‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 29 sur 42 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

FRAGMENTS DE JOURNAL

Promenade lur la montagne. — Rencontre dUio proscrii piémoDtais.-- Histoire de Giacomo G***.

Genève, 1er m» i.

Jour de soleil , jour rare par sa chaleur : gloriouê day, comme disent les Anglais. Pour en jouir, j'ai quitté mon obscur réduit, j'ai marché sans bur, à Taventure, vers le Salève , ma montagne de prédilection ; j'avais besoin de Tair vif et pur qu'on respire à sa cime, je voulais un vaste horizon... Ma pensée franchissait les monts , je voyais l'Italie et ses plaines fertiles . Les immortelles campagnes de Napoléon , Lodi , Aréole , Marengo, passaient rapidement dans mon souvenir... Les promesses du général républicain , les grands mots

du premier consul et les décrets de Tempereur , tout se croisait dans mon esprit et je plaignais ce beau pays ! . . . mais bien plus encore celui qui seul pouvait le replacer au rang des grandes nations et qui s'est privé , en ne le voulant pas , d'un de ses plus beaux titres de gloire.

Arrivé devant la maison du loyal Sismondi, je m'arrêtai comme pour rendre hommage à l'écrivain généreux dont la voix s'éleva toujours en faveur des opprimés contre leurs oppresseurs , à cet homme dont j'entendais vanter chaque jour la bienfaisance et les rares vertus. . . Alors , les pensées que m'avaient inspirées les hauts faits et les fautes du conquérant , cédèrent à celles plus douces, plus consolantes, que faisaient naître en mon esprit les utiles travaux de l'historien consciencieux ; de cet ami des peuples qui , remplissant sans bruit et sans ostentation , sa pacifique tâche , sa libérale mission, dote le monde des fruits de sa sagesse !

Après être resté pendant quelques minutes à la grille de son jardin dans l'espoir de l'apercevoir , je traversai rapidement le village de Chênes , et ne tardai pas à me trouver au pied de la montagne. J'y montai lentement , m'arrêtant souvent pour mieux jouir des accroissements successifs de l'horizon , et me sentant , à mesure que je gravissais les hauteurs , plus léger , plus intellectuel , meilleur ; tant la solitude et la grandeur de la nature nous dégagent des misères du monde !

Sans suivre aucun sentier battu , j'avançais toujours et j'approchais du sommet ; l'immense panorama que

j'y contemplerais devait être ma récompense... Déjà j'avais toaché la cime , déjà mes regards plongeaient sur toutes les beautés, toutes les richesses que le Créateur des mondes étale dans ces lieux avec tant de magnificence , lorsqu'une voix douce , articulant quelques paroles françaises avec l'accent étranger , me tira de mon extase en me demandant quel était le chemin pour aller à Genève.

Je me retournai rapidement , et je vis devant moi un jeune homme venu jusque-là par l'autre versant de la montagne, beaucoup moins rapide que celui que je venais de gravir. Sa taille était moyenne et bien prise, et quoique sa mise fût grossière et peu soignée , comme celle d'un habitant des campagnes , il était cependant facile de reconnaître à l'élégance de sa tournure que ce n'était point là soa costume habituel. Appuyé sur un bâton noueux , il semblait harassé de fatigue ; mais à peine lui eus-je dit que nous étions fort près de Genève et sur le territoire suisse , que la joie se peignit sur sa figure , et qu'il s'écrîa : Dio êia benedetto I Que Dieu soit béni !

— Monsieur est Piémontais ? ce me semble , repris-je alors.

Ces mots , prononcés en italien , causèrent d'abord une sorte d'effroi à mon pauvre étranger ; mais lorsque j'eus ajouté qu'il n'avait rien à craindre et que j'étais prêt à lui servir de guide pour aller à Genève , il me prit la main avec tous les signes de la confiance et de

la 8atU£sictioD , en s'écriant : Ed io mi fido di lei. Et moi, je me fie à vous.

— Venez , lui dithje , en continaant de lui parler dans sa langue, nous entrerons ensemble à Genève , et nous éviterons ainsi toute demande et toute inspection ; mais , avant tout, n'aveirvous pas besoin de prendre un peu de repos ou quelque nourriture ? car vous avez encore deux lieues jusqu'à la ville , et n^étant plus ici sur le territoire piémontais, nous pouvons nous arrêter sans nul inconvénient dans la cabane que vous voyez là -bas.

— Non, non, allons plus loin, me répondit-il aussitôt, nous serons bien mieux au bas de la montagne.

Nous descendîmes donc lestement , et bientôt j'eus le plaisir de voir mon jeune Italien bien restauré , bien reposé , prendre avec moi la route de la ville. Tout en cheminant , je lui appris que beaucoup de ses compatriotes étaient déjà passés par Genève , que quelquesuns dont je lui citai les noms s'y trouvaient encore , que la police les tolérait , surtout quand ils fixaient leur séjour dans les environs ; qu'il n'y avait donc nul danger d'extradition à redouter , mais qu'il était probable que les puissances, et surtout le Piémont, exigeraient bientôt que les réfugiés italiens s'éloignassent de la Suisse.

Jeunes tous deux , nous sentions de la sympathie Tun pour l'autre. 11 était proscrit; moi, j'aimais sa cause, je parlais sa langue. Comment la confiance ne

se serah-elie pas bient6t établie entre nous? Quel est Texilé qui n'éprouverait une douce émotion , une consolation profonde , en entendant sortir des lèvres d'un inconnu Tidiome de sa chère patrie?..* N*est-ce pas pour lui une sorte de compatriotisme , un présage favorable, un gage de bon accueil ? Aussi nous n'avions pas encore gagné la ville que déjà Giacomo C*^^ me confiait ses malheurs... L'histoire en est trop simple et trop touchante pour que je ne la rapporte pas ici.

< Novare est ma patrie, me dit^il; ma mère resta veuve jeune encore , et n'eut que moi d'enfant. Plein d'ardeur et d'enthousiasme pour le gouvernement constitutionnel , je quittai l'université lors des premiers mouvements du Piémont, et me joignis aux braves jeunes gens qui marchèrent d'Alexandrie sur Turin. Voué comme eux à la noble cause de la liberté , j'aurais donné mes biens et ma vie pour la voir triompher. . . Le danger était à la frontière , nous y courûmes.

f Vers cette frontière était Novare. . . Novare , où ma pauvre mère pleurait mon absence et gémissait sur moi !... Craignant ses larmes et ses prières, je m'étais promis de ne pas la revoir ; mais elle était si tendre , si seule et si affligée , cette bonne mère , que je n'y pus résister!... J'y allai donc... Elle pleura, la digne femme , en me conjurant à genoux de ne pas exposer mes jours , de ne pas affronter de si grands dangers. . . Je n'ai que toi , me disait-elle ; si tu me quittes , si je te perds, ah! mon fils, je mourrai aussi... La cause

pour laquelle tu veux combaUre, elle est perdue, mon enfant ! Tu dis que c'est la bonne , que c'est celle de Thonneur et de la liberté... Je le veux bien ; mais ma cause, à moi, c'est ta conservation!... Quitte tes compagnons, mon Giacomo... vous périrez tous! Les troupes du roi et les Autrichiens vont tomber sur vous... Prends pitié de ta mère !

c Malgré ses prières et ses larmes , je suivis mon drapeau et mes frères d'armes ; nous nous battîmes comme des braves!... Mais que pouvions-nous contre le nombre ? Il fallut donc songer à notre salut ; plusieurs se mirent en route pour la Suisse, et je les aurais suivis si la pensée de ma mère n'était venue m'arrèter : elle ignorait mon sort, elle devait craindre pour mes jours , pauvre femme !... C'était assez pour la mettre au tombeau... Alors je revins sur mes pas, je marchai la nuit , et Dieu me protégea dans cette route périlleuse , car je pus rentrer sans malheur à Novare au jour tombant.

c J'allais frapper à la maison paternelle , lorsque la porte s'ouvrit et qu'il en sortit un officier autrichien... Dio mio ! tout mon sang se retira vers le cœur en pensant à ma mère!... Vingt fois je voulus lever le marteau, et vingt fois je retirai la main... La cruelle pensée d'être arrêté sous ses yeux me glaçait le sang , et je fus près de repartir sans la voir , pour lui épargner cette horrible douleur!... Âh ! mon cher monsieur, ajouta Giacomo en fixant sur moi ses beaux yeux noirs ,

tout voilés de regrets et de tendresse, quelle poignante incertitude !... Mon Dieu ! mon Dieu ! prends pitié de nous... Tel était le cri de mon àme... Il fut entendu sans doute, car tout à coup, sans hésiter plus longtemps, je frappai... Les battements de mon cœur n'auraient point été aussi forts pour marcher au supplice.

< On vint ouvrir la porte : c'était la servante , la bonne Ghitta, qui poussa un cri en me reconnaissant.

f — Chut ! lui dis -je à voix basse , et lui mettant la main sur la bouche... Ma mère, où est-elle ? Sommesnous seuls? N'y a-t-il pas d'Autrichiens?

c — Pas en ce moment, signor ; la mamma est làhaut, dans sa chambre.

« — Est-elle couchée ?

< -^ Non, signor... piange! elle pleure 1 c Je m'élançai pour aller près d'elle.

f — Ghitta , lui dis-je en m'arrétant tout à coup , va la prévenir doucement , ma vue subite la tuerait.

c Ghitta allait m'obéir , quand le marteau retentit violemment... La pauvre fille fut tellement effrayée qu'elle en laissa tomber sa lumière...

c — Ah ! madonna ! les voilà qui rentrent tous, me dit-elle... et il y en a partout ! chaque chambre de la maison en est pleine ; il n'y a que celle de madame. . . . c Les coups redoublaient de plus en plus, .i

« — Valeur ouvrir, Ghitta...

f Et, sans faire le moindre bruit, je gagnai l'appartement de ma mère... je l'entr'ouvris doucement d'abord

pour qu'elle ne s'alarmât pas. . . Pauvre mère ! elle était en prières 1

€ Au bruit que fit la porte en s'ouyrant, à celui de mes pas , elle tourna légèrement la tête.

€ — Giacomo ! ' Giacomo I s'écria-t-elle avec le délire de la joie , en s'efforçant de se relever , et en m'attirant dans ses bras... Giacomo I mon filsbienaimé !

c Je m'étais précipité vers elle...

< — Silence ! silence ! ma mère... Ils sont là!

i Tout le danger de notre position se présenta alors à sa pensée...

€ — Malheureux enfant ! qu'as-tu fait ?

f Puis , se dégageant de mes bras avec la légèreté d'une femme de vingt ans , elle courut à la porte , la-* ferma , écouta , revint vers moi , m'entraîna dans une partie de l'appartement où l'on ne pouvait être vu. . .

I — Reste là , Giacomo , me dit-elle à voix basse. .. Que le saint nom de Dieu soit loué ! il ne t'aurait pas rendu à ta mère pour te faire périr sous ses yeux !

c Pendant qu'elle prononçait ces mots , nous entendions les lourdes bottes des officiers autrichiens résonner sur les dalles du corridor... Ma mère me couvrait , me cachait de son corps ; sa main était sur ma bouche ; elle ne se troublait pas , la pauvre femme. .. elle ne se troublait pas ! Son amour maternel la soutenait ; elle, m'eût défendu contre vingt hommes I

< Enfin les portes se refermèrent une à une, le

silence se rétablit : ma mère, dont les yeux étaient

^ restés fixés sur la porte, les abaissa alors vers moi , et

me serrant dans ses bras , elle se mit à fondre en larmes.

I — Giacomo , Giacomo , disait<-elle d'une voix étouffée, pourquoi es-tu revenu?

« — Pour vous rassurer sur mon sort , pour calmer votre inquiétude, essuyer vos larmes!...

f — Âh ! mon fils ! mon fils ! que Dieu te pardonne et qu'il te bénisse ! Il a eu pitié de moi !... J'en serais morte , mon Giacomo !

€ Je vis alors combien ma pauvre mère était changée, souffrante; l'énergie du moment fit place à la faiblesse; elle s'évanouit... je la portai sur son lit, où bientôt elle ouvrit les yeux.

c — Et moi , dit^Ue en se relevant , moi qui oublie que tu dois avoir faim!... je vais appeler Ghitta... Mais non I... miséricorde divine , fau^il donc que mon pauvre enfant se cache pour manger du pain dans la maison de ses pères!... Laisse-moi aller , mon fils, je suis mieux... éloigne->toi de cette porte, ne bouge pas!...

< Puis elle tourna la clef sans bruit , ouvrit , fit quelques pas dans le corridor où la bonne Ghitta était déjà en sentinelle , munie de provisions qu'elle remit à ma mère , et tout cela sans échanger une parole , sans oser se faire un signe, tant était grande leur frayeur!... Dieu de bonté! quels regrets n'avais-je pas au cœur d'avoir ainsi détruitjla tranquillité de

celle qui m'était si chère et si précieuse !... était-ce ainsi qu'elle devait me revoir... pour qu'elle trembl&t dans sa maison, et qu'elle y fût réduite à marcher, à agir comme celui qui médite furtivement une mauvaise action?... Âh ! que je m'en voulais de mon imprudence ! et je pleurais quand elle revint près de moi.

c — Mange , mange , mon Giacomo , sèche tes larmes!... ne fais pas de bruit surtout!... la sainte Vierge veille sur toi !

c — Hélas ! mon cher monsieur , dit le pauvre jeune homme , en s'arrétant et cherchant à me dérober une larme qui coulait sur sa joue , ils furent bien douloureux les moments que je passai ainsi auprès de mon infortunée mère!... Je la voyais sans cesse pleurer, trembler, s'efforcer de sourire, et sans qu'un reproche sortit jamais de sa bouche !... Tant de bonté me déchirait le cœur! Toujours nous parUons bas, et cette précaution indispensable a quelque chose de si pénible , de si poignant lorsque le cœur est plein et qu'il a besoin de s'épancher , que je ne crois pas qu'il y ait au monde une souffrance morale plus accablante que celle-là !

c Une telle situation ne pouvait durer ; il fallait s'éloigner, partir... Ma pauvre mère ne le savait que trop : dès le lendemain il fut convenu que le mari de. Ghitta viendrait me prendre le soir pour m'accompagner et me guider par des chemins détournés; mais que de terreurs , que d'angoisses jusque là !

c Ma mère s'était dite malade et restait au lit; souvent les officiers autrichiens s'arrêtaient devant sa porte et demandaient de ses nouvelles ; Tun d'eux plus hardi , en voyant entrer Ghitta dans la chambre , voulut absolument Vy suivre. . . Celle-ci se défendait , mais que faire?... Ma mère me fit signe de venir auprès d'elle , d'entrer dans son immense liu.. Hélas ! comme elle tremblait !... Le maudit Autrichien passa la tête dans la porte entr'ouverte et demanda , en mauvais italien, des nouvelles de sa santé; puis il se retirade suite en riant de ce gros rire dont les Allemands sont seuls capables.

c J'aurais sauté par la fenêtre plutôt que d'exposer ma mère plus longtemps à ces violentes secousses. . . La nuit vint , le mari de Ghitta fut exact au rendezvous.

c Le moment fatal arrivé, il fallut se séparer!... Ce souvenir seul déchire mon cœur!... Ma mère, mon angélique mère rassembla tout son courage, étouffe ses sanglots , et me serrant sur son cœur , elle me disait : — Va , mon enfant ! pars !... conserve la crainte de Dieu et le souvenir de ta mère!... Puis elle me couvrait de baisers et reprenait encore : Mon Giacomo, mon seul bien en ce monde... Non, non, pas d'attendrissement, pas de faiblesses... Implorons la grâce du Tout-Puissant , mettons-nous sous sa protection ; il ne nous abandonnera pas , mon fils , si nous le prions bien ! Prends cette Imitation de Jésus-Christ,

Page 1