‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 34 sur 42 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

LETTRE A M. G., PROFESSEUR

Mon dimanche à Genève.— Le prêche.— Calvin jugé comme réformateur des mœurs et des lois. — Pierre Falio. — L*amour maternel fait d'une noble dame un habile professeur. Promenade sur le lac. — Chants des pro«crits.

Dimanche, 6 juillet.

Lonqa'à votre grande désolation , je passais un à un tous les jours de la semaine dans la dissipation , Toisi- Teté et les folies du monde , le lundi valait le jeudi , le mardi valait le dimanche; c'est-à-dire, pour parler juste et comme vous , mon cher maître , que toutes ces précieuses journées, si misérablement employées, n'étaient, hélas! dans leur bruyant désordre, qu'une monotone série d'ennuis , de dégoûts et de cuisants regrets. . . Maintenant , et Dieu en soit loué ! chacun de mes jours , consacré au travail depuis l'aube jusque

bien avant dans la nuit , s^écoule avec rapidité en me laissant au cœur une satisfaction toujours nouvelle, et me donne le droit et le besoin de faire le dimanche en goûtant le^ délices du repos après des labeurs assidus.

Non que je m'abandonne al dolce far niente,., le ciel m'en garde ! mais je varie mes plaisirs en variant mes occupations , et la lecture des poètes , la musique , les visites intéressantes, les longues promenades, remplissent et charment tour à tour mes heures. Aujourd'hui donc , pour mieux savourer les douceurs ' de ma dominicale vacance , j'avais prié le bon Giacomo, dont je vous ai raconté la touchante histoire, devenir près de moi. A huit heures il était dans ma chambrette, écoutant avec une attention profonde la lecture de quelques-unes des belles pages du Génie du Christianisme^ où le poétique écrivain soutient avec tant d'éloquence que la religion catholique, loin d'arrêter l'essor de l'imagination, loin d'être prosaïque, était celle , au contraire , qui , par la nature même de ses sublimes mystères et les pompes de son culte , devait le mieux inspirer le génie.

Longtemps nous discourûmes sur les magnificences que l'Église déploie dans ses cérémonies ; nous rappelant tous deux la profonde impression que ses imposantes solennités produisaient sur nos jeunes cœurs , et nous disant que ceux-là peuvent avoir raison , qui soutien-^ nent qu'il faut , quand il s'agit des masses, parler aux sens pour arriver à l'àme.. Conduits bientôt par l'en^

chainement des idées à comparer la sévère simplicité de la religion réformée aux attrayantes somptuosités du catholicisme, Giacomo prétendit — et sans doute vous serez de son avis — que le calvinisme , en abolissant tout culte extérieur , en traitant d'idolâtrie Finvocation à la Vierge et aux saints, en supprimant la bénédiction et les fêtes , et réduisant les sacrements au baptême et à la Gène , avait jeté une teinte lugubre sur les objets sublimes vers lesquels Thomme a besoin de pouvoir élever son âme avec affection et confiance.;, bien différent du culte de Jésus-Christ et de sa divine mère , de ce culte d'amour , qui nous promet au delà du tombeau une étemelle félicité , embellit parles plus douces vertus les fugitifs moments de notre existence, soutient Taffligé , conforte les mourants , et répand des fleurs immortelles sur le berceau et la tombe des hommes !...

Laissant bientôt de côté les spéculations purement théoriques , nous voulûmes juger, par nos propres yeux, de la différence matérielle des deux cultes , en nous rendant au prêche qui devait avoir lieu à cette heure même. En un instsoit nous gagnâmes Saint-Pierre , ancienne cathédrale de la ville : frappé, en y entrant, de la nudité de ce temple où il pénétrait pour la première fois , le pauvre Giacomo s'écria : Mais où est donc Tautel ? où sont les prêtres avec leurs ornements, et l|ps fleurs et l'encens?... Quelle triste austérité, Dto nUoî et pourtant , c'est aujourd'hui une fête qu'on

célèbre dans nos églises avec la plus grande solennité. . .

— Chut, chut, lui dis-je, ne troublons pas cette pieuse réunion ; le pasteur monte en chaire, écoutons.

Le plus profond silence régnait dans rassemblée , et lorsque le prédicateur — l'un des plus renommés de Genèye — commença son sermon , il semblait qu'il n'y avait qu'une oreille pour l'entendre et qu'une âme pour recueillir les touchantes expressions de sa foi : c'est que son langage était simple comme le langage dé l-Évangile , c'est qu'il s'abstenait de toute déclamation, qu'il ne traitait que la morale et qu'il allait au cœur par k raison.. . Alors nous oubliâmes et la nudité de l'édifice , et l'absence totale de toute pompe dans le service divin , pour ne plus sentir que la persuasive onction de l'éloquent pasteur... Et , il faut bien vous l'avouer, mon cher maître , cette onction se trouve rarement dans les prédications des prêtres catholiques, qui, dogmatisant presque toujours , fatiguent l'esprit aux dépens de la conviction.

Dès que le prêche fut terminé et que les fidèles eurent quitté le temple , nous nous approchâmes de la fameuse chaire où Calvin se livra tant de fois aux fureurs de la controverse et à toute la fougue de son caractère : c'est de là que cet homme extraordinaire , accusé avec trop de sévérité , peut-être , d'intolérance et de cruauté, commença et accomplit à Genève k triple réforme des mœurs, de la religion et des lois; réforme qui assura l'indépendance et le bonheur de sa

Douv^le patrie. U eût mieux valu, Bans doute, qu'il parvint au même résultat par la douceur et la persoarion ; mais en réfléchissant aux circonstances et aux temps au milieu desquels il a vécu , on comprend , sans Fabsoudre pourtant , comment il a pu se livrer à des rigueurs excessives contre ses adversaires en théologie et ses ennemis en politique ; car le peuple qu'il voulait régénérer était aussi corrompu que servile, et il fallut tailler dans le vif pour porter remède à la gabgrène sociale d(mt il était attaqué.

Qu'on se refuse à regarder Calvin comme un apôtre , je le conçois parfaitement; mais qu'on lui conteste, avec connaissance de cause , le titre de réformateur de mœurs et de profond législateur , c^est ce qu'il m'est impossible de comprendre.

N'estHïe pas grâce à son précoce système d'éducation, qu'il sut créer à une époque encore si peu éclairée , que les Genevois ont dû leurs rapides progrès dans les sciences morales et politiques, et cette instruction universelle qui plaça tout aussitôt leur petite république à la tête de la civilisation ? N'est-ce pas encore grâce à son inflexible sévérité contre les abus et les récalcitrants, de quelque nature et de quelque rang qu'ils fussent, que les institutions organiques du pays purent s'établir, se développer , et que l'amour de la patrie , fruit de la justice et de la tempérance, succéda aux coupables excès d'un égoisme aussi aveugle qu'impérieux?.

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