‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 33 sur 42 · TOME I. i · texte numérisé non relu

TOME I. i

campagne est , dit-on , channante , sa famille plus charmante encore ; ... en avant donc !

En quatre minutes mon léger bagage fut prêt , en dix je cheminais déjà sur la route ^e Goppey , longeant pédestrement le beau lac aux eaux limpides , aux rives riches et fleuries. L'ardeur du soleil était tempérée par la brise , une douce pluie avait pendant la nuit abattu la poussière des chemins, les prés étaient fleuris, la campagne parée d'abondantes moissons; les arbres , tout humides encore , scintillaient des gouttes de rosée ; partout la nature brillait de jeunesse et de vie... Gomment n'en aurais-je pas ressenti la bienfaisante influence ?. . . En moins d'un quart d'heure mon engourdissement disparut , ma tête se dégagea , mes idées redevinrent fraîches et variées comme le tableau ravissant qui se déroulait sous mes yeux. Ah! que l'existence est belle quand , plein de force et de vie , on s'abandonne en paix aux jouissances de l'imagination et à la délicieuse contemplation des beautés toujours nouvelles de ces hautes montagnes , et des eaux qui semblent baigner leur pied !

Déjà j'étais à Noyon que je me croyais à peine k quelques quarts de lieue de Genève , tant les heures avaient passé vite dans mes poétiques rêveries. Pousser en avant sans toucher barre eût été un parti peu sage, et contre lequel mon estomac aurait protesté ; je m'arrêtai donc prudemment dans une auberge modeste , située sur le bord du lac , que l'on voyait de la salle

à manger , où Ton me servit un déjeuner réconfortant. Près de moi, assis à une antre table, un voyageur achevait paisiblement une pinte de bière: quoique sa figura , aussi mâle que régulière, portât Tempreinte d'une sombre mélancolie , j'eus bientôt cependant lié conversatioi^. avec lui , et je sus en peu de mots qu'il venait de Ghambéry et s'en allait dans les environs de Lausanne, ce qui pouvait nous procurer à tous deux le plaisir de cheminer ensemble : j'en fis la proposition, qui fut aussitôt acceptée, et nous nous remîmes en route.

Mon compagnon était un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille haute, droite, et tellement symétrique dans ses allures , que je n'eus pas de peine à deviner qu'il avait été soldat.

— Vous avez servi ? lui demandai-je après avoir fait quelques pas.

— Oui , monsieur , et je sers encore comme sergent dans l'un des régiments suisses au service de France ; je suis venu en congé pour revoir mon pays , dont j'étais absent depuis fort longtemps.

— Vous devez avoir eu bien de la joie en y rentrant?

— ^Ah ! monsieur ! . . .

Et le mélancolique sergent s'arrêta comme si quelque triste pensée eût tout à coup frappé son cœur...

— Pourquoi sui&-je revenu ! reprit-il ; quand on n'a plus de famille , on n'a plus de patrie.

. Pour toute réponse je lui tendis la main , puis nous continuâmes à marcher en silence.

Il y a dans le cœur de Thomme malheureux un besoin d'épanchement , en même temps qu'un instinct admirable pour connaître celui qui est digne de prendre part à ses peines. Ma discrétion fut comprise par le pauvre Yaudois , qui avait deviné que j'écouterais avec intérêt le récit de ses infortunes ; il commença donc sans préambule , comme s'il racontait les événements de sa vie à un ami qu'il avait retrouvé.

c Nous étions cinq enfants , mon cher monsieur , deux filles et trois garçons. Samuel était l'aîné, Marthe venait ensuite , puis Jean , mon second frère, et Marie, qui n'avait qu'un an de plus que moi. Nos bons parents nous aimaient également , et nous les aimions aussi de tout notre cœur , car ils ne travaillaient que pour leurs enfants. Le pain ne manquait jamais à la maison ; nous étions bien vêtus , bien couchés , et. Dieu sait pourtant quelle peine ma pauvre mère avait à nous entretenir quand nous étions petits ! Jamais un quart d'heure de repos ; tandis que mon père était aux champs , elle filait , et quand il revenait, tout se trouvait en ordre et si propre que ça faisait plaisir à voir. Après souper , mon père nous rassemblait autour de lui pour nous lire (ians sa Bible, puis l'on faisait la prière et l'on allait se coucher ; mais ma mère filait encore , la chère femme ! et quand elle avait fini, elle venait nous embrasser tous dans notre lit.. . Il me semble que je la vois encore!

f A mesure que nous grandissions , mon père nous apprenait à lire dans un gros livre qui lui venait d^ son père , et dans lequel il avait aussi appris la lecture ; mes frères furent bientôt assez grands pour soulager mes parents : c'étaient de bons sujets ; mais le travail était rare alors pour la quantité de gens qui en demandaient : nous étions donc souvent réduits à ne manger que du pain ; puis il fallut marier ma soeur Marthe , bonne et belle fille qui avait pour bon ami un garçon du pays plus à son aise que nous... Elle était trop pauvre pour lui , disaient ses parents... Ça faisait mal à mes frères. de la voir ainsi méprisée... Mors ils allèrent , un beau jour , dire à notre vieux père qu'ils voulaient entrer dans les Suisses au service de France; et ils le pouvaient, car ça faisait de beaux grenadiers : cinq pieds dix pouces tous les deux !

c Le père ne voulut pas d'abord, le pauvre homme ! mais il céda pourtant à la fin en pleurant... C'était en 1788. Samuel et Jean s'engagèrent donc.

€ — Tiens , dirent-ils à Marthe , prends cet argentlà. .. les parents de ton bon ami ne feront plus les fiers à présent.

c Marthe ne savait que leur dire , ni ma mère non plus ; cette bonne chère femme , qui voyait ainsi partir ses aînés , ne pouvait que pleurer jusqu'au jour du départ; nous allâmes tous leur faire la conduite... Hélàs ! mon Dieu , je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui ! . . . Mon père et ma mère sanglotaient que

ça fendait le cœur ! Marthe et son futur pleuraient aussi, et mes pauvres frères, eux... ils nous faisaient courage 1

c — Nous reviendrons , disaient-ils à ma mère. Et la digne femme , en s'arrêtant à chaque moment pour les embrasser, ne pouvait que répondre : Dieu le veuille, mes enfants!

c Arrivés à une auberge qui est là-haut dans les montagnes (et le soldat m'indiquait de la main la direction du Jura ) , nous n'allâmes pas plus loin... Nous pleurions tous en silence ; de la salle où nous étions , on voit encore notre canton : — Tiens , demandai-je à Samuel, regarde donc, frère, n'est-ce pas notre village qu'on aperçoit là-bas?... Et Samuel me dit que oui... Pauvre garçon ! qui lui eût dit que c'était pour la dernière fois qu'il le voyait?

t On devenait trop triste ; on n'entendait plus que les sanglots de ma mère :

c — Femme , lui dit alors mon père avec sa voix grave, le bon Dieu aura soin de nos enfants... Avant de nous séparer d'eux , prions-le de nous les ramener.

c Toute la famille se mit à genoux ; mon père dit à haute voix la prière , et quand elle fut unie , il nous donna sa bénédiction... Une bénédiction comme cellelà n'aurait-elle pas dû porter bonheur?

c Après nous être embrassés plus de vingt fois , nous nous en retournâmes à notre village , et mes deux frères suivirent la route de France. •

Des souvenirs douloureux semblèrent alors se raviver tellement dans^la mémoire du soldat, qu'il se tut quelques instants avant de pouvoir continuer.

c C'étaient de beaux hommes que mes frères, repritil, de bons soldats 1 Nous ne parlions que d'eux pour consoler ma mère. Sœur Marthe se maria bientôt , et nous aurions tous été bien heureux si les deux atnés n'avaient pas été si loin de nous , à Paris, dans la garde du roi Louis XYI. Le bon Dieu ne voulut pas que notre joie durât longtemps. . . La révolution française ne tarda pas à tout brouiller ; les Suisses étaient plus exposés que les autres , nous le savions bien chez nous ; aussi ma mère écrivait-elle à ses fils de s'en revenir. . . Pauvre femme ! elle croyait qu'on casse comme ça son engagement I Mes frères étaient braves ; le 10 août arriva , et ils se firent tuer, mon cher monsieur... tuera leur poste sans broncher d'une ligne ! Alors ious les malheurs tombèrent sur nous : ma mère fut si frappée de la mort de mes frères , qu'elle en fit une maladie dont elle ne guérit plus ; au bout d'un an elle avait fini de vivre , ma pauvre mère ! >

La figure de mon compagnon devint si triste en prononçant ces mots, que je m'écriai : Brave homme !

c Elle a prié pour nous jusqu'à sa dernière heure, mon cher monsieur! Depuis ce temps mon vieux père ne fit plus que languir ; nous le soignions ma sœur Marie et moi , nous n'épargnions rien pour le soulager; mais ic mal était au cœur, comme disait le médecin , et le mal

empira encore davantage après qu'il eut vu mourir ma sœur Marthe et son enfant de la petite vérole.

« — Oh î Seigneur, Seigneur! s'écriait-il, m'ôterezvous donc tous mes enfants?...

c Et il pleurait tout le jour et toute la nuit ! Gomment aurait-il pu résister à une pareille vie?... 11 n'y. avait pas trois ans que nous avions enterré ma pauvre mère, qu'il mourut aussi , lui... le brave homme, qui n'avait jamais fait de mal à un enfant ! Ah ! c'est que c'était un honnête homme , celui-là , mon bon monsieur , ajouta le soldat en me fixant avec un air de tristesse et d'orgueil. . . C'est que j'en étais fier de mon père, comme pas un général n'est fier du sien!... Aussi, je puis le dire, je lui ai tenu parole , et quand je le retrouverai là-haut, je ne rougirai pas devant lui.

c De cinq que nous avions été , nous ne restions que deux , Marie et moi. Mon père m'avait dit :

c — Simon, mon garçon, il faudra prendre femme ; la fille de notre voisin , l'aimes-tu?

I — Oui , mon père , lui avais-je répondu.

c — Eh bien ! si on te l'accorde , épouse-la , mon fils.

c II me parlait comme ça deux mois avant sa mort ; mais comment aurais-je pu songer à me marier en le voyant si malade ? Et pourtant il y avait déjà du temps que nous nous parlions avec Jeanne : ce ne fut donc que deux ans après la mort de mon père que notre mariage fut arrêté.

t Jeanne!... Âhl cher monsieur, Jeanne, c'était la meilleure fille du village, la plu« sage , la plus économe , la plus avenante ; elle était douce , monsieur , douce comme ma mère , et travaillait comme elle en servant le bon Dieu de tout son cœur. >

Les forces du pauvre soldat semblaient ne pouvoir résister au déchirant souvenir qui l'assiégeait ; nous nous assîmes à l'ombre d'un arbre... Là il tint sa tète dans ses mains et pleura... Jamais, je crois, je n'avais vu couler de larmes qui m'allassent plus au cœur. . . - — Mon pauvre Simon , lui dis-je , en lui frappant sur l'épaule , Simon , je vous plains !

Le pauvre homme me regardait avec reconnaissance, et me l'exprima en s'écriant :

— Puisse Dieu vous donner pour femme une jeune fille bonne et vertueuse comme l'était Jeanne ! . . .

Puis il continua :

t Tous les accords étant faits , on fixa le jour des fiançailles ; c'était une joie. . . une joie ! ma sœur Marie en perdait la tête , car elle aimait Jeanne comme si déjà elle eût été ma femme ; depuis plus de trois mois elle avait travaillé, travaillé, pour arranger notre maisonnette tant négligée depuis la mort de mon père. Il n'y manquait plus rien que la ménagère ; ma pauvre mère n'aurait pas mieux fait.

f C'était un lundi , au mois de juin , il y a vingttrois ans; tout le village était sur pied, en habits de fête; Jeanne était si aimée ! Ce que j'avais dans le cœur, je

ne pourrais plus le dire aujourd'hui , j'ai trop souffert ! .* . Mais si , dans ce moment-là. Dieu m'eût rendu mes pauvres parents, j'aurais connu le paradis... Ce Bonaparte dont on parlait tant alors, je n'aurais pas changé ma place contre la sienne , car il n'y a pas de victoires , pas de richesses , qui donnent cette joie-là. . . C'était trop bon pour que ça pût durer; oui, c'était trop bon.

c Chez nous, mon cher monsieur, on a pour usage d'aller le jour des fiançailles en pèlerinage sur le sommet d'une haute montagne, à une demi-lieue du pays ; les amis d^e la fiancée , les amis du jeune homme , toute la noce s'y rend avec les instruments et les tambours : c'est du bonheur qu'on y va chercher, dit-on... Mon Dieu ! qu'est-ce donc que j'y ai trouvé , moi ?

c Nous montions joyeusement le sentier de la montagne, Jeanne s'appuyant sur mon bras, la belle fille !... elle était leste comme un chamois pourtant ! . . . elle me ^ parlait de notre petite maison , du mariage de Marie que nous ferions bientôt , et elle riait à chaque fois que quelqu'un de la noce glissait sur la montagne ; puis elle s'échappait de moi pour montrer combien son pied était sûr, car la croyance du pays dit qu'en grimpant le sentier, chaque faux pas , chaque malheur ici-bas.

c Jeanne et moi nous n'en avions pas fait un seul quand nous arrivâmes au sommet , et nous nous prîmes la main pour nous le dire : un bon présage fait tant de bien au cœur ! Les autres gens de la noce arrivaient

après noua , la musique au mitieu , le ministre à la Un ;..• ils ayaient tous Fair si heureux !... Au bout de quelques instants, nous nous rangeâmes autour de notre pasteur.

c — Mes enfants, nous dit-il, rendons gràeès à Dieu. ( Chacun de nous pria , et la prière venait du cœur. ) Mes eniants , vous savez que c'est sur cette montagne que vos pères se réfugièrent aux temps des persécutions ; ils y ont beaucoup souffert , mais ils y ont conservé leur foi : imitez>les , mes chers enfants ; . . . que ceux qui naîtront de vous puissent dire à leur tour ce que vous dites de vos ancêtres , et venir ici comme vous implorer la grâce de Dieu et le remercier de ses bienfaits. Du haut de cette montagne , vous avez sous les yeux une image de la vie : à droite, au pied de ces collines, des champs couverts de moissons, des vignes, des prés semés de fleurs;... ce sont les biens et les joies que Dieu accorde aux hommes pendant leur courte vie... De Tautre côté , des précipices afifreux , des rochers arides , et , plus haut , des neiges sans fin ; . . • ce sont les maux et les misères que nous devons supporter... Mais iiu^essus de nous est le ciel bleu et clair , emblème du séjour céleste où rien ne change, où tout est constamment serein, et où nous attend notre Père , ce Dieu de bonté qui nous a donné son fils pour qu'il nous enseigne à souffrir et à prier... Prions-le donc, mes très^hers enfants, prions-le encore , pour qu'il vous bénisse comme je vous bénis !

< Nous pleurions tous , continua le soldat en essuyant ses larmes , mais alors c'était de joie ! et quand notre digne ministre étendit les mains pour nous bénir, nous étions si attendris, Jeanne et moi, que nous restâmes longtemps muets à ses genoux . Plus de larmes ! plus de larmes ! s'écria i\ptre bon pasteur ; ne songeons à présent qu'à la joie, que la musique c<Mnmence. .. Et la musique commença, et la gaieté revint avec elle, i

Dans cet instant , le pauvre Simon s'arrêta : ses yeux devinrent fixes, ses veines se gonflèrent... Non, je ne puis... Et il appuya sa tète sur mon épaule, sans pleurer; il souffrait trop pour cela... Jeanne !... murmura-t-il , Jeanne ! . . .

— Eh bien , Jeanne , lui dis-je avec l'accent le plus doux .que mon émotion put m'inspirer. . .

c Elle se promenait avec moi , reprit-il d'une voix entrecoupée ; sa main était dans la mienne , et nous marchions doucement sans nous parler; puis elle se mettait à courir comme un chevrelu sur le plateau de la montagne , pour se mêler à ses compagnes;... pas une ne semblait aussi légère ; bientôt je la retrouvais , et la joie de Dieu était avec nous!... Quelquefois nous nous séparions des autres pour parler de notre bonheur. .. Nous nous aimions tant I Viens de ce côté , me dit-elle , vers le ravin, nous y serons plus seuls , viens. . . Et moi , malheureux , je la suivais sans crainte , j'étais si sûr de son pied. De temps en temps, elle avançait

la tête au-deèsus du précipice , et , tout effî^yée , elle se jetait dans mes bras... Moi, je la laissais faire; c'était si doux! Dans Tun de ces moments, nous n'étions qu'à deux pas du précipice , au-dessus du torrent; elle s'avance... Âh! mon Dieu! mon Dieu!... oui, elle s'avance ; . . . son pied glisse ; elle tombe, jette uncri ;. .. je saisis son bras , son poids m' entraine , et nous roulons dans l'abîme ! ... »

En prononçant ces dernières paroles , la figure de l'infortuné Simon se couvrit d'une pâleur mortelle... D ne respira plus jusqu'au moment où les larmes se frayèrent enfin un passage. Vainement lepriai-je de ne pas continuer... Non, me répondit-il, non... Vous savez m'écottter , vous! C'est un soulagement si grand !

c Un buisson d'épines sauvages se rencontra dans notre chute , à cinquante pieds au-dessous du bord ; les vêtements de ma pauvre Jeanne s'y déchirèrent , mais les miens étaient plus forts , etj'y restai suspendu, meurtri, sans connaissance... Mes amis risquèrent leur vie pour me remonter. . . Hélas ! mon Dieu ! pour^* quoi m'ontrils sauvé !

I Le corps de ma Jeanne fut retrouvé mutilé... Oui , mon cher monsieur, mutilé, brisé, méconnaissable... pendant que j'en revins, moi, au bout de quelque temps , pour aller la pleurer au cimetière... J'étais au désespoir, et le ciel sait ce qui serait arrivé «ms notre bon pasteur et ma pauvre sœur Marie. Au bout de quelques mois , mon pays me devint odieux, . .

ANDRTANE. — TOME I* 19

Ils disaient que nous étions abandonnés de Dieu dans notre famille , et Tamoureux de ma sœur ne voulait plus d'elle... Ma pauvre Marie ! je lui donnai tout ce que nous avions pour qu'elle se mariât , et je partis pour m'enrôler en France ; Marie m'accompagna ; et quand nous fûmes arrivés à Tauberge dans laquelle nous avions fait, dix ans auparavant, la conduite à nos frères , dans cette môme salle où mon père nous avait bénis , nos cœurs se fondirent , mon cher moosieur, et nous pleurâmes comme deux pauvres orphelins !

c Je m'en allai à la guerre , et ma sœur se maria : je ne fus pas tué , pas même blessé ,.. . et Marie mourut au bout de trois ans de mariage , laissant deux petits enfants; ils me l'écrivirent du pays, quand j'étais en Allemagne ; mais je ne voulais plus revenir ; ce n'est qu'en 1814 que je pris un congé. En arrivant ici, j'appris que la fille de Marie était morte six mois auparavant. 11 ne me restait plus qu'un neveu , mais la main de Dieu était aussi sur lui ;... il avait quitté le pays pour aller chez un oncle de son père , à Ghambéry , et voilà deux mois que l'on m'a écrit qu'il s'y est noyé.

i — Seigneur , mon Dieu , s'écria le pauvre soldat , pourquoi ne m'as-tu pas pris à sa place !...

I Ils m'ont appelé à Ghambéry pour des intérêts , disent-ils ; comme s'il y avait des intérêts pour moi maintenant!..» J'y suis venu parce que mon régiment

est sf Lyon , et que j'ai voulu voir encore le village et le lieu où ils reposent tous... Après cela , je partirai pour ne plus revenir... Je n'ai plus de pays, moi ! Qm est-ce qui est là pour m'aimer?... >

Après un silence de quelques instants , Simon se leva brusquement, et nous continuâmes notre chemin... Je respectais la douleur dont son cœur était rempli , et le mien était trop ému pour essayer de lui dire des paroles consolantes.

Ce fut avec un véritable regret que je me séparai de ce brave homme après quelques heures .de route ; et lorsque nous nous quittâmes pour ne plus nous revoir sans doute , nous sentîmes qu'il n'est pas d'hospitalité , pas de pain partagé , pas de coupe épuisée ensemble , qui unissent plus vite et plus étroitement les coeurs que les sympathiques larmes de la douleur qui s'épanche et de la tendre compassion qui console.

Plusieurs fois après Tavoir quitté je me retournai pour voir encore mon pauvre soldat , et je me disais : Quel est le philosophe , quel est le sage qui ne rendrait hommage à la chrétienne résignation de cet infortuné? — Avant de nous perdre de vue , nous nous adressâmes un dernier adieu de la main... Pauvre éprouvé ! puisse-t-il être bientôt réuni aux chers objets de ses amours et de ses regrets.

Deux heures après , j'arrivai chez mon ami , dont la déUcieuse villa , située à un quart de lieue de Lausanne , jouit de la vue du lac , de celle du Valais et de

la grande chaiae des Alpes. Père , mère , enfanU m'ac' cueillirent avec cette franchise , cette cordialité toutes françaises qui m'allèrent d'autant plus au cœur , que j'y suis moins habitué depuis mon séjour à Genève. C'était à qui, dans la famille, me ccHublerait de prévenances et de soins ; bientôt, ma gravité tant soit peu scolastique fit place à Tenjouement , à l'abandon ; heureux comme un écolier en vacances , je redevins enfant , aussi enfant que les trois petits démons qui , me lutinant dès le matin , me donnaient à peine trêve aux heures des repas.

Oh ! mon Dieu ! que la gaieté fait de bien au cœur ! .. • Puis venaient les conversations sérieuses, intéressantes , avec le père de ces charmants enfants , ce bon et si loyal Laine , dont l'esprit est aussi éclairé que l'âime est grande et généreuse; minéralogiste dis* tingué , il s'est fixé en Suisse parce qu'on y est plus Ubre, et que les Alpes offrent un champ plus vaste à ses études géologiques ; chéri des siens , dont il fait la félicité , ne laissant jamais vide la main du pauvre qui l'implore , il passe ainsi des jours tranquilles dans un pays et dans une habitation où l'on voudrait toujours rester quand une fois on a eu le bonheur d'y venir.

Après quatre jours d'une vita beata , je dus me faire violence pour quitter mes bons amis , dont je ne pus me séparer qu'en leur promettant de revenir bientôt et pour longtemps au milieu d'eux. Une lettre de mon père , que madame Metton m'a remise , à mon arrivée à

Genève , m'a sauvé de la tristesse profonde qu'on ne peut manquer d'éprouver quand on vient de participer aux joies intimes d'une tendre famiUe , et qu^on se retrouve seul au logis sans qu'une bouche amie vous dise : Sois le bienvenu , mon fils ! sois le bien arrivé , mon frère 1

iJttUlet

La journée a été bonne ! je la marquerai par une croix blanche ! Dieu m'a donné la joie de sauver un homme... un homme qui se noyait!

A quelques cents pas dans le lac , non loin du port , se trouvent deux pierres énormes « deux rochers , anciens autels où les druides célébraient, dit-on , leurs mystères : de leur sommet , les nageurs sautent et plongent dans le lac , profond en cet endroit.

— Venez-vous au rocher ? me dit M. Derworth , le guitariste , que je trouvai au bord de l'eau , lui troisième , prêt à partir dans un léger bateau.

— Volontiers, lui répondis-je, car je m'y rendais • aussi... Et nous voilà voguant.

— Êtes-vous bon nageur, mein herr Derworth ?

— J>er teufel... diable ! comme un boisson.

— Bravissimo! nous allons donc donner des tètes superbes du haut des pierres.

— Des têtes?,., qu'est-ce que cela ?

— Vous l'allez voir.

— Ah! que ce sera geôU, disait mon Allemand , en achevant de se déshabiller.

Déjà nous tonchions au second rocher, où nous jetâmes Tancre pour y grimper ; la besogne était rude, surtout pour notre Allemand, qui ne s'y hissa qu'à grand'peine ; déjà ses compagnons, fort peu habiles, au demeurant , dans la natation , étaient dans Feau ; déjà j'avais plongé une et deux fois , que Derworth hésitait encore ; se lancer n'était pas son fait, glisser lui paraissait plus sage; il glissa donc... et tout fier de se tenir à flot , il poussa uu cri guttural et perçant qui aurait fait honneur à la conque d'un triton. Peu à peu il s'enhardit , prit ses ébats , s'éloigna du bateau , y revint, s'en éloigna encore... il triomphait ! Hais que la chute touche de près au triomphe ! . . . Notre homme, encouragé par les premiers succès , s'aventure de plus en plus , s'écarte de nous qui n'y prenions garde , et nage.. • nage. . . jusqu'à ce que, se rapprochant du port, il sent un courant qui l'entratne ; des cris perçants se font entendre alors : — Zum hulfe... Au secours ! au secours ! . . . Pâteau ! pâteau /. . . .

Le téméraire Denvorth se noyait.

Je m'élance de son côté , je m'escrime de brassées et de coupes , je redouble d'efibrts , et j'arrive au moment où le pauvre diable allait disparaître.

— Courage , lui dis-je , et ne me touchez pas. . . Mais il hurlait, comme un désespéré , Pâieaut.,,

pâteau l en étendant les mains.

— Ne me touchez pas, répétai-je , ou je vous noie. . . Puis , passant mon bras gauche sous sa poitrine , je

le soutins sur Teau , en m'efforçant de le ramener vers le bateau, qui ne bougeait , tant était grande la stupéfaction des amis du bon Allemand. Enfin , après avoir ainsi traîné plus de deux cents pas mon homme , qui ne remuait ni pieds ni bras, la barque tant appelée nous rejoignit : quelques toises de plus , et nous y restions tous deux.

Tandis que nous regagnions le rivage et que les compagnons de Derworth le frictionnaient à Técorcher, il murmurait en allemand ; — Maudits drôles ! que serait-il arrivé de moi san& ce brave monsieur?... Vanke.,. Danke, . . Merci. .. merci, . . me répétait-il en me prenant les mains... Darike,..

Une fois débarqués , nous allions le reconduire chez lui , quand il fut recueilli par une jeune dame anglaise, son écolière , qui passait en voiture.

— N'avais-je pas raison de dire tout à l'heure que la journée avait été bonne?... £t, s'il faut tout avouer, peut-être l'a-t-elle été encore davantage , par la pensée que cette Anglaise , divinement belle , connaîtrait ce que j'ai fait pour son maître de guitare.

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