‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 3 sur 42 · JO · texte numérisé non relu

JO

vreuil ! . . . quinze jours plus tôt j'aurais quitté non-seulement le livre , mais madame de Staël elle-même , pour courir après lui. N'ai-je donc pas déjà fait des progrès?

Oserai-je te dire que je suis dans, la joie de mon départ , que j'y pense sans cesse ?... Dois-je t^avouer aussi que je me serais sans doute déterminé à me fixer en Allemagne ou en Angleterre , si je n'eusse craint d'affliger mon père en m'éloignant de la France?

Mais vers quelle ville , quelle province , dirigerat-je mes pas? Est-ce au nord ? il n'y aurait que Strasbourg , et je n'aime pas les villes de guerre ; on y est trop en prison. Est-ce au midi , à Montpellier , par exemple ?. . . le ciel y est beau , il y a une université , et par conséquent , beaucoup de ressources pour l'étude ... Eh bien ! va donc pour Montpellier. . . En vérité , je me reproche cette folle gaieté en parlant d'une résolution aussi sérieuse... Passe-moi cette sortie de jeunesse; elle vient d'un cœur satisfait de lui-même, quoiqu'il se sente faible contre la pensée de s'éloigner de toutes ses affections , et pour de longues années peut-être. . . car je ne le sens que trop , il faudra du temps pour cette régénération morale et intellectuelle , du temps pour briser , oublier ces liaisons légères et dangereuses , ces compagnons de périlleux plaisirs , et ces femmes séduisantes dont l'image vient si souvent se présenter à mes yeux... Oui , je dois m'éloigner. . . il faut hâter mon départ , car si je tardais quelques semaines encore

je n'en aurais plus le courage... Je vais toui préparer : paquets , voiture , passe-ports. . . point de retards , car tout serait perdu.

11 décembre.

Tout est prêt pour ce soir... un sentiment de tristesse s'est emparé de mon cœur ; en traversant les longues allées du parc , je m'arrêtais à chaque pas , tantôt près du bassin où j'ai tant joué dans mon jeune âge , tantôt près de cet if où je me cachais tout joyeux de donner de l'inquiétude à ceux qui me cherchaient , et près de ce fameux pommier si large et si beau , dont je mangeais les fruits encore verts , au grand scandale du vieux jardinier... Je ne sais quelles sombres idées s'étaient emparées de mon cœur ; mais quand ce bon vieillard s'approcha de moi pour m'exprimer tout son chagrin de me voir partir , quand tous les chiens qu'on venait de lâcher s'en vinrent tourner autour de moi en courant , en aboyant de plaisir, comme pour m'exciter à les conduire au bois , je sentis des larmes dans mes yeux... j'étais ému comme si je ne devais jamais les revoir !

Lyon, 18 décembre.

J'arrive harassé ! trois jours et trois nuits de voyage, un froid perçant , deux pieds de neige , la Saône dé-

bordée , quatorze heures de retard ; j'ai cru que nous gèlerk>ii6, kommes et chevaux. Enfin, nous entrâmes à Lyon par un épais brouillard, au jour tombant; Taspect en était triste, surtout pour moi, pauvre pèlerin, qui m'en vais Dieu sait où, et pour combien de temps !.. . Non que je me repente, ma sœur, de ma résolution, non que j'y reBonce... mais il y a des moments où tout ce qu'on a laissé vous apparaît si brillant, si gradeux, que le regret s'empare de votre âme, et que ï<m s'écrie : Mais pourquoi donc , mon Dieu , s'expatrier ainsi?.. . Loin 4e moi cependant tOHte arrière-pensée ! L'avenir, l'avenir... c'est là ce qu'il £aLttt<coBtempler; de la science à acquérir, des vertus à gagner, un nom à conquérir, mon pays, ma France à servir loyalement.. . Je me redis souvent ces mots que tu m'écrivais avec tant de bonté : c Mon enfant. Dieu bénira ton projet... il est sage, il te s.era utile, pourvu que tu aies pour pre* mier but, non de cultiver ton es|Nrit , mais d'apurer ton cœur. I Je pars demain pour Aviron , où î'es|»^e trouver des lettres de vous tous.

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