‹ Souvenirs de Genève, Volume 1Chapitre 37 sur 42 · CHAPITRE XXlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXlll

FRAGMENTS DU JOURNAL

Mort de Napoléon. — Le siège de Toulon. — Les gaférieus sacrifiant leur liberté à la république.— Commencement de la révolution grecque. — M. Delaplanche.

8 Juillet.

J'étais depuis deux heures perdu dans un problème d'algèbre que je voulais résoudre , et dont je ne pouvais sortir, lorsque ma porte s'ouvrit tout à coup...

— Il est mort,... me dit d'une voix forte et d'un accent sombre le général Chastel, en se plantant droit devant moi.

— Qui ?.. . lui demandai-je. . ►

— Napoléon!...

— INapoléon!... répétai-je en me levant, frappé, saisi au cœur, comme ci sur cette tête eût encore reposé le destin des empires.

— Us Font assassiné , les lâches ! dit le pauvre général , dont les yeux étaient mouillés de larmes. . .

-^ Assassiné ! m'écriai-je. . .

— Oui, oui, reprit-il avec véhémence en avançant vers moi... oui , assassiné !... Et ne Font-ils pas tué à force de tourments?... Honte aux Anglais, qui n^ont pas craint de faire périr sur un rocher, d'abreuver d'amertumes, de torturer dans sa captivité le plus grand homme que la terre ait jamais porté!... Lui que la France ne pouvait contenir, le voyez-vous se consumant à Sainte-Hélène sous un climat mortel ?... Ah ! qu'il a dû souffrir !.. . Savez-vous ce que c'est que la prison , jeune homme?. . . Eh bien ! moi j'y ai langui. . . La prison !... c'est une lente torture de chaque jour, de chaque seconde... C'est la langueur, l'ennui, l'abattement , le désespoir !... C'est une sépulture quand on est plein de vie... C'est la mort , enfin , et une mort qui se sent , qui se palpe !... Oui , voilà ce qu'est la captivité pour tous les hommes; et que devait-elle être , mon Dieu ! pour celui qui donnait , à son gré , l'indépendance ou l'esclavage à des peuples entiers ?

Après ces paroles, que le général prononça dans toute l'indignation de son âme , il se disposait à sortir seul.

— Où allez-vous? lui dis-je.

— Je ne sais , mais il faut que je marche ; je me sens étouffer.

— Je vais vous accompagner.

— Soit , je le veux bien.

Nous sortimes, en effet, et tout en conversant nous arrivâmes sur la Treille près du café Pappon, où nous trouvâmes quelques-uns des officiers à demi-solde qui habitent Genève et les environs. Tous les visages portaient Tempreinte d'une profonde douleur.. . On se serrait la main , on échangeait quelques mots pour se confirmer la funeste nouvelle, puis on marchait en silence.

Napoléon tué sur le champ de bataille à Tépoque de sa gloire n'aurait pas causé de plus profonds regrets ! . . . Bientôt chacun de ces vieux soldats , chez qui la mort de leur empereur faisait revivre tous les glorieux souvenirs des campagnes qu'ils avaient faites sous ses ordres , se mit à rappeler le lieu où il le vit le plus longtemps , où il eut le bonheur d'en être distingué. . . C'était une oraison funèbre qui , dans sa mâle simplicité , touchait , allait à l'âme , parce qu'elle disait plus sur le grand homme de guerre, sur son ascendant, sur son génie et sur l'amour de ses soldats , que n'auraient pu le faire les panégyriques les plus pompeux.

Nous nous promenâmes longtemps ainsi , repassant une à une toutes ses immortelles campagnes , jusqu'à ce que l'excès de la fatigue nous eût ramenés chacun chez nous.

ISjuUlet.

— Ce Napoléon dont vous pleurez la perte , me dit Buonarotti le lendemain de la triste nouvelle , était

cependant Tennemi le plus acharné des libertés publiques ! . . . Pourquoi n'est^il pas mort après le siège de Toulon!

— Et que serait devenue la France ?

. — Ce qu'elle serait devenue?... elle serait restée libre ! . . . N'est-ce pas lui qui devint Finstrument le {dus dévoué du Directoire ; n'est-ce pas lui qui , de victoire en victoire , ^ fasciné Tesprit public et substitué dans le cœur des Français Tamour d'une vaine gloire à celui de l'amour sacré de la liberté... de cette liberté que le peuple chérissait , que tous les citoyens, même ceux que la société rejette de son sein, étaient toujours prêts à respecter comme ils étaient prêts à la défendre! J'ai vu, moi qui vous parle, lors du siège de Toulon , où j'étais envoyé par la convention , j'ai vu un des prodiges de cette liberté , que Bonaparte a étouffée au berceau :

Les Anglais, chassés de Toulon, ayant mis le feu à l'arsenal , les galériens , au nombre de trois à quatre mille , brisèrent leurs chaînes , et, s'armant de tout ce qu'ils purent trouver, se dévouèrent pour sauver des flammes les vaisseaux incendiés... Ils étaient maîtres du port , ils étaient libres.. . Qui aurait osé leur proposer de rentrer dans leur bagne?... Et pourtant il le fallait ! Ce fut moi que l'on chargea de cette difficile mission : j'y allai ; je me mêlai à eux sans crainte et sans défiance; et quand ils furent tous rassemblés autour de moi , je les haranguai au nom de la repu-

Uique et de la liberté... Je leur dis qalls étaient encore citoyens malgré leurs chaînes, puisqu'ils avaient prouvé leur patriotisme en sauvant les vaisseaux et l'arsenal aux dépens de leur vie ; qu'ainsi je ne pouvais douter qu'ils respecteraient les lois de la république» dont ils venaient de soutenir la cause en donnant l'exemple d'une soumission d'autant plus méritoire qu'elle serait un sacrifice de leur propre liberté aux libertés publiques. . • sacrifice que la convention saurait apprécier et récompenser...

Eh bien ! ajouta Buonarotti en montrant sur sa figure un reflet de l'enthousiasme qui avait dû l'animer lors de cet événement, ces misérables , couverts de crimes, morts à tout sentiment vertueux , se pressèrent autour de moi et me répondirent par le cri de vive hi république , vive la convention I . . . montrant , dans cet instant critique , que les cœurs les plus endurcis ne restent pas sourds aux noms si vénérés de patrie et de liberté ! .. . Ds écoutèrent donc ma voix et se laissèrent enchaîner de nouveau sans la moindre résistance, sans qu'une goutte de sang fût répandue !... Voilà ce que pouvait alors l'amour de cette république , que Bonaparte a si traîtreusement anéantie!

— Mais sans les victoire» d'Italie, repris-je avec modération , l'étranger aurait envahi la France ; sans l'énergie qu'il déploya après la bataille de Marengo, jamais mon pays ne serait sorti du chaos anarchique où il gémissait depuis des années.

— Le sol de la France n'avait pas besoin de ses vicUnres, répondit Bnonarotti^ayee chaleur, pour être purgé de Fétranger; les armées de la république n'y avaien^elles pas réussi avant lui ? Il a remporté d'éclatantes victoires, il est vrai, mais ces victoires gagnées au prix 4u sang de nos braves citoyens lui valurent la couronne, et depuis cette époque que sont devenues les institutions républicaines?... qu'a-t-il fait de rindépendance des assemblées législatives? Plus ses triomphes allaient croissant , plus la nation devenait esclave : enfin , de guerre en guerre où vous a-t-il conduits? A perdre tout le fruit de votre glorieuse révolution , à éteindre tout patriotisme , à vous ramener les armées étrangères , à rétablir ces Bourbons dont le renversement avait coûté à la France des millions de soldats... Bonaparte!... Bonaparte!... je t'avais bien connu lorsque je partageai ton lit en Corse... ton faux semblant de républicanisme ne m'abusa jamais!...

Et sans attendre que je lui répondisse , Buonarotti me quitta brusquement , en me laissant réfléchir à ses paroles , dont l'exagération ne m'empêchait pas cependant d'apprécier la vérité.

20 Juillet.

La Grèce, cette nation si cruellement asservie depuis 400 ans , vient d'arborer l'étendard de la révolte

et de rindépendance. . . Que Dieu protège sa cause ! . . .

Ah ! qui pourrait ne pas être ému jusqu'au fond de l'âme à Tidée de la résurrection politique inattendue, inespérée , des infortunés descendants des Thémistocle et des Épaminondas ! Gomme elle est chère à mon cœur, cette patrie des héros et des artsl et comme le premier cri de ses enfants opprimés , secouant le joug des Turcs, a retenti dans toute FËurope ! C'est que nous lui appartenons à cette pauvre Grèce, comme à une terre natale dont on fut exilé dès Tenfance , mais de laquelle on conserve des souvenirs qu'un mot, upe image, un événement suffisent pour faire revivre.

L'Italie a succombé , mais la Grèce triomphera ; car je vois dans la misère de ses habitants , dans leurs soulO^ances et leur exaspération, des éléments de succès qui n'existaient pas dans la péninsule où le bien-être du peuple sera pour longtemps encore un grand obstacle à toute tentative de liberté. La question pour la Grèce est une question d'existence, tandis qu'elle ne sera jamais pour les Italiens qu'une question de nationalité.

Qu'est-ce, en effet, que la nationalité pour de riches populations habituées depuis longtemps au joug des étrangers? Pourvu que les propriétés soient respectées , que la vie matérielle sdit bonne , qu'importe aux masses que le maitre qui gouverne soit Français ou Autrichien?

LETTRE A M. G., PROFESSEUR

soiuiuet.

Si TOUS voulez vous faire un nom dans le monde ^ hantez les gens d'esprit et les hommes de bien ^ ne cessiez-Tous de me répéter , mon cher maître , à une époque où je croyais , hélas I que la vie ne pouvait être qu'un enchaînement de plaisirs et de folies ; vous gémissiez sur mon aveuglement et vous doutiez que je pusse jamais sortir de la dangereuse voie dans laquelle je m'étais si malheureusement engagé. Mais la lumière m'est enfin venue , j'ai reconnu la sagesse de vos paroles , et c'est pour vous prouver de plus en plus que j'ai su profiter de vos salutaires conseils que je viens aujourd'hui vous parler d'un homme bon et vertueux, que je me félicite chaque jour de connaître davantage. Le moindre talent de ce littérateur distingué, M. Delaplanche, est d'enseigner la déclamation d'une manière remarquable.

Vous savez, mon ami, quel est mon goût ou plutôt ma passion pour le bel art qui nous apprend à dire avec justesse et sentiment les chefs-d'œuvre de notre langue ? vous ne serez alors pas surpris que je me sois empressé d'établir des relations avec l'honorable professeur qui, seul à Genève, peut donner sur ce point de judicieux conseils et d'utiles leçons.

L*on m'a donc présenté à M. Delaplanche, et depuis ce jour, je n'ai cerné de m'applaudir d'avoir été admis dans son intimité, parce qu'il a le cœur plein d'un confiant abandon et qu'il se laisse aller sans réserve à la chaleur de son âme et aux élans de son imagination , dès qu'il est sûr d'être compris.

Pasteur de l'Église protestante, M. Delaplanche a cessé d'en exercer le ministère par suite de la faiblesse de sa santé ; mais il conserve cette piété , cette conviction consolante, ce zèle ardent pour l'Évangile, qui donnent à tout son être , à toutes ses paroles , quelque ' chose de charitable et d'onctueux qu'on ne rencontre que parmi les hommes dont le premier mobile est dans la foi et les {«^messes de l'Écriture. Sa religion, toujours éclairée , tolérante , en lui inculquant plus profondément encore l'amour pour ses semblables, déjà inné dans son cœur, l'a conduit par cela même à des opinions libérales et à des principes sagement démocratiques qu'il voudrait voir triompher chez tous les peuples. Selon lui , l'égalité parmi les hommes doit être le but de toute société bien organisée , parce que , sans égalité, il ne peut y avoir que des bonheurs individuels. L^âge n'a point attiédi ses affections politiques ni ses jouissances poétiques ; il aime la littérature, les bons ouvrages et les beaux-arts comme la manifestation la plus sublime du don le plus précieux que Dieu ait fait à l'homme... l'intelligence ! Passionné pour les œuvres de génie , que nul ne sait mieux sentir , et mieux faire

comprendre qae hiî, il suffit d'iine noble pensée, d'une expression heureuse pour Tinspirer jusqu'à Tenthousiasme et lui faire dire avec Pascal : Quê rhommi ui y and dam ses mUèrês. . .

Tout en me perfectionnant dans Fart de lire avec expression nos vers français , si secs, si monotones quand celui qui les déclame ne sait pas y donner raccent et le coloris, j'apprends avec lui à connaître le prix des plaisirs intellectuels ; et ces plaisirs, comme il le dit si bien, survivent à la jeunesse, et font vivre encore spirituellement à Tâge où Ton n'existe plus ordinairement que pour ajouter quelques jours à de longues années. Travaillez , me div-il , avec une encourageante bontés ornez votre esprit, enrichissez votre mémoire, étudiez les langues étrangères pour devenir un bon littérateur; car c'est là, croyez-moi, votre véritable vocation, celle où vous rencontrerez le plus de satisfaction et de bonheur.

Plein de confiance dans ses lumières, je Fécoute, je l'admire, et je reviens chez moi plus zélé piour l'étude, plus désireux de devenir meilleur, et sentant au cœur une joie que je n^avais jamais connue !... une joie, mon ami, qui prend sa source dans la conviction intime que j'arriverai à mériter un jour l'estime des gens de bien et des hommes de savoir.

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