‹ Souvenirs de gloire ed d'amour du lieutenant-colonel ParquinChapitre 40 sur 41 · S. Gl. et Am · texte numérisé non relu

S. Gl. et Am

deux brillantes charges qu'il exécuta à la tête de son régiment, sous les yeux de l'Empereur.

L'ennemi, qui, le lendemain de la bataille de Montmirail, n'avait plus ni artillerie, ni bagages, ni voitures, ayant abandonné ses blessés à la générosité du vainqueur, s'empressa d'arriver à Château-Thierry et de mettre la Marne entre lui et nous.

L'Empereur, satisfait d'avoir mis en déroute complète ces deux divisions, se reporta avec sa Garde sur l'armée de Schwarzenberg, qui s'avançait en longeant la Seine. Le 17, il l'atteignit dans les plaines de Nangis. Les dragons, venus d'Espagne sous les ordres du général Treillard, firent essuyer une déroute complète à l'armée autrichienne, déroute qui eût fait tomber toute cette armée entre nos mains, si, comme il en avait l'ordre, le maréchal Victor s'était emparé du pont de Montereau. Le 2 mars, Blûcher, avec le gros des Prussiens et un corps d'armée russe, franchit la Marne à Château-Thierry. Il fit sauter une arche du pont pour assurer sa retraite, ce qui nous donna un repos forcé de vingt-quatre heures dont nous avions grand besoin. L'Empereur établit son quartier général dans la maison du maître de poste, qui était dans le faubourg que nous occupions. Mais le lendemain, 3, les soldats du génie étant arrivés, Sa Majesté vint s'établir, à 10 heures du matin, au bivouac, au bord de la Marne, pour être présent au travail du pont. Il demanda au général Bertrand, son grand-maréchal, qu'il avait chargé de diriger l'opération, combien il faudrait d'heures pour que ce travail fût fini : « Quatre, répondit le général.

— Je vous en donne six, » dit Sa Majesté.

Le lendemain, quatre heures de l'après-midi son-

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naient à Château-Thierry, quand le pont fut rétabli.

Le matin, au bivouac, le gépéral Colbert m'avait fait ordonner de me tenir prêt avec ioo chevaux de la Vieille Garde pour une mission que je recevrais de la bouche même de l'Empereur ! A quatre heures, j'étais au pont avec ma troupe ; et l'Empereur, à qui je me présentai, me dit :

<c Capitaine, marchez à l'ennemi, et faites-moi des prisonniers. J'en ai besoin. >>

Sachant que trois routes, partant de Château- Thierry, conduisaient à Soissons, à la Ferté et à Reims, je demandai :

« Sur quelle route, Sire ?

— Sur la route de Soissons. »

Un ordre aussi honorable à recevoir, émané d'une pareille bouche, devait produire son effet. Je mis ma troupe en marche, par quatre, sur le pont, et au pas. Sur l'autre rive, je permis à mes hommes d'accepter sans s'arrêter, le pain, l'eau-de-vie, le jambon et les saucissons que leur offraient les bons habitants, tout joyeux de revoir les troupes françaises, après avoir logé les Russes et les Prussiens, qui s'étaient fort mal conduits dans cette ville ouverte et paisible.

J'avais fait trois lieues à peu près, lorsque ma marche fut arrêtée par les flammes qui dévoraient un hameau abandonné de ses habitants. Ces derniers avaient préféré chercher, au milieu de l'hiver, une retraite dans les bois, plutôt que de s'exposer à la brutalité des soldats ennemis. Je fis fouiller l'endroit pour y découvrir ne fût-ce qu'un vieillard qui pût me renseigner sur la marche de l'ennemi ; mais ce fut inutilement. Alors un maréchal des logis des chasseurs de la Garde, à qui je venais de faire mettre pied à

terre, vint me prévenir qu'à la dernière maison du village, la seule qui ne fût pas encore atteinte par les flammes, il avait découvert des traînards de l'armée russe, qui étaient étendus auprès du feu de la cuisine, en attendant probablement que leur manger fût cuit. Il ajouta qu'avec quelques chasseurs de son peloton, il allait s'emparer de ces fantassins ennemis. C'est ce qu'il fit très adroitement. Il ordonna à ses hommes s'appliquer leurs carabines chargées sur les carreaux de la fenêtre et dans la direction de l'âtre auprès duquel étaient assis tranquillement ces Russes, qui durent être des plus effrayés d'entendre siffler des balles à leurs oreilles, après le commandement de feu que fit le maréchal des logis. Aussitôt celui-ci entra avec ses hommes, le sabre à la main, et se rendit maître de ces gens, dont aucun n'était blessé. Il les conduisit à la tête de l'escadron, que j'avais fait former en avant du village.

Si la France ne se fût pas trouvée envahie par les armées coalisées, j'aurais trouvé plaisant la capture d'une marmite monstre, dans laquelle se trouvaient une trentaine de volailles, qui avaient cuit en compagnie de jambons, de pommes de terre, etc. Le pain coupé et préparé dans la chambre compléta un repas délicieux dont le peloton de chasseurs de mon escadron profita.

D'après les lois rigoureuses de la guerre et dans la position exceptionnelle où je me trouvais, j'aurais dû faire passer immédiatement par les armes ces grenadiers russes que je surprenais dans un village incendié par l'ennemi. Mais l'Empereur venait de leur sauver la vie en m'ordonnant de lui faire des prisonniers. Je poussai la générosité jusqu'à les admettre au souper

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qu'ils avaient préparé. Je trouvais trop dur de les priver d'un repas qui leur avait porté malheur. Car, d'après leurs dires, c'était le désir de ne pas se séparer de cette chère marmite qui les avait fait rester en arrière ; ils se proposaient de regagner le temps perdu par une marche de nuit. D'après les renseignements que j'en tirai, je fus convaincu que je me trouvais sur les traces de l'ennemi, qui se retirait en toute hâte sur Soissons.

Je continuai ma route, après avoir confié mes prisonniers au maréchal des logis de l'arrière-garde. A une lieue de là, vers les dix heures du soir, mes éclaireurs vinrent me rendre compte que l'ennemi occupait le gros bourg d'Oulchy-le-Château, à quatre lieues sur la route de Soissons. Je m'empressai de faire prévenir le général Colbert — que je savais marcher immédiatement après moi avec une brigade de cavalerie de la Garde — que les arrière-gardes ennemies avaient leurs postes en deçà d'Oulchy-le-Château, que le bourg était complètement occupé et que les feux des bivouacs annonçaient que l'ennemi était en force. J'annonçais en même temps que j'allais exécuter l'ordre de l'Empereur, et je priais le général de faire soutenir mon mouvement par quelques escadrons, car il était possible que l'ennemi, revenu de sa surprise, me fît beaucoup de mal à mon retour. Je fis rafraîchir hommes et chevaux, puis je mis mon escadron en mouvement, au pas, sur le côté non pavé de la route, jusqu'au moment où j'aperçus l'ennemi à cent pas.

Au premier cri de : Wer dà? (Qui vive) je mets mon escadron au galop. J'enlève la vedette, le petit poste, le grand poste, que je surprends complètement. Je traverse Oulchy-le-Château, j'y sème l'alarme, et

je fonds sur les bivouacs russes et prussiens, qui s'éveillent sabrés et pointés par les chasseurs et les lanciers, et sous le feu des dragons et des Mamelouks, qui sont armés de pistolets et de carabines. A dessein, mon escadron avait été composé de ces différents corps de la Vieille Garde.

Si audacieusement surpris dans la nuit, l'ennemi se crut sur les bras plusieurs régiments de cavalerie. L'épouvante fut complète ; il y eut un grand nombre de tués et de blessés. Je fis une centaine de prisonniers, dont deux colonels et plusieurs officiers. Ils furent immédiatement conduits à l'Empereur, qui se trouvait à Fismes. Napoléon apprit d'eux une fatale nouvelle : le général Moreau, commandant de Soissons, en avait ouvert les portes aux coalisés, sur une simple sommation.

« Ce nom-là m'a toujours porté malheur, » dit l'Empereur.

La position de l'armée ennemie eût été des plus critiques, si Soissons n'avait pas été rendu. La route de Château-Thierry à la Ferté était gardée par le maréchal Macdonald, avec 17.000 hommes. La route de Reims n'était pas pavée et se trouvait impraticable. L'ennemi était donc acculé à Soissons, et l'Empereur, le maréchal Mortier et la Garde étaient là pour lui faire mettre bas les armes. Mais déjà la fatalité se déclarait contre nous !

Le 5 mars, je fus envoyé en reconnaissance par le général Colbert sur la route de Fismes, l'officier qui commandait sa troupe d'avant-garde poursuivit quelques éclaireurs cosaques et passa imprudemment avec son peloton le défilé des moulins de Quincampoix. Je dus le soutenir avec les trois autres pelotons

de mon escadron. Je m'aperçus alors que j'avais affaire à des forces très supérieures. Je n'étais pas d'ailleurs envoyé pour combattre l'ennemi, mais pour le reconnaître. J'ordonnai de repasser le défilé. Mais tandis que j'effectuais ce passage, qu'on ne pouvait faire qu'au pas, et par un, l'ennemi me déborda et me gagna de vitesse sur la route de Soissons. J'eus à traverser à peu près cinq cents Cosaques. Mes pertes furent grandes. Je perdis deux officiers blessés et pris et quarante-trois chasseurs, tués, blessés ou pris. Moi-même je reçus un coup de lance au bras. Mais ma reconnaissance rendit un véritable service à l'armée, qui, sans cela, eût été surprise sur les derrières, quand elle se trouvait au bivouac devant Soissons, au delà de la portée des canons des remparts.

En rentrant, je rendis compte de ma mission au général Colbert :

« On n'est pas toujours heureux, à la guerre, » me dit-il, en faisant allusion à la brillante surprise du 2 au 3 mars, à Oulchy-le-Château.

a C'est vrai) mon général ; mais, du moins, j'ai la satisfaction de vous dire qu'officiers et soldats ont fait vaillamment le coup de sabre. La preuve en est que la moitié de mon escadron est hors de combat. Et, pour mon compte, vous trouverez bon, mon général, que j'aille me faire panser du coup de lance que j'ai reçu au bras gauche. »

Ma blessure était peu de chose, elle ne m'empêchait pas de continuer à faire la guerre. Quand la France était envahie, tous ses enfants devaient la défendre, et j'étais trop fier de me trouver au nombre de ses défenseurs pour me retirer en arrière. De l'eau-de-vie,

de la charpie et de l'eau — mon remède favori — me tirèrent d'affaire.

Le surlendemain, 7 mars, eut lieu la bataille de Craonne. Les généraux Nansouty et Grouchy, à la tête de la cavalerie de la Garde, fournirent plusieurs charges sur le plateau, qui eurent un plein succès. Ces deux généraux y furent blessés, et le général Laferrière, major des grenadiers à cheval, eut le pied emporté par un boulet. On lui fit l'amputation de la jambe, qu'il subit courageusement aux cris de : « Vive l'Empereur ! » Mon ami, le capitaine Achyntre, fut emporté par un boulet. Il avait annoncé le matin que c'était sa dernière journée ; à deux heures, il avait cessé de vivre. C'était un vieil officier, qui datait des guides d'Egypte. Il fut regretté de tout le régiment.

Avec mon escadron, je fus constamment sous le feu de l'artillerie ennemie. Le lieutenant Numance de Girardin eut le fourreau de son sabre brisé et son cheval tué par un boulet. Il attribua son salut à une dragonne que lui avait donnée une très jolie femme de Paris, madame Lavollée ; c'était un talisman, disait-il, qui avait écarté tout danger de sa personne. Cependant je dis le soir au bivouac à ce jeune officier, qui faisait sa première campagne, qu'il était arrivé souvent qu'un boulet, sans vous toucher, vous occasionnât du mal, et qu'il devait par conséquent se frotter la cuisse avec d'excellente eau-de-vie. Pour cela, il fallait envoyer à une ville distante d'une lieue un paysan qui se trouvait à notre feu de bivouac. Le villageois se chargea de la commission et partit avec un napoléon. Il revint à deux heures du matin avec quatre bouteilles d'eaude-vie. Ce liquide était rare et fort cher; les cantiniers en manquaient. M. de Girardin dormait sur la paille

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d'un profond sommeil.. Il eût été plus qu'inhumain de l'éveiller; d'ailleurs nous ne voulions que lai faire payer sa bienvenue à la compagnie, car il n'avait ressenti aucune douleur à la cuisse, et il n'avait rien à craindre. M. de Girardin, à son réveil, le matin, se prêta le mieux du monde à cette espièglerie. Et ce fut à la dame qui lui avait donné son talisman que nous vidâmes nos verres.

Je ne sais quelle fut la minime circonstance qui fit survenir une dispute entre le capitaine Ibrahim -Bey et le capitaine Lindzai, aide de camp du général Lefèvre-Desnoettes. Mais il ne s'agissait de rien moins que de se rendre derrière le mur d'une ferme, où les deux champions devaient mettre le sabre à la main pour vider le différend. Je raisonnai le mieux qu'il me fut possible Ibrahim-Bey, qui me priait d'être son témoin ; je lui représentai qu'un duel entre officiers était du plus mauvais exemple, quand la France était envahie, quand la vie de chacun de ses enfants, de ses défenseurs, lui appartenait. Le capitaine Lindzai me comprit très bien, mais le Mamelouk Ibrahim ne faisait que me répéter dans un langage moitié français, moitié arabe :

« Voyez-vous, mon camarade, moi quand je suis ami, je suis doux, très doux et caressant comme un petit chien. Mais aussi, moi fâché, bataille, je suis un lion. »

Et en parlant ainsi, les yeux d'Ibrahim sortaient de sa tête.

« Eh bien, soyez amis, et donnez-vous la main. Vous voyez le capitaine Lindzai qui vous tend la sienne, » dis- je au capitaine des Mamelouks, qui se rendit enfin.

Quelques jours plus tard, Ibrahim-Bey, se trouvant aux tirailleurs en plaine, s'y battait comme un vrai lion. Mais son turban s'étant déroulé sur ses yeux, les lances des Cosaques l'atteignirent, et il fut blessé et pris, après avoir fait mordre la poussière à une demi-douzaine de Russes. Le 9, nous étions devant Laon, après avoir tourné Soissons, occupé par Blùcher, Sacken et Wintzingerode.

Le soir, mon escadron était de grande garde devant ' $ l'ennemi. Je me rendis au grand poste pour placer les vedettes et le petit poste, précaution que je prenais toujours en campagne. A mon retour, je rencontrai un brigadier de mon escadron, qui portait une botte de fourrage sur sa tête, malgré Tordre formel que j'avais donné à ma troupe de ne pas mettre pied à terre avant mon retour.

Le brigadier, à qui je faisais ces reproches, laissa tomber la botte de fourrage. Mais j'étais tellement exaspéré de voir mes ordres enfreints dans les circonstances graves où se trouvait l'armée, qu'ayant, dans ce moment, le sabre à la main, j'en appliquai un coup du plat sur l'épaule du brigadier. Le pauvre diable découvre à l'instant sa poitrine, me montre sa croix au clair de lune, met la main à son sabre, et me dit :

« Capitaine, il y a vingt-deux ans que je sers mon pays et mon Empereur. Il y a deux ans que je suis décoré, et vous venez en un instant de me déshonorer pour toujours! »

J'étais désespéré, comme on le pense bien, dem'être laissé ainsi emporter contre un vieux soldat. Je me hâtai de lui dire :

— Écoutez, brigadier, si j'étais votre égal, jen'hési-

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a8i SOUVENIRS DE GLOIRE ET tfAMÔXJK

terais pas à tous rendre raison, car je ne vous crains pas. Mais je suis votre capitaine, et je vous demande excuse!... Donnez-moi une poignée de main.

— Avec plaisir, mon capitaine, et sans rancune, » répliqua le brigadier en me serrant fortement la main. Puis il reprit sa botte de fourrage et rentra au bivouac.

Une demi-heure après, il partageait mon souper bien modeste, mais relevé par une bouteille d'eau-devie.

Le lendemain 10, étant sous le feu de l'ennemi, un boulet atteignit une file d'un peloton des chasseurs de la Garde, qui était devant mon escadron, et abattit neuf hommes de front. Depuis la journée de Hanau, je n'avais pas vu un tel ravage fait par une pièce d'artillerie. Le 13, nous fîmes une contremarche sur Reims. Le général Corbineau avait été obligé d'abandonner cette ville. Le général de Ségiir, à la tête de son régiment des gardes d'honneur, entra pêle-mêle avec les Russes, qu'il chassa de la ville. Le général de Saint-Priest, un émigré français, qui commandait les Russes, périt dans l'action. Un éclat d'obus blessa au pied le cheval que je montais ; c'était le beau cheval de l'officier anglais que j'avais démonté devant Salamanque.

« Capitaine, nous vous en prendrons un autre à l'ennemi, me dit un de mes chasseurs.

— Bien, lui dis-je en le remerciant. Mais je doute qu'il soit aussi bon que celui que je viens de perdre, et auquel je tenais beaucoup.

Le 18, l'Empereur manœuvra sur l'ennemi à la Ferté; le 20, nous étions à Arcis-sur-Aube. Ce fut dans cette journée qu'un obus tombé près du cheval que montait l'Empereur, éclata et le couvrit de pous-

sière. Sa Majesté,, qui s'aperçut que cet incident avait jeté quelque émotion dans un carré d'infanterie de la Garde qui était tout près, s'écria :

« Rassurez- vous, mes enfants, l'obus qui doit me tuer n'est pas encore fondu. »

Le 20 mars, après avoir séjourné à Sàint-Dizier, nous étions en route pour Vassy, lorsqu'une forte canonnade se fit entendre sur nos derrières. C'était le corps d'armée du maréchal Oudinot, qui devait remplacer le quartier général à Saint-Dizier, et qui était harcelé vivement par l'armée russe. A cette nouvelle, apportée par un aide de camp du maréchal, l'Empereur suspendit la marche de la cavalerie de la Garde, passa avec elle la Marne au gué de Valcourt, et se porta sur le flanc droit des Russes.

Je marchais avec ma troupe en tête de la colonne, lorsque le général vint me donner l'ordre de charger à outrance avec mon escadron sur 18 pièces que les Russes avaient établies en plein champ. J'exécutai Tordre : mais, arrivé à cent pas des pièces, la mitraille vint tellement éclaircir les rangs de mon escadron, que je donnai l'ordre aux deux pelotons de droite et aux deux pelotons de gauche de se jeter en tirailleurs, laissant derrière eux le terrain à découvert. Bientôt les lanciers rouges de la Garde arrivèrent, chargèrent les pièces, et nous nous en empâtâmes.

Une division de cuirassiers russes, accourue au secours de l'artillerie, se heurta contre leâ lanciers, qui, soutenus à temps par les 3 e et 6 e dragons, sous les ordres du général Milhaud, mirent en déroute cette grosse cavalerie, dont près de 600 hommes restèrent en notre pouvoir. Dans cette mêlée, j'avais, par un coup de pointe de sabre porté au cou, jeté à

bas de son cheval un maréchal des logis de cuirassiers russes. Un chasseur prit la bride du cheval et me dit:

« Vous n'avez pas été longtemps à vous remonter, capitaine.

— Oui, lui dis-je; mais donnez le porte-manteau au prisopnier. J'ai été aussi prisonnier, en Russie, et je sais la souffrance d'un soldat lorsqu'il a été dépouillé de tout. »

Ma volonté fut exécutée.

L'échec éprouvé par les Russes fut complet. Leur infanterie, qui se retirait à marches forcées sur la route de Bar-sur-Ornain, se serait trouvée compromise si la nuit ne fût venue et si la forêt ne l'eût protégée ; car l'Empereur lui-même, l'épée à la main, la poursuivait à la tète de la cavalerie de la Garde.

La conséquence de cette belle journée permit au duc de Reggio d'entrer à Saint-Dizier.

Ce fut la dernière fois que la Garde mit le sabre à la main contre l'ennemi. Mais cette journée était bien digne de clore cette admirable campagne de 1814, que des tacticiens ont comparée pour les manœuvres aux campagnes d'Italie par le général Bonaparte. Dans le rapport que le général Sébastiani fit à l'Empereur, il s'exprima ainsi :

« Il y a vingt-cinq ans, Sire, que je suis officier de cavalerie, et je ne me rappelle pas avoir jamais vu une charge plus brillante que celle qui vient d'être exécutée par l'escadron de service. »

Ces paroles, qui me furent rapportées, étaient flatteuses pour l'escadron et pour moi, qui le commandais ; mais j'aurais préféré que l'Empereur m'accordât la croix d'officier de la Légion d'honneur. Le commandant

Kirmann, mon chef immédiat dans cette campagne, m'avait annoncé qu'il en avait fait la demande pour moi, lorsque j'avais rempli si heureusement la mission dangereuse que l'Empereur m'avait donnée de sa bouche au pont de Château-Thierry, le 2 mars.

Le 26 au soir, au bivouac, je fus agréablement surpris en visitant mon cheval de prise. D'abord il était beau et bon, et, ensuite, j'avais pour mon souper une bouteille de Champagne que mon chasseur venait de trouver enveloppée de foin dans la musette (petit sac en toile qui sert au cavalier pour serrer la brosse et l'étrille). Dans le premier moment, je fus enchanté de la vider avec ce chasseur. Mais bientôt, on le croira facilement, un serrement de cœur me prit en songeant que les Russes campaient dans la Champagne ! Ce n'était plus le temps où nous dations nos bulletins de Vienne, de Dresde, de Berlin, de Moscou, de Madrid ou de Lisbonne... La France était envahie!

Ce fut le 27 mars, au bivouac devant Saint-Dizier. que l'Empereur, qui avait appris le soulèvement des populations des Vosges, de la Lorraine et de l'Alsace, se décida à envoyer le capitaine Brice, du i er régiment des chasseurs de la Garde, avec la périlleuse mission de traverser l'armée ennemie et de se rendre dans les Vosges, où il était né, pour y provoquer une levée en masse. Cet officier, un des plus braves de l'armée, justifia, autant que les événements le permirent, la confiance de l'Empereur. Il traversa, déguisé en roulier, l'armée ennemie, qui le séparait de ses compatriotes.

Le 28, l'Empereur, à la tête de la Garde, se dirigea sur Troyes en passant par Brienne. A côté de ce bourg se trouve Brienne-le- Vieux ; un de mes parents en était le curé. Comme je désirais le voir, je devan-

çai la colonne pour passer quelques heures avec lui. Comme j'arrivai dans le village, je demandai à une paysanne qui, un livre à la main, paraissait sortir de l'église, si elle pouvait m'indiquer la demeure de M. Joffrin, son curé.

« Hélas ! mon brave monsieur, il est mort hier, et on l'enterre dans ce moment-ci, ce pauvre cher homme 1 mais bien sûr qu'il ira au paradis, car il a fait le bien sur cette terre. »

Puis elle fit le signe de la croix.

— Ma brave femme, lui dis-je, de quoi est mort votre curé ?

— Ma foi, il a surpris tout le monde, car avec ses soixante-seize ans, il se portait fort bien ; mais le bon Dieu l'a rappelé à lui et il est parti sans rien dire à personne. Il est tombé mort en rentrant de l'église dans sa maison. »

Je compris que mon cher parent était mort d'une attaque d'apoplexie. Ayant pris congé de cette bonne femme, je ralentis l'allure de mon cheval. Le but qui m'amenait au village ne pouvant plusse réaliser, j'attendis la colonne et je rejoignis mon escadron.

Le lendemain, comme je n'avais pu profiter des vingt-quatre heures de congé que le commandant Kirmann m'avait accordées, je les obtins de nouveau pour précéder le régiment à Troyes, ville sur laquelle nous marchions. J'y entraile 30, suivi de mon ordonnance, et je me fis indiquer la demeure de M. Couturier, négociant de cette ville, l'un des amis de mon frère l'avocat. J'étais bien aise de le voir et de loger chez lui. En frappant à la porte cochère de sa maison, mon ordonnance ayant demandé si M. Couturier y était :

- — Oui, répondit une servante en pleurs ; mais il est mort ce matin et il n'est pas encore enseveli. »

Je fis demi-tour à l'instant et me dirigeai sur une auberge, l'hôtel de la poste aux chevaux, où je vis la figure d'un bon vivant d'aubergiste qui, pour mon argent, me traita bien, ainsi que mon ordonnance et nos chevaux.

« Rendez-moi le service de me dire de quelle mort a été frappé M. Couturier ? dis-je au maître de l'hôtel.

— M. Couturier, me dit-il, était un des premiers négociants de la ville, et en cette qualité il était aussi un des membres du conseil municipal. Comme tel, il est allé souvent visiter les hôpitaux, qui sont encombrés de blessés et de malades, et c'est en remplissant ce devoir avec un grand zèle que M. Couturier a cojitracté le typhus, qui sévit en ce moment dans la ville, et dont il est mort.

— Servez-moi à souper, et surtout du bon vin, afin que je chasse la mort qui prend plaisir à me précéder; car, hier et aujourd'hui, j'apprends le décès de deux personnes que je cherche à voir. »

Le 30, l'Empereur quitta Troyes avec 1.000 cavaliers de sa Garde, dont les chevaux pouvaient supporter une course de longue haleine. Mes chevaux et moi, nous nous étions parfaitement reposés à l'hôtel de la poste aux chevaux. Aussi je fis partie de l'expédition. On marcha sur la route de Fontainebleau, où Ton arriva le 31 dans la journée. Cette cavalerie avait fait 25 lieues en 27 heures !

L'Empereur se mit en chaise de poste pour arriver de sa personne à Paris, et se mettre à la tête des corps d'armée des maréchaux Marmont et Mortier, et de la Garde nationale, en attendant l'arrivée des 50.000

hommes et des 500 pièces de canon, qui marchaient de Troyes sur Paris. Mais, à Villejuif, il apprit, du général Belliard, la capitulation des maréchaux Marmont et Mortier. Il revint à Fontainebleau et se logea au château. L'armée continuait à arriver de Troyes à Fontainebleau; toute la Garde bivouaquait dans la forêt. Du I er au 2 avril, de sinistres nouvelles circulaient dans les rangs de la Garde, mais elles ne pouvaient décourager d'aussi intrépides soldats.

Le 3 avril, après une revue passée par l'Empereur, Tordre du jour suivant fut lu à haute voix dans chaque compagnie de la Garde :

« Soldats!

« L'ennemi nous a dérobé trois marches et s'est rendu maître de Paris. Il faut l'en chasser ! D'indignes Français, des émigrés auxquels nqus avions pardonné, ont arboré la cocarde blanche et se sont joints à nos ennemis. Les lâches ! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir, et de faire respecter cette cocarde tricolore, qui depuis vingt ans nous trouve sur le chemin de Thonneur! »

Toutes les voix crièrent à l'instant : « Vive l'Empereur ! A Paris ! » Tous les cœurs étaient à l'espérance.

L'Empereur à Fontainebleau avec 50.000 hommes, dont 25.000 de la Garde, une forte et redoutable artillerie, les corps d'armée de Mortier, Marmont, Souham, la division de cavalerie légère du général Belliard ; l'Empereur, dis-je, maître des deux rives de la Seine, pouvaitse présenter à Charen ton avec 100.000 hommes. Ce n'est pas trop présumer de la brave population de Paris en disant qu'elle aurait fourni 50.000 fédérés au moins, qui seraient accourus rejoindre l'Empereur

à deux lieues de Paris. Voilà donc une armée de 150.000 hommes, avec l'Empereur à sa tête, sur les derrières de V ennemi qui ne comptait que 130.000 hommes, dont il devait laisser au moins 50.000 pour garder Paris, en supposant qu'il voulût s'opposer à notre marche entre Charenton et la capitale. Bien plus, l'armée ennemie qui avait fait une pointe sur Paris était sans munitions, sans artillerie, sans bagages, etc. Elle avait toute retraite sur le Rhin coupée. Les souverains alliés étaient donc dans l'obligation de faire la paix sous Paris, ou d'effectuer leur retraite sur les côtes pour s'embarquer sur la flotte qui y croisait. Telle était l'alternative ! Une défection dans nos rangs devait tirer les alliés d'embarras.

Le 4 avril, l'ordre du jour suivant vint remplir l'âme du soldat de douleur et d'indignation :

« L'Empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la France est en lui, et non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et l'infortune de son général, son honneur et sa religion. Le duc de Raguse n'a pas inspiré ces sentiments à ses compagnons d'armes : il a passé aux alliés. L'Empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il fait cette démarche ; il ne peut accepter la vie et la liberté de la main d'un sujet. Le Sénat s'est permis de disposer du Gouvernement français ; il a oublié ce qu'il doit à l'Empereur, dont il abuse maintenant ; que c'est l'Empereur qui a sauvé une partie de ses membres des orages de la Révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de la Nation. Le Sénat se fonde sur les articles de la Constitution pour la renverser. Il ne rougit pas de faire des reproches à l'Em-

pereur, sans remarquer que, comme premier corps de l'État, il a pris part à tous les événements. Il est allé si loin, qu'il a osé accuser l'Empereur d'avoir changé les actes dans leur publication. Le monde entier sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices. Un signe était un ordre pour le Sénat, qui, toujours, faisait plus que l'on ne désirait de lui. Le bonheur de la France paraissait être dans les destinées de l'Empereur ; aujourd'hui que la Fortune s'est décidée, la volonté de la Nation seule le pourrait persuader de rester plus longtemps sur le trône. S'il se doit considérer comme le seul obstacle à la paix, il fait volontiers ce dernier sacrifice à la France. Il a en conséquence envoyé le prince de la Moskowa, le duc de Vicence et le duc de Tarente à Paris pour entamer les négociations. L'armée peut être certaine que l'honneur de l'Empereur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur de la France ! »

Enfin le ii avril, l'Empereur abdiqua et, le 20, à midi, il fit ses adieux à la Garde assemblée.

Il prononça ces paroles, qui retentiront toujours dans l'âme des vieux soldats de l'Empire :

« Officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille Garde, je vous fais mes adieux ; depuis vingt ans que nous sommes ensemble, je suis content de vous. Je vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire. Toutes les puissances de l'Europe se sont armées contre moi. Quelques-uns de mes généraux ont trahi leurs devoirs, et la France elle-même a voulu d'autres destinées. Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile. Mais la France eût été malheureuse ! Soyez fidèles à votre nouveau roi ; soyez soumis à vos nouveaux chefs ; n'aban-

donnez pas notre chère Patrie. Ne plaignez pas mon sort, je serai heureux lorsque je saurai que vous Têtes vous-mêmes. J'aurais pu mourir : si j'ai consenti à survivre, c'est pour servir encore à votre gloire. J'écrirai les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je ne puis vous embrasser tous, mais j'embrasse votre général. Venez, général Petit, que je vous presse sur mon cœur ! qu'on m'apporte l'aigle, que je l'embrasse aussi. Ah ! chère aigle, puissent les baisers que je te donne retentir dans la postérité ! Adieu, mes enfants ; mes vœux vous accompagneront toujours ; gardez mon souvenir. »

Ces paroles firent verser bien des larmes ! c'était à de vieux soldats qu'elles s'adressaient, à des hommes qui admiraient, mais déploraient une si grande abnégation. D'un mouvement spontané, unanime, après le départ de l'Empereur, les soldats brûlèrent les aigles, et quelques-uns même, pour ne pas s'en séparer, en avalèrent les cendres.

Les corps d'officiers de la Garde prirent congé de l'Empereur. Le général Krasinski, commandant les lanciers polonais, qui passait un des derniers avec son corps d'officiers, en prenant congé de l'Empereur, prononça ces paroles qui font le plus grand honneur à sa nation :

« Sire, si vous fussiez monté sur le trône de Pologne, vous y seriez mort ; mais tous les Polonais se seraient fait tuer à vos pieds. »

L'Empereur quittale même jour Fontainebleau, ayant avec lui le grand-maréchal Bertrand, et prit la route de Lyon, suivi des commissaires des alliés, et précédé d'un bataillon de la Garde, qui l'accompagnait à l'île d'Elbe.

Ainsi finit, en 1814, cette merveilleuse période de l'Empire, commencée en 1804.

Un diplomate russe, M. de Nesselrode, disait à ce sujet :

« Que reste-t-il de ce grand drame politique ? Un Gascon au nord et un Gascon au midi. »

Il faisait allusion au trône de Suède occupé par Bernadotte, et à celui de Naples occupé par Murât.

Que reste-t-il de ce grand drame politique ?

Tous, et M. de Nesselrode lui-même, s'il s'agissait de répondre sérieusement à cette question, diraient que si l'homme extraordinaire qui a présidé à de si grandes choses a succombé, toutes les conséquences qu'il se promettait de réaliser ne sont pas évanouies avec lui. Non, cette grande lutte de la Révolution française en faveur des idées de liberté, d'unité, d'avenir ; cette grande lutte que l'empereur Napoléon a personnifiée, comme chacun le sent d'instinct, en dépit de toutes les théories d'esprits doctoraux, froissés par une trop vive lumière, cette grande lutte n'est pas encore jugée. Non, un' coup de tonnerre n'a pas suffi pour la trancher ! Et d'ailleurs la France n'en recueillet-elle pas aujourd'hui même quelques fruits ? A qui donc doit-elle cette organisation admirable, cette unité puissante, qui la fait encore maîtresse des destinées du monde ?

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