‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 20 sur 42 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

LETTRE A MA SOEOR.

La jeune ?euve et Péducation genevoise. — Vertus des femmes de Genève.

Genève , 20 août.

Gommence8-tu , enfin , à aimer cette vie d'étude et de méditation , si peu compatible avec ton caractère et tes habitudes passées? me demandes-tu , ma sœur , dans ta dernière lettre. A tout autre que toi , je répondrais par un oui triomphant ; mais , avec une sœur , Tamour-propre doit se taire et la vérité seule peut se faire entendre.

Quelque profonde que soit ma conviction, qu'il n'est pour moi d'autre voie de salut que celle que j'ai embrassée , quelqu'immuable que soit ma résolution

d'y persister avec courage , il m'arrive souvent encore de trouver de Taridité dans mes occupations , de la monotonie et même de Fennui dans mon existence nouvelle... Alors le moindre incident suffit pour me distraire , alors je redeviens ce jeune désœuvré d'autrefois dont Tesprit était ouvert aux vaines pensées et le cœur aux dangereux désirs !... Qu'une occasion de retomber dans l'ancienne ornière , qu'une tentation se présente dans un de ces jours mauvais où l'âme est en proie aux langueurs et aux regrets , et le philosophe en herbe, si fier de ses premiers pas dans la route du bien , si sûr de lui la veille , se laissera séduire et agira tout aussi étourdiment qu'au temps de ses folles oisivetés!... Ce fut et ce sera l'histoire de beaucoup de gens ; c'est la mienne aujourd'hui : en voici l'irrécusable preuve.

Madame de Mole, mon hôtesse, dont la bruyante pension offre trop de sujets de distractions pour que la prudence me permette d'y rester , reçoit chaque jour, dans son salon , des femmes jeunes et aimables , plus attrayantes pour un étudiant , il faut en convenir, que tous les livres du monde.

Parmi ces femmes , il en est une qui semblait à mes yeux plus jolie et, par conséquent, plus aimable que les autres; elle est brune , grande, svelte , élégante; ses yeux sont noirs , ses cils longs et soyeux , son regard tendre ; ses dents , qu'un fin sourire laisse entrevoir , sont blanches et belles ; enfin elle est char-

mante!... et, de plus, elle est veuve !... Le moyen, après cela , de ne pas la trouver ravissante , de ne pas le lui dire , de ne pas chercher à ce qu'elle en fût touchée?

Elle m'écoutait , semblait flattée de mes attentions , ne refusait aucune occasion de se trouver avec moi. . . j'avais même la présomption de croire qu'elle les recherchait. Des parties de campagne furent faites par notre société , et j'étais dans le même char que la jolie veuve , lui donnant le bras quand nous étions arrivés au but de la promenade. . . De jour en jour , le langage devenait plus expressif et le cœur plus épris , les causeries plus fréquentes et plus animées... J'allais, j'agissais , j'espérais comme à Paris !... Malheureusement j'étais à Genève ; je ne m'en aperçus que trop vite.

Un soir, où l'on attendait la charmante femme, elle ne vint pas... j'en fus triste , contrarié. Le lendemain elle ne parut pas davantage ; on la disait indisposée , malade. . . j'étais sur des épines ! Aller à sa porte s'informer de sa santé , n'eût été , à Paris , que la chose la plus naturelle ; mais à Genève ! autant eûtril valu cherchera s'introduire dans le Sanctus sanctorum de Salomon.

Un troisième jour s'écoula encore sans que ma jolie Genevoise daignât se montrer dans notre salon... Ah ! pour le coup, je n'y tins plus... je pris la plume, j'écrivis ; et jugeant que la lettre était bien , qu'elle

peignait merveilleusement l'agitation de mon âme , je renvoyai 8ur-le-champ par le simple mais discret Mikély , dont j'attendais le retour en comptant toutes les minutes. A peine ses pas résonnaient-ils sur Tescalier que je m'y élançai :

— M'apportes-tu la réponse ? lui criai-je avant qu'il fût près de moi.

— Oui , monsieur , répondit-il mystérieusement en se plaçant par habitude au port d'arme , une main à son bonnet , et me présentant , de l'autre , le billet qu'il avait délicatement tiré de sa poche.

Mon cœur palpitait de joie et d'impatience ! . . . Mais Dieu puissant ! quels furent mon désappointement et ma stupeur quand je vis, désoles premiers mots, que cette réponse si attendue , si désirée , était écrite par une tante !... très-digne femme à laquelle l'infortuné Mikély, dans son ingénuité , avait remis mon amoureuse missive L. . Elle m'y témoignait , en termes durs et secs , tout son étonnement , toute son indignation d'une semblable démarche , qu'un Français seul , ajoutait^Ue , pouvait jamais se permettre. Elle disait avoir remarqué , ainsi que sa famille , les soins que j'adressais à sa nièce , mais qu'elle avait été convaincue que ces attentions n'avaient qu'un but honorable , ainsi que doit agir tout homme qui a des mœurs et qui se respecte ; que jamais elle n'aurait eu la pensée qu'on pût être assez hardi , assez corrompu de cœur pour compromettre une pauvre jeune femme , trop vertueuse ,

trop candide pour soupçonner le mal ! . . . qu'elle s'étonnait surtout que mon séjour à Genève depuis plusieurs mois n'eût pas suffi pour me donner une juste idée de la vertu des Genevoises et changer mes habitudes parisiennes... Enfin elle m'accablait.

Qui eut la tête basse et resta confondu? Tu le devines ! C'était le renard pris au piège. Je fus tellement étourdi de la mésaventure que je restai pendant tout un grand jour enfermé chez moi , tempêtant, fulminant d'abord contre la pruderie genevoise, pour revenir ensuite à des idées plus saines et reconnaître, en mettant toute fausse honte de côté, que la candeur et l'innocence ont quelquefois , en apparence et dans leur naïveté, autant d'abandon et d'inconséquence que la plus fine coquetterie.

Tout pénétré de la leçon , je me promis d'avoir à l'avenir plus de retenue, plus de prudence , et surtout de ne pas me méprendre sur le maintien et les manières des femmes de ce pays. Tu vois , ma sœur , que le pauvre étudiant est loin encore d'avoir revêtu la robe de sagesse pour ne la plus quitter... C'est qu'hélas! il n'est pas aussi facile à l'homme de changer ses habitudes qu'au serpent de changer sa peau !

Puisque nous sommes sur le chapitre des femmes , parlons de leurs usages dans cette ville où les mœurs et les coutumes participent également de l'Angleterre et de l'Allemagne. L'éducation des demoiselles diffère essentiellement de celle qu'on leur donne en France.

ËUes jouissent de plus de liberté , et sont moins assujetties à cette réserve qu'on fait observer strictement aux jeunes filles, avant leur mariage , non-seulement à Paris, mais plus encore dans nos villes de province. Aussi n'ai-je pas été peu surpris, dès les premiers temps de mon arrivée à Genève, de rencontrer seules, à la promenade et dans la ville , des jeunes personnes appartenant aux meilleures familles ; mon étonnement s'accrut encore en apprenant qu'elles avaient leurs réunions à part où leurs parents n'assistent jamais, et dans lesquelles sont exclusivement admis les jeunes gens du même âge qu'elles : c'est ce que l'on appelle ici sociétés du dimanche.

J'exprimai d'abord , quoi qu'on pût me dire , des doutes et même des craintes sur les dangers de ces réunions privées de la surveillance d'un père ou d'une mère ; mais j'ai dû me convaincre bientôt qu'il ne naissait aucun inconvénient de cette intimité qui pourrait être si dangereuse ailleurs : il me semble même , au contraire , que les jeunes filles , en apprenant ainsi à connaître leurs jeunes contemporains , en vivant familièrement avec eux , acquièrent plus de sagacité , plus d'expérience dans le choix de leurs maris , et qu'elles n'en sont ensuite que meilleures épouses et meilleures mères de famille. Les bons ménages , il faut le dire , sont ici bien moins rares qu'en France.

Dès qu'un jeune homme semble rechercher Tune des demoiselles de sa société , dès qu'il lui parle plus

souvent qu'à toute autre , il en résulte une sorte de fiançailles tacites qui prend chaque jour plus de consistance , et que ni Tun ni Tautre ne peut rompre sans un motif grave , ou sans encourir la réprobation générale. La fréquence des relations, la liberté qui s'y établit, deviennent ainsi des garanties pour Favenir, parce que chacun sait ce qu'il fait , ce qu'il épouse en contractant, après des années d'épreuves et d'intimité, un mariage où la fortune est rarement comptée pour quelque chose.

Ce ne sont pas là les seuls avantages qui résultent ^ pour la morale et le bien public , de ces sociétés du dimanche , véritables agrégations de familles , où la mutuelle surveillance et la constante émulation exercent , dans toutes les circonstances de la vie , une influence si salutaire sur la conduite et les succès de ceux qui en font partie ; car tel enfant qui n'aurait été qu'un homme ordinaire devient un homme supérieur , grâce aux exemples et aux encouragements de ses fidèles compagnons , tandis que tel autre qui aurait pu commettre les plus graves erreurs se contient et s'amende, dans la crainte de perdre leur estime et d'être exclu d'une société sur laquelle se fondent toutes les espérances et toutes les joies de son avenir.

Pour revenir à ma veuve , qui a donné lieu à cette digression , à ma veuve , dis-je , dont le mari mourut très-peu de jours après celui de ses noces , elle a conservé ses allures de jeune fille , et c'est là ce qui m'a

trompé... Je la traitais en veuve de Parig ; passe-moi, pour cette fois encore, ce langage peu séant, et elle n'était , malgré son mariage , qu'une enfant sans art et sans malice , agissant avec moi comme avec Fun des jeunes gens de son âge et de sa société du dimanche ; elle me jugeait favorablement , tandis que je la jugeais mal... A elle donc Téloge , à moi le blâme , et félicitations au pays. . .

Cette lettre est déjà si longue que je devrais peutêtre la terminer ici , en promettant de cœur de ne plus me laisser prendre aux pièges de mon amour-propre ; mais il est mieux , je pense , que je te fasse participer dès aujourd'hui à toutes mes observations sur les Genevoises , dans la crainte qu'une circonstance imprévue , venant à détourner mon esprit de cet intéressant sujet, ne me fasse oublier le résultat de mes observations.

Je ne te parlerai ni de leur beauté ni de leur tournure : je t'ai déjà dit,^je crois, qu'elles n'ont de ce côté rien de bien remarquable , et les mois qui se sont écoulés depuis que je m'exprimais ainsi n'ont apporté aucune modification à cette opinion; comme alors, elles me semblent généralement dépourvues de ce goût, de cette élégance d« mise et de manières qui donnent tant de charmes à nos femmes de France. Ce n'est donc ni dans une assemblée d'apparat , ni au bal , ni même à la promenade , qu'il faut voir les Genevoises pour les juger et les apprécier à leur juste valeur ; car on se tromperait certainement en s'en tenant à ce jugement

des yeux. C'est là le sort de la plupart des voyageurs , et c'eût été sans doute aussi le mien , si je ne fusse resté que quelques semaines à Genève; mais, en y prolon* géant mon séjour , j'ai dû revenir sur cette défavorable prévention , et me convaincre que les formes sont peu de chose lorsque le fond est aussi essentiellement bon.

Dès que vous êtes parvenu , en effet , si ce n'est à vous lier intimement avec les dames de ce pays, ce qui est fort difficile pour un étranger , mais du moins à vous entretenir familièrement avec elles dans les salons particuliers, vous oubliez bientôt la prétention au bel esprit et la sensiblerie de langage dont on les accuse , avec raison peutrétre , pour ne plus remarquer que la sûreté de leurs principes et la solidité de leur instruction. Il est peu , ou plutôt il n*est point , à Genève , de femmes de la société avec lesquelles vous ne puissiez mettre la conversation sur la religion , l'histoire , la littérature française et étrangère , sans rester frappé de la variété de leurs connaissances et de la justessede leurs observations.

Toujours graves , toujours sensées dans leurs causeries , elles plaisent moins sans doute que nos spirituelles Parisiennes , mais elles intéressent davantage ; et il est bien rare , quand on s'est entretenu avec elles, qu'on ne se sente pas disposé à tout faire pour devenir meilleur ou plus instruit.

C'est assurément à cette salutaire influence qu'il faut attribuer , je le répète , la supériorité morale et intel-

lectuelle du peuple genevois ; car les femmes sont ici plus capables que partout ailleurs de donner à leurs enfants cette éducation première de laquelle dépend presque toujours Theureux développement des facultés de Tesprit et des qualités du cœur : mères tendres et éclairées , épouses chastes et fidèles , amies dévouées , elles répandent autour d'elles ce parfum de sagesse et de légitimes affections qui pénètre les âmes et les porte irrésistiblement à aimer ce qui est vrai, ce qui est juste , ce qui est bon !... N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour racheter, aux yeux de l'homme sage , ce qui leur manque en imagination et en grâces?

Heureux donc celui qui peut être appelé comme moi à se régénérer à pareille école! Ne me répondras-tu pas, ma sœur, par un amen plein de consolations et d'espérances? et ne diras-tu pas aussi qu'il est heureux , bien heureux pour Genève , que la révolution française , en faisant perdre à ses riches familles la plus grande partie de leurs capitaux , les ait ainsi forcément arrachées à des habitudes d'opulence et de luxe dont la fatale influence avait eu pour résultat un relâchement presque général dans les mœurs, pour les ramener, par l'ordre et l'économie , à cette vie simple et patriarcale, sans laquelle il ne saurait y avoir ni stabilité dans la chose publique , ni félicité intérieure ?

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