CHAPITRE IV
En route pour la Sibérie.
Rencontre de l'empereur Alexandre.
La selle d'or du roi de Naples.
La cavalerie qui décharge.
Lasalle demande le commandement d'une frégate.
Les Cosaques nous conduisirent à une demi-lieue en arrière des avant-postes. Leur hetman s'y trouvait. Dès qu'il vit mon uniforme, il me demanda si j'étais de ce corps que les dragons et les Cosaques avaient chargé à Eylau. Je lui répondis que oui. Il me fit compliment en très bon français d'appartenir à un corps aussi brave. Il ne s'en tint pas à ces démonstrations d'estime, car il me fit boire d'excellente eaude-vie de France et manger du pain blanc très bon. Tandis que j'achevais un repas dont, depuis quinze jours, je n'avais pas eu le pareil, il fit déployer une carte de France par départements, et m 'indiquant les départements de la Vendée et de la Bretagne :
«Voilà, me dit-il, un pays qui ne fournit ni hommes ni argent à Bonaparte ; n'est-ce pas vrai ?
— Vous êtes complètement dans l'erreur, permettezmoi de vous le dire, général, pour les contributions. Quant aux conscrits, ils manquent si peu, qu'il y a beaucoup de soldats dans l'armée qui se sont engagés
avant l'âge de la conscription. Ainsi, cet âge n'arrive pour moi que dans un an. »
L'hetman finit par me dire une phrase qui caractérise assez bien la rectitude du jugement et en même temps la constance inébranlable de l'esprit russe :
« Les Russes sont aujourd'hui à l'école des Français, mais ils finiront par égaler leurs maîtres ! »
A notre arrivée, à la nuit, à Kœnigsberg, on nous logea, tous les prisonniers ensemble, dans une grande église sans feu, et où nous n'avions qu'un peu de paille pour nous coucher et du biscuit à manger. Nous étions là une cinquantaine d'hommes de la brigade. Les officiers furent mieux traités que les soldats ; on les conduisit à part. Nous ne les revîmes plus.
Cependant, le lendemain, on visita les blessés et j'entrai à l'hôpital où je ne restai que quelques jours, parce qu'on craignait l'approche de l'armée française. Pendant mon séjour à l'hôpital, j'avais pour voisin un jeune officier du 14 e d'infanterie; le 16, il avait été blessé et pris. Il me racontait qu'une quinzaine de jours auparavant, il était à l'Opéra, à Paris. Le i er février, il était sorti de l'École militaire de Fontainebleau et parti le même jour en poste pour rejoindre son régiment en Pologne. Le pire pour lui, c'est qu'il mourut à l'hôpital des suites de ses blessures.
Les traîneaux vinrent nous prendre pour nous conduire sur la route de Wilna. Je me rappelle que le premier jour de la route, le devant de notre traîneau s'étant détaché, les chevaux nous laissèrent, la voiture et quatre blessés, sur la route. Il fallut une bonne heure pour que notre accident fut réparé et nous souffrîmes horriblement du froid.
Je crois que c'est le moment où j'ai le plus souffert
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dans mes campagnes. Je n'étais âgé que de vingt ans, j'étais prisonnier de guerre, j'avais reçu cinq coups de lance, dont un très profond et très douloureux au côté droit ; joignez à cela que mon pied droit était fort gonflé, que je souffrais beaucoup de la blessure que j'avais reçue autrefois au cou-de-pied.
Enfin je rendis grâce au Ciel, lorsque quelques jours après avoir passé le Niémen, nous arrivâmes à Wilna. On nous logea dans une grande église transformée en hôpital et située au delà de la ville, à droite de la Dwina. Il y avait à peine quelques jours que nous y étions que je commençais à marcher avec des béquilles et à profiter des rares rayons de soleil.
Un jour que je faisais cette promenade assez triste, j'aperçus deux dames enveloppées d'énormes fourrures et montées sur un élégant traîneau, avec domestique et cocher. Lorsque leur équipage fut arrivé à la grille de l'hôpital, elles firent arrêter, et Tune d'elles, avec une bienveillance marquée, me fit signe d'approcher, ce à quoi je n'étais pas accoutumé depuis quelques jours. J'avançai le plus vite possible, et ce n'était que lentement, à cause de ma blessure à la hanche, et je fus fort étonné quand, en arrivant à la grille, que je ne pouvais pas dépasser, j'entendis une voix française s'informer avec bonté de ma situation et de celle de mes compagnons d'infortune. Ces dames me demandèrent mon âge, mon grade et mon pays.
Le vif intérêt que nous inspirions à nos aimables visiteuses ne s'en tint pas à des questions. Ayant appris de moi que nous étions trois cents, M m6 Drémon (c'était son nom) me demanda s'il y avait des officiers parmi nous. Sur ma réponse négative, elle me pria de me charger de mille roubles en papier (valeur de
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mille francs environ) qu'elle me remit dans un petit portefeuille, pour être répartis entre ses chers compatriotes.
J'acceptai cette mission avec reconnaissance, et j'osai lui demander dans quelle province elle était née. J'appris qu'elle était Lorraine, que son mari et elle avaient habité longtemps Nancy, et que depuis quelques années ils étaient venus se fixer à Wilna. Son mari était en tournée pour son commerce à Saint- Pétersbourg et à Moscou.
« Sans cela, me dit-elle, nous l'aurions déjà vu accourir à votre secours. »
M me Drémon, qui nous apparut ainsi comme un ange de consolation, quitta l'hospice après m'avoir donné ces renseignements de la meilleure grâce du monde, et en me promettant de revenir le dimanche après l'office. C'était le mercredi qu'elle avait fait sa bienfaisante visite.
Rentré à l'hospice, je me fis aider d'un de mes camarades du régiment et nous nous rendîmes dans les salles pour faire la distribution de cet argent. Nous étions partis de Kœnigsberg trois cents prisonniers, mais le jour où je distribuai cet argent nous n'étions plus que deux cents quatre-vingts. Je remis à chaque homme trois roubles, et joignant les seize roubles restants aux trois qui me revenaient, ce qui fit dix-neuf roubles, je les partageai entre deux prisonniers blessés grièvement et qui avaient plus que les autres besoin d'argent.
Le dimanche suivant, notre ange consolateur ne manqua pas de venir, suivant sa promesse. Elle était dans le même équipage. Après les compliments d'usage, je lui remis la note de l'emploi de l'argent qu'elle m'avait confié. Aussitôt qu'elle en eut pris connais-
sance, elle parut étonnée de voir que je n'avais rien gardé pour moi.
« Je suis moins pauvre que les autres, madame ; cependant veuillez me laisser le portefeuille vide entre les mains et je serai le plus heureux de tous ceux que vous venez de soulager.
— Volontiers, me dit-elle, si cela vous fait plaisir. »
Puis elle ajouta après une pause:
— Vous serait-il agréable de venir en ville ?
— Madame, si j'allais en ville, ce serait pour aller vous remercier, au nom de tous mes compagnons, de votre générosité.
— Monsieur, je ne fais que m'acquitter de mon devoir comme Française. Mais auriez-vous du plaisir à recevoir l'hospitalité chez moi? Je suis bien persuadée que mon mari approuvera les démarches que je vais faire, si vous voulez bien accepter mon invitation.
— Je ne puis, madame, refuser une offre aussi obligeante que celle que vous me faites. Veuillez croire à toute la reconnaissance que vos Montés m'inspirent.
— Voilà des effets de linge et chaussure, ajouta M me Drémon ; je vous prie de les faire distribuer à vos compagnons d'infortune. Ce sont des Français établis à Wilna, qui m'ont chargée de leur faire remettre ces vêtements, ainsi que l'argent que je vous ai donné mercredi dernier. »
Le domestique de ces dames me remit un gros paquet de bas, chemises et souliers de différentes grandeurs. J'appelais deux de mes camarades prisonniers, qui transportèrent ces effets ; j'assurai M me Drémon que la distribution serait faite d'abord parmi ceux qui en auraient le plus grand besoin. La cloche de l'hôpital
venant de sonner, je pris congé de notre bienfaitrice, qui me dit avant de me quitter : « Monsieur le fourrier, veuillez me donner votre nom ; quant à votre grade, je le connais ; mais de quel régiment êtes-vous ? »
Je satisfis avec empressement à ses demandes ; elle ajouta :
« Je vais commencer mes démarches, et j'espère que le gouverneur, le général Korsakoff, m'autorisera à vous avoir chez moi en ville. »
Je la remerciai bien vivement, en doutant toutefois qu'elle pût obtenir la permission qu'elle allait solliciter. M me Drémon me quitta en me promettant de revenir le mercredi suivant, c'est-à-dire trois jours après.
Je retournai dans l'intérieur de l'hôpital et aidé de quelques-uns de mes compagnons d'infortune, nous distribuâmes aux prisonniers les bas, chemises, souliers, etc. J'étais le plus jeune d'entre eux, et je me trouvais être leur chef dans la circonstance ; ils me chargèrent de toutes leurs bénédictions pour les âmes charitables qui soulagaient autant que possible leur malheureuse situation.
Mercredi, jour convenu, M me Drémon arriva dans son équipage, mais avec ses domestiques seulement. Aucune dame n'était avec elle dans le traîneau... Je l'attendais et j'avais fait la seule toilette qu'il me fût permis de faire, c'est-à-dire que j'avais pris un bain, mis du linge blanc et fait rafraîchir mes cheveux. M me Drémon me fit un signe de joie du plus loin qu'elle m'aperçut, tenant un papier à la main :
« Voilà, me dit-elle, lorsqu'elle fut près de moi, un écrit qu'il faut que vous montriez à l'économe de l'hôpital et à l'officier de garde. C'est la permission pour vous de sortir de l'hospice et de venir chez le général
avec moi. Remplissez cette formalité. Je vous attends pour vous conduire à l'état-major, où j'espère obtenir la permission de vous recevoir chez moi en ville. »
J'étais si étourdi que je pensais à peine à remercier jyi me Drémon. Je me rendis le plus vite possible (je boitais toujours) chez le régisseur et au corps de garde, pour communiquer à qui de droit le bienheureux billet, qui eut tout l'effet qu'en attendait M me Drémon. Je pris avec moi le peu d'effets que j'avais et je fus avec l'officier de garde rejoindre le traîneau où M œc Drémon me fit monter à côté d'elle. Puis elle donna Tordre à son cocher de nous conduire chez le gouverneur.
« J'ai dû, me dit M me Drémon en rougissant un peu, faire usage d'un petit mensonge pour obtenir la permission de vous avoir chez moi. Je vous ai fait passer pour un de mes parents, quoique que vous soyez de Paris et moi de Nancy. Vous savez qu'on est quelquefois cousin de plus loin. »
Je me confondais en remercîments pour une bienveillance aussi généreuse, lorsque nous arrivâmes sur la principale place de la ville, devant un beau magasin de nouveautés et démodes. M me Drénonme dit en me le montrant du doigt :
« Voilà ma maison ; mais allons d'aborçl chez le général Korsakoff. »
A quelque distance de là, le traîneau s'arrêta devant une grande porte cochère, qui était flanquée de deux factionnaires ; c'était là que demeurait le gouverneur. Nous mîmes pied à terre. Un laquais nous conduisit au premier étage, où nous trouvâmes le général auprès d'un bon feu. Il se leva dès qu'il vit entrer M me Drémon, lui demanda de ses nouvelles avec bonté, et la fit
asseoir. Quant à moi, je restai debout, appuyé sur un meuble et soutenu par ma béquille.
« Voilà mon jeune parent, dit M me Drémon au général. C'est pour lui que je vous ai parlé avant-hier, lorsque Votre Excellence m'a fait l'honneur de visiter mon magasin.
— Eh bien, belle dame, que désirez-vous?
— Je désirerais obtenir de votre bonté, général, qu'il passât le temps de sa guérison chez moi, où tous les soins dont il a un si grand besoin lui seront prodigués.
— Je suis trop humain et trop galant, madame, pour refuser votre demande, » reprit le gouverneur.
Puis se tournant vers moi :
« Quel âge avez-vous, jeune homme?
— Vingt ans.
— Quoi ! pas même l'âge de la conscription ?
— Je l'ai devancé de quatre ans par un engagement volontaire, » repris-je.
Le général continua à m'interroger et me demanda de quel endroit j'étais, à quel régiment j'appartenais, où j'avais été blessé et pris. Au moment où je lui dis que j'avais été fait prisonnier huit jours après la bataille d'Eylau, devant Kœnigsberg, il s'écria:
« Ah ! c'est la bataille que Bennigsen a gagné sur votre armée. »
J'aurais pu lui répondre :
« De la même manière que le général Souvarof a gagné la bataille de Zurich sur Masséna ». Mais ma position de prisonnier me commandait plus de réserve; aussi repris-je simplement :
« Monsieur le gouverneur, je croyais le contraire. »
M me Drémon s'étant levée, salua le gouverneur, qui
s'empressa de lui donner la main jusqu'à la porte. Je m'inclinai, et j'offris le bras à ma jolie cousine de contrebande pour descendre l'escalier et aller rejoindre le traîneau.
Pendant le peu de temps que notre visite avait duré, j'avais mis les instants à profit en portant mon attention sur le général Korsakoff. C'était un fort bel homme, qui pouvait avoir alors une cinquantaine d'années. Il avait une tournure élégante, l'uniforme lui allait à ravir, et il possédait les manières gracieuses d'un grand seigneur, qui ne laissaient aucun doute sur le rôle que l'histoire lui fait jouer comme un des favoris les plus goûtés de la grande Catherine.
Lorsque nous eûmes atteint la demeure de M mc Drémon, nous descendîmes de traîneau. Je remarquai en entrant dans le magasin, qu'il était occupé par plusieurs demoiselles que j'ai su depuis être Polonaises et Allemandes. C'était un immense magasin de modes, de porcelaines, de verreries, etc., enfin une forte maison de commission pour tous les articles de Paris. Un commis qui parlait l'allemand, le russe et le français, présidait à la vente.
La chambre que M mo Drémon avait eu la bonté de me faire préparer chez elle était petite, mais bien meublée. La maîtresse de maison avait préféré me faire habiter cette chambre au rez-de-chaussée, plutôt qu'une grande dont elle pouvait disposer au troisième étage. Je lui sus gré de cette attention délicate, car j'étais boiteux.
Le médecin que l'on eut la bonté de faire venir déclara qu'il me fallait beaucoup de tranquillité, et que je devais surtout éviter de sortir à pied, un accident dans cette saison pouvant retarder ma guérison. J'étais trop heureux dans mon nouveau logement
pour chercher des distractions ailleurs. Cependant je ne pus refuser de sortir en voiture, une ou deux fois par semaine, pour me rendre aux invitations que me valait mon séjour chez M me Drémon de la part des négociants français établis à Wilna.
C'était une petite colonie composée d'une dizaine de ménages. Ces estimables négociants avaient été mis à contribution par M me Drémon lorsque notre convoi de prisonniers était arrivé à Wilna. Cette excellente femme, en l'absence de son mari, qui lui en eût certes évité la peine, avait fait courir une liste de souscription sur laquelle elle avait eu soin de s'inscrire la première pour cent roubles, et, dans un jour, elle avait vu monter cette souscription à mille roubles, ce qui fut un véritable bonheur pour une âme aussi noble que la sienne. C'était cette somme qu'elle m'avait chargé de distribuer aux prisonniers, la première fois que j'eus le bonheur de la voir.
Durant les dix dimanches que je passai chez « ma cousine », nous ne manquâmes pas une seule fois, elle et moi, de porter à l'hôpital des secours de toute sorte provenant de la souscription.
On doit penser combien j'étais heureux et fier lorsque, le dimanche, après l'office, où nous ne manquions jamais d'assister, je montais en voiture avec elle pour me rendre hors de la ville, à l'hôpital qu'occupaient mes compagnons de captivité. L'intervention de M me Drémon nous avait été fort utile aussi auprès du gouverneur, qui avait fait en ville une réquisition d'effets d'habillements pour nous autres, de manière que tous les prisonniers furent vêtus convenablement. C'est avec une véritable reconnaissance pour le général Korsakoff que je rapporte ce fait.