours de sang , comme conventionnel et comme membre du tribunal révolutionnaire , il serait prêt , tant la haine contre les rois et Taristocratie est invétérée dans son âme , à rétablir le régime de la terreur pour le triomphe 4'une liberté imaginaire et d'une république insensée.

Hélas I tel est Thomme et sa triste nature ! Quand les années ont glacé dans son cœur toute sensibilité et tout amour pour ses semblables^ quand le soin qui le préoccupe est de prolonger sa frêle existence, si, malgré sa vieillesse , vous apercevez en lui quelque lueur 4'énergie, soyez bien assuré qu'une passion haineuse en est presque toujours Tunique cause.

Politiquement et rationnellement parlant , le montagnard Forestier serait donc pour moi un être fort peu attrayant et fort peu utile; mais comme acteur du grand drame de la révolution française, il est intéressant à entendre, et c'est pour cela que je m'astreins à marcher lentement pendant de longs quarts d'heure à ses côtés , bien certain , en le reportant sur ses souvenirs de prédilection , d'y gagner quelque chose pour la connaissance des faits, et ce qui vaut mieux encore , pour la connaissance des hommes.

Je manquerais toutefois à la stricte équité, si je ne me hâtais d'ajouter que l'ex-terroriste est dans sa vie privée aussi bon et aussi juste qu'il fut cruel et arbitraire dans ses actes publics; donnant ainsi un

exemple de plus de ces étranges anomalies de caractère et de conduite , de ces monstrueux contrastes de principes qui frappent d'étonnement , et vous laissent souvent incrédules , parce qu'on a peine à concevoir que celui-là même , qui foulait aux pieds les lois les plus sacrées de la morale et de Thumanité , quand il avait à prononcer comme législateur ou comme magistrat sur le sort de son pays et sur celui de ses semblables, pût en observer les plus doux préceptes quand il agissait comme homme et simple citoyen ; mais qui ne sait , hélas ! que les révolutions et leurs terribles péripéties enivrent , aveuglent et dénaturent momentanément les esprits les plus élevés et les cœurs les plus droits!... Indulgence donc plutôt qu'anathème pour ceux qui , entraînés de bonne foi dans la lutte des partis , ont malheureusement oublié que la morale est une en politique , comme dans toutes les actions privées de la vie.

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