CHAPITRE XIV
LETTRE A M. G., PROFESSEUR
Madame Metton,— La chambre d*étudiaDt. — Satisfaction intérieure.
25 octobre.
Qui veut la fin veut les moyens, est un adage aussi vieux que sage, et c'était pour m'y conformer, mon très-cher maître , que je ne cessais de me répéter, depuis des jours et des semaines , qu'il me serait impossible de me livrer jamais entièrement et avec fruit à la vie studieuse , tant que je resterais exposé aux distractions de tous genres dont abondent en général les boarding-diouse , pensions genevoises, et plus encore celle de madame de Mole ; mais j'ajournais sans cesse, suivant ma louable coutume,... jusqu'à ce qu'enfin
étourdi du tapage et des éclats de gaieté qui retentissaient autour de moi , j'ai pris mon grand courage pour donner congé à mon aimable hôtesse , et me suis mis ensuite en quête d'un logement, chose difficile à Genève où tout est occupé depuis le grenier jusqu'à la cave.
Une seule chambre , simplement meublée , formait toute mon ambition ; et pourtant une journée , puis une autre , avaient été vainement employées à trouver ce modeste gîte ; j'en désespérais même , lorsque mon cher Mikély me dit en confidence qu'il connaissait une brave femme, une dame Metton, qui me céderait volontiers l'une de ses chambres.
Aussitôt dit, aussitôt fait ; nous nous rendîmes à sa boutique , car madame Metton vend des gâteaux , du sucre d'orge , des allumettes , etc.
A notre arrivée elle se leva , tout enchantée , toute prévenante , remerciant Mikély , me saluant , et disant:
— Monsieur ne trouvera peut-être pas l'appartement digne de lui ? 11 est propre , mais l'escalier est bien obscur, et pour quelqu'un qui, comme monsieur...
Madame Metton, tout en m'adressant ces mots, rajustait tantôt son tablier , tantôt sa coiffure , et appelait d'une voix aiguë M. Metton son mari :
— Reste à la boutique , lui dit-elle , pendant que je vais montrer mon logement au monsieur.
Nous grimpâmes à sa suite un escalier tortueux et
noir. . . une porte s'ouvrit au premier, puis une seconde , et nous entrâmes dans une pièce des plus sombres , malgré ses trois fenêtres à petits carreaux.
— Miséricorde ! m'écriai-je , mais c'est une prison que cette chambre , on n'y voit rien en plein midi.
— Pardon , monsieur , c'est que le temps est couvert, reprit madame Metton ; le jour y est superbe.
Et, tout en parlant ainsi, la bonne femme tirait et retirait les rideaux de serge verte qui ornent les fenêtres et font pendant et vis-à-vis à un énorme lit à baldaquin qui se trouve dans une alcôve et ne ressemble pas mal à un catafalque.
— Voyez plutôt , monsieur , maintenant que les rideaux sont tirés. . . et puis ce n'est que le premier moment , les yeux s'y font. Pour le lit, je puis assurer à monsieur qu'il n'y en a pas un meilleur dans tout Genève.
En une minute , madame Metton me fit voir et toucher matelas , traversins , couvertures.
— N'est-ce pas , Mikély ?
Et le cher Mikély sourit d'un air d'assentiment
— Un fameux lit ! répéta-t-il , un fameux lit !
On aurait dit qu'il y avait couché pendant dix ans.
— La cheminée est-elle bonne ?
— Si elle est bonne, monsieur? divine Providence!... un méchant fagot y fait plus de profit que des bûches dans bien d'autres; mais que monsieur prenne donc la peine de s'asseoir dans ces fauteuils , et
il verra !... C'est qu'ils sortent d'une bonne maison ! ma pauvre maîtresse me les a donnés quand je me suis mariée.
Je ne m'étonnai plus dès lors du langage à la troisième personne de madame Metton.
— Monsieur s'y trouve bien à son aise , n'est-ee pas?
— A merveille , lui dis-je.
Madame Metton battit des mains.
— Les chaises, les deux tables, tout cela est propre et bon ; si monsieur le veut , j'aurai soin de son ménage , je ferai son déjeuner ; je le soignerai s'il vient à être indisposé.
Que ne voulait-elle pas faire pour moi la brave dame? Enfin elle m'en dit tapt et me parut d'une si bonne pâte , que je me décidai à faire accord avec elle pour l'énorme somme de vingt-cinq francs par mois.
— Voyez , ami , quelle économie pour mon budget!
Les choses ainsi convenues , je fixai le jour pour faire mon déménagement, aidé du fidèle Mikély qui continuera près de moi son service de valet de chambre.
Le lendemain , en effet , je fis mes adieux à madame de Mole et à mon maître de guitare , le bon Derworth, la meilleure nature d'homme que Dieu ait jamais créé... Le pauvre diable ne pouvait se consoler de mon éloignement.
— Foye% , me dîsait-il quelques instants avant mon départ , le soleil il est si peau , la bersbective si chôli I il n'y a pas un aussi pon logement dans tout Ch^nève , fous tevriez rester. . .
Puis il me prenait les mains avec les yeux pleins de larmes.
Jamais , je crois , cette chambre ne m'avait paru aussi charmante , la vue aussi étendue , Thorizon aussi magnifique !... Il me fallut de la raison , de la force même , pour résister aux prières du bon Allemand et à mes propres regrets... Je partis néanmoins d'un air ferme ; mais hélas ! à peine fu&-je arrivé dans mon nouveau gîte que le contraste avec celui que je quittais m'oppressa le coeur !
Au lieu de la lumière éclatante que je venais de laisser , je n'avais plus qu'un crépuscule ... Au lieu d'un vaste horizon , à huit pas de mes fenêtres une maison noire , haute de cinq étages , dans une rue étroite où jamais les rayons du soleil ne peuvent pénétrer... plus d'arbres , plus de ciel , plus d'air pur ! . . . Rien pour reposer doucement mes yeux fatigués par le travail.
Vainement madame Metton cherchait-elle à m'égayer , toutes mes pensées était sombres , et mes yeux erraient tristement sur mon obscure cellule , que la bonne femme avait ornée de fleurs.
— Ah ! que cela me fait de mal , de voir monsieur ainsi , s'écria* t-elle en «'essuyant les yeux. . . Moi qui me réjouissais tant de le voir si bien installé !
£t elle me montrait da doigt les draps de lit blancs comme neige , les flambeaux tout luisants , la glace bien polie , les meubles brillants de propreté , et les pots de fleurs qui embellissaient mes croisées.
— Je serai fort bien ici , dis-je alors à ma pauvre hôtesse en lui serrant affectueusement la main ; je suis sensible à vos attentions ; allons , bannissons la mélancolie.
— Oui , c'est ça , c'est ça , bannissons la mélancolie , répéta Texcellente femme en me baisant les mains ; Metton , Metton , viens donc saluer monsieur.
A cette impérative injonction, M. Metton quitta son atelier de menuiserie , et vint me donner la bienvenue en tournant son bonnet entre ses doigts. Il y avait sur la physionomie du pacifique mari un tel air de soumission et de déférence , que je ne pus m'empêcher de sourire et de reconnaître avec Mikély , que madame Metton portait dans son ménage les insignes du pouvoir conjugal. Après que la maîtresse dame eut fait ratifier par autant de signes de tète , et de oui » femme , oui , toutes ses promesses et toutes ses joies de m'avoir pour locataire , les époux s'en furent , et mes idées prirent bientôt un autre cours.
En songeant à la solitude parfaite dans laquelle j'allais vivre désormais, je me disais que j'aurais moins de distractions , et que , ma bête domptée et bridée , pour me servir de l'ingénieuse expression de M. de Maistre , laisserait enfin mon âme libre et maîtresse
d^elle-mème ; ma résolution me paraiwait alors sage et méritoire ; je m'en applaudissais , et mon humeur en redeyint riante , car j'étais content de moi.
Depuis lors , mon cher maître , je suis calme , je suis heureux; j'envisage Tavenir avec espoir, avec assurance même , et nul ne serait plus parfaitement content que je ne le suis , si je n*étais éloigné de toutes mes affections , et si les destinées de la France n'étaient malheureusement pas si exposées à des phases prochaines de bouleversement et de révolutions.
P. S, Mon nouveau genre de vie me permettant de faire de très-notables économies sur mon très-modique budget, j'ai pris pour mailre de chant Bupnarotti Michel-Ange, qui déjà m'enseignait l'italieç/Je le vois donc chaque jour et à mon grand avantage , car c'est un homme bien rare que Michel-Angelo Buonarotti ; rien ne lui est élranger : sciences , histoire , littérature , tout cela vient à £k)ts dans ses discours , quand on peut l'arracher à son idée fixe, la république de 93 ; ... et l'on se demande , en l'écoutant parler ainsi avec éloquence , si c'est bien le même vieillard qu'on voit , pendant des heures et des journées entières, sauvage et taciturne comme le plus rustre des ignorants.
Mais pour Cimnaitre Buonarotti dans tout son beau , toute sa puissance , il faut le mettre sur l'inépuisable chapitre des rois absolus et de la souveraineté du peuple : alors sa tète se redresse , ses yeux s'enflam-
ment, et tout 8on être électrisé semble, comme le coursier du Cantique de Job , s'animer , se grandir , et se repaître de catastrophes et de combats. Les souverains assemblés à Troppau , me disait-il hier d'un air prophétique, sont consternés des événements d'Espagne , de Portugal et de Naples , et ce n'est là , per Dioî que les premiers fleurons de la glorieuse couronne des révolutions que l'avenir leur réserve... Ils veulent , les insensés , réprimer l'élan des nations vers l'indépendance et les libertés ; mais leurs efforts seront vains , car l'esprit humain est en marche et il n'y a sur terre aucune puissance capable de lui dire ce que Dieu dit à l'Océan : < Ce sont là tes limites , tu n'iras pas plus loin, i Que la Sainte-Alliance lance donc ses décrets contre les peuples qui ont secoué le joug de l'absolutisme, qu'elle arme contre eux ses innombrables bataillons , je ne saurais m'en alarmer , parce que j'ai trop de foi dans l'avenir du monde pour craindre que les répressions et les triomphes éphémères des rois puissent comprimer ou anéantir à jamais le grand œuvre de la civilisation.
Quant à nous , fidèles champions de la cause sacrée de l'indépendance , nous devons , figliuol mio , nous armer de patience , de volonté ferme et de courage pour réagir incessamment contre l'oppression impie des maîtres de la terre. . . c'est là notre tâche , et ce doit être notre plus saint devoir ,... comme notre cri de ralliement doit être aussi : Guerre, guerre éternelle.
guerre à mort contre les orgueilleux oints du Seigneur ! Ce langage exalté , fanatique même , pourra vous effrayer peut-être , mon cher maître ; mais il suffit de penser à tous les sacrifices que Buonarotti n'a cessé de faire à sa cause pour expliquer l'exagération de ses principes. Quant à moi , bien que je sois loin de partager ses idées ultra-républicaines , je Festime , car il a préféré gagner son pain en donnant des leçons de musique plutôt que de renoncer à son indépendance en acceptant les offres brillantes de Napoléon;... et c'est bien quelque chose, au temps où nous vivons, qu'une pareille constance jointe à tant de désintéressement.