LETTRE A HA SOEUR
Toulon. — Le bagne. — L^infirmerie. — La sœur de charilé. — Mort chrétienne d'un forçai. — Le i>orl et la frégate de JVapoIéon.
Toulon, 27 janvier 1820.
J'étais «ouffirant en arrivant ici, et j'ai compris combien c'est triste chose qu'une chambre d'auberge quand on est seul et malade!... La mélancolie vient s'emparer du coeur, on regrette le toit paternel et son doux entourage , et , malgré soi , on se dit qu'il serait dur de mourir loin des siens. C'est le revers de la médaille en voyage, et si j'étais poëte... Mais que te dirais-je de mieux que La Fontaine dans la fable des Deux Pigeons ?
Cependant avec la santé revient le goût des pèlerinages ; les regrets , sans cesser d'exister , s'affaiblissent
assez pour faire place à de riantes images, et Ton s'en va bientôt cherchant des aventures et des impressions nouvelles. Ce fut ce qui dirigea mes pas le matin vers Tarsenal où je me rendis , conduit par un officier du génie , aussi prévenant, aussi aimable qu'il est instruit et expérimenté. Je pénétrai donc dans ce vaste et royal établissement, que Ton admirerait bien plus encore, s'il n'était pas également destiné à renfermer des milliers de forçats ; la seule vue de ces misérables, attachés deux à deux à une longue et lourde chaîne , a suffi pour changer les heureuses dispositions de mon âme I
— Par où voulez-vous commencer, me dit un des gardiens que l'officier m'avait donné pour me servir de guide après m'avoir introduit dans l'arsenal ; par les cabanons ou par l'enfer ?
— L'enfer ! lui dis-je , mais il me semble que tous ces honnêtes gens à jaquettes rouges , à faces de Satan , nous le représentent parfaitement.
— Ah ! bah ! fit-il , ce n'est rien que cela ; ils sont à l'air, ils travaillent, ils voient les passants, ce sont d'heureux gaillards en comparaison des condamnés à vie et pour récidive , que nous allons voir maintenant.
En finissant ces mots , il me fit monter un vaste escalier qui conduisait à une immense salle faisant suite à la corderie. Une porte s'ouvrit et me laissa voir le plus hideux spectacle que les misères humaines puissent présenter. Deux roues énormes occupaient le milieu de la salle; dans l'intérieur de ces roues, de^
iiommes bus jusqu'à la ceinture , haletants , baignés • de sueur , s'agitaient yiolemment des pieds et des mains pour faire marcher des métiers à tordre le chanvre , dirigés par des galériens de tout âge , anssi pâles, aussi liyides que des pestiférés. Ceux-là ne sortent jamais que pour aller de leurs casemates à Tenfer et de Tenfer à leurs casemates ; un rude travail leur est imposé sans relâche et sans espoir de soulagement. J'ai parlé de hideux spectacle... Texpression est trop faible , c'est infernal qu'il fallait dire : car les damnés ne doivent point avoir de faces plus atroces , plus marquées au sceau de la réprobation que celles de ces infortunés.
L'atmosphère que l'on respire dans ce Pandémonium est tellement suffocante, que je ne pus y rester que peu d'instants; et je m'éloignai rapidement, après avoir jeté quelques pièces de monnaie dans le tronc de ces misérables
— Voilà un horrible supplice, dis-jeà mon cicérone, la mort serait moins cruelle, surtout pour les malheureux jeunes gens que l'on accouple indistinctement à des scélérats endurcis , qui les pervertissent à tout jamais : la société se venge mal et se venge trop ; les Américains font mieux que nous dans leurs prisons pénitentiaires.
Quoique mes yeux fussent déjà fatigués de tant de misères , je dus cependant , pour complaire à mon guide , me laisser conduire aux casemates où dorment
— Sales galériens , puis aux pontons où j'aperçus quek}ues forçats privilégiés que l'argent et les protections exemptent des travaux et des chaînes , et qui sont là comme une preuve vivante que la parfaite égalité devant la loi n'est qu'une chimère, depuis les plus hautes jusqu'aux dernières sphères de la société.
Des pontons, et pour en finir avec le bagne , nous nous acheminâmes vers l'hôpital des forçats , situé à l'extrémité de l'arsenal ; c'est un immense bâtiment dont les fenêtres donnent sur la mer.
Ce n'est qu'en hésitant , je l'avoue , que j'avançais vers le refuge accordé aux galériens malades ou moribonds : je tremblais d'y rencontrer bien plus encore que dans les autres hôpitaux que j'avais visités... haillons , saleté et puanteur... entourages plus repoussants que la mort même , et qui justifient l'espèce d'horreur dont les gens du peuple sont saisis au seul nom d'hôpital... mais que je fus heureusement détrompé, lorsque, au lieu d'une salle basse et obscure , encombrée de lits qui se touchent , je vis en entrant une haute et longue galerie éclairée à droite et à gauche par de nombreuses croisées.
Ce fut pour mon cœur une douce jouissance , un véritable soulagement , après tant de pénibles impressions , que la vue de cette infirmerie si bien tenue , si bien aérée qu'on s'y sentait à l'aise malgré le grand nombre de malades qui s'y trouvaient soignés. Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paule en sont les infir-
Hiières : que de soio8 , que de consolations ces saintes filles ne prodiguent-elles pas à ces infortunés que tous m^risent et maltraitent, et qui retrouvent dans ces pieuses âmes les attentions d'une famille et Tabnêgation d'une mère !
Il y avait quelque chose de touchant et de solennel dans cette image de la vertu et de la charité en contact avec le crime , et le dominant de toute la hauteur de leur pureté et de leur dévouement ! Ces admirables femmes étaient pour moi des anges envoyés du ciel pour convertir des démons. Une entre toutes attira particulièrement mon attention : elle était jeune encore et devait avoir été d'une beauté remarquable. Penchée sur le chevet d'un malheureux qui paraissait à toute extrémité , elle lui parlait avec tant de douceur et tant de bonté, que le sourire revenait parfois encore sur les lèvres bleues du moribond.
Je m'approchai de cette couche de douleur : j'aurais voulu entendre ces paroles d'espérance et de paix qui semblaient faire pénétrer un baume salutaire dans le cœur du galérien. Qu'elle était sublime , cette épouse de Jésûs-Christ , dans la simplicité de sa vertu, dans l'expression toute divine de ses traits ! ... A mon approche , elle leva les yeux : la beauté du ciel y était empreinte. £mu jusqu'aux larmes, je m'avançai vers elle avec respect, en lui disant : — Ah ! ma sœur , combien ce malheureux forçat doit vous bénir ! . . .
Elle mit d'afoc^ un doigt sur sa bouche , puis retirant
doucement soo bras gauche de dessous la tête du malade qu'elle soutenait , elle se leva, vint près de moi et me dit à voix basse , en me montrant Fénorme chaîne qui pendait d'un poteau et tenait encore les pieds du malade enchaînés :
— Malgré ces fers , ils ne sont plus forçats ici. . . Et son regard , en prononçant ces mots , semblait implorer et conunander tout à la fois Tindulgence et la pitié.... Charitable avertissement qui me fit lui répondre : — En vous voyant, ma sœur, qui n'apprendrait à les plaindre?
— Si vous vous intéressez à cet infortuné jeune homme , me dit*elle avec douceur, vous pouvez assister à ses derniers moments.
— Est-il donc si mal ? lui répondis-je.
— Dans quelques instants il ne sera plus. . . Il n'a que vingt-trois ans, ajouta-t-elle en soupirant, et dès son arrivée au bagne , il y a dix-huit mois , il fut mis à l'infirmerie d'où il ne devait plus sortir... Vous voyez ià l'une des victimes des sociétés dangereuses et des pièges de Paris !... Il était jeune, beau, il voulut briller, et bientôt entraîné parles mauvais exemples, il joua et fit des dettes que sa famille, habitant la province , n'a pas voulu payer. L'infortuné au désespoir, doutant de Dieu et de l'avenir , se mit alors à la merci d'un misérable qui lui a fait commettre des faux qu'on a découverts et pour lesquels il a été condamné à dix ans de travaux forcés,. . Frappé au cœur par cette
affreuse sentence , repoussé des siens dont il implora vainement le pardon , il tomba dans une sorte d^'aliénation mentale qui ne Ta quitté que depuis quHl est venu près de nous. Son repentir a été sincère , il a pleuré ses fautes, le malheureux enfant !... et il mourrait en paix s'il avait pu trouver grâce auprès de ses parents et recevoir leur bénédiction ! . . . Je leur ai écrit , mais aucune réponse ne nous est parvenue.
Mes larmes coulèrent à ce triste récit , et j'osai prendre la main de Fangélique femme , en lui disant : — Que vous êtes bonne , ma sœur , et que je vous admire ! que votre charité est grande dans cette sainte et pénible mission ! . . .
— Pénible ! reprit-elle en m'interrompant et me montrant du doigt un portrait de saint YincentHÏe-Paule revêtu de Thabit de galérien. . . Notre grand saint n'a-t-îl pas porté ave unec évangélique patience les fers des forçats?... Ah ! si vous compreniez quelle consolation, quelle ineffable récompense nous recevons de Dieu à la cmiversion du pécheur, vous ne trouveriez pas notre tâche pénible.
Le malade ayant fait entendre une légère plainte , la sœur me quitta aussitôt pour se remettre à son chevet , lui soulevant la tète et lui répétant des paroles de pardon et d'espoir ! . . . Non jamais cette scène de douleur ne s'effacera de mon souvenir!... Ce galérien expirant , cette femme à genoux , ange de consolation et d'espérance , le crucifix qu'elle présentait aux lèvres
du mourant , formaient un sombre mais mbiime tableau dont je ne pouvais détourner les regards !... Un indé* fmissable sentiment d^admiration et de pitié s'était emparé de mon âme , et je ne fus tiré de mon extase que par les tinlements d'une clochette qui annonçait le prêtre porteur des derniers sacrements.
Je le vis , en effet , s'avancer lentement dans l'im* mense galerie : à son passage , toutes les sœurs s'agenouillèrent , tandis que quelques-uns des malades se soulevèrent péniblement sur leurs lits. Arrivé près du malheureux jeune homme qui semblait ne plus donner signe de vie , il récita les prières des agonisants.
À genoux, les mains jointes, j'écoutai, le cœur serré , ces touchantes oraisons , puis lorsque le prêtre fit entendre ces mots : Proficiecere , anima chriêtiana, de hoc mundo , in nomine Dei Patris omnipotenHs qui te creavit ; c Au nom de Dieu , notre Père tOut-puissant , € quitte ce monde , âme chrétienne , i qu'il prononça d'un accent solennel , je crus, ... oui , je crus que j'allais voir l'âme du galérien prendre son vol vers les cieux.
Encore tout ébranlé de cette pieuse et imposante cérémonie, je m'éloignai lentement de l'infirmerie et de l'arsenal , plus disposé que je ne l'avais été en entrant à plaindre les malheureux forçats que je rencontrais sur mon passage...
Toute cette nuit passée sans sommeil , et le matin encore , je n'ai eu qu'une pensée , je n'ai vu qu'une
seule chose , le lit de mort de cet infortuné galérien... Qu'il a dû souffrir, juste ciel !... et pourtant il mourait résigné, bénissant Dieu et sa bienfaitrice... ÂIi ! je le vois , la religion seule peut obtenir de telles victoires ! Sans cette religion , pas une main amie n'aurait fermé les yeux du pauvre abandonné !... Il aurait exhalé son àme avec désespoir, en maudissant peut-être les parents imprudents qui Tavaient exposé seul aux séductions de Paris... Que Dieu soit donc béni ! puisset-il réunir un jour dans son sein le fils repentant et le malheureux père qui Tavait renié !
Je suis retourné le matin à Farsenal , où je ne voulais plus voir que le chantier et les bâtiments de guerre : j'ai visité , dans tous ses détails , un superbe vaisseau de ligne dont l'aspect majestueux m'avait frappé d'admiration ; un vieux marin blessé , débris de Trafalgar où il av^t perdu un bras, me conduisit partout en m'entretenant de ce fameux t^ombat dans lequel nous n'aurions pas été battus , disait-il , si ce coquin de Dumanoir ne nous avait pas plantés là et si ces maudits Espagnols avaient fait leur devoir.
— Âb! c'était une fameuse bataille!... boulets par-ci, mitraille par-là, à bâbord, à tribord, partout !... Nous nous battions comme des enragés contre ces chiens d'Anglais , et s'ils n'avaient pas ^u leur Nelson... ils auraient vu !... Mais il en savait long celui-là!... Gomment a-t^il fait? je n'en sais rien... Notre ligne enfoncée , et crac , nous voilà pris entre
deux feux ; en moins de rien , notre vaisseau , criblé , coulé. . . Un trois-ponts ! et le plus beau de la flotte , qui filait et manœuvrait comme une corvette ! . . . Ah ! mon pauvre vaisseau !
Et le brave homme le pleurait...
Il y a quelque chose de touchant , de respectable dans cet attachement des marins pour leur navire ; plus ils ont bravé de dangers sur son bord , plus ils y ont souffert et plus ils s'identifient à lui. C'est pour eux un être animé qu'ils aiment , qu'ils soignent ,* comme l'Arabe sait aimer et soigner son coursier.
Lorsque nous eûmes bien monté de ponts en ponts , d'échelles en échelles, et visité depuis le modeste hamac du mousse jusqu'au superbe logement du capitaine, mon brave matelot , auquel je racontai, par hasard, que j'avais «ervi dans la garde impériale , me proposa, d'un air d'intelligence , de me mener à la frégate qui avait ramené Bonaparte d'Egypte : en quelques minutes nous étions devant ce bâtiment démâté , objet de tant de vénération et de regrets pour les vieux soldats.
— Ce n'est plus qu'une carcasse qu'on détruit pièce à pièce , me dit mon guide , mais ils ont beau faire , le nom de notre empereur ne périra jamais !
Je me séparai bientôt après de mon vieux marin , et , le cœur tout rempli du glorieux souvenir de cet homme dont le nom ne passera qu'avec le monde , je me dirigeai vers les lieux où il planta , lors du siège de Toulon , la fameuse batterie qui força les Anglais à évacuer
la place. Mon imagination avait tout recréé... Leg vaisseaux du bassin et Tarsenal en feu , les familles royalistes abandonnées sur la rive , les eoibarcations surchargées de fugitifs , leur désespoir à. la vue de la flotte anglaise qui s'éloignait à pleines voiles , nos ennemis fuyant , notre armée triomphante ; tout était sous mes yeux et parlait à mon âme ! Jamais plus ardent hommage n'a été rendu par un cœur plus français à rhomme extraordinaire qui commença sa glorieuse carrière par chasser l'étranger de notre pays , et qui la termina peut-être des années plus tôt pour ne pas exposer sa belle France aux guerres intestines et aux ravages des armées ennemies.
Une fois l'arsenal visité , il reste si peu de chose à voir à Toulon , que , ce qu'on a de mieux à faire , est de fermer ses malles et de partir le plus promptement possible. Je quitterai donc la ville dans quelques heures , me rendant à Genève , but de tous mes désirs et de mes espérances... Il me semble que chacun des jours que je passe sans étudier est un vol que je fais à mon avenir.