LETTRE A MA SOEUR
Révolatieas de Naples et de Piémont.
Genève, 18 ayril 1821.
Mes lettres ne te donjieDt pas toute sécurité, tu doutes encore , ma sœur , tu crains que je ne sois malade , que je ne vous cache à tous mon véritaMe état ; tu veux , pour te rassurer , une longue causerie bien détaillée , bien sincère surtout... que ta volonté soit faite !
Le peu de lignes que je t'écrivis le 9 mars te disaient que j'étais au lit avec un peu de fièvre... il faut bien t'avouar maintenant qu'elle devint de jour en jour plus forte et plus inquiétante , si bien qu'un soir, en me réveillant d'un long assoupissement qui avait succédé à
Fagitation d'un violeDt accès, je crus, en entendant la jeune fille de madame Metton lire à son père , comme elle le fait chaque soir , quelques chapitres de rÉvangile , d'une voix douce et accentuée , je crus , dis-je , qu'on lisait pour moi les prières des agonisants... Ce ne fut que peu à peu que je parvins à distinguer les paroles et le sens de cette pieuse lecture. . . Jamais plus doux accents n'avaient flatté mon oreille... Elle lisait , cette candide enfant , le discours de Jésus à ses disciples , dans rËvangilede saint Jean : Aimez^ous les uns les autres , afin que le monde sache que vous venez de moi.
J'écoutais ! .. . Les saintes paroles pénétraient jusqu^à mon cœur ; j'étais ému !... 11 me semblait que c'était la première fois que j'entendais ce divin langage et que la religion et l'Évangile m'étaient révélés!... J'appe-, lai , je demandai que la jeune fille vint près de mon lit achever sa lecture ; mais madame Metton , interposant son autorité de garde-malade , me renfonça dans mon lit en s'écriant : Le docteur n'a-t-il pas défendu que personne vint parler à monsieur... Et, pour plus de sûreté, elle se planta à mon chevet jusqu'à ce que son mari et sa fille fussent endormis. Le mal allait alternativement par hausse et par baisse : j'écrivis à l'un ou à l'autre de vous quelques lignes par intervalles , puis la lettre partait au grand chagrin de mon hôtesse ; mais que devenait-elle , lorsque des importuns , des cœurs durs , comme elle les appelait, venaient savoir de mes
nouvelles , entraient malgré sa défense et ne cessaient de causer et de fatiguer son pauvre malade? C'est en vain que je l'assurais que j'étais mieux , que ces conversations me servaient de distractions ; elle n'en croyait rien , l'excellente femme ! Le général Chastel avec sa voix perçante, etBnonarotti avec son air sombre, lui étaient tous deux antipathiques : — De vrais bavards qui agitent ce cher monsieur, disait-elle en soupirant, . . . de vrais trouble-cervelle pour un pauvre fiévreux... Mais que viennent-ils faire ici? répétait-elle vingt fois le jour...
Ce que je ne lui ai pas dit , je vais te le confier à toi , ma sœur : — Naples et sa révolution , son parlement, son vieux roi, ses armées, le congrès, l'Autriche et ses troupes marchant contre les Napolitains , étaient et devaient être la pâture des esprits remuants , la toile sur laquelle brodaient les imaginations, le phare sur lequel se portaient tous les regards. Dans le succès de la révolution de Naples reposait , suivant nous , le destin de l'Italie , . . . que dis-je ! celui des institutions libérales de toute l'Europe.
Ces conjectures étant admises , les moindres bruits, les nouvelles les plus hasardées servaient de texte à d'interminables commentaires... on attendait ,... les uns debout et bien portants , moi gisant dans mon lit. — Buonarotti venait chaque jour pour me donner quelques mots d'espoir ou quelques démentis aux bruits sinistres qui commençaient à circuler sur les
désastres des Napoliuios. Le 14 mars il entre , le9 joues colorées , les yeux brillants , exhalant la joie p«r tous les pores...
— La coDstitutioD des cortèsa été proclamée le 12 à Turin , me dit-il ; Victor-Emmanuel est détrôné , Carignan accepte la régence , . . . les troupes sont pleines d'entbousiasme ; je te Tavais bien dit, les Autrichiens vont être pris entre deux feux.
Et déjà il me quittait.
— Un instant, lui dis-je en m'eâorçant de me lever ; qui vous a donné cette importante nouvelle? est-ce bien la vérité?
— La vérité? répéta-t-il avec chaleur,... croiMu donc , jeune homme , que je sois d'âge et de nature à me laisser prendre à des on dit!... Cela est positif, crois-moi.
— Voilà , m'écriai-je , le meilleur de tous les fébrifuges qu'on pouvait m'admânistrer ; je ne saurais rester
. sous mes couverturea. .
— Mon Dieu ! miséricorde ! cria d'une voix lamentable madame Metton qui arrivait, une tasse de tisane à la main. Monsieur hors de son lit ! y a-t-il de la raison? Laissez en paix ce bon jeune homme, dit-elle à Buonarotti , laissez-le guérir, vous voulez donc le tuer? — Cela disant, elle me fit remonter sur mon baldaquin, m'administra mon breuvage, et congédia du geste et de Tœil l'impassible Buonarotti.
La révolution da Piémont se confirma, et ma santé
se rétablit à yne d*œiL Dans la crainte d'encoarir tes reproches, j'aurais bien grande envie de terminer là mon récit en ajoutant seulement que bientôt je fus sur pied , frais et dispos comme avant de tomber malade. . . Mais tu devineras que je te cache quelque chose. Il &ut donc, ainsi que le dit le proverbe allemand : Verser t<ml le vin et le verser pur.
L'ancien ordre de choses était renversé en Piémont en même temps que la constitution des cortès y fut proclamée. Mais tout en détruisant, il fallait maintenir et consolider le nouveau système, qui, sans aucun doute, allait être combattu par la Sainte-Alliance, comme Tétait celui de Naples. On avait donc besoin de baïonnettes et non pas de négociations... Rien d'étonnant alors que ceux qui portèrent Tépée sous Tempire pensassent à offrir aussitôt leurs services au gouvernement de Turin. On s'aboucha dès le 15 mars, on s'échaufi^, on s'enthousiasma, on parla de départ immédiat, mais on convint pourtant, avant tout, qu'on enverrait demander au gouvernement du Piémont si les services seraient agréés, et à quelles conditions. Cette mesure sage fut rejetée par plusieurs, tandis que les plus expériJDientés en faisaient une condition sine quâ non, ne pouvant, disaient-ils, risquer leur position militaire, leurs grades dans l'armée française, sans être certains préalablement du sort qui leur était réservé en Piemont.
Les événements ne tardèrent pas à justifier cette pru-
dence; de toutes parts on apprenait les revers des Napolitains, leur triste défense et le triomphe des Autrichiens; et ce n'était pas tout !... la discorde éclatait en Piémont, le parti royaliste, loin d'être vaincu, avait encore des troupes qui tenaient pour lui, et le prince de Carignan venait d'abandonner les rênes de TÉtat, tandis que le général Bubna s'avançait, disait-on, sur Navarre. On nous assurait, il est vrai, d'un autre côté, que l'année piémontaise se recrutait, qu'elle était pleine d'enthousiasme !... on alla même jusqu'à nous affirmer que l'avant-garde piémontaise venait d'entrer à Milan, à la grande joie de ses habitants.
Mais à quoi servaient ces espérances contre la triste vérité... Bientôt tout fut connu et il ne nous resta plus que le regret de n'avoir pu tirer l'épée pour une si belle cause!...
Voilà , ma sœur , tout ce qui s'est passé et ce que j'ai senti : Indulgence pour moi ; ne me fais aucun de ces reproches de mère, qui m'iraient au cœur!... Pouvais-je entendre retentir le bruit des armes, l'appel d'un peuple qui se lève pour conquérir ses libertés , sans m'émouvoir et désirer de marcher dans ses rangs?... Non^ c'était impossible ! Et puis, tu connais mon faible pour cette Italie que j'ai toujours aimée! Enfant , je lisais l'histoire de la vieille Rome , et je me passionnais pour ses fiers citoyens, ses soldats, ses héros ; plus tard , j'admirai les chefs-d'œuvre que nos armées avaient enlevés , et j'appelai sur la patrie
des Raphaël et des Michel-ADge la liberté et le bonheur ! Maintenant , que je la connais mieux , cette pauvre Italie, que je sais ce qu'elle a souffert, ce qu'elle est , ce qu'elle pourrait devenir si ses destinées étaient libres , je m'associe à son sort ! j'aurais voulu combattre pour elle , et je pleure sur ses malheurs !... heureux , si jamais je puis contribuer à son indépendance !
Aujourd'hui que tout est consommé , vous pouvez tous être en paix sur moi. .. Je retourne à mes livres, à mes chères études qui vont être reprises avec une nouvelle ardeur , car nulle trace n'est restée de ma dernière maladie.
ANDRTANE. — TOME I. 16