S. Gl. et Am
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Enfin, au bout de quelques semaines, je fus guéri et je pris mon billet de sortie. On s'imaginera facilement combien je me trouvais heureux et content, mais j'étais loin de me douter que de ce jour-là dateraient mes premières amours de garnison. Le Ciel m'accorda ce dédommagement en récompense (du moins je me l'imaginai alors) des souffrances inouïes que j'avais supportées avec grand courage. Cette histoire de mes jeunes années est l'un des souvenirs que je me rappelle encore avec le plus d'émotion à l'âge où je suis.
Un infirmier de l'hôpital vint me proposer de m'accompagner jusqu'au quartier de cavalerie. Il pouvait disposer de son temps, ce jour-là étant celui de la sortie. Je n'avais pas grand besoin de lui, mais je ne voulus point le priver d'un pourboire qu'il cherchait probablement à gagner ; j'acceptai donc.
Je pris congé des bonnes sœurs de l'hospice, en leur promettant de venir leur faire ma visite.
« Oui, oui, oui ! nous vous recevrons avec grand plaisir! » s'écrièrent toutes les sœurs. « Mais que ce soit en bonne santé, » ajouta sœur Séraphine, la supérieure. Je les remerciai de mon mieux et, le i er septembre, je quittai l'hôpital.
Je partis, accompagné de l'infirmier. Au bout de cinq cents pas dans la rue Kérempont, il me dit :
« Brigadier, voulez-vous aller faire une visite à une personne qui éprouve un grand intérêt pour vous, depuis le moment où elle vous vit passer blessé sous ses fenêtres?
— Quelle est cette charitable personne? lui dis-je tout étonné.
— C'est M Ue Marguerite, la belle blanchisseuse de
l'hôpital. Voici sa demeure, » ajouta-t-il en me montrant la porte ; puis il frappa.
Le marteau était à peine retombé, qu'une fenêtre, au premier étage, s'ouvrit. Un joli visage s'avança, et M lle Marguerite — car c'était elle — » dit d'une voix douce à l'infirmier :
« Michel, je vais descendre. »
Une seconde après, la porte s'ouvrit, et une belle et grande personne, qui pouvait être âgée de vingt à vingt-cinq ans, se présenta pour me recevoir. Elle me dit :
« Vous n'aurez pas à monter, monsieur le brigadier ; il y a une pièce au rez-de-chaussée où nous pouvons entrer. »
Nous y entrâmes en effet. Pour me débarrasser de Michel au plus vite, je lui donnai de bien bon cœur une pièce de vingt sous, pour boire, car, soit dit en passant, ces gens-là ne reçoivent jamais rien pour manger.
« Mademoiselle Marguerite, dis-je à la belle fille, après avoir accepté le siège qu'elle m'avait offert, je viens vous remercier de tout l'intérêt que je vous ai inspiré et vous supplier de me le continuer. »
En débutant ainsi, je la mettais tout de suite à l'aise et lui sauvais l'embarras d'une première entrevue.
— Ah ! monsieur le brigadier, vous méritiez bien cet intérêt ! Si jeune et si gravement blessé ! J'étais à ma fenêtre, quand vous êtes passé sur une litière que quatre chasseurs portaient à l'hôpital. Dieu ! comme vous étiez pâle !
— J'avais perdu beaucoup de sang.
— Comme j'ai la permission d entrer à l'hôpital, tous les jours, et à l'heure que je veux, parce que j'ai
l'entreprise du linge à blanchir, je m'y rendis en même temps que vous. Ah! que vous avez effrayé ces bonnes religieuses par la gravité de votre blessure! »
Puis, s'arrêtant tout à coup :
« Mon Dieu ! brigadier, pardonnez mon étourderie : je vous fais parler, vous malade, et je ne pense pas à vous offrir quelque chose à prendre. Acceptez, je vous prie, une bonne tasse de café au lait. »
Je n'eus garde de refuser, et aussitôt M lle Marguerite se mit à dresser une petite table qu'elle couvrit d'une nappe blanche ; puis elle servit du café et des fruits qu'elle avait préparés avec préméditation, s'attendant à ma visite. Je profitai des quelques instants qu'elle mit à ses préparatifs pour examiner ma nouvelle connaissance.
C'était une grande et belle fille brune, simplement vêtue, mais avec une propreté excessive. L'appartement était dans un ordre parfait, qui remplaçait le luxe.
Quand le café fut servi, nous nous assîmes et nous déjeunâmes.
« Monsieur le brigadier, dit-elle, n'y aurait-il pas de l'indiscrétion à vous demander pourquoi vous vous êtes battu ? Quelque amour en aura sans doute été la cause ?
— Non, assurément, mademoiselle; je n'avais certes pas eu le temps de penser aux plaisirs, car j'arrivais depuis peu du dépôt. C'est à la suite d'une discussion pour le service que cette affaire a eu lieu ; ainsi vous jugez que cela n'est pas amusant à raconter. Permettez-moi de mettre la conversation sur un sujet plus intéressant. Parlons de vous, s'il vous plaît, mademoiselle.
— Avec plaisir, me répondit la charmante fille.
— Vous paraissez être seule, dans cette maison ?
— Oh ! non, monsieur; j'ai avec moi Marianne, une femme âgée, qui m'aide à faire mon ménage.
— Bien ; mais je veux dire que vous êtes sans famille.
— Hélas! j'ai perdu mon père à l'armée, devant Lille, quand j'avais onze ans. Ma mère, qui n'a jamais voulu se remarier, m'a élevée jusqu'à l'âge de vingt ans C'est à cet âge que je l'ai perdue! Elle avait, depuis dix ans, l'entreprise du blanchissage de l'hôpital. Vous pensez bien que j'aidais cette bonne mère dans son travail. A sa mort, la supérieure, qui m'avait prise en affection, voulut bien me donner cet emploi. J'ai quatre femmes qui travaillent pour moi à la rivière. »
Quand Marguerite eut fini de parler, je lui dis : « Vous êtes une brave et honnête fille ; votre père a payé sa dette à la patrie, votre mère a payé la sienne à la nature : le Ciel vous doit aide et protection ; vous serez heureuse, Marguerite.
— Je l'espère ; quand on est honnête et que Ton vît en travaillant, que peut-on désirer de mieux et que peut-on craindre? »
La table était desservie depuis une bonne heure, quand je pris congé de Marguerite, en lui demandant la permission de venir la voir.
« J'ai, dis-je, une visite à faire aux bonnes sœurs, dimanche prochain ; voulez- vous me permettre d'entrer chez vous en passant ?
— Volontiers, monsieur le brigadier : cela se trouve bien, le dimanche est le seul jour où je ne travaille pas- A quelle heure ferez- vous votre visite à l'hôpital ?
SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR ai
— Après l'appel de deux heures, » lui répondis-je.
Je me levai et pris congé d'elle en l'assurant que je ne n'oublierais pas son bon cœur, son tendre intérêt et sa cordiale hospitalité. Puis, je pris le chemin du quartier, non sans retourner souvent la tête, pour voir si je ne l'apercevrais pas à sa fenêtre ; mais ma curiosité fut trompée.
A mon arrivée au quartier, je fus parfaitement accueilli par mes camarades, mes chefs et les chasseurs de la compagnie, parmi lesquels mon adversaire fut un des premiers à venir demander de mes nouvelles. Comme il me présentait des excuses fort comiques, je lui dis en souriant :
« Si vous aviez fait cela avant le combat, je n'aurais pas été deux mois et demi à l'hôpital, et vous quinze jours en prison. Mais comme on ne peut revenir sur le passé, voici ma main, n'y pensons plus. »
Il parut très reconnaissant de ma manière d'agir, et j'ai su depuis que ma conduite m'avait fait honneur dans la compagnie. Cependant je n'échappai pas à une verte réprimande de mon capitaine, à qui j'allai faire visite le lendemain. Il me dit que si je n'eusse pas tant souffert de ma blessure, il m'infligerait quinze jours de prison ; car je méritais la même punition que le chasseur Hayer, pour avoir tiré le sabre avec lui, mon inférieur. Ensuite il s'informa avec intérêt de ma santé et me donna un louis, c'était le quartier de la pension que me faisait mon père. Ce n'était pas beaucoup ; mais mon père, sans être pauvre, n'était pas riche ; il vivait de son travail dans le commerce d'épiceries, de drogueries et de bois des îles. Il avait une nombreuse famille à élever. Nous étions sept enfants. Ma mère, qui a eu le rare bonheur de conser-
ver une bonne santé jusqu'à sa mort, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, avait beaucoup d'influence sur mon père, et n'avait jamais consenti à ce que je fusse militaire. Selon elle, j'avais embrassé un état de fainéant. On verra si cet état, dans ce temps-là, devait être taxé ainsi.
Quant à mon maréchal des logis chef, M. Lacour, il me dit avec affection, en me serrant cordialement la main :
« Parquin, vos galons vous ont coûté cher; vous vous êtes bravement battu ; dorénavant vous ne vous exposerez pas à de pareils désagréments. D'ailleurs j'y mettrai bon ordre, » ajouta-t-il en se retirant.
M. Lacour ne pouvait me faire les mêmes reproches que le capitaine Lavigne : tout le régiment connaissait son duel à Abbeville, lui maréchal des logis chef avec le fourrier Jary. Cette affaire est assez curieuse pour être rapportée.
Jary était un jeune homme de beaucoup d'esprit, mais d'un esprit très caustique. Le jeu de billard, auquel l'un et l'autre étaient également forts, amena une discussion. Ils en vinrent à vider leur différend sur le terrain. Le fourrier était très brave ; le maréchal des logis ne lui cédait en rien sur cet article, mais il lui était bien supérieur sur les armes ; aussi n'avaitil accepté le duel, proposé par Jary, que pour lui donner une leçon en lui laissant la marque de ce duel sur la figure.
Quand ils furent en garde, le maréchal des logis chef porta à son adversaire un coup de sabre sur le pied. Ce n'était qu'une feinte; et tandis que le fourrier arrivait à la parade, il lui rasa la figure avec la lame de son sabre. La pipe que Jary tenait à la bouche
vola en éclats. Aussitôt le fourrier s'arrêta et, du ton le plus sérieux du monde, il dit aux témoins :
« Messieurs, je remets le combat à demain, et j'aurai soin de me munir d'un masque ; car monsieur, que voilà, est un grand maladroit qui finirait par me crever un œil. »
Cette plaisanterie fit pouffer de rire tout le monde. La bonne harmonie régna à l'instant, et les deux combattants s'embrassèrent.
A la bataille d'Eylau, le fourrier Jary eut la tête emportée en fumant la pipe ; et je suis sûr que, s'il avait pu parler, il aurait dit que c'était une plaisanterie de fort mauvais goût.
Mais revenons au quartier. Je fut fort étonné d'y remarquer deux pièces de 4 et deux caissons que je n'avais pas vus auparavant.
« C'est de l'artillerie arrivée ce matin, me dit un de mes camarades ; le régiment va apprendre l'exercice à feu de l'artillerie. »
Et il m'annonça qu'il était alloué quatre sous par jour à chaque chasseur pour la solde de cet exercice ; je m'en réjouis, comme tous mes camarades.
Le capitaine m'ayant exempté de service pendant un mois, je n'eus qu'à soigner mes armes et à blanchir mes buffleteries, qui en avaient grand besoin à la sortie du magasin, où ces effets avaient été renfermés pendant mon absence. Mais je trouvai dans un très bon état mon cheval, dont un de mes amis avait pris soin pendant que j'étais à l'hôpital.
Du jeudi, jour de ma sortie de l'hôpital, au dimanche, jour de mes visites futures dans la rue Kérempont, le temps me parut long. Le jour désiré arriva enfin . Depuis que j'étais brigadier, j'avais obtenu de mon capitaine
l'autorisation de faire confectionner à mes frais un uniforme de drap fin. Sur mon dolman figuraient mes galons qui auraient d£ être en laine, et qui étaient en poils de chèvre très blancs. Les rangs de tresse de mon dolman étaient aussi en poils de chèvre très blancs. La hongroise (culotte) de drap fin et des bottes légères et bien faites auraient dû compléter ma tenue; mais ma blessure ne me permettait pas de sortir avec des bottes. Je pris donc des souliers et je dus, à mon grand regret, laisser là ma hongroise et sortir avec un pantalon de cheval de drap fin . Mes cheveux , depuis dix-huit mois que j'étais au régiment, avaient poussé. Je portais donc l.a queue et les tresses, pommadées et poudrées à l'uniforme du corps ; mais, ô douleur ! mes moustaches s'étaient obstinées à ne pas sortir, malgré les invitations réitérées du rasoir.
Enfin, tel que j'étais, je pouvais me présenter assez convenablement devant la jolie et si compatissante jeune fille de la rue Kérempont. J'aimais à croire, dans ma naïveté, que je plairais à M Ile Marguerite, quand j'entendais toute la journée mes camarades fredonner :
Voulez-vous être aimé des belles?
Engagez- vous dans les chasseurs.
Je m'acheminai donc vers la demeure de Marguerite, et bientôt je fus chez elle.
Si j'avais pris quelques soins de ma toilette, la jolie fille, de son côté, n'avait rien négligé pour se rendre plus jolie encore. Elle portait un bonnet rond, dont la forme élevée sur le devant avait les franges en dentelle ; ses cheveux, d'un noir d'ébéne, étaient parfaitement lissés sur son front blanc et séparés en deux bandeaux par une ligne bien nette. Je me rappelle encore
que la chevelure s'échappait, pour ainsi dire, de son bonnet derrière la tête et tombait en un énorme chignon sur son cou assez long et d'une blancheur admirable.
Elle portait des boucles d'oreille en forme de poire allongée, et avait une petite croix d'or tenue par un ruban de velours qui entourait le cou. Sa robe, en étoffe d'hiver, d'un bleu foncé, était très courte, comme on les portait alors, et laissait voir un bas de coton bleu à côtes, bien tiré sur une jambe élégante. Une ceinture moirée rose et à boucles faisait ressortir sa jolie taille. Enfin ses pieds, d'une finesse extrême, étaient chaussés de souliers à talons assez hauts, recouverts de petites boucles jaunes. C'était à faire perdre la tête à un philosophe, et je n'ai jamais été philosophe !
« Je vous attendais, -me dil-clle,en m^ présentant sa main blanche, que je m'empressai de baiser. Mais finissez donc, dit-elle, monsieur le brigadier, et asseyezvous. »
Quand je fus assis, elle s'informa avec intérêt de l'état de ma blessure. Elle me demanda si j'avais bien souffert, si j'avais eu du plaisir à revoir mes camarades, si j'avais été bien accueilli d'eux. Toutes ces demandes étaient empreintes d'une véritable affection et m 'allaient au cœur. Je répondis avec émotion à des questions qui, lui dis-je, me rendaient heureux. Après avoir passé une heure à causer de choses et d'autres, et nous être dit les petits riens qui se disent toujours entre un jeune homme et une jeune fille :
« Mon Dieu ! s'écria Marguerite, que je suis folle ! Moi qui ne pense pas à vous prévenir qu'à trois heures les portes se ferment à l'hospice pour les visiteurs ! Les
bonnes sœurs seraient bien punies de ne pas recevoir la visite que vous leur avez promise pour aujourd'hui.
— Quoi ! Marguerite, vous voulez que je vous quitte déjà?
— Mais, ne pouvez-vous pas revenir en sortant de l'hôpital ? me dit-elle en rougissant un peu.
— Certainement, je passerai la soirée avec vous, si vous voulez bien le permettre. »
Je vis à son sourire qu'elle acceptait, et nous nous séparâmes.
A l'hospice, mon arrivée fut un véritable événement. Le portier, les infirmiers, Michel surtout, me témoignèrent un intérêt auquel je fus sensible. Je les remerciai et me dirigeai vers le logement de la supérieure. A ma vue, sœur Séraphine jeta un grand cri, se pendit à la sonnette, et les cinq sœurs accoururent et m'entourèrent.
La supérieure me fit asseoir. Tout le monde s'informa avec intérêt de ma santé, de ce que j'avais fait depuis ma sortie de l'hôpital. Ces bonnes sœurs insistaient pour savoir si j'avais fait la paix avec le chasseur contre lequel je m'étais battu : « Vous savez, me disaient-elles avec cette admirable naïveté des cœurs religieux, vous savez qu'il est mal de ne pas aimer son prochain.
— La paix est faite, repris-je ; mais je ne l'ai pas pris pour mon ami, car il n'a jamais été qu'un camarade, avec lequel je désire vivre en paix. »
J'eus une longue conversation à soutenir avec ces excellentes personnes. J'aurais fait, je crois, un voyage de long cours, que je n'aurais pas été le sujet d'une plus grande curiosité. Toutes les femmes, même les religieuses, ne sont-elles pas filles d'Eve ? Malgré tout
j'étais sur les épines, le temps me semblait horriblement long...
C'était la charmante Marguerite, qui me trottait dans la tête, et pour laquelle mon cœur battait. Aussi, au bout d'une heure, je ne pus résister davantage, et je me levai pour prendre congé, prétextant le service, dont j'étais esclave, qui me rappelait au quartier. Aussitôt les sœurs de sortir, de courir, pour revenir avec des bonbons, des massepains, du chocolat et un pot de confitures, qu'elles me forcèrent d'accepter ; car, voyant que je voulais le refuser, elles me mirent elles-mêmes dans la sabretache les pâtisseries et les bonbons.
« Mes sœurs, leur dis-je, vous me traitez comme Vert- Vert : les nonnes du couvent de Nevers n'ont pas fait plus pour lui. Mais vous savez ce qu'il en arriva : il en mourut.
— Voici un élixir de longue vie, me dit la supérieure, en me présentant un verre de vin de Malaga.
— A votre santé, mes sœurs ! dis-je en le vidant. Que Dieu vous accorde une longue suite d'années pour le bonheur de l'humanité. »
Ce toast me valut des remercîments sans fin. J'étais fort embarrassé pour placer le pot de confitures ; mon habillement ne comportait pas de poches. Je sortis de ma sabretache mon mouchoir de fine toile, j'en enveloppai le pot et je le tins dans la main droite. Heureusement, je n'avais pas à aller bien loin pour le déposer.
Ma visite à l'hôpital avait pris plus de temps que je ne voulais en donner ; cependant les sœurs paraissaient si heureuses et si contentes de me voir que je me reprochais presque de ne pas faire durer ma visite plus d'une heure.
Lorsque j'arrivai chez Marguerite, elle me dit avec une petite moue charmante :
« Monsieur le brigadier, je croyais que les sœurs vous retiendraient jusqu'à la cloche de six heures.
— Elles ont été parfaites pour moi, » dis-je en me débarrassant du pot de confitures, que je priai Marguerite d'accepter* Je tirai ensuite de ma sabretache toutes les autres friandises et les lui offris également. Elle me dit en les acceptant :
« A une condition, monsieur le brigadier, c'est que vous ne voudrez pas refuser mon modeste souper.
— Oh ! oui ; je resterai ainsi avec vous jusqu'à dix heures.
— Mais, monsieur le brigadier, vous retirer à dix heures par ce temps-ci, un dimanche, un jour où les auberges sont pleines, c'est trop dangereux ! Souvent on rencontre dans les rues des ivrognes. Vous partirez plus tôt ; nous aurons fini de souper à sept heures.
— Quoi ! Marguerite, vous ne vous plaisez donc pas avec moi, que vous voulez que je m'en aille sitôt ?
— Oh ! ce n'est pas cela, monsieur le brigadier ; mais c'est que j'aurais peur.
— Rassurez-vous, ma chère petite amie. Jacqueline est là pour me protéger, et elle saura bien faire passer au large les importuns, si j'en rencontre sur ma route. »
Au nom de Jacqueline, qu'elle prit pour celui d'une femme, je m'aperçus qu'elle rougissait. Elle me dit assez vivement, sans paraître avoir écouté la fin de la phrase :
« Quelle est cette Jacqueline ?
— C'est, lui dis-je, la seule rivale que vous ayez à craindre : c'est la lame de mon sabre.
— Ah ! à la bonne heure ! » dit-elle.
Nous nous mîmes à table. Le souper était bon ; car, quoiqu'elle en dît, elle avait fait des façons. Il y avait un excellent rôti de veau, un plat de poisson de mer très frais, une salade, des beignets de pommes, que Marguerite excellait à faire, du cidre et une bouteille de vin de Bordeaux. Les sœurs firent les frais du dessert avec les friandises qu'elles m'avaient données.
Quand le souper fut fini, je lui fis quelques reproches pour m'avoir donné de cet excellent vin de Bordeaux, dont elle n'avait pas bu elle-même.
« Je vous avouerai, me dit-elle, que ce n'est pas une dépense nouvelle que j'ai faite. Ce vin de Bordeaux provient de la pièce que nous avons achetée quand ma mère était malade, et il m'en reste, je crois, une cinquantaine de bouteilles. Vous voyez bien, monsieur le brigadier, qu'il n'y a pas à me gronder pour cela. D'ailleurs, vous devez boire du vin, comme convalescent. »
Elle desservit lestement la table, et nous nous assîmes près du feu. J'étais si jeune encore, que l'émotion, que j'éprouvais près d'une si jolie personne, m'intimidait d'une manière étrange. Je me rappelle que je la priai, pour me remettre un peu, de chanter ; ce qu'elle fit aussitôt d'une voix fort agréable.
Elle chanta une chanson très à la mode, dont le refrain était :
L'amour, l'estime et l'amitié, Sont les compagnons de voyage.
« Voilà bien, lui dis-je, l'image de la vie heureuse que j'espère mener avec vous ! »
J 'étais transporté! Décidément le vin de Bordeaux dissipait ma timidité ; je l'embrassai par surprise. Elle fit la moue, en me disant :
« Fi ! que c'est vilain, brigadier !
— Oh ! si vous êtes fâchée, Marguerite, rendez-moi mon baiser au plus vite, et n'ayez plus de rancune.
— Tenez, brigadier, me dit-elle, en me tendant la main, faisons la paix, je vous pardonne. »
Je lui fis compliment sur sa voix et sur la bonne volonté qu'elle avait mise à se faire entendre.
— Oh ! ne me remerciez pas; j'aime beaucoup à chanter, surtout lorsqu'on paraît m'écouter avec plaisir.
— Ma chère Marguerite, lui dis-je, il y a une chose que je veux obtenir de vous.
— Quoi donc ? me dit-elle.
— C'est, repris-je, de substituer mon nom de baptême au titre vraiment trop pompeux de brigadier que vous prononcez, chaque fois que vous me parlez.
— Comment vous nommez-vous?
— Charles.
— Eh bien, je dirai à monsieur Charles que la demi-heure vient de sonner à l'hospice ; il est donc neuf heures et demie, et il lui faut une demi-heure pour gagner le quartier.
— Ce n'est que trop vrai ! Le temps passe vite chez vous Marguerite. Quand me permettrez-vous de venir vous voir ?
— Mais dimanche, monsieur Charles ; et si vous vous voulez accepter mon souper, ce sera la meilleure preuve que vous l'avez trouvé bon.
— Certainement, lui dis-je avec empressement et lui prenant les mains.
— Voyez- vous, ajouta-t-elle en laissant ses mains dans les miennes, je travaille toute la semaine ; le dimanche est le seul jour où vous puissiez me voir et venir chez moi. Mais, monsieur Charles, il faut être bien discret. . .
— Soyez tranquille, Marguerite ; si j'ai une qualité, c'est la discrétion, et vous en jugerez. »
Je l'attirai à moi, et, cette fois, la charmante fille ne s'opposa pas au long baiser que je pris.
J'avais, dans la semaine, régulièrement deux fois de ses nouvelles par Marianne : le lundi, quand Marianne venait chercher mon linge, et le samedi, quand elle le rapportait.
Ici, mon intention n'est pas de raconter la continuation de mes amours avec Marguerite; d'ailleurs, j'ai promis la discrétion, et je tiens parole, même quarante ans après. Il suffira de dire que les six mois que la compagnie passa à Lannion furent pour moi un temps de bonheur, que je ne puis me rappeler encore sans émotion.
Dans la compagnie, tout le monde s'était mis à apprendre la manœuvre du canon, et, au bout de quelques mois, nous étions tous en état de servir une pièce. Mais, il faut le dire en passant, nous n'eûmes jamais l'occasion d'employer le talent que nous venions d'acquérir.
Lannion était une très petite ville de garnison, mais fort agréable. Je me rappelle qu'un jour, en promenade, à peu de distance hors de la ville, avec un de mes camarades, nous rencontrâmes le capitaine Lavigne, qui rentrait d'une partie de campagne en calèche avec des dames.
« Remarques-tu, me dit mon camarade (un beau
parleur de la compagnie), que les dames de Lannion n'aiment pas le vin ? Elles préfèrent Lavigne. »
Le capitaine Lavigne était, en effet, un homme fort aimable et l'un des plus beaux officiers du régiment. Je suis certain que, lorsque nous quittâmes la garnison, ce fut un de ceux qui laissèrent le plus de regrets.
On doit penser qu'il y eût aussi bien des larmes, lorsque je quittai ma chère Marguerite ! Elle se maria plus tard, le 15 août 1805. Elle épousa le jardinier de 1 hôpital, qui avait recherché sa main pendant que ma blessure me tenait alité. Marguerite, à cette époque, avait refusé d'épouser ce jeune homme, qui était bon ouvrier, mais qui n'avait aucune économie pour entrer en ménage. Je crois aussi que je fus pour quelque chose dans ce refus.
L'Empereur, le jour de sa fête, dotait dans toute la France, par départements, un certain nombre de filles à marier, choisies parmi les filles de militaires morts au champ d'honneur et sans fortune. La supérieure, sœur Séraphine, qui voulait du bien à Marguerite et au jardinier, arrangea facilement le mariage avec le maire de la ville. Chaque couple recevait une somme de douze cents francs pour entrer en ménage. Ce fut ainsi que Marguerite se maria avec le jardinier, qui eut, certes, depuis ce jour, une très jolie fleur à cultiver.
La garnison de Lannion ne fut pourtant pas agréable pour tout le monde. Le chasseur Fournerat, par exemple, qui s'était engagé avec moi, n'eut pas à la regretter. Il lui arriva, en effet, un déboire que je ne puis m'empêcher de raconter.
Un jour, sur la fin de l'automne, étant en promenade
Lh lieutenant DUCHESNE, du iô e chasseurs (J802)