CHAPITRE m
LETTRE A M. G., PROFESSEDR.
Marseille. — Le châleau dMf el Mirabeau.
Har«eille , 20 Janvier 1820.
Me voilà sain et sauf à Marseille où il n'est plus question de froid : arrivé depuis hier, j'ai déjà parcouru la ville dans tous les sens ; j'ai d'abord couru au port , puis à la rade où j'ai voulu saluer la Méditerranée dans toute sa splendeur. Le soleil éclairait l'horizon, la mer, déroulant mollement ses vagues, battait dou« cément le rivage ; le ciel était pur, et mes yeux em^ brassaient un espace incommensurable... J'admirais, j'étais profondément ému... Ah! Dieu est grand !... Dieu est grand !... telle était la pensée, la conviction
que ce spectacle sublime faisait jaillir de mon âme ! Qui pourrait donc être athée devant la mer et son immensité ! qui ne sentirait grandir son intelligence en contemplant un tel tableau ! . . . Oui , il est un Dieu puissant et bon, qui a tout créé, tout réglé, tout conservé ! .. . un Dieu qui Aus a gravé dans le cœur le culte que nous devons lui rendre , culte de justice et de vérité que les hommes cherchent en vain à obscurcir ! Je le servirai , ce Dieu , en m'efforçant d'être bon et juste , ce sera là ma religion à moi.
De ma chambre , à mon réveil, je vois le port et ses nombreux vaisseaux, et les forêts de mâts, et les banderoles flottantes aux armes et aux couleurs de toutes les nations : le Grec , le Turc , l'Égyptien , le Maltais , l'Africain , le Napolitain , sont ici réunis , mêlant leurs amples et pittoresques costumes aux habits étriqués de nos Européens. Appuyé sur ma fenêtre, je contemple le mouvement, l'activité qui régnent daifê le port et sur les quais : là un navire en chargement, ici un autre qu'on radoube, plus loin un bâtiment entouré d'une quantité de chaloupes qui se remplissent de marchandises , abordent, déchargent et retournenl. au vaisseau , comme si la cargaison ne devait jamais finir. Ici encore , des magasins immenses où s'amoncellent les denrées des deux mondes;, et l'autre côté , une double rangée de navires attemàinl leur tour, soit pour entrer en chargement , soit pour sortir du port, tandis qu'au milieu du bassin glissent
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en t<MK sens de légères embarcaticms ; . . . specUcle de vie et de prospérité dont je ne puis détourner les regards !
Ah ! c'est une grande et belle chose que le commerce ! Mais qui me donnera d'en bien connaître les principes et les lois ? qui me tirera , mon Dieu ! de mon ignorance et de cette honteuse nullité dont je me sens si douloureasement accablé à la vue des miracles de rindnstrie ?... qui ?... mon inébranlable volonté d'arriver, ^ force d'études et de veilles , à m'initier aux importants secrets de l'économie politique pour bien juger et bien défendre un jour les intérêts de mon pays.
L'espoir au coeur, je descendis sur le port où je marchads plcmgé dans de profondés réflexions , lorsqu'une voix , celle d'un matelot qui m'offrait sa barquette pour faire une promenade en mer et me conduire aux lies de Pomègue et au château d'If , vint me tirer de ma pensive rêverie.
— A» château d'If! . . . répétais-je. . . Oui , oui , partons l Et tnéti pied ne touchait pas encore les planches de la niwelle, que tous les saisissants souvenirs de ceitte prison d'État se présentèrent à mon imagination. Mirabeau n'avait**il pas gémi sur ce rocher?... Mirabeau, le dieu de l'éloquence, l'homme des temps modernes dont la pan^e puissante nous a le mieux rappelé tous les prodiges des orateurs anciens.
Ah ! quelle glorieuse vocation que celle d'émouvoir