CHAPITRE V
LETTRE A H. G., PROFESSEUR
Départ de Marseille. — Rencontre d*un missionnaire. — Son histoire.
Lyo», 5 février 1820.
Ah ! que c'est chose monotone et fatigante qu'un long voyage en diligence, quand les voitures sont lourdes, les chemins mauvais, les relais interminables; et que j'aurais maudit l'heure où j'étais monté dans le plus lourd et le plus pesant de tous les coches , si mon bon ange ne m'avait accordé une douce compensation à tant de lenteurs et de fatigues 1 Cette compensation , mon cher maître , c'est la société d'un ecclésiastique , d'un missionnaire... oui, d'un missionnaire qui s'est épris de moi , le mot n'est pas trop fort $ et que j'ai
payé d'une aussi tendre sympathie. Lisez , mon ami , et vous verrez si j'exagère.
Au moment du départ de Marseille , la diligence , au grand complet , n'attendait plus pour prendre son vol qu'un voyageur, un seul, dont la place était sur le devant; déjà le postillon levait son redoutable fouet, lorsqu'une voix formidable fit entendre un : Halte ! si retentissant, que la lourde machine et ses cinq chevaux, prêts à s'ébranler, demeurèrent cloués à leur place. Chacun de nous alors de regarder le retardataire ; et nous vîmes arriver tout pressé, tout haletant, un , homme en soutane , d'une stature colossale et si énormément gros qu'il avait peine à remuer ses jambes , trop faibles pour soutenir la masse qu'elles étaient obligées de traîner ; derrière lui une vieille domestique portait un oreiller et je ne sais combien d'autres petits ustensiles de voyage:
Ala vue d'un si redoutable compagnon , nous fûmes saisis d'abord de l'effroi bien naturel d'en être écrasés, puis nous partîmes d'un rire inextinguible en contemplant de plus près l'accoutrement du pauvre prêtre , entouré , caparaçonné de je ne sais combien de houppelandes que l'attentive gouvernante lui endossait l'une après l'autre , et qui venaient augmenter, à vue d'oeil, la fatale rotondité de son respectable maître.
Quelque bruyante que fût notre gaieté , les éclats en redoublèrent encore lorsque la portière fut ouverte et que le bonhomme, en voyant la plénitude de l'intérieur.
demanda d'un air consterné 8Î c'était bien là , dans cette boite , qu'il fallait qu'il montât ?
— Oui, monsieur l'abbé, répondit le conducteur.
— Mais elle est pleine , ajouta le pauvre homme , pleine à comble! Comment pouvez-vous, en conscience, appeler diligence une semblable coquille?
— Oui, c'est une horreur, une indigne tromperie, s'écria la servante.
— Une tromperie , monsieur l'abbé ! reprit d'une voix aigre le contrôleur du bureau , la liste en main ; mais il n'y a ici de tromperie que de votre part.
Les yeux de l'abbé lancèrent des éclairs. . .
— De ma part ?
— Oui , morbleu ! de votre part , car on doit avoir la précaution et la délicatesse de retenir trois places quand on est aussi monstrueux que vous.
— C'est bien vrai ! s'écrièrent tous les voyageurs , et surtout ceux entre lesquels devait se placer le nouveau venu.
— Le contrôleur a raison , c'est scandaleux , nous ne partirons pas, nous ne laisserons pas monter cette masse qui briserait la diligence ; nous avons payé nos places , c'est pour en jouir, pour être à l'aise et non pour être écrasés.
La scène devenait de plus en plus plaisante , et je riais à en mourir, surtout lorsque l'énormissime abbé vint s'accrocher à la portière, enjamba le marchepied , et s'écria d'une voix tonnante : J'ai payé , je
partirai... tandis que la servante, le retenant par ses houppelandes , le suppliait d'un acêent craintif de ne pas s'exposer à un pareil voyage.
— Vous en mourrez , monsieur Fabbé , vous étoufferez, vous aurez un coup de sang !
— Laisse-moi donc , Marthe , il faut que je parte , il le faut ; on m'attend à Lyon , tu le sais bien...
Et le saint homme , dont la colère n'avait duré qu'un instant , lâcha la portière pour répondre à sa gouvernante :
— Ils m'attendent , lui répétait^il , et , si je n'arrivais pas , je ne verrais plus mon pauvre Jules I . . .
— Monsieur, dît-il au commis avec un accent de douceur, j'ai besoin , absolument besoin de partir ; ces messieurs sont déjà trop serrés, je le vois , mais ne pourrais-je pas monter là-haut?
— Oui , en lapin , répondit un commis voyageur. Tudieu , quel lapin ! — Et les rires de recommencer de plus belle. . . Mais je ne riais plus moi !
La physionomie du vieillard avait quelque chose de si triste , ses paroles semblaient tellement venir du cœur , que le mien en fut touché.
— Monsieur l'abbé , lui dis-je, en sautant de la voiture , je ne souffrirai pas qu'un homme de votre âge monte sur Timpériaie : prenez ma place dans l'intérieur , et , l'un de ces messieurs se plaçant sur le devant, vous ne serez que deux au fond.
Alors chacun de s'écrier :
— C'est arrangé , c'est arrangé.
L'abbé s'excusa d'abord , mais ses yeux se remplirent de larmes en me disant merci; et Marthe me prit la main qu'elle baisa y en répétant plusieurs fois :
— Brave jeune homme , Dieu vous bénira I
On hissa notre compagnon de voyage dans la voiture y je grimpai sur mon impériale et nous partîmes au grand contentement de tous et au mien surtout , car je ne m'étais jamais si bien trouvé dans une diligence... on respire si à l'aise quand on a fait ce qu'on doit.
Nous cheminâmes, et la nuit était fraîche, au déplaisir toujours croissant du pauvre abbé qui me demandait à chaque relais si je n'avais pas trop froid. Enfin nous parvînmes à Àix où le commis voyageur s'arrêta , retenu par ses affaires , ainsi qu'un de ses compagnons. Dès ce moment je repris place de grand cœur auprès du digne ecclésiastique qui me remerciait encore de toute sou âme.
Peu à peu il s'établit entre nous une sorte d'inimité que les marques de respect et l'attention que j'ap- 4>ortais à ses paroles ne firent qu'augmenter ; bientôt même il se sentit si à l'aise avec moi , qu'il me parla comme si nous eussions été de vieilles connaissances , d'anciens amis entre lesquels la confiance est devenue un besoin.
— Ah ! mon cher enfant , me disait-il , c'est qu'il est si rare aujourd'hui, pour nous, de trouver de la bienveil-
— relance parmi la jeunesse ! . . . Plût à Dieu que mon pauvre Jules eût vos sentiments ! ... qu'il eût, comme vous, assez de religion pour en respecter le culte et les ministres ! . . . Ce pauvre enfant est le petit-fils de ma sœur, le dernier anneau qui nous attache à la vie , et il est malade. . . gravement malade. C'est pour lui que je suis parti de Marseille , malgré la saison et mes infirmités ; car si son corps est mal, son âme Test bien plus encore!... L'infortuné ne veut pas entendre parler de religion, m'écrit sa pauvre grand'mère. Les mauvais livres, la mauvaise compagnie qu'il fréquente, l'ont perdu ; et il aime mieux renoncer à tout espoir de salut dans l'autre monde, que de paraître faible dans celui-ci aux yeux de ses dangereux amis. En apprenant ces tristes nouvelles, je me suis dit : Je partirai, j'irai sauver son âme ! ... La bonne Marthe voulait me retenir : mais n'ai-je pas été missionnaire ? lui ai-je dit ; n'ai-je point traversé les mers'pour convertir à notre sainte foi les idolâtres des Indes?. . . Puis-je alors laisser périr spirituellement le petit-fils de ma sœur, de cette sainte femme? Ah ! non , cette mission sera la plus consolante de toutes celles que le Seigneur m'a confiées ; car malheur à moi si j'abandonnais mon sang I
En disant ces mots, les yeux du digne vieillard brillaient d'un feu céleste; la charité évangélique, l'enthousiasme religieux animaient sa physionomie, et lui donnaient ce reflet d'inspiration et de béatitude que l'on trouve seulement sur les traits de ces hommes de
Dieu qui, vivant pour leur croyance, s'y dévoilent et s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes en annonçant avec zèle et autorité les paroles de Jésus-Christ.
— Vous avez été missionnaire, monsieur Tabbé? repris-je avec l'accent de l'étonnement et du plus profond respect.
— Oui , mon jeune ami ; j'ai prêché pendant vingtcinq ans le nom du Seigneur aux idolâtres des Indes orientales... Sainte et glorieuse mission que Dieu avait bénie , malgré mon indignité ! . . . Hélas ! pourquoi faut-il que j'en aie été détourné?... Mais que sa volonté s'accomplisse !
Le vieillard sembla se recueillir après m'avoir ainsi parlé ; il priait , et moi , je le contemplai longtemps sans oser troubler sa pieuse méditation.
— Mon fils, me dit-il ensuite , après avoir répondu à quelques-unes de mes questions sur son séjour aux Indes, vous êtes sensible et bon, vous méritez que Dieu ait un jour pitié de vous comme il a eu pitié de moi , et qu'il vous fasse connaître les douceurs de sa loi...
— Je suis religieux , répondis-je d'un ton pénétré.
— Oui , mon enfant. . . religieux comme je l'étais à votre âge ! Vous avez foi dans un Être suprême , vous croyez à une autre vie ; mais cette foi , cette croyance que vous puisez dans votre cœur , n'est qu'une religion de senlimenl qui n'offre aucune résistance ni contre l'influence de l'amour-propre et des passions, ni contre
les attaqaes des incrédules ; c'est an édifice sans base que le moindre soufiQe de radrersité renverser». .. Ah ! mon jeune ami , qu'est-ce que le déisme au moment où la main du Seigneur s'appesantit sur vous ? qui Ta mieux senti que moi, mon Dieu?
— Écoutez-moi , reprit il avec la bonté la plus touchante, et puissent mes paroles rester dans votre cœur et y germer un jour par la grâce de celui qui peut tout !
c Ce n'est point par le sacerdoce que commençai ma carrière; mon père, chevalier de Saint-Louis, m'avait fait prendre le parti des armes; j'embrassai cette profession avec joie, au grand regret de ma digne mère, qui, ne pouvant me mettre dans les ordres, aurait au moins désiré que j'entrasse dans la magistrature. L'état militaire, vous le savez, n'était pas alors plus qu'aujourd'hui l'école des mœurs , et j'étais vif, ardent, emporté, accessible aux bons comme aux mauvais exemples... Aussi m'abandonnai-je bientôt à la fougue de mon âge , me livrant à tous les excès auxquels la vie de régiment expose les jeunes officiers : duels , jeux , . . . folies que l'on tolère , que l'on excuse même dans le monde, pourvu que ce qu'il est convenu d'appeler honneur reste sauf.
f Mais la plus grande de mes erreurs n'était pas dans le débordement des passions; car l'esprit et le cœur, quoique agités, peuvent encore rester sains au milieu de leurs orages... Il suffit parfois d'un événement malheureux, d'un avertissement du ciel, pour les épurer
et les ramener dans la bonne voie, tandis qu'ils s'endurcissent et se corrompent souvent à jamais par des lectures et les prétendues lumières de cette raison, qui n'est le plus souvent que présomption et orgueil.
€ Ce fut malheureusement ce qui m'arriva en étudiant les dangereux ouvrages des philosophes du xvm® siècle, dont j'adoptai les principes avec toute l'inexpérience et la vanité d'une jeune tête qui croit la dignité de l'homme intéressée à ne reconnaître ni frein ni autorité en matière de religion. Voltaire, d'Alembert, et surtout Rousseau , étaient mes auteurs privilégiés. Les noms de ces écrivains, qui remplissaient alors la France de leur célébrité, étaient sans cesse sur mes lèvres; leurs maximes, leur morale, leur religion étaient les miennes ; et tout le temps que me laissaient mon service et les plaisirs, était employé à lire et relire les productions nouvelles de ces audacieux philosophes. C'était à cette époque une mode , une manie , même parmi les gens comme il faut , de se faire esprit fort , de ne croire à rien et de ridiculiser la morale et la religion. Je fis comme eux, mon cher enfant, et voulant, comme en toutes choses, aller plus loin encore, je résolus , dans mon admiration pour l'auteur d'Emile et du CofUrcU Social, d'aller passer tout un semestre près de lui pour en recevoir des conseils et des leçons , pour jouir enfin de sa société , au lieu d'aller près de ma pieuse mère qui se sentait mourir et m'appelait près d'elle.