S. Ol. et Am
Un aide de camp du général Durosnel vint au galop trouver le colonel ; il ne lui eut pas plus tôt dit quelques mots que celui-ci dit à un chasseur qui se trouvait derrière lui :
« Chasseur, mettez pied à terre. Je sens que ma selle roule sur mon cheval. Serrez un peu la courroie, car nous allons charger. »
Le cavalier sauta à terre, passa son bras dans les rênes de son cheval et prit avec ses dents la courroie de la selle. Le colonel avait porté sa jambe gauche en avant, pour faciliter l'opération. A ce moment même, M. Marigny fut frappé par un boulet et eut la tête emportée.
Ma surprise et ma douleur furent extrêmes. Le cheval du colonel^ ne sentant plus la main qui le retenait, partit au galop et se sauva droit devant lui vers l'ennemi. Quant au chasseur, il se hâta de remonter à cheval, et moi j'allai rejoindre mon poste, à la compagnie d'élite, rendant compte toutefois au commandant Watrin du fatal événement qui nous privait de notre colonel.
« Je l'ai vu tomber, » fut la réponse du commandant.
Il se passa au moins dix minutes avant que le régiment reçût des ordres ; ce fut un grand malheur pour nous d'abord, qui restions sous le canon de l'ennemi, et ensuite pour le 7 e chasseurs, qui, ayant chargé à fond l'armée prussienne, avait entamé la première et la seconde ligne. N'étant pas soutenu par notre régiment, il perdit le fruit d'une des charges les plus audacieuses qui se soient faites dans cette journée.
Notre ancien gros major, M. Castex, qui commandait alors le 7 e , et qui l'avait enlevé d'une manière si
brillante, ne jugea pas à propos de revenir par le chemin qu'il avait traversé ; car les Prussiens, qui s'étaient couchés à son passage et que les chasseurs du 7 e avaient foulés aux pieds, s'étaient reformés. Il revint sur le ventre d'un régiment saxon, qui fut à l'instant culbuté et mis en déroute.
Un de mes amis, le maréchal des logis Bûcher, du 7% me dit, le soir, en me montrant son sabre tout couvert de sang :
« Parquin, sens-le, et tu sentiras le moisi. »
Il avait effectivement coupé quelques-unes des queues des Saxons ; ces cavaliers, pommadés et poudrés, comme nous l'étions jadis, portaient leurs queues jusqu'au bas des reins.
Quand le major Castex ramena le 7 e , il avait perdu la moitié de son monde, c'est-à-dire 300 hommes. Cette perte était plus que compensée par le mal fait à l'armée prussienne.
Le général Durosnel vint faire placer notre régiment en arrière pour le mettre hors de la portée des boulets ennemis ; nous fîmes ce mouvement par quatre et au trot. C'est à ce moment que j'eus la douleur de voir tomber le capitaine Lavigne, qui m'avait dit, le matin, pour calmer mon impatience :
« Parquin, il y en aura pour tout le monde. »
Je le regrettai sincèrement. Le régiment et l'armée firent là une grande perte. Je n'appris que le soir qu'il n'avait pas survécu à l'amputation du bras et qu'il avait été enterré sur le champ de bataille avec le colonel Marigny. Ils avaient vécu mal ensemble pendant leur vie, le hasard voulut que la mort les réunît pour toujours.
Toute la journée, la brigade manœuvra çà et là sous
le canon, qui nous fit beaucoup de mal ; mais le régiment ne donna pas un coup de sabre et le 7 e , comme on Ta vu, fit une charge sans résultat. Ce fut donc l'infanterie et l'artillerie du corps d'armée qui eurent tous les honneurs de la journée.
Je vois encore le 16 e et le 7 e léger, le 14 6 et le 27 e de ligne aborder les lignes ennemies, malgré les feux ter ribles de la mousquetterie et de la mitraille ; les flageolets, qui dominaient dans la musique, ne perdaient pas une note ; les vides causés par le canon se rem plaçaient à l'instant ; infanterie, artillerie ennemies se rendaient prisonnières partout où ces braves passaient, baïonnette croisée.
Une colonne de Prussiens, musique en tête, défilait devant le front du régiment, lorsque le maître de musique fut reconnu par les chasseurs, malgré les précautions qu'il prenait pour se cacher.
« C'est Javot! » criaient les chasseurs. Et en effet, ce Javot était jadis le maître de musique du 20 e . Il était gagiste et, outre que c'était un bon compositeur, il sonnait parfaitement du cor. Lorsque le colonel Marigny avait quitté momentanément le régiment, en Hollande, Javot à qui il donnait souvent de sa bourse de fortes gratifications, ne voulut plus rester au corps; il passa en Prusse afin d'utiliser son talent à Berlin. Là, un colonel prussien lui ayant fait de beaux avantages, il s'engagea dans son régiment, qui fut fait tout entier prisonnier.
Le major Castex, qui en revenant de charger avec le 7% avait pris le commandement du 20 e , vacant par la mort du colonel Marigny, réclama Javot, qui lui fut rendu à l'instant. On lui fit quitter l'uniforme prussien et endosser celui du régiment. Nous avions perdu
assez de monde pour lui trouver un habit à sa taille. Et Javot fit son entrée à Berlin, en tête du régiment, huit jours après avoir été fait prisonnier, et seulement trois semaines, après qu'il eut quitté cette ville à la tête du régiment prussien.
Le soir de la bataille, nous fûmes bivouaquer dans le faubourg de la ville de Weimar; j'y passai une triste nuit. J'étais allé trouvé le lieutenant Lavigne, qui pleurait un frère chéri. Mon père venait de perdre un ami et moi un protecteur.
Le lendemain, j'allai au fourrage, chercher des vivres dans un village voisin. En entrant le soir au bivouac, je fus tout étonné d'apprendre, par un bulletin qui était arrivé fort tard, que nous avions remporté la veille une grande victoire : cinquante mille Prussiens tués ou pris, trois cents bouches à feu, soixante drapeaux, etc. J'avoue que je ne m'en serais pas douté. Nous avions perdu beaucoup de monde par le canon, il est vrai, mais le régiment n'avait pas exécuté une charge, pas donné un coup de sabre, pas fait un prisonnier.
« Il faut, dis-je, que les autres régiments aient mieux travaillé que nous.
— Sois tranquille, me dit Henry, à qui je parlais ; notre tour viendra. »
L'armée n'était pas toute réunie à Iéna. La cavalerie de la Garde n'était pas arrivée, et c'était le I er hussards qui faisait le service près de l'Empereur. Le prince Murât n'arriva que le soir avec les gilets de bas in (les cuirassiers) ; ils contribuèrent au succès de la bataille en poursuivant à outrance l'ennemi, qui était déjà en déroute sur tous les points à leur arrivée sur le terrain.
MUSEE DE L'ARMEE