‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 2 sur 42 · FRAGMENTS DES LETTRES A MA SOEUR · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DES LETTRES A MA SOEUR

Premiers regrets du passé. — Premiers désirs d'études. Départ pour le Midi. — Arrivée à Lyon.

Château de rÉCourylIIe, 20 novembre 1819.

Tu crains , ma sœur , que Fennui ne me gagne , que je ne perde patience en me trouvant seul comme je le suis depuis un mois dans un château de la Beauce , où je n'ai pour distraction que la chasse , pour société que le régisseur et les fermiers , tandis que déjà les plaisirs d'hiver recommencent à Paris... Tu trembles que , fatigué de ma solitude , je ne la quitte bientôt pour me lancer de nouveau dans le tourbillon du monde , y retrouver ses fausses joies , ses ivresses, ses regrets , ses dangers. . . Tu voudrais que j'eusse encore

plus de goût pour la chasse , afin que la fatigue dvt corps pût dompter rimagination... Tu m'envoies des livres de sciences « tu m^exhortes à les ouvrir... Te dirai-je que je ne Tose , dans la crainte de me retrouver par trop ignorant ?.. . Ne me gronde pas , ma sœur; le courage viendra, je Tespère , et je te prometsde parcourir ces volumes : d'ailleurs , comment passer ces étemelles journées, surtout quand la pluie tombe, que les chemins sont impraticables , et que le digne régisseur me manque le soir pour faire ma partie de piquet à deux sous la fiche , ou un écarté à cinq sous ?.. . Grand contraste , n'est-ce pas , pour celui qui , dans les salons de Paris , était assez fou pour risquer For à pleines mains !

Hélas ! mon Dieu ! quelle vie était la mienne ! et comment se fait-il que je la regrette encore quelquefois?... Hier, en chassant, je ne songeais qu'à ces délices sitôt quittées... C'est grande faiblesse, je l'avoue ; mais sois tranquille , je ne succomberai pas à la tentation.

23 novembre 18 19.

Tu as été obéie , ma sœur : hierll faisait sombre , il pleuvait, j'ai pris un livre... C'était un volume de madame de Staël , mon auteur favori; il me semblait que pour la première fois je parcourais ces pages éloquentes. . . C'est une femme qui les a pensées , écrites. . .

^t moi !... moi! j'ai à peine assez de cœur pour les sentir, assez d'esprit pour les comprendre!... Que maudits soient à jamais les jours de mes égarements !

Le temps s'est écoulé avec une incroyable rapidité ; à minuit je lisais encore; je ne chasserai plus... Elle dit , cette femme admirable , que l'étude est le seul remède qui puisse guérir tes passions et les erreurs. . . qu'un homme n'est grand que par l'intelligence... Oh ! j'en ai rougi , ma sœur , rougi vfintends-tu bien ? car j'ai senti avec une amère douleur que je n'étais bon à rien dans ce monde... à rien, qu'à consumer comme un frelon inutile le miel amassé par les abeilles !

Quel aveu pour mon amour-propre ! J'avais posé le livre, j'étais agité, je me promenais à grands pas... puis m'arrêtant tout à coup devant une glace : c Voilà donc , m'écriai-je , tout ce dont j'ai été si vain jusqu'aujourd'hui... ma figure et mes richesses!... Ah! que j'en fus humilié, abattu!... Tant d'autres, à mon âge , se sont déjà fait un nom !... Mais tout sera réparé, j'étudierai.. . Tu trouveras à Paris , dans mon appartement , mes auteurs latins , mes autres livres de mathématiques ; envoie-les-moi , ma sœur ; n'oublie pas mon Rousseau : il avait quarante ans quand il fit paraître son discours sur l'inégalité des hommes, je n'en ai que vingt et un... qui sait si mon nom ne sera pas sorti de son obscurité quand j'aurai atteint le même

30 novembre.

Combien tu m'encourages , ma sœur ! Tu es dans la joie du goût que je semble prendre à la lecture , dé mes sages résolutions , de mon retour sur moi-même... Mais tu trembles pourtant que ce ne soit là qu'un élan du moment , un enthousiasme de vingt ans , produit par la solitude , «t qui peut disparaître avec elle... Tu redoutes la mobilité de mon caractère , et , te défiant de ces premiers engouements , de ces retours à une vie plus digne , à une vie meilleure, tu perdrais toute confiance si je revenais à Paris... Eh bien! je n'y reviendrai plus dans ce Paris si fatal , si dangereux ! Je m'en éloignerai , j'irai dans quelque ville lointaine refaire mon éducation et retremper mon caractère ; * j'aime les partis extrêmes. . . La honte de ce que je fus, la volonté de ce que je veux devenir , me donneront la force d'exécuter celui-là : il n'y a rien dont je ne me sente capable pour sortir de la nullité intellectuelle où je languis depuis si longtemps.

10 décembre 1819.

Tu m'approuves , ma sœur ! ... tu n'aurais point osé m'en donner le conseil, me dis-tu; mais puisque j'ai en cette pensée , tu crois qu'il y va de tout mon avenir de la suivre... Que Dieu en soit loué! Cette résolution

sanctîoiinée par toi , je la regarde comme une inspiration du ciel!

Je continue à lire, j'analyse, j'écris... il me semble que mon intelligence s'ouvre , qu'une autre vie commence... c'est une jouissance inconnue! madame de Staël le disait bien... Ah! quelle femme! et qu'elle est grande dans sa Corinne !

Pourrafr-tu croire qu'avant-hier, plongé dans ces pages sublimes , je m'étais à peine donné le temps de déjeuner, lorsque le garde m'arrive, escorté de ses chiens :

— Monsieur , il y a un chevreuil dans le bois.

— Bon , lui dis-je, remettons à demain.

— Mais il sera parti.

— Qu'importe? il en viendra un autre.

Le pauvre homme me regardait d'un air consterné.

— Monsieur est-il malade ?

— Non , vraiment.

— Mais monsieur n'est pas sorti depuis trois jours , et le temps est si beau , mes chiens si bien en train , que ce serait un plaisir. . . — Et voilà toute la race des Ramponneaux , des Bastiaux , qui se met à hurler à me fendre la tête. .. — Allez tous au diable , m'écriai-je , vous et vos damnés bassets, laissez-moi en paix. — Et garde et chiens de décamper au plus vite.

Qu'en dis-tu , ma sœur? Ah ! ne va pas sourire avec une sorte de pitié quand j'ajouterai que je ressentis une véritable satisfaction après ce sacrifice... Un che-

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