CHAPITRE XXIV
FRAGMENTS 00 JOURNAL
Lucy. — Les réfugiés Haliens. — Coppet. — Le jardin et le magol du maître «Je danse.— Madame de Slaei et ses amis. — Désespoir de madame BuODarolti.
5 août.
Lucy... Lucy!... pourquoi me» lèVre8 prononcentelles ce nom avec tant de charme, tandis que mon imagination reproduit à mes yeux la gracieuse créature dont rimage se présente sans cesse à ma pensée !... Ah ! Lucy , tes yeux bleus sont pleins de lumière comme tes traits sont pleins d'harmonie... ta peau blanche est si fine qu'on craindrait que le moindre contact, qu'un souffle même n'en altérât la transparente pureté. Tes cheveux blonds sont ondoyants , et le front qu'ils encadrent est aussi pur , aussi poir que
AÎ^DRYANE. — TOME I. 22
celui d'une vierge de Raphaël... Oui, Lucy, tu es éélestement belle , angéliquement attrayante , avec ta taille élancée , ta démarche noble et ton regard si tendre , mais si fier et si pudique à la fois , qu'on sent en Tadmirant que Tâme dont il est le reflet doit être chaste et forte dans ses attachements comme dans ses résolutions. Sans te connaître , Lucy , je t'avais devinée ! . . . sans savoir si le bonheur de m'approcher de toi , de te parler , de t'enlendre , m'était réservé , je m'arrêtais pour te voir passer, pour contempler cette beauté d'ange qui porte avec elle la félicité du ciel !
Ohpovero me /... povero me! où donc en suis-je venu ? et qui ne me croirait , à ce langage , frappé au cœur, amoureux, passionné, ainsi que me le disait Giacomo , à qui je contais hier que j'avais été présenté chez la mère de ma divine Anglaise , la même que j'avais rencontrée au moment où je venais de retirer du lac Dcrv^orth à demi mort. — Qui ne me dirait , comme Giacomo , en secouant la tête d'un air de doute et de pitié : Amko mio , prenez-y garde ! on va vite et loin auprès d'une femme dont^ la figure est moins belle encore que son âme... surtout quand cette femme est délaissée par un mari qui, peu soucieux d'un tel trésor, passe des mois et des années à courir le monde , tandis qu'elle, cette perle de grâce et de jeunesse, est là près de sa mère , mariée seulement de nom , et veuve par le cœur...
Ses réflexions sont justes, ses craintes sont salu-
taires, je le sais, je me le dis en me promettant de songer an péril... Mais le moyen de ne pas sentir la joie vous arriver ati cœur , en entendant sa douce voix vous adresser des paroles flatteuses, comme elle le fil hier en me félicitant d'avoir sauvé la vie de notre pauvre maître de guitare!... Le moyen de ne pas se laisser aller à un indicible bonheur, quand sa bouche, en vous adressant un bienveillant éloge , s'embellit encore pour vous le dire du plus doux sourire qui puisse errer sur les lèvres d'une femme ! ... Allons , du calme. .. du calme ! . . . disons simplement , et sans exaltation , que Lucy est une charmante Anglaise, dont la famille aristocratique est fixée sur le continent depuis plusieurs années ; qu'elle réunit les grâces françaises aux beautés pures et nobles des femmes de son pays ; <|u'elle est modeste sans pruderie, instruite sans être bas-bleu, aimable sans coquetterie. . . qualités si appréciables ! . . . trop appréciées peut-être!... Non, je ne saurais le craindre... la première sensation passée , ma tête rentrera dans Tordre.
13 août.
Plus je fréquente les réfugiés italiens, plus je me sens animé du désir de servir leur cause : résignés dans leur malheur, ils ne regrettent pas d'avoir risqué pour l'indépendance de leur patrie leur fortune et leur existence. S'il y a chez eux moins d'enthousiasme
moins d'entraînement que chez les Français, il y a, je dois le dire , plas de persévérance et moins de vaes et d'intérêts personnels : ce qui fait qu'après le succès , comme après la défaite , ils sont moins exposés à se laisser dévier de leur route et de leur devoir par ces individualités égoïstes qui gâtent et perdent les causes triomphantes , rabaissent et avilissent celles qui ont succombé. C'est parce qu'ils n'ont point été déçus dans leurs projets ou leurs espérances particulières , qu'ils se montrent aujourd'hui si patients à supporter leurs infortunes.
Je les aime donc, mes pauvres Italiens, je les recherche , et quand je le puis, je les console , je m'associe à leurs vœux comme je m'associerais à leurs entreprises , s'ils pouvaient en former encore. Aussi ai-je accueilli avec empressement les ouvertures de Buonarotti sur l'ai&liation à une société , dont le but est de travailler à rendre l'Italie indépendante : — Il y a longtemps que je t'observe, m'a-t-il dit, et le moment est venu de t'associer à des amis de la liberté , à des patriotes qu'aucun revers ne saurait décourager, et qui travaillent sans relâche et en silence à délivrer les peuples du joug du despotisme : quand les pervers triomphent , il faut que les bons se réunissent : quand l'arbitraire est de tous les moments, il faut faire uu faisceau des forces éparses des bons citoyens , et se reconnaître , s'entendre pour travailler en commun à la régénération sociale. . . Voilà désormais la tâche de
tout hoouae de bien i ce doit êtVe la tienne , jeune homme !
Quoique je sois loin de partager les opinions exagérées de Buonarotti , je Testime trop cependant pour ne pas être flatté de la proposition qu'il vient de me faire ; et c'est avec impatience ^ je l'avoue , que j'attends le jour où je ferai partie de l'association dont il m'a parlé avec tant d'enthousiasme.
18 août.
— Venez-vous à Coppet?... criait hier matin sous ma fenêtre M. de la P*** , vieux Français royaliste , qui est à Genève depuis quinze jours; nous partons à l'instant...
Un oui de stentor satisfit l'interrogateur , que j'avais rejoint un quart d'heure après. Un char de côté nous attendait, moi quatrième , et, à mon grand effroi, je fus chargé de conduire la pauvre haridelle qui devait nous traîner. Or, savez- vous ce que c'est que le véhicule honwé du nom si pompeux , si sonore de char ?. . . c'est un banc à dossier sur deux traverses et quatre roues , où vous êtes forcé , à moins de vous tordre le cou , de ne regarder , comme le soldat sous les armes , qu'à quelques pas devant vous ; de telle sorte que , si vous avez le malheur de tourner le dos à la belle partie de la campagne , vous êtes exposé à une lutte continuelle entre votre curiosité et Textrême difficulté de la satis-
faire. Le paavre M. de la P*** ne le sut que trop , car le sort voulut que son visage peu gracieux fût précisément dirigé vers le Jura , tandis qu'il avait derrière lui le Mont-Blanc. Quelle stupide , quelle exécrable invention! s'écriait-il à chaque instant, en s'efforçant de détourner la tête pour Jouir de la perspective des Alpes ; ne dirait-on pas , en vérité , que c'est une découverte de ces spéculateurs genevois , pour ne donner qu'à demi et en détail la vue de leur admirable pays ?... Et, partant de là pour récapituler tous ses griefs contre les compatriotes de Rousseau , il ne cessa de donner un libre cours à son humeur caustique , jusqu'au moment où nous nous arrêtâmes à l'auberge de Coppet.
Nous allions gagner le château et demander la permission de le voir , lorsque je me rappelai , fort à propos , l'illustre Morand , maître de danse , auquel j'avais promis une visite : en quelques minutes nous fûmes chez lui. Rien de plus singulier , de plus original que cette maison peinte du haut en bas de cinq couleurs différentes , si ce n'est pourtant celui qui la possède. Jamais je n'avais vu , même en Hollande , de plus bizarres enjolivements : les treillages, les murs, les arbres, les bons-hommes en plâtre, tous peints, bariolés ou tailladés, forment un ensemble dont les paravents chinois peuvent seuls donner une juste idée ; sans parler d'un kiosque donnant sur la grande route , au balcon duquel se trouve un mandarin qui , par le moyen d'un ressort placé sur le chemin , baisse la tête
chaque fois que passe une voiture , et secoue un énorme chapeau chinois armé de sonnettes , au grand efiroi des chevaux et des voyageurs.
Sous la conduite de mon cher petit homme , plus magot que son mandarin , nous visitâmes chaque clochette , chaque pied d'arbre , chaque pot de fleurs de sa burlesque habitation ; puis nous fûmes enfin conduits par lui au parc du château de Coppet. Rien de bien saillant ne s'offre d'abord à vos regards ; le jardin, moitié français , moitié anglais , a quelque chose de triste qui vient sans doute de ce qu'on n'y découvre pas le lac : les beaux arbres , les frais ombrages n'y manquent pas , il est vrai ; mais si les souvenirs du fameux Necker et de sa fille si célèbre n'étaient pas attachés à ce séjour , on se détournerait peu pour le visiter.
M. de la P*** critiqua le plan du parc, qui , selon lui, n'a rien de pittoresque^ rien de grandiose ; maître Morand, fort scandalisé, s'empressa d'ajouter que c'était sous ces bosquets , sous ces charmilles qu'avait respiré le génie , et que madame de Staël était un soleil qui , semblable à Armide , donnait à ses jardins l'éclat et la beauté.
— A merveille , répondit M. de la P*** , mais le génie n'exclut pas le goût , et ses héritiers auraient au moins dû...
— Quoi ! s'écria le peiit homme en bondissant d'impatience... Commettre le sacrilège de changer quelque
chose à ce qui existait pendant la vie de madame de Staël?... Ah! monsieur, ses enfants en sont incapables !... et s'ils avaient le cœur assez froid, assez ingrat pour y songer, il faudrait leur lancer Fanathème... Moi qui vous parle, monsieur, j'aurais un chagrin mortel si je voyais abattre un seul des arbres à Tombre duquel cette femme admirable venait rêver à ses ouvrages.
Ne savez-vous donc pas ce que c'est que la consécration du génie?... répétait le pauvre Morand, que son exaltation pour madame de Staël , sa glorieuse protectrice, comme il aimait à l'appeler, rendait juste dans ses pensées en même temps qu'il devenait éloquent dans ses discours.
M. de la P*** répondit par quelque critique nouvelle à l'enthousiasme du maître de danse , qui finit par regarder en pitié le barbare amateur d'allées mieux courbées, de pelouses plus développées, de massifs mieux disposés... Quant à moi , les laissant se quereller à leur aise , je me retirai à l'écart pour penser librement à celle qui avait si longtemps animé ce séjour... C'est ici qu'elle se promenait , me disais-je; c'est sur ce banc , peut-être , qu'elle aura jeté les premiers traits de ses chefs-d'œuvre , ou qu'elle aura charmé par ses discours brillants , par ses aperçus ingénieux et fins , les hommes d'esprit qui l'entouraient et qui puisaient dans sa c(mversation , aussi variée que profonde , des idées et des inspirations qui faisaient
ensuite rornement de leurs livres. Que j^aurais voulu assister à ces entretiens intimes , où les Schlegel, les Sismondi , les Benjamin Constant et les Montmorency versaient à Tenvi les trésors de leur érudition et de leur critique , stimulés qu'ils étaient parla présence et les paroles de leur noble amie ! Grâce à elle , ils vivaient tous en paix ; chacun d'eux donnait le meilleur de son esprit et de son savoir ; mais que de tact il lui fallait pour tirer ainsi parti d'éléments si divers!... De quelle patience n'avait-elle pas besoin avec le poète Schlegel , dont la susceptibilité et les exigences étaient encore au-dessus de son talent ! . .. Et que de fois, sans doute , elle aura dû joindre les ennuis intérieurs aux tourments de son exil !
Alors la vie agitée de cette femme extraordinaire me revint tout entière à la mémoire : son ardente jeunesse écoulée au milieu des péripéties de la révolution, ses joies et ses douleurs de fille , ses triomphes d'auteur, ses amers regrets en vivant loin de la France, loin de Paris surtout... son amour, son union avec M. de Rocca, suivie d'une mort si prématurée... mort que je déplorai d'abord en pensant à tout ce qui devait encore sortir de beau et d'admirable de cette rare intelligence , mais dont je me consolai ensuite en songéant aussi à combien de douleurs pouvait être réservée celle que les années n'auraient jamais mise à l'abri des souffrances de la sensibilité et des épines sans cesse renaissantes de l'amour-propre ! Qui sait, d'ailleurs.
me disais-je en fixant mes regards sur la demeure des Necker , si cette femme incomparable ne se serait pas survécu à elle-même comme tant d'autres talents?... Qui sait comment elle aurait supporté Téclipse de sa gloire ou les langueurs de la vieillesse?... Ne murmurons donc pas contre les décrets de la Providence , et laissons reposer en paix celle dont le cœur fut si passionné, Fâme si forte, Timagination si puissante, qu'on oublie en la lisant les faiblesses qui la rattachaient à la terre , pour lui donner les vertus et les ailes d'un ange !...
Vainement , pour m'arracher à mes solitaires méditations , le cher petit maître de danse voulut-il m'introduire, par une extrême faveur, dans le funèbre asile où se conservent sa dépouille mortelle et celle de son bien-aimé père ; vainement , en désespoir de cause, insista-t-il pour me conduire au moins dans le salon où il avait eu l'honneur de danser la gavotte avec la belle madame Récamier ; je résistai à ses sollicitations , et le laissant de nouveau aux prises avec M. de la P*** , j'allai sur les bords du lac penser encore aux ouvrages et à la destinée de la femme à jamais célèbre dont la couronne de gloire fut, hélas! comme toutes celles conquises par le génie... une couronne de douleurs !
Surpris , à mon retour à Genève , du peu d'empressement que j'avais éprouvé à visiter le château où madame de Staël avait vécu et le mausolée où elle repose , je voulus m'en expliquer la cause , et je la
trouvai dans le besoin qu'on éprouve de faire seul le pèlerinage qui conduit au berceau et à la tombe d'un être supérieur , dont les joies, les souffrances et le génie prenaient leur source dans les nobles élans et les sympathiques inspirations du cœur!... Allez à Femey en société , mais à Goppet allez-y seul.
25 août.
Ses deux mains reposaient sur ses genoux , sa tête était penchée , tout son corps immobile , et ses yeux baissés ne se relevèrent pas quand j'entrai... Le petit salut , Taimable sourire qui m'accueillent ordinairement , ne me furent point adressés ; il fallut que je m'avançasse jusqu'au pied du fauteuil pour obtenir de madame Buonarotti un : Bonjour, mon ami.
— Eh ! Dio sanlo I lui dis-je , quel noir chagrin vous oppresse , ma bonne mère ? Buonarotti serait -il malade ? est-il couché ?
— Couché ! ... lui !.. . plus que jamais il ne ferme pas les yeux.
— Mais que vous est-il donc arrivé ? vous que je trouve habituellement si causante et si gaie?...
Ce fut en vain que pendant longtemps je lui demandai de me confier sa peine ; elle pleurait... Touchée enfin du tendre intérêt que je lui exprimais , elle me dit : — Ah î caro miol c'est qu'il y a des jours , voyezvous , où le fardeau de la vie est trop lourd , quand le
passé a été rude , que le présent est difficile et Tavenir incertain I Depuis vingt-cinq ans , Buonarotti et moi , nous avons supporté tant de traverses !... Emprisonnés sous le Directoire , puis sous Napoléon ; toujours surveillés , persécutés , jamais en repos , jamais avec Tespoir au cœur ! Aujourd'hui ici, demain là , ne sachant pas la veille où nous aurions le pain du lendemain ! Qui tiendrait à une pareille vie , surtout quand cette rage de se mêler de la politique croit avec Tàge au lieu de diminuer!... Ah! pauvre femme que je suis!... Depuis que les réfugiés italiens arrivent à Genève , il ne se donne ni paix ni trêve , manque ses leçons , se dépouille de tout. Imaginez-vous , mon cher enfant , que ce matin encore il a donné pour eux jusqu'à son dernier liard... deux mois de leçons y ont passé!... Povera me!,.. Aussi ai-je été obligée de mettre tout sous clef , car ses chemises y passaient une à une... Ah ! quel homme ! quel homme !... Quand je me fâche , il me répond : — Mangeremo deljpane , nous mangerons du pain... Comme si à notre âge on n'avait pas besoin de se soutenir un peu. . . mais, hélas ! il est incorrigible !
En prononçant ces mots , il était facile de voir que la colère de la bonne vieille serait bientôt apaisée par celui qu'elle aime et dont elle est si fière ! Compagne constante et dévouée, elle ne le quitta jamais aux jours de l'infortune , et voulut subir avec lui la prison , l'exil et la pauvreté ! . . . Si elle se plaint aujour-
d'hui , c'est qu'elle tremble de voir l'homme à qui elle a tout sacrifié , affaibli par les ans , perdre ses ressources et languir de misère à ses derniers jours... Ce n'est pas pour elle que son cœur connaît la crainte , car elle sait souffrir , mais c'est pour ce Buonarotti au caractère de fer , à l'âme généreuse , qui jamais n'abandonne sa cause , jamais n'en désespère , et que Dante aurait placé à côté de cette grande figure de Farinata qui , malgré le feu qui le dévorait , se montrait au poêle :
Corne avesse 1o inferno in gran dispetto,
Ne mule aspetto , Ne iDosse coUo, ne pieg6 sua cosla *.
* Sans changer d^aspect, ni plier la télé, comme sMI eût bravé Tenfer.