‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 22 sur 42 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

épreuve , un constant sacrifice au succès d'une cause et au triomphe d'une opinion , nous frappent d'élonnement, excitent notre admiration, quand celui qui nous en donne le merveilleux exemple est arrivé à cet . âge où le besoin du repos et Tamour de la vie sont les seuls ressorts qui jouent encore dans le cœur de rhomme.

Et puis , je Tavouerai , le fier et rude langage du descendant de Michel-Ange , ses brèves sentences si pleines de portée, ses étranges révélations, tantôt claires et précises comme s'il était acteur dans les événements actuels, tantôt mystérieuses comme les oracles de la sibylle, font une telle impression sur mon esprit , que je le considère souvent comme une puissance occulte dont les ténébreuses ramifications s'étendent et agissent sur une partie de l'Europe. Hier encore, il s'est interrompu au milieu de notre leçon d'italien pour me dire que la révolution de Naples , qu'on croit être le résultat d'une insurrection militaire , n'est que l'œuvre des sociétés secrètes et le fruit des efforts des carbonari... Ah! figliuol nûo, ajouta-t-il, un jour viendra où je pourrai peut-être soulever à tes yeux un coin du voile qui couvre les patriotiques travaux des amis de la liberté!...

Je tressaillis alors, et, croyant qu'il allait enfin s'ouvrir à moi, je lui demandai quelles étaient ces sociétés secrètes dont l'influence paraissait si puissante... Mais il reprit notre leçon après quelques ré-

ponses évasives, et me quitta bieDtèt en me laissant plus que jamais livré aux conjectures et aux tourments d'une incessante curiosité... Àh ! Buonarotti , Buonarotti ! mon sommeil ne sera pas tranquille aussi longtemps qne je n'aurai pas pénétré les mystères de ton existence.

10 septembre.

Je me suis laissé entraîner à Ferney : mon premier coup d'oeil a été pour la chapelle que Voltaire a fait construire, et sur le frontispice de laquelle il avait inscrit ces mots : Deo erexit Voltaire ! J'ai souri de pitié en songeant que le même homme qui faisait graver cette présomptueuse et ridicule dédicace sur la pierre de son mesquin édifice , avait travaillé toute sa vie , et dans chacun de ses ouvrages , à détruire la religion de ses pères et toute croyance en Dieu.

Nous entrâmes d'abord dans un jardin fort peu étendu , assez mal tenu , et encore plus mal dessiné : des allées droites , de hautes charmilles qui vous masquent la vue du lac et des montagnes , quelques grands arbres et deux ou trois petits boulingrins, tel est le triste parc de Ferney où tant de g^s , dans le siècle dernier , tenaient à honneur d'avoir vu , d'avoir entretenu le roi des lettres , ce monsieur de Voltaire qu'on venait admirer de tous les coins de l'Europe. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'un homme qui aurait eu autre chose que de l'esprit , quelque transcendant

qu'il fût , ne se serait point ainsi volontairement prÎTé des beautés sublimes que la nature offire ici à nos regards , et qu'il aurait disposé son terrain de manière à jouir de la vue du lac et des Alpes ; mais, pour rechercher de semblables jouissances, il faut ce qu'il manquait à Fauteur de Candide,,, une sensibilité vraie, une imagination pure, et un cœur religieux!...

Le tour du parc et des allées fut fait en quelques minutes ; de là nous pénétrâmes dans le château de médiocre apparence , et dans Tétroit appartement du fameux poète. . . J'y restai froid ! aucun regret ne s'éleva en mon âme , et rien ne me fit dire que j'aurais été heureux d'assister à quelques-uns de ces entretiens si pétillants d'esprit dans lesquels se complaisait tant l'ami du grand Frédéric. Je regardai sans aucun intérêt les meubles dont il s'était servi , le lit où il avait dormi ; et , lorsque le concierge m'offrit de couper un petit morceau du rideau que les Anglais ont déjà si plaisamment écourté , je le remerciai : ce n'est pas là le saint dont je voudrais avoir des reliques.

Jamais je n'ai sympathisé avec cet homme dont la vaniteuse philanthropie n'est à mes yeux qu'une vertu de théâtre ; tout en admirant sa prodigieuse fécondité , son génie universel , jamais aucun de ses écrits ne m'a fait battre le cœur et ne m'a forcé de m'écrier dans un noble enthousiasme : Que d'années d'existence ne donnerais-je pas pour avoir fait un semblable chefd'œuvre !... — C'est qu'il n'y a , selon moi , de véri-

table gloire littéraire , de gloire qu'on doive réellement ambitionner , que celle qui repose sur la grandeur des idées, jointe à la moralité de TœuTre*

Nous quittâmes donc Femey sans qu'aucun de nous eût éprouvé la moindre émotion, le moindre besoin de se recueillir pour rendre hommage au plus productif des écrivains , en s'identifiant par souvenir , soit à sa vie , soit à quelques-uns de ses ouvrages.

Le lendemain , tout plein encore des réflexions profondes que m'avait suggérées ma visite au château de Voltaire , et fatigué de la gaieté bruyante que j'entendais autour de moi , je pris un livre pour m'y soustraire et je fus m'asseoir à l'embranchement du Rhône et de l'Arve , en face de ces rochers qui semblent avoir été fendus par la foudre pour donner passage aux flots impétueux du fleuve. Là , je regardai longtemps en silence ces rivières qui coulent depuis la création , ces roches aussi vieilles que la terre ; et la durée des œuvres de Dieu , dont j'avais sous les yeux une si imposante image, se plaça dans mon esprit à côté de la caducité des ouvrages des hommes !. .. Alors j'ouvris mon livre , c'étaient les Ruines de Yohiey , et , à l'abri d'un saule qui me garantissait des rayons du soleil , je relus ces pages éloquentes où la pensée, en planant sur la chute des empires et les débris des cités, s'élève à des considérations tellement sublimes, que l'âme, un instant contristée par l'idée accablante de la fragilité des choses d'ici-bas, reprend bientôt l'essor et puise, dans la

grandeur même des images , la conviction de sa divine essence et de son immortalité!... Oai! Thomme est grand par son intelligence , plus grand que ces monts sourcilleux dont les cimes neigeuses bordent Thorizon en étage jusqu'au sommet du Mont-Blanc. . Oui , il est grand , et seulement grand , lorsqu'il emploie les hautes facultés qui lui sont départies par le ciel à servir ses semblables et la société , et qu'il peut prendre pour devise, dans son désir de célébrité, ces mats de la préface de Yolney : c Quand le songe de la vie sera terminé , à quoi auront servi ses agitations , si elles ne laissent les traces de Futilité ? >

Mais peut-on assez déplorer , mon Dieu ! qu^après nous avoir peint, sous des traits si saillants et si odieux, les horribles abus de l'intolérance et du fanatisme; qu'après avoir ainsi démasqué les fourbes et les imposteurs qui, de tous temps, ont élevé le monstrueux édifice de leur théocratique puissance sur la crédulité et la superstition de l'espèce humaine , Volney n'ait rien réédiiié , et qu'il nous laisse incertains et pleurant sur les ruines des croyances et des cultes comme il pleurait lui-même sur les ruines des nations ! ... Abattre , toujours abattre ! c'est là le lot des hommes ; d'en haut seulement vient la reconstruction !

2 octobre.

La duchesse de Bcrry est accouchée d'un fils... les

partisans des Bourbons sont au comble de leurs vœux, ils exultent et rendent grâces au ciel de la naissance de Tenfant du miracle qu'ils appellent Dieudonné. Je conçois leurs espérances et leur ivresse , mais cette ivresse les perdra... Dieu a parlé pour nous , disentils; notre cause est sa cause , et ce rejeton inespéré de Tantique race de nos rois est un don , un gage de sa protection... Dès ce moment donc, plus de concessions aux principes subversifs de la révolution... plus d'institutions constitutionnelles , plus de charte. . . que le trône et Tautel soient enfin relevés comme autrefois, dans toute leur puissance et leur splendeur... guerre aux innovations et retour au passé , tel est notre but , telle est notre devise.

Que de vicissitudes , que de secousses , hélas ! une telle réaction ne prépare-t-elle pas à la France ! Car plus je peipse , et plus je reste convaincu que les ressources légales , telles que les élections , la tribune et la presse , sont insuffisantes désormais pour défendre nos libertés: c'est à la force qu'on va en appeler... c'est au terrible jeu des révolutions qu'il faut encore remettre les destinées de ma patrie!... Préparonsnous donc et veillons.

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