‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 16 sur 41 · S. Gl. et Ain · texte numérisé non relu

S. Gl. et Ain

du camp, eut le bonheur d'y assister; et même, sur une invitation du premier chambellan, il eut l'insigne honneur de danser une contredanse avec la reine Hortense. C'était pour le remercier de la politesse que Sa Majesté avait reçue de lui au camp.

Le 1 6 août, notre régiment se mettait en route pour retourner à Bréda, d'où nous partions pour Cologne, le 20 du même mois.

Les adieux de garnison sont toujours les mêmes : regrets réciproques, promesses sans fin de penser toujours à vous, de ne jamais s'oublier, de s'écrire, etc. Mais M lle W. . . voulut me faire emporter un souvenir d'elle. Elle s'était aperçue que je fumais :

« Charles, me dit-elle, je vais vous donner cette belle pipe, qui est dans la montre au comptoir. Mais comme je ne puis le faire ouvertement, achetez-la à ma sœur qui vend tout dans la boutique. »

Et elle me glissa 48 francs dans la poche. J'avoue que j'éprouvais un plaisir extrême en la voyant m 'offrir cette belle pipe en écume de mer, qui plus d'une fois m'avait tenté, mais que, vu son prix, je n'avais jamais songea acheter. Cependant j'hésitais à accepter ce cadeau.

« Quoi ! Charles, reprit M Ue W. . ., vous ne voulez pas accepter un souvenir de votre amie ! Cela me fait beaucoup de peine. »

Je n'hésitai plus alors, et je lui en témoignai toute ma reconnaissance.

Comme M lle Henriette était occupée avec plusieurs pratiques dans la boutique lorsque je m'en allai, je lui dis :

« Ne vendez pas cette pipe, de grâce ! Je vous l'achèterai demain. C'est 48 francs, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur le fourrier, » répondit-elle avec un air de contentement visible, que j'attribuai à la satisfaction d'avoir vendu cette pipe.

Le lendemain à midi, en entrant au magasin, je trouvais M lle Henriette dans son comptoir. Elle me dit:

« Oh ! que je suis contente de vous voir, avant que ma sœur rentre du sermon ! Vous ne savez pas, voilà la pipe — elle l'avait déjà tout enveloppée de papier soie — . Je vous la donne. Je ne veux pas d'argent de vous ; de mes économies, je remplacerai les 48 francs. »

Je ne voulais pas accepter, cela me mettait dans un embarras extrême. Dire à M Ue Henriette que sa sœur m'avait donné de l'argent pour acheter cette pipe, c'était livrer un secret ; dire à la sœur aînée que sa sœur cadette voulait me donner la pipe en cadeau, c'était un autre secret, et plus encore. Ma foi, j'acceptai de M 110 Henriette la pipe d'écume, et je l'embrassai pour lui prouver ma reconnaissance. Mais il était temps que le régiment quittât Bréda, car j'aurais été obligé, par la suite, de soutenir en amour un feu croisé, ce qui eût bientôt découvert à Henriette sur quel pied j'étais avec sa sœur aînée, et à celle-ci combien sa sœur pouvait lui faire de tort...

Avant le départ de Bréda, le régiment reçut l'ordre de couper la queue et les tresses, ce qui nous désespéra. Il ne fallut pas moins que le raisonnement tout puissant des officiers, qui disaient à la troupe qu'on allait entrer en campagne, que ce serait beaucoup plus propre et surtout plus commode pour faire la guerre. Enfin le major Castex le voulut positivement. Il était fort aimé au régiment, l'ordre fut exécuté.

Voilà donc où devaient aboutir les peines et les

soins que j'avais pris pour faire pousser ma chevelure, qui, soit dit sans amour-propre, fournissait une des queues et des tresses les plus belles de la compagnie !

« Allons, dis-je à mon camarade Henry, le sacrifice en est fait, coupe ! D'autant plus qu'il me faut des cheveux pour encadrer dans une bague, et pour faire le collier d'un médaillon.

— Rien que cela ! » me dit Henry.

Et il se mit à la besogne.

J'achetai un médaillon, je fis faire un collier de mes cheveux, et j'y mis une agrafe en or. Puis dans une jolie bague, je fis placer encore une mèche de mes cheveux. Ces achats me coûtèrent plus de 60 francs; mais je ne voulus pas rester en arrière des deux sœurs. La veille du départ, j'acceptai un punch que me donnèrent ces dames ; et, avant de les quitter, je glissai dans la main de chacune d'elles mon petit cadeau.

Le lendemain, à quatre heures du matin, en passant devant le logement de ces charmantes personnes, une fenêtre au deuxième étage s'ouvrit. M 11 * W..., en pleurs et le mouchoir à la main, me faisait des signes d'adieu. J'y répondis à l'instant, et cette bonne et excellente M Ue W..., disparut à mes yeux pour toujours !

Le régiment sortit de la Hollande par Nimègue, remonta le Rhin sur sa rive gauche jusqu'à Cologne, où il arriva le I er septembre; le cantonnement fut établi à Brùhl, puis les escadrons de guerre furent organisés, et l'on s'achemina vers Mayence. Le Rhin fut franchi le 20 septembre ; on coucha le lendemain à Francfort.

L'étonnement fut grand pour le régiment, lorsqu'en

défilant dans la grande rue de Francfort, il aperçut le colonel Marigny, en grande tenue du régiment, à côté du maréchal Augereau, sur le balcon de l'hôtel du Cygne. Les cris de : « Vive le colonel Marigny », éclatèrent depuis la tête du régiment jusqu'à la queue, pendant tout le défilé. Pour les chasseurs, il était visible que leur colonel leur était rendu, et que son affaire avait bien tourné ; et, en effet, le prince Murât s'était intéressé au sort de son ancien aide de camp.

L'Empereur, qui avait su la manifestation de son régiment le jour de sa fête à La Haye, prononça ces paroles :

« Un colonel qui est ainsi aimé de son régiment, doit lui être rendu. »

Il fit annuler toute la procédure, en disant qu'il était bon qu'un corps d'officiers s'aperçut des fautes de son colonel, mais qu'il n'aimait pas les dénonciateurs. Puis il avait donné Tordre au colonel de venir prendre le commandement du régiment à son passage à Francfort.

Dès le lendemain nous prîmes la route d'Allemagne par Aschaffenbourg et Wurtzbourg. Cette dernière ville était la résidence du grand-duc Ferdinand, frère de l'empereur d'Autriche et, malgré cela, membre de la Confédération du Rhin. Ce fut à ce prince que l'Empereur, se rendant à Iéna, demanda s'il avait été content des troupes qui, sous les ordres du général Vandamme, avaient traversé ses États. La réponse du grand-duc fut favorable aux officiers et soldats du corps d'armée, mais elle ne le fut point pour le général en chef.

« Qu'avez- vous à lui reprocher? demanda Napoléon.

— Sire, c'est son inconvenance plutôt que ses dépenses que je lui reproche. Il me faisait lui payer tous les jours 500 francs pour sa table, et il ne permettait pas que je vinsse dîner avec lui. *

L'Empereur parut visiblement mécontent, et il répondit au grand-duc :

« Prince, si j'avais deux généraux Vandamme dans mon armée, j'en ferais fusiller un. Je n'ai que celui que vous connaissez, permettez-moi de le garder tel qu'il est. »

Depuis le passage du Rhin, nous faisions partie du 7 e corps de la Grande Armée. Le régiment était fort content d'avoir son colonel, mais il vit avec peine s'éloigner du corps le major Castex. Ce dernier avait reçu Tordre de se rendre à Bonn, petite ville au bord du Rhin, près de Cologne, où le dépôt que nous avions laissé à Brûhl, s'était rendu. On peut juger du désappointement du major, qui aurait même préféré un grade subalterne pour rester à l'armée. Il priait, suppliait le maréchal Augereau de l'employer, ne fût-ce que pour assister à la bataille. Notre régiment était depuis peu de jours en brigade avec le 7° chasseurs. Or, ce régiment avait passé le Rhin sans colonel et sans major à sa tête. M. Castex en fit l'observation au maréchal et obtint la permission de commander le 7* jusqu'à l'arrivée de M. Lagrange, son colonel. Ce dernier ne parut pas de toute la campagne ; et le colonel Marigny ayant été tué le jour de la bataille d'Iéna, le major Castex fut, le lendemain, comme on le verra, nommé colonel du 20* régiment de chasseurs à cheval.

Depuis le jour que nous avions passé le Rhin, nous marchions en brigade. Le 7 e et le 20 e formaient alter-

nativement l'avant-garde du 7 e corps d'armée, et marchaient en tête de la colonne dans la direction de la Saxe.

Le 10 octobre, au passage de la Saale, devant la petite ville de Saalfeld, le 3 e corps, commandé par le maréchal Lannes, eut la première rencontre, avec un corps d'infanterie prussien commandé par le prince Louis de Prusse, neveu du roi. Cette infanterie, qui ne tenait pas devant nos troupes, se retirait en désordre au passage d'un gué, sur la Saale ; et le prince Louis, avec quelques hussards d'ordonnance, s'efforçait de rallier les fuyards. Tout à coup un maréchal des logis du 10 e hussards français, nommé Guindey, arriva sur lui la pointe au corps, en lui criant :

« Rendez-vous, général, ou vous êtes mort ! »

Le prince répondit vivement :

« Moi ! me rendre ! Jamais ! »

Et relevant l'arme de Guindey, il lui porta un coup de sabre qui atteignit le maréchal des logis à la figure. Il allait lui en donner un second, lorsque Guindey, ripostant d'un coup de pointe, traversa la poitrine du prince et le jeta à bas de son cheval. Les ordonnances du prince, le voyant en combat singulier avec un soldat français, arrivèrent au galop et ils se seraient infailliblement emparés de Guindey, ou du moins, ils l'auraient tué, si un hussard du 10 e ne fût arrivé au galop, en criant :

« Tenez bon, maréchal des logis ! »

Puis, lâchant un coup de pistolet, il étendit mort un hussard prussien. Ce que voyant, les ordonnances du prince disparurent.

La mort du prince Louis de Prusse, jiuand elle fut connue dans l'armée française, y donna lieu au cou-

plet suivant, ce qui 'prouve bien que le champ de bataille n'engendre pas la mélancolie :

C'est le prince Louis-Ferdinand Qui se croyait un géant, Ah ! l'imprudent !

Un hussard, bon là, Lui dit : N'allez pas si vite,

Ou bien, si non ça,

Je vous lance une mort subite,

A la papa ! (bis).

Guindey, blessé comme il Tétait, ne pouvait pas, seul avec ce hussard, tenir le terrain. Il se retira donc avec ce dernier sur le peloton du régiment qui soutenait les tirailleurs. Arrivé là, il dit à l'officier qui commandait :

« Lieutenant, si vous voulez pousser avec moi jusqu'à la rivière, à mille pas d'ici, nous y trouverons le corps d'un officier général, que je viens de tuer. C'est celui-là même qui m'a blessé à la figure. Nous lui prendrons son sabre et son crachat, si toutefois l'ennemi ne l'a pas enlevé. »

L'officier, suivi de sa troupe, partit au galop, guidé par le maréchal des logis, et arriva sur le terrain, où deux hussards du 9% qui était de brigade avec le 10 e , se trouvaient déjà auprès du mort.

« C'est moi qui l'ai tué, dit Guindey, ma lame de sabre est encore teinte de son sang. Il doit avoir un coup de pointe dans la poitrine. Prenez sa bourse, s'il en a une; je vous la donne. Mais remettez-moi son sabre et son crachat, pour que je les porte au maréchal. »

Les hussards du 9 e remirent à Guindey ce qu'il

demandait; et, quand il fut en possession de son trophée, il le porta au maréchal. Dans le même moment, des prisonniers prussiens, qui arrivaient au 3 e corps, annonçaient que leur général en chef, le prince Louis- Ferdinand de Prusse, venait d'être tué par un hussard français. Cette nouvelle était trop importante pour que le maréchal n'en fît pas part tout de suite à l'Empereur. Guindey était à l'ambulance, à faire panser sa blessure ; c'est ce qui empêcha le maréchal de l'envoyer au quartier général. Il fit porter le sabre et le crachat par un de ses aides de camp et demander une récompense pour Guindey. L'Empereur lui accorda la croix d'honneur en disant :

« Je l'eusse fait de plus officier, s'il m'eût amené le prince vivant. »

Lorsque le maréchal, le 12 octobre au matin, avant de quitter Saalfeld, fut voir Guindey à l'ambulance et lui porter sa décoration, il ne manqua pas de lui rapporter les paroles de Sa Majesté :

« Ce n'est pas ma faute, monsieur le maréchal ; voyez comme il m'a arrangé, répondit Guindey en lui montrant sa blessure. Je puis vous assurer qu'il n'était pas d'humeur à se rendre. »

Le brave maréchal des logis demanda et obtint la permission de rester derrière l'armée une quinzaine de jours, ce qui était nécessaire pour son rétablissement.

Il avait conservé avec lui son hussard pour le soigner. Il se rappela que, le 9, le régiment avait logé à quelques lieues, en arrière de Saalfeld, sur la droite de la route qui y conduit, dans un beau et grand village, dont le château avait servi de logement à l'étatmajor du régiment. L'idée lui vint de s'y rendre et d'y

demander l'hospitalité, en promettant de servir de sauvegarde tout le temps qu'il passerait à se guérir.

Lors donc que le corps d'armée fut parti de Saalfeld, y laissant l'ambulance, ainsi que le corps du prince Louis de Prusse, étendu dans l'église, que j'ai vu, et que toute l'armée a pu voir, Guindey se rendit immédiatement à ce château et y demanda l'hospitalité. Il fut généreusement accueilli par M me la baronne de W. . . Cette dame sentait tout l'avantage d'une sauvegarde chez elle pendant la guerre ; son mari était absent et probablement à l'armée prussienne. De plus elle avait confiance dans des hommes qui portaient l'uniforme d'un régiment qui venait de séjourner deux jours dans le village, sans donner lieu à aucune plainte.

Guindey fut donc parfaitement reçu. Il eut la présence d'esprit de recommander à son hussard de ne pas s'enivrer, de ne pas bavarder, et surtout de taire l'affaire du prince et la manière dont il avait été blessé.

« Fritz, lui dit-il, nous sommes seuls Français dans ce village, où l'on pourrait nous faire un mauvais parti, si tu parlais de cette circonstance. »

Le hussard Fritz promit tout. Nous allons voir comment il tint parole.

Après avoir mis son cheval à l'écurie, Guindey monta dans une belle chambre où la femme de charge delà baronne le conduisit. Le hussard fut logé dans une chambre au-dessus de l'écurie ; ce qui lui convenait parfaitement, étant à même d'avoir l'œil sur les chevaux. Le château était habité par la baronne, femme d'une quarantaine d'années, deux demoiselles de seize à dix-huit ans et un fils âgé de douze ans ; il

y avait un nombreux domestique en hommes et en femmes.

Aussitôt installé, Guindey fit venir Fritz avec son porte-manteau, pour changer de linge et l'aider à panser sa blessure. La baronne avait déjà eu l'attention de lui envoyer de la charpie et de l'eau de Cologne. Cette eau de Cologne, fortement mêlée avec de l'eau, était le seul remède que lui avait indiqué le chirurgien du régiment; il devait, matin et soir, imbiber sa blessure avec un tampon de charpie trempé dans cette eau. Sa toilette faite, le maréchal des logis descendit au salon, comme il y était invité ; toute la famille y était réunie. La conversation fut triste et languissante ; les malheurs de la guerre en faisaient seuls les frais. Guindey donnait à espérer que ces malheurs ne seraient pas de longue durée, lorsque l'intendant vint annoncer que la baronne était servie. Aussitôt elle offrit la main au sous-officier de hussards, qui la conduisit à table et prit place à sa droite. La famille se plaça çà et là et le repas commença.

La baronne parlait parfaitement bien le français ; Guindey était jeune, aimable et instruit. Le dîner qui avait duré une heure tirait à sa fin, lorsque l'intendant, le même qui était venu annoncer le dîner, entra d'un air tout bouleversé et se pencha vers l'oreille de la baronne. Il ne lui eut pas plus tôt dit quelques mots, que celle-ci poussa un cri, porta ses deux mains à ses yeux et disparut en courant.

A ce cri, à ce geste, à ce départ inopiné, toute la famille se leva de table et suivit la baronne. Guindey surpris, restait seul ; il allait regagner sa chambre, ne sachant ce qui pouvait lui valoir une telle conduite de la part de ses hôtes, lorsque la baronne rentra dans la

salle à manger, le mouchoir à la main, et lui dit d'un ton visiblement ému :

ce Monsieur le maréchal des logis, je viens vous prier d'excuser la malhonnêteté que j'ai commise envers vous, moi ainsi que mes enfants. Soyez assez bon pour m'écouter un instant avec bienveillance dans le salon. »

Guindey s'empressa d'obéir et s'assit dans un fauteuil, que son hôtesse lui indiquait. Celle-ci, après avoir poussé un soupir et s'être essuyé les yeux, s'exprima ainsi :

« Monsieur, les bruits les plus sinistres circulaient, hier toute la journée, sur le sort de nos armes. On parlait d'un grand malheur, que nous repoussions de toute notre âme : on disait que le prince Louis de Prusse, qui, avant d'entrer en campagne, avait passé six semaines ici en famille, lorsque ses troupes étaient cantonnées dans les environs, on disait, dis-je, que le prince avait été tué. Et j'apprends, à l'instant, que c'est par vous ! »

Elle fondit en larmes et ne put plus continuer. Guindey reprit :

« Ce n'est que trop vrai, Madame ; mais c'est à mon corps défendant que je l'ai fait ; car le prince m'a blessé le premier. »

Puis il demanda la permission de se retirer. Il fit ensuite appeler son ordonnance :

« Fritz, lui dit-il, vite; selle les chevaux le plus promptement possible, et partons.

— Quoi ! dit celui-ci, partir, quitter ce château ?

— Oui ; prends mon porte-manteau, et soyons à cheval au plus vite. Je te dirai pourquoi, quand nous serons en route. »

6o SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR

Guindey écrivit un mot à la baronne ; il lui disait qu'il comprenait sa douleur, qu'il voulait la respecter, et qu'il allait changer d'habitation. Il fit remettre ce billet au moment où il montait à cheval.

Un quart d'heure après, sur la route de Saalfeld, il disait à son hussard :

« Qui donc a pu raconter dans ce château que le prince Louis est mort et que c'est moi qui l'ai tué? Est-ce toi qui as parlé ? Ne te l'avais-je pas défendu ? »

Comme Fritz ne répondait pas, il continua :

« Parle, le mal est fait ; maintenant je veux savoir la vérité... Parleras-tu enfin ? »

Le hussard répondit :

« Ma foi, mon maréchal des logis, il faut bien que je l'avoue : c'est moi qui ai dit que le prince avait été tué, et par vous. Mais c'est bien malgré moi que j'ai parlé. Voici le fait : tandis que vous étiez en haut à dîner avec madame la baronne et sa famille, je dînais en bas avec les domestiques. Pendant que je mangeais et que je buvais tranquillement ma bière, comme vous me l'aviez recommandé quoi ! un des domestiques, le chasseur, un grand coquin de bavard, était là à me taquiner en vantant les Prussiens. « Tu n'as donc pas vu, qu'il me disait, comme ils ont arrangé ton camarade ?» en parlant de vous, mon maréchal des logis !

« J'avais bien envie de lui repasser une chiquenaude ; mais je me rappelais la consigne que vous m'aviez donnée. Je ne dis encore rien, et je bus un verre de bière de plus pour faire rentrer ma bile. Mais pas moyen de le faire taire par ma contenance pacifique ! Il continuait toujours. J'eus beau avaler des verres de bière, la bile sortit à la fin, et je lui dis la chose

SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR 6l

que si son prince vous avait blessé à la figure, il n'en blesserait plus d'autres, parce que vous lui aviez passé votre sabre à travers le corps. Voilà ! Mais, mon maréchal des logis, de grâce, pardonnez-moi, car je vous ai fait perdre par ces paroles un fameux bivouac. »

Comme on le pense bien, Guindey ne lui tint pas rigueur ; après lui avoir fait une légère semonce, il lui dit : t

« Nous allons retourner à l'ambulance à Saalfeld, où, nous resterons le moins de temps possible, car j'ai hâte de rejoindre le régiment.

— Et moi aussi, mon maréchal des logis, reprit Fritz. Et je réponds que le premier Prussien que je rencontrerai sur le champ de bataille paiera pour ce grand bavard de chasseur ; et cela, je le jure sur la lame de mon sabre. »

Le combat, l'anecdote du château, m'ont été contés par Guindey lui-même, que j'ai beaucoup connu lorsqu'il était sous-adjudant major aux grenadiers à cheval de la Vieille Garde, grade dans lequel il est mort glorieusement à la bataille de Hanau, en 1813.

Mais revenons au 13 octobre 1806, la veille de la bataille d'Iéna. Le régiment fit des marches forcées pour arriver au lieu qui lui était indiqué. Ce jour-là nous bivouaquâmes dans les champs, près d'un village où était logé l'état-major du maréchal et une division d'infanterie. C'était une division qui devait occuper et qui occupa effectivement un défilé important, par lequel le corps d'armée devait passer, le lendemain 14 octobre, pour se porter sur le champ de bataille d'Iéna, où toute l'armée prussienne se trouvait réunie,

A cause de la proximité du village de Géra, nous

eûmes de la viande de mouton et d'oie, car la Saxe en fournit en abondance. Notre bivouac était établi sur un champ de pommes de terre ; nous les déterrions avec nos baïonnettes, armes nouvelles que Ton avait distribuées à notre régiment, et qui ne nous servirent qu'à cela ; nous les abandonnâmes en effet sur le terrain. On ne manqua pas de nous les faire payer 7 francs 50 centimes à la fin de la campagne ; mais nous nous étions débarrassés d'une arme gênante, qui ne nous était d'aucun secours.

Le 14 octobre 1806, à la pointe du jour, qui arrive assez tard à cette époque, la i re division du 7 e corps attaqua la position que nous devions occuper. Cette position fut vigoureusement défendue par l'ennemi ; c'était un défilé à enlever. Nous avions pris les armes à sept heures du matin et notre brigade, ayant à sa tête le général Durosnel, devenu aide de camp de l'Empereur, gouverneur des pages, se mit en marche.

La route était déjà couverte de cadavres.

« On a déchiré la mousseline par ici, » disaient les chasseurs.

Ces paroles voulaient dire que la fusillade avait eu lieu sur le terrain que nous traversions.

Je profitai d'une petite halte pour m 'approcher de mon ancien capitaine et lui souhaiter le bonjour. M. Lavigne m'accueillit très bien et m'offrit la goutte, que j'acceptai avec plaisir. Le brutal — le canon — faisait entendre ses sons sourds et prolongés, qui produisent cette sensation fébrile que tout le monde a éprouvée.

Comme je témoignais de l'impatience de ce que nous ne marchions pas :

« Soyez tranquille, Parquin, me dit le capitaine ;

si Ton commence sans nous, on ne fera pas toute la besogne. Il y en aura pour tout le monde. »

La colonne se mit en marche, je pris congé de M. La vigne. Hélas ! je lui avais parlé pour la dernière fois.

Lorsque nous eûmes passé le défilé et atteint la plaine, le colonel Marigny, qui se trouvait au débouché, et qui de la voix et du geste excitait les chasseurs à avancer plus vite — nous marchions par quatre — me dit :

« Fourrier, avez- vous un bon cheval ?

— Oui, mon colonel.

— Eh bien, restez près de moi. Vous serez toute la journée d'ordonnance. »

L'adjudant Isnard, qui était auprès de lui, venait d'être enlevé par un boulet. Je restai donc auprès de mon colonel, tout fier de mon nouveau poste, que je préférais à celui de rester en serre-file derrière la compagnie d'élite, à ma place de bataille.

Je n'avais pas encore vingt ans, je comptais près de quatre ans de service ; c'était la première fois que je voyais l'ennemi. J'avais le noble désir de me distinguer, j'étais assez heureux pour débuter sous les yeux de mon colonel.

Lorsque la compagnie d'élite fut parvenue sur le plateau au dehors du défilé, le colonel ordonna au capitaine Fleury qui la commandait, d'aller se placer à la gauche du 7 e chasseurs, en conservant l'intervalle d'un régiment à un autre sur le champ de bataille ; puis il me dit :

« Fourrier, restez près du défilé ; vous direz au capitaine Sabinet, de la 5 e compagnie, de partir au trot, pour prendre sa place de bataille à la gauche de la

compagnie d'élite, et vous transmettrez les ordres jusqu'à la dernière compagnie successivement. Ensuite vous viendrez me rejoindre au galop ; je serai au centre du régiment. »

Le colonel partit, et j'accomplis ma mission. Pendant que je la remplissais, beaucoup de blessés se rendaient à l'ambulance. Je me rappellerai toujours un maréchal des logis du 5 e hussards, à la figure martiale, dont la pelisse blanche était toute couverte de sang. Il venait d'avoir le bras gauche fracassé par un boulet ; et cependant il ne cessait de dire aux chasseurs du régiment qui se croisaient avec lui et montaient le défilé,

« Allez, allez, braves chasseurs ! Les Prussiens ne sont pas méchants ! »

Ces paroles voulaient probablement dire : « Avant que le brutal ne m'ait touché, j'ai fait connaissance de l'ennemi avec mon sabre. »

Lorsque la 7 e et dernière compagnie du régiment eut passé le défilé, j'allai au galop rejoindre le colonel. Il commanda aussitôt les manteaux en sautoir. Il paraissait heureux et fier de voiren ligne de bataille son régiment fort de six cents hommes, qui tous avaient la volonté de se bien comporter dans cette journée. Le temps était beau ; le brouillard, qui avait duré tard, avait tout à fait disparu. Il était onze heures ; la plaine était en feu sur toute la ligne. Le canon et la mitraille étaient à l'ordre du jour, et les lièvres, prodigieusement nombreux en Saxe, pourchassés dans cette plaine immense de la droite à la gauche, provoquaient l'hilarité et les hourras des soldats. Il nous arrivait bien de temps en temps quelques boulets dans les rangs ; mais ce n'est pas la peine d'en parler.

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