TOME I
où je voyais la cour des souverains pontifes et la pompe des prélats brillants d'or et d'hermine ; puis le souvenir de leurs discordes, de leurs sanglantes querelles pour se disputer la tiare , venant à frapper mon esprit , j'ai détourné les yeux avec un sentiment douloureux pour les reporter sur l'admirable vue dont on jouit de la plateforme : c'est de là que l'on aperçoit le Rhône serpenter majestueusement dans une large vallée bornée par une immense chaîné de montagnes. . . Imposant spectacle, beautés sublimes qui ne passent pas conmie les caducs ouvrages des hommes ! . . . J'étais perdu dans mon admiration, quand j'en fus arraché tout à coup par les chants d'une longue procession de pèlerins de tout âge et de tout sexe, qui se rendait au pied de la haute et riche croix que les missionnaires viennent de planter en face de l'ancien palais papal . là ils s'agenouillèrent, et leurs cantiques résonnèrent longtemps sous les voûtes de l'immense édifice.
Pourquoi faut-il, grand Dieu ! que des missions destinées, disait-on, à prêcher en tous lieux la concorde et la paix, aient été si souvent le signal des plus sanglâmes réactions ! et comment la religion , dont les premiers commandements disent : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et le prochain comme vous même, a-t-elle pu servir ainsi de prétexte aux passions haineuses des hommes? Hélas! c'est que toujours et partout les vérités les plus saintes et les causes les plus sacrées, mal comprises par les masses
ignorantes, dégénèrent en de funestes abus, et qu'une population grossière et fanatique égorge et crie : Tue! . . . tue!... au nom de Jésus-Christ comme au nom de h liberté!
Tout plein alors des sombres souvenirs que faisait nsdtre en moi la vue des Cévennes perdues à Thorizon, et des récentes vengeances exercées par les royalistes sur les bonapartistes et les protestants, je redescendis dans la ville , oîi chacun des hommes du peuple aux yeux brillants, aux regards fauves et insolents, me semblait être un de ces assassins de 1815, qui parcourent encore librement à cette heure plus d'une ville du Midi. Si tu joins à la triste impression que me causèrent ces sinistres figures, celle bien plus pénible encore que j'éprouvai en apprenant que j'étais précisément logé dans l'hôtel et près de la chambre même où l'infortuné maréchal Brune fut si lâchement assassiné, tu comprendras, mon ami , pourquoi, prenant en dégoût le séjour d'Avignon , je courus sur-le-champ chez tous les loueurs de voiture , jusqu'à ce que l'un d'eux m'ait enfin procuré une carriole qui me transportera d'abord à Tarascon , puis à Beaucaire , où je dois m'arréter quelques jours chez le père de l'un de mes anciens camarades de régiment.
Vaucluêe!,., Voulez-vous que je vous mène à Vaucluse? répéta mon conducteur d'une voix aiguë , en arrêtant ses deux maigres coursiers; cela ne vous
prendra que la moitié d'un joer... Et il atteiMkit ma réponse d'u» air qui semblait dire : Ah ! si tu ne tas pas à Yauclttse, mon bel ami, c'est... c'est que tu n'es qu'un commis voyageur... Tous ceux qui voyagent pour leur agrément, ajouta-t-il , n'y manquent jamais.
Pétrarque , Laure , les vers de Detille , le» traits divins de cette femme si chantée , le souvenir d'un amour si constant, tout se croisait dans mon esprit et faisait battre mon cœur. U y aurait honte, me disais-je, à ne pas vîsker des lieux si suavement célébrés. A Yaucluse! à Yaucluse! m'écriai-je avec une sorte d'enthousiasme... Et nous voilà partis tous deux fort enchantés ; mais nous n'avions pas fait mille pas, qu'à la grande stupeur de mon malin conducteur, je prononçai avec un crescendo de volonté : — Halte. . . tournons bride , j'ai changé d'intention. — Pas possible! Et pourquoi? — Parce que je le veux... allons, demi-tour à droite, et en avant.
Fantasque! murmura mon homme... Fantasque, soit... mais pouvais-je lui dire qu'un mouvement d'amour-propre m'empêchait d'aller à Vaucluse... que je ne visiterai ces lieux à jamais illustrés par d'immortelles poésies qu'alors que je pourrai les comprendre, en sentir les beautés , dans cette langue italienne que je rougis maintenant d'ignorer? Oui, je l'apprendrai, et un jour viendra où, retournant à Vaucluse, je saluerai cette douce retraite en récitant les plus beaux vers de Pétrarque : je le veux , cela sera.
A forée de coups de fouet et d'énergiques jurements , nous gagnâmes enfin Tarascon la belle , Tarascon la silencieuse en temps ordinaire , mais si bruyante le jour de la Tarrasque. Là nous traversâmes le Rhône sur un pont de bateaux qui joint Tarascon à Beaucaire, et d'où Ton jouit d^un assez beau coup d'œil : sur la rive gauche est plantée une tour noire et sombre comme les souvenirs des scènes tragiques qui Font plus d'une fois ensanglantée ; en face et dominant Beaucaire, les ruines du château de ce Montmorency qui fut si lâchement abandonné par Gaston, frère de Louis XIU, et paya de sa tête sa rébellion contre Richeheu ; au pied de ces ruines , la promenade de Beaucaire, où se tient la célèbre foire le long du Rhône , dont le cours rapide et majestueux reflétait alors les rayons d'un brillant soleil. Si tu joins à ce tableau la douceur du patois languedocien que j'entendais pour la première fois, tu comprendras que j'étais parfaitement disposé en faveur de Beaucaire. L'accueil que j'ai reçu du père de mon ami n^a pas peu contribué, d'ailleurs, à me donner satisfaction et joie de mon excursion.
10 janvier 1820-
Bienheureuse vie que celle des Beaucairiens î Manger, fumer, jouir le matin , quand il fait beau , d'un rayon du soleil sur les bords du Rhône ; à midi, un tour
à la Bastide , puis le reste du jour au pharaon ; les hommes entre eux, et les femmes chez elles. Charmante existence , douce monotonie qui n'est interrompue que par les querelles des bleus et des blancs, toujours prêts à se couper la gorge à la moindre occasion.
J'ai causé longuement avec mon hôte , homme de sens et de cœur , de mes projets d'étude qu'il approuve et dont il me loue , tout en disant que ce n'est point à Montpellier que je dois aller pour atteindre mon but , mais bien à Genève où existe une population studieuse et d'immenses ressources en tous genres pour cultiver l'esprit , tandis que je ne trouverai qu'ignorance et distractions dans la seconde ville du Languedoc.
Ces observations et ces conseils m'ont paru si justes et si sages que je me suis irrévocablement décidé pour' Genève ; car c'est là , suivant le digne M. de L., que je serai au centre des lumières et des exemples plus capables d'augmenter mes bonnes résolutions.
15 janvier.
Sais-tu ce que c'est qu'une farandole? non... Eh bien ! écoute : Après un copieux et éternel repas où j'assistais il y a deux jours à l'hôtel de ville , après force libations, forces toasts et force chansons en l'honneurdes Bourbons et des preux du duc d'Angouléme , tous les convives , au nombre de cent et plus , quittèrent la salle
du banquet , el , se donnant la main , formèrent une Ion gne efaatne dont malheurensement je ne pus m'empècher d'être Fun des anneaux. Puis ils se mirent bravement à parcourir la ville en hurlant dans leur doux patois languedocien une certaine cantilène dont je ne comprenais pas un mot ; à chaque instant , quelques nouveaux personnages rencontrés dans les rues venaient , de gré ou de force , allonger cette bruyante chaîne qui serpentait , tournoyait , s'arrêtait , se déroulait en tous sens ; plus on allait , plus le vacarme s^augmentait ; bientôt toute la population royaliste fut sur pied ; des torches résineuses Hamboyaient par centaines et donnaient à la ville Taspect d'un vaste incendie ; c'était une rage , un délire qn'on avait vu finir en maintes occasions par quelque exécution contre les napoléonistes , mais qui , pour cette fois , se termina par le brûlement des habits des plus déterminés. . . pas de bonnes farandoles sans cela. En les voyant noirs de fumée et de charbon , à la lueur rougeâtre de leurs torches ; en les voyant, dis-je , hurlant et tournant avec rapidité autour d'un brasier ardent , y jetant pièce à pièce jusqu'à leurs derniers vêtements , on eût dit une troupe d'anthropophages , dansant autour des prisonniers qu'ils font rôtir pour en manger la chair , ou bien la réunion d'une bande de démons et de sorciers , groupés autour de la bouillante chaudière d'où doit sortir leur infernal maléfice.
— N'est-il pas vrai que .c'est original ? me dit le lendemain l'un des plus enragés coureurs de faran-
dole , qui était revenu chez lui la nuit précédente dan» un costume plu8 ûmple encore que eeliiî de saint Jean- Baptiste au désert , vous n'avez rien qui ressemble à cela dans votre Nord ?
— Non , rien en vérité , lui répondis-je.
Voilà donc la farandole ! . . . Vive la civilisation , n'est-ce pas , mon ami ?
17 janvier.
Ah ! le froid pénètre , glace , anéantit ! Le mistral souffle avec violence et le Rhône n'est plus qu'une route glacée. Pour me distraire , mon bon et digne hôte m'a proposé de me conduire à Arles aux vieux monuments, Arles aux belles filles... J'acceptai et nous partîmes , malgré le vent et la gelée. Nous prîmes la digue le long du Rhône qui ressemblait plus à la Bérésina qu'à ce beau fleuve aux flots tièdes et rapides , aux rives bordées d'orangers. Arrivés en face d'Arles, nous vîmes, à notre grand désappointement, que le pont de bateaux avait été enlevé et qu'il fallait , ou retourner sur nos pas , ou traverser le fleuve sur la glace ; nous nous décidâmes pour ce dernier parti et nous gagnâmes enfin l'autre rive où nous abordâmes gelés , perclus , ne demandant qu'un gîte et du feu. Quel froid 1 bon Dieu ! On n'a pas souvenance , en ce pays , de rien qui puisse y ressembler... .Aussi n'était-ce partout que désastres et lamentations ; là , des femmes et des
eKibttls étaieal morte dans leur misérable habitation ; ici , des voyageurs , des fi&tresaivai^M été trouvés gelés dans les champs y sur les grands chemins ; et jusqu'aux bestiaux qui périssaient par ce froid si subit , si extraordinaire dans ces douces contrées ; enfin toute la ville semMait consternée , anéantie , comme si quelque génie malfaisant eût tout à coup acclimaté les frimas dans des lieux où le soleil et ses rayons ne perdent jamais leur bienfaisante chaleur.
Je m'armai cependant de courage pour visiter les antiquités , mais j'interrompis bientôt mes recherches , arrêté subitement , je dois le confesser, par le dépit que j'éprouvais de ne pouvoir déchiffrer ni comprendre les inscriptions latines dont les monuments sont chargés. Cet oubli du latin des écoles est trop humiliant pour n'être pas réparé, il le sera bientôt.
Quant à la beauté si vantée des femmes d'Arles , j'avouerai encore, malgré mes vingt ans, que les douze degrés de froid et le mistral m'ont empêché , non-seulement d'en juger, mais voire même d'y songer ! . . . Armide et ses nymphes auraient pu passer près de moi sans que je dérangeasse un pli de mon manteau pour détourner la tête et les suivre des yeux; je n'avais qu'un désir, celui de retourner à Beaucaire où nous sommes arrivés avec grande joie.
Je n'irai pointa Nîmes, quelque près que j'en sois ici ; les arènes et la Maison carrée se passeront de la visite que je leur réserve pour des temps meilleurs ;
-Sales antiquités ne sont que de tristes ruines et des monceaux de pierres pour celui qui n'a ni assez de savoir, ni assez de souvenirs pour vivre par la pensée dans les temps qui ne sont plus.
Je suis trop près de la Méditerranée pour ne pas voir Marseille et Toulon ; Aans deux jours je serai en 'toute.