‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 19 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Entrée à Berlin.

Le juif et les bons de fourrage.

Autre juif et les bateaux du canal.

Double duel avec un trompette-major.

Charges de Murât.

Prisonnier avec cinq coups de lance.

Nous restâmes, le 25 octobre, toute la matinée, sur les hauteurs de Berlin, pour laisser au corps du maréchal Davoust l'honneur d'y entrer le premier. Cet honneur était dû à ce corps pour sa belle conduite à Auerstaedt, où il avait eu à combattre l'armée prussienne sous les ordres du Roi, qu'il avait complètement défaite, quoique inférieur en nombre de plus de la moitié. L'Empereur voulut que le maréchal Davoust prit pour titre le nom du champ de bataille où il avait été victorieux, et il le nomma duc d' Auerstaedt.

Notre brigade, qui marchait après le 3 e corps, entra à Berlin à deux heures après midi. C'était par un beau jour d'automne. La ville était belle, mais triste. Toutes les boutiques étaient fermées. Personne aux fenêtres et peu de monde dans les rues. Aucun équipage ne circulait. Le seul bruit qu'on entendait dans les rues était produit par le roulement de notre artillerie et de nos caissons.

Nous ne fîmes que traverser la ville pour aller occuper plusieurs villages à quelques lieues au delà de Berlin. Dans le village que nous occupions, les paysans avaient déserté leurs maisons. On y trouva du fourrage en abondance ; les récoltes venaient d'être faites. Mais les vivres, viande, pain, bière, eau-devie, etc., ainsi que l'avoine, devaient être fournis par la ville de Berlin.

Le lendemain de notre arrivée, la trompette sonna aux fourriers : c'était pour aller prendre à Berlin des vivres pour quatre jours. Après nous être munis de charrettes, nous partîmes donc, fourriers et hommes de corvée, sous les ordres de l'adjudant Mozère.

Berlin, que nous avions vu, la veille, peu bruyant et triste, avait aujourd'hui une toute autre physionomie ; c'était absolument un petit Paris.

Tout le monde y vaquait à ses affaires, et l'adjudant voulut vaquer à ses plaisirs. Il s'approcha de moi et me dit :

« Fourrier de la compagnie d'élite, la distribution durera à peu près trois heures, car nous ne devons être servis qu'après l'artillerie et le 7 e chasseurs. Il est midi (nous entrions en ville) . Rendez-vous avec le détachement au magasin. Vous y ferez rafraîchir les hommes et les chevaux. Puis, quand votre tour arrivera, vous ferez faire la distribution. Voici les bons généraux et le détail de ce qui revient à chaque compagnie et à l'état-major. Quant à moi, je vais entrer dîner à l'hôtel de l'Aigle noir, que voici à quelques pas de nous. Vous me remplacerez en tout pendant mon absence.

— Avec plaisir, adjudant, » lui dis-je en prenant les bons.

Puis il disparut à l'instant.

Je conduisis immédiatement mon détachement au magasin. J'y étais depuis une heure, l'artillerie était servie, c'était au tour du j* à prendre les distributions, lorsqu'une ordonnance arriva porteur d'une lettre pour l'adjudant M ozère. Comme je le remplaçais, je rompis le cachet. C'était l'ordre de ne recevoir aucune distribution, de déchirer les bons, et de rejoindre au plus vite le corps avec les fourriers, le régiment étant en route pour Neustadt. Aussitôt je donnai Tordre de monter à cheval, disant que nous ne prenions pas la distribution. J'envoyai une ordonnance à l'Aigle noir pour prévenir l'adjudant de ce qui venait d'arriver et l'informer que j'étais en route avec les fourriers.

Au moment où j'allais déchirer les bons, le juif chargé des distributions me dit :

« Fourrier, l'adjudant qui a l'ordre de prendre les distributions, est-il là ?

— Non, c'est moi qu'il a chargé de le remplacer.

— Avez-vous les bons généraux ?

— Oui, sans doute.

— Qu'allez-vous en faire, puisque vous ne prenez pas les distributions ?

— Belle demande, ma foi ! Je vais les anéantir. » Alors le petit juif s'approcha de moi :

a Monsieur le fourrier, vous imiterez probablement l'adjudant du 7 e . Voyons, vous allez vous arranger avec moi comme il Ta fait.

— Expliquez-vous.

— Il a échangé ses bons contre cent frédérics d'or.

— Quelle preuve m'en donnerez-vous ? »

Il me montra les bons du 7*, qu'il avait entre les mains. Je ne restai pas en arrière, le marché fut conclu

et l'échange se fit à l'instant de la main à la main. Chaque frédéric valait vingt et un francs.

Le détachement étant à cheval, nous partîmes aussitôt en suivant l'itinéraire fixé par Tordre du colonel. Nous marchions depuis deux heures au pas, lorsque l'adjudant nous rejoignit. Il me prit à part ; il s'informa avec empressement de ce que j'avais fait des bons, puisque la distribution n'avait pas eu lieu.

« Vous me gronderez peut-être, adjudant, mais voilà les cinquante frédérics contre lesquels je les ai échangés.

— Vous avez mal agi, me dit Mozère en les empochant, car cela valait davantage. »

J'avais eu raison de faire ma part avec un gaillard d'une moralité si sévère, car il ne jugea pas convenable de me donner un seul frédéric. Je fus toutefois charmé d'être déchargé de toute responsabilité en ayant la ceinture bien garnie.

Nous arrivâmes le lendemain à Neustadt ; le régiment avait déjà pris position et il était bivouaqué hors de la ville. Un canal latéral à l'Oder, qui flanquait la gauche du bivouac, était encombré de bateaux qui contenaient des denrées de toutes sortes, provenant visiblement de Berlin. Les chasseurs avaient saisi sur ces bâtiments des feuillettes de vin de Bordeaux, des tonneaux de sucre et des caisses de citrons. Tout cela fit en un instant l'ornement du bivouac. Je me rappelle qu'on n'y faisait pas cent pas sans rencontrer une feuillette défoncée par un bout, dans laquelle on avait jeté quatre ou cinq pains de sucre avec des citrons. Un chasseur, un gros bâton à la main, mélangeait le tout dans la barrique, de façon à procurer une fort bonne boisson, ma foi.

En retrouvant mon ami Henry, je lui montrai ma ceinture et lui dis qu'il pouvait y puiser à son aise.

« Merci, me dit Henry ; les Prussiens ont pourvu à mes besoins.

— Vraiment ?

— Oui, tâte ma ceinture aussi. »

La mienne était une miniature en comparaison de la sienne. Je lui demandai aussitôt avec étonnement de m'expliquer les causes de sa bonne fortune.

Il me fit d'abord raconter mon expédition ; puis il me dit :

« Tu es un vrai niais, car tu devrais avoir le double. Qu'avais-tu besoin de donner 50 frédérics à l'adjudant? Il fallait lui dire : « J'ai déchiré les bons ». Il ne serait pas retourné à Berlin pour voir ce qu'il en était!...

« J'arrive à mon affaire: c'est aussi un juif qui m'a enrichi. Mais moi je n'ai pas eu de bons à donner. Je n'ai eu qu'à fermer l'œil. Et c'était au milieu de la nuit, moi qui aime tant dormir! J'étais de garde aux avant-postes ; arrive un petit juif qui se met à me prier bien gentiment de ne pas faire attention s'il ouvrait l'écluse du canal pour laisser passer le bâtiment qui était en tête des autres, et qui lui appartenait.

« Je n'avais pas la consigne de veiller aux bateaux. Celle que j'avais reçue était de mettre ma vedette, le jour, sur la montagne, à mille pas du canal, et, la nuit, à mi-côte. Ma foi, je me suis laissé attendrir. Et j'ai toléré qu'on ouvrît la passe, et qu'on laissât passer le premier bateau, pour lequel le juif me compta deuxcents frédérics. C'est une affaire de nuit, bien fin qui y verra quelque chose. »

Je complimentai Henry sur la bonne nuit qu'il avait passée.

« Dans cinq jours, reprit-il, je serai encore de garde près de ce bienheureux canal, et si la consigne ne change pas, et que le juif revienne, le même marché se conclura. Voilà, mon cher ami, de vrais coups de hussard en campagne. C'est plumer la poule sans la faire crier. »

Le régiment resta huit jours à ce bivouac. Il paraît que ces huit jours furent mis à profit, car les chasseurs regorgeaient de frédérics. La veille de notre départ, ce qui restait de bateaux sur le canal disparut tout à coup.

Le bruit se répandit que 60.000 francs avaient été le prix du laisser-passer. Mais on comprend bien que 60.000 francs ne regardaient plus de simples chasseurs ou des sous-officiers. C'était un chifire beaucoup trop élevé pour notre rang.

Après la campagne de Prusse, à Tilsitt, le colonel Castex mit à l'ordre du jour ces quelques lignes :

« Chasseurs, je sais que vous ave% de Vor, beau- « coup d'or! Bien ou mal acquis, il vous apparia tient. Mais conservez-le, car vous n'en aureç « plus au même prix: la paix est faite ! »

Le 2 novembre, le régiment traversa Posen en route sur Varsovie. Nous allions à la rencontre des Russes. Nous nous arrêtâmes quinze jours à un village à dix lieues de Varsovie. Nous étions disséminés dans la pauvre Pologne, mais le régiment était gorgé d'or et les auberges étaient pleines.

Un soir, dans une de ces auberges, tenue par un juif (en Pologne tout juif peut embrasser un état), une discussion s'éleva, pour rien, pour une chansonnette,

entre les hussards du 8° et les chasseurs du régiment. Je m'y trouvai par hasard. Un brigadier de la compagnie d'élite, Popineau, premier maître d'armes du régiment, éleva la voix. Il demanda, pour mettre fin à toute discussion, s'il y avait un maître d'armes parmi les hussards du 8 e . Un trompette-major, décoré de la Légion d'honneur, se leva, se nomma comme premier maître d'armes du 8 e hussards. Toute discussion cessa aussitôt. Popineau me fit signe de le suivre, et quand je fus auprès de lui, il me dit :

« C'est une affaire de corps, je compte sur vous, fourrier. Si je succombe, vous ne laisserez pas le régiment en affront.

— Je suis à vous, » lui dis-je.

Et, prenant une lanterne — car il était nuit — le témoin du trompette et moi, nous éclairâmes la marche. On se rendit derrière la maison, dans une prairie.

Les explications ne furent pas longues. Elles se bornèrent à mesurer les armes, qui étaient de même ordonnance. Chacun des adversaires tenait la lame en dessus, aucun coup d'espadon ne fut tiré. Mais les dégagements et les coups de pointe à fond se succédaient rapidement. Il était visible que c'étaient deux maîtres en fait d'armes qui étaient aux prises.

Après plusieurs coups portés et parés avec adresse, Popineau arriva trop tard à la parade d'un coup de seconde, qui, heureusement, ne l'atteignit que légèrement, mais ne le mit pas moins hors de combat. Je mis aussitôt l'habit bas et demandai à continuer la partie. Popineau prit la lanterne de mes mains ; quoique souffrant, il pouvait encore, assis par terre, nous rendre le service de nous éclairer. J'avais constam-

Le capitaine GUINDEY

Maréchal des logis, puis officier, au io* hussards ; lieutenant aux grenadiers

à cheval de la Gard*.

IO , — S. Gl. et Am.

ment suivi le jeu du trompette-major, lorsqu'il s'escrimait avec Popineau ; il était gaucher. Avec un pareil adversaire, il faut toujours prendre le dedans des armes. Aussi nous n'étions pas plutôt en ligne que, lui faisant la feinte d'un dégagement en dehors, je passai rapidement ma lame en dedans. Je l'atteignis d'un coup de pointe à fond au téton gauche.

Le trompette-major tomba. Nous fûmes quelques instants dans l'angoisse que sa blessure ne fût mortelle. Heureusement il n'en fut rien. Je lui dis de tousser. Il le fit sans ressentir de douleur, bien que le sang aussitôt coulât plus fort. Le chirurgien du régiment, qu'on alla chercher, vint à l'auberge panser les deux blessés. Le 8 e hussards partait le lendemain ; le trompette-major resta avec nous, et nous en eûmes le plus grand soin. Plus tard, il nous accompagna jusqu'à Varsovie, où le régiment fut rendu le 10 décembre ; de là, il partit pour rejoindre son régiment. Je le retrouvai sept ans plus tard : lui et moi nous servions dans les chasseurs de la Garde impériale.

L'armée passa la Vistule, le 6 décembre, et ne rencontra les Russes qu'au passage du Bug, où, le 24 décembre, les Mamelouks eurent un engagement avec eux. Leur costume causa une surprise et une frayeur très grandes parmi les Russes, qui crurent être aux prises avec les Turcs. Les Mamelouks firent une charge brillante sur douze pièces d'artillerie, qu'ils enlevèrent.

Le i er février 1807, toute l'armée se mit en marche. Cinq jours plus tard, un matin, comme je faisais partie des chasseurs de bonne volonté que le colonel avait demandés pour aller en tirailleurs, je faillis être victime de ma témérité. Je voulais faire connaissance avec les Cosaques, que j'apercevais pour la première

fois. Je m'avançai en plaine au galop, le pistolet à la main, vers un groupe de Cosaques. Je tirai sur eux à dix pas. A l'instant, je vis un Russe tomber. Tout était bien jusque-là. Mais, chargé à mon tour par l'ennemi, et obligé de faire demi-tour pour regagner la ligne des tirailleurs, mon cheval, qui était mal ferré, s'abattit sous moi sur la neige. J'allais être infailliblement pris ou tué. Mon sang-froid me sauva. Je sortis promptement de dessous mon cheval, qui venait de se remettre sur pieds, et, passant mon bras dans les rênes de la bride, je tins mon pistolet à la main, mettant continuellement en joue le Cosaque qui me serrait de plus près avec sa lance. Je parvins à les contenir jusqu'au moment où arriva fort heureusement à mon secours un officier du 3 e hussards, M. de Beaumetz, qui cherchait son régiment sur le champ de bataille. Il arriva très courageusement à mon secours, et en une seconde je fus remonté à cheval. Je partis au galop, abandonnant mon colbach qui avait roulé à terre. Une fois dans la ligne des tirailleurs, je criai aux Cosaques, qui avaient mis ma coiffure au bout de leurs lances, de me la rendre pour de l'argent. Ils acceptèrent ; je leur donnai un frédéric d'or. C'était payer un peu cher ; mais le juif de Berlin se trouva faire les frais du marché.

Le combat de Mohrungen, où les Russes nous attaquèrent et furent partout repoussés, servait de prétexte à ce terrible réveil. Les affaires de Bergfriede, de Waltersdorff, de Deppen, préludèrent à la bataille d'Eylau. Notre brigade formait l'avant-garde du 7 e corps, qui se battit toute la journée du 7 février, enleva le cimetière d'Eylau et son fameux plateau. Le soir, en écartant la neige pour faire du feu avec des

débris de portes, il fallut déblayer les morts. Et ce même soir, je couvris de paille un de ces cadavres russes et j'en fis un oreiller sur lequel je posai ma tête toute la nuit. Je dormis d'un profond sommeil.

Le lendemain, 8 février, à la pointe du jour, notre brigade était à cheval et en marche, son général en tête. Elle prenait la direction de la ville, lorsque le maréchal Soult envoya son aide de camp au général Durosnel, pour lui dire de ne pas quitter le terrain où il se trouvait, de faire une halte en bataille et d'attendre ses ordres. Le général répondit que, faisant partie du 7 e corps d'armée, il avait reçu l'ordre du maréchal Augereau de se rendre à Eylau. Et la brigade se remit en marche.

Alors le maréchal Soult vint lui-même au galop à la tête de la colonne, et s'adressant au général Durosnel :

« Au nom de l'Empereur, dit-il, je vous ordonne de ne pas aller plus loin. Je prends sur moi d'arrêter votre marche. J'envoie en même temps un aide de camp à l'Empereur pour lui rendre compte.

— Et moi, monsieur le maréchal, dit le général Durosnel, j'envoie aussi un aide de camp au maréchal Augereau pour lui rendre compte de cet incident. »

Le maréchal plaça la brigade en avant du parc d'artillerie de son corps d'armée. Nous étions en bataille, le régiment ayant à sa droite un bataillon carré du 27° d'infanterie, et en seconde ligne le 7 e chasseurs. Toute la matinée, il fallut essuyer le feu de l'artillerie ennemie. Mais il était si mal dirigé que peu de boulets arrivaient jusqu'à nous.

C'était sur la droite et sur le centre que l'action s'engageait le plus vivement. Le temps n'était pas très froid ; mais ce qui était très pénible, c'était une

neige épaisse poussée avec violence par un vent du nord sur nos visages, de manière à nous aveugler. Les forêts de sapin, qui bordaient le champ de bataille, le rendaient encore plus triste. Ajoutez à cela un ciel brumeux dont les nuages, très peu élevés au-dessus des arbres, jetaient sur cette scène une teinte lugubre. On songeait involontairement qu'on était à des centaines de lieues du beau ciel de France...

Vers deux heures de l'après-midi, une énorme masse de cavalerie s'ébranla et vint sur nous au pas. La neige et le terrain marécageux ne permettaient pas une autre allure.

L'ennemi faisait retentir l'air de ses hourras. Quelques chasseurs y répondirent par les cris : « Au chat ! » faisant un calembourg sur la prononciation du mot hourra (au rat). L'allusion fut saisie et passa en un instant de la droite à la gauche du régiment.

Le colonel Castex demanda si les carabines étaient chargées. Sur la réponse affirmative, il commanda :

« Haut la carabine ! »

Puis il donna l'ordre aux officiers d'entrer dans le rang. Il le fit lui-même. Cette masse énorme de dragons s'avançait toujours sur nous au pas, et le colonel restait impassible.

Mais, à six pas, il commanda vivement :

« Feu ! »

Le régiment exécuta cet ordre comme à l'exercice.

Aussi l'effet de la décharge fut-il terrible. Presque tout le premier rang ennemi fut mis hors de combat. I Il y eut une hésitation d'une seconde. Mais bientôt I les morts et les blessés furent remplacés par le second rang, et la mêlée devint générale.

Sans la présence d'esprit du capitaine Kir m an n, le |

Le général HDOUARD COLBKRT

fin uniforme de colonel Jt* lanciers ronges île la Gaule.

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SOUVENIRS DE GLOIRE ET D'AMOUR 8i

régiment se trouvait compromis, car une nuée de Cosaques vint pour nous assaillir sur notre gauche, afin de mettre le régiment entre deux feux. Le capitaine Kirmann, commandant à propos : « Escadron, à gauche ! » mit obstacle au projet des Russes.

Enfin cette masse de cavalerie ne put nous entamer et fit demi-tour, non sans nous avoir fait essuyer de grandes pertes. Plus de cent hommes du 20 e furent tués ou blessés. L'ennemi laissa au moins trois cents morts sur le carreau, car le bataillon carré du 27% par un feu bien dirigé, fit un mal énorme aux Russes, lorsqu'ils se mirent en retraite.

L'Empereur, placé sur un point culminant, dominait la bataille. Son œil d'aigle n'en perdait pas une phase. Il s'était aperçu de la position critique du parc d'artillerie du 4 e corps, et il vit avec satisfaction la cavalerie russe sabrée, culbutée et mise en désordre. Il envoya immédiatement un de ses aides de camp complimenter le 20 e , et ce général fut accueilli par les cris de : « Vive l'Empereur ! » que les chasseurs faisaient entendre, en brandissant leurs sabres teints du sang ennemi.

La journée du 8 février 1807, à Eylau, fut glorieuse pour toute l'armée et le régiment y saisit avec enthousiasme l'occasion de réparer son inaction involontaire à Iéna.

L'aide de camp que le général Durosnel avait envoyé au commandant du corps d'armée trouva, à son arrivée, le maréchal Augereau grièvement blessé. Il fut expédié au major général pour rendre compte de l'ordre du maréchal Soult qui avait retenu la brigade près de lui. Le maréchal Berthier répondit à l'aide de camp :

«c C'est bon. »

Puis il ajouta :

« Capitaine, restez une heure ou deux à mon étatmajor ; je puis avoir besoin de vous. »

Il était près de trois heures. L'aide de camp était le capitaine Laffitte, que j'ai beaucoup connu depuis aux chasseurs de la Garde ; il était chef d'escadron dans ce corps. Il m'a répété ce dont il avait été témoin au quartier général de Berthier. Je vais le laisser parler :

« C'était un bruit généralement répandu au quartier général que l'armée russe qui, à la reprise des hostilités (i er février), fuyait devant nous, avait tout à coup changé d'attitude et fait face en arrière pour nous présenter la bataille. Le général en chef Benningsen avait pris cette résolution subite après la lecture de dépêches trouvées sur un aide de camp du major général. Envoyé en ordonnance au maréchal Bernadotte, cet officier s'était laissé prendre. Les dépêches dont il était porteur avaient fait connaître que l'Empereur n'avait pas toute son armée sous la main. L'armée russe, qui était réunie, avait donc des chances de succès en entrant de suite en ligne de bataille.

« La lutte était engagée depuis la pointe du jour sur toute la ligne, et le maréchal Augereau avait fait des prodiges avec son corps d'armée, qui, de 20000 hommes le matin, était réduit, le soir, à 3000. Néanmoins il avait conservé la belle position enlevée la veille.

« A trois heures précises, il était visible que l'ennemi voulait couper en deux notre ligne de bataille. A cet effet, une colonne de 15 000 grenadiers russes, la baïonnette croisée, s'avançait, sans brûler une amorce, sur notre centre, au pas de charge, malgré le feu terrible de quarante pièces d'artillerie de la Garde en position

sur le plateau d'Eylau. Rien ne l'arrêtait. Elle avançait toujours à la même allure.

L'Empereur, entouré de son état-major, disait au maréchal Berthier, sans cesser de braquer sa lunette sur cette forêt de baïonnettes ;

« Quelle audace ! Quelle audace !

— Oui, répondit le maréchal ; mais Votre Majesté ne s'aperçoit pas qu'avec cette audace-là, Elle est à cent pas des balles.

— Murât! s'écria l'Empereur, prenez tout ce que vous avez de cavalerie sous la main et écrasez-moi cette colonne. »

Il y avait près de 70 escadrons, dont 20 de la Garde impériale, sous les ordres du maréchal Bessières, qui chargea à leur tête.

L'ordre fut exécuté à l'instant et toute cette masse d'infanterie fut couchée à terre comme un champ de blé que dévaste un ouragan terrible.

Le général d'Hautpoul, qui commandait des cuirassiers, fut tué. Le général Dahlmann, qui commandait les chasseurs de la Garde, fut tué. On crut un instant que le général Lepic, qui commandait les grenadiers à cheval de la Garde, avait été tué ou pris ; car il ne parut à la tête des grenadiers que lorsque son régiment était déjà rallié et l'appel fait. Son ardeur l'avait entraîné, suivi seulement de quelques-uns des siens, jusqu'à la troisième ligne russe. Un officier russe, qui parlait parfaitement le français, s'était alors avancé avec un escadron, et l'ayant en quelque sorte cerné, il avait dit au général :

« Rendez-vous, général. Votre courage vous a emporté trop loin. Vous êtes dans nos dernières lignes.

— Regardez un peu ces figures-là si elles veulent se rendre ! riposta le général.

Et, s'adressant aux grenadiers :

«Suivez-moi!», leur cria-t-il.

Il partit alors au galop et traversa de nouveau l'armée ennemie. La moitié des braves gens qui l'avaient suivi étaient tombés sous le feu des Russes.

L'Empereur fut heureux de revoir le général. Il lui dit en l'abordant :

« Je croyais que vous aviez été fait prisonnier, général. Et j'en avais éprouvé une peine très vive.

— Vous n'apprendrez jamais que ma mort, Sire! » répondit l'intrépide chef des grenadiers à cheval de la Garde.

Le lendemain, 9 février, l'armée bivouaqua sur le champ de bataille, triste à voir, plus triste encore à occuper. Notre régiment avait perdu beaucoup de monde en tués et en blessés ; le maréchal des logis chef de la compagnie d'élite ayant été mis hors de combat, je fis l'appel de ma compagnie. Sur 100 hommes qui comptaient dans les rangs le matin, nous avions 27 tués ou blessés. Le lieutenant Saint-Aubin, arrivé depuis huit jours à la compagnie, avait été tué d'un coup de pistolet à bout portant par un officier russe.

Le 10, la brigade fut réunie à la cavalerie du prince Murât. Le 15, avec l'aide d'un bataillon d'infanterie qui avait fouillé un bois sur notre droite, nous avions pris position au village de Trunkestein. Nous apercevions les tours et les clochers deKœnigsberg, seconde capitale de la Prusse. Nous comptions y rentrer et nous refaire un peu, ce dont nous avions grand besoin. Mais la brigade était destinée à essuyer un échec.

En effet, le lendemain, vers trois heures du soir, la grand'garde qui était au delà du bivouac, fut attaquée, non seulement de front, mais sur ses flancs. Le bataillon d'infanterie qui avait enlevé le bois, la veille, s'était retiré en arrière et l'avait abandonné sans nous prévenir.

L'ennemi, à travers ce bois dégarni de troupes, avait pu faire passer son infanterie sur notre flanc droit sans être vu et il commença une attaque terrible sur plusieurs points à la fois. La grand'garde, ramenée au galop sur le village, y sema l'alarme. La brigade dut monter le plus promptement possible à cheval. Mais une cinquantaine d'hommes furent tués ou pris dans le village. Je fus du nombre de ces derniers ; mon cheval ayant été tué sous moi, je fus blessé, étant à terre, de cinq coups de lance. Ce fut dans cette bagarre que le lieutenant Sourd, du 7 e chasseurs, depuis général et baron d'Empire, fut blessé et fait prisonnier. De ce jour-là date notre vieille et intime connaissance.

Mes blessures, dont une à la hanche me faisait boiter, ne m'empêchèrent pas de marcher, lentement il est vrai. Les Cosaques, après m'a voir arraché de dessous mon cheval, me fouillèrent et me prirent ma ceinture, où ils trouvèrent quelques frédérics d'or. La plus grande partie de mon avoir était dans le collet de mon habit, ou transformé en boutons. C'était de mon ami Henry que j'avais appris à dérober ainsi à l'ennemi le petit trésor que je possédais. Depuis notre départ de Hollande, l'uniforme avait changé. Des habits longs et des pantalons avec une basane avaient remplacé le dolman et la culotte à la hongroise.

on voit, d'après ce nouveau costume, que les boutons me manquaient pas pour être transformés en frédérics. J'en sauvai donc de la bagarre une quarantaine. Je décousais mon collet, ou j'enlevais un bouton, lorsque j'avais besoin d'argent.

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