CHAPITRE X
Trente poulets et des jambons dans une marmite.
Hourra nocturne.
On n'est pas toujours heureux à la guerre.
Les derniers coups de sabre.
Les adieux de l'Empereur.
Nous passions le temps dans nos cantonnements à remettre en état nos armes et nos habillements. Après une campagne aussi rapide et aussi meurtrière, nous en avions grand besoin. La réunion dans les murs de Mayence d'un nombre si considérable de troupes, dont les blessés et les malades encombraient les hôpitaux, engendra un typhus pestilentiel, qui emporta en quelques jours bien des braves que le champ de bataille avait épargnés.
Notre village était un gros bourg, qui, imposé de contributions de guerres, était obligé de fournir des approvisionnements de tous genres à la garnison de Mayence. La veille de notre départ, j'étais assis au coin du feu de la cuisine de mon hôte, qui était un des gros bonnets de l'endroit. Il paraissait raconter avec beaucoup d'animation, à l'un de ses voisins, quelques faits dont il avait été témoin à Mayence, où il avait été dès le grand matin conduire une voiture de foin.
Mon ordonnance, qui était présent et parlait l'allemand, me traduisit leur conversation :
Depuis huit jours que la mortalité était extraordinaire dans la ville, par suite de l'invasion du typhus, toutes les voitures de la campagne qui apportaient à Mayence des contributions, étaient mises en réquisition aussitôt déchargées. On se servait alors de ces voitures pour porter au cimetière les morts qui encombraient les hôpitaux, et cela jusqu'à la nuit. Or, mon paysan racontait que ses denrées ayant été trouvées bonnes et acceptées dans le magasin par le commissaire des guerres, sa voiture attelée de quatre bons chevaux, avait été requise pour le transport des cadavres au cimetière. Il avait déjà fait un voyage de l'hôpital au cimetière et il était en route pour le second, lorsque, passant devant la porte de sortie de la ville qui donnait sur la route de son village, il avait donné un vigoureux coup de fouet à son cheval de devant, qui, obéissant à la bride, fit brusquement un à-gauche dans la direction de la route. Ses chevaux, lancés par lui au trot, l'avaient bientôt mis hors de portée. Une fois sur la route, pour se débarrasser de son chargement, il avait eu le soin, toutes les cinq minutes, de lever les planches de sa voiture, pour faire tomber ainsi un des cadavres ; enfin, à son arrivée au village, il ne lui en restait plus qu'un seul de toute sa cargaison. Mais il ajouta qu'à celui-là il réservait les honneurs du cimetière de sa paroisse.
Je ne pus m 'empêcher de faire la remarque que si tous les villageois n'étaient pas des Normands, ce paysan-là pouvait, certes, lutter avec Gaspard l'avisé.
L'Empereur avait passé cinq jours à Mayence pour réorganiser l'armée. Il partit pour Paris, le 6 no-
vembre, et arriva à Saint-Cloud le 9. Le i er décembre nous partions pour nous rapprocher de la France ; le 2 1 , en Champagne, je reçus mon brevet de capitaine au 2 e régiment de chasseurs de la Garde. J'avais aussi l'ordre du général Lefèvre-Desnoettes de me rendre à Paris, pour prendre le commandement de la 1 i e compagnie, dont les cadres en sous-officiers et brigadiers étaient de la Vieille-Garde.
Le I er janvier 1814, je me trouvai à Paris, réuni à ma famille. Onze années auparavant, à pareille époque, je m'étais engagé soldat. J'étais devenu, je puis le dire, sur le champ de bataille, capitaine des chasseurs à cheval de la Garde impériale et membre de la Légion d'honneur. Certes, mes parents ont dû être satisfaits de moi, car je ne comptais que vingt-six ans d'âge ; mais j'avoue que je n'ai jamais eu l'occasion de me l'entendre dire, car ils n'approuvaient pas que je fusse militaire.
Je pris le commandement de la 11 e compagnie dont j'étais le capitaine, et je dus partir, le 6 février, pour rejoindre la Vieille Garde en Champagne, tandis que le 2 6 régiment, dont ma compagnie faisait partie, était à l'armée du Nord devant Anvers. J'ignore encore ce qui me valut à moi, ainsi qu'à ma compagnie, et à une compagnie de Mamelouks, l'avantage de faire la campagne de France à côté des chasseurs de la Vieille Garde. Le capitaine des Mamelouks, qui fit la route avec moi, se trouvait être bien plus ancien, puisqu'il datait de la formation de ce corps, sous le Consulat. Mais une disposition particulière à la Garde portait que les étrangers, Égyptiens, Polonais, Italiens etHol- . landais, quelle que fût leur ancienneté, à grade égal, cédaient le commandement à l'officier français. Ce
capitaine se trouvait en retraite depuis quatorze ans à Marseille. Il venait rejoindre les Mamelouks d'après le décret rendu par l'Empereur depuis l'invasion de la France par les alliés, invasion qui avait eu lieu le 2 janvier 1814.
Le capitaine Ibrahim-IJey était le commandant de la compagnie de Mamelouks qui était venue en France après la campagne d'Egypte. A son arrivée à Paris, il s'égara un jour dans la capitale. Le costume oriental qu'il portait, étonna les Parisiens, et la curiosité ameuta autour de lui une foule de monde. Comme le hasard le conduisit dans le quartier de la Halle au blé, il trouva là des gens qui le huèrent, le sifflèrent, lui jetèrent même de la boue, prétendant que ce n'était pas le temps du carnaval pour s'habiller en Turc. Le capitaine Ibrahim-Bey, qui n'entendait pas le français et encore moins raillerie, saisit ses pistolets et à l'instant étendit mort à ses pieds deux forts de la Halle. Il se préparait à continuer le combat armé de son damas et de son poignard, lorsqu'une patrouille du guet de Paris survint et s'empara de lui, non sans peine.
Le bruit de l'affaire arriva jusqu'aux Tuileries. Le Premier Consul se fit conduire Ibrahim, qui, interrogé, répondit qu'il avait agi de la même façon que dans son pays pour punir la populace, lorsqu'elle s'ameutait sur le passage des Mamelouks.
« Tu n'es pas ici pour faire une pareille police, lui fit dire le Premier Consul par l'intermédiaire de Roustan. Tu partiras demain pour Marseille. C'est un climat chaud ; tu vivras avec ta solde de 6.000 francs que je te conserve. Mais 2.000 francs seront prélevés dessus pour faire une pension aux femmes que tu as
rendues veuves. A Marseille, on est habitué à ton costume ; toutefois je te défends de te servir de tes armes, et même de les porter. »
Le capitaine Ibrahim ne les reprit que pour s'en servir, quatorze ans après, contre l'ennemi qui venait d'envahir la France.
Le 6 février, le détachement, fort de 600 hommes, quitta Paris, sous le commandement du chef d'escadron Kirmann, une ancienne connaissance. Nous rejoignîmes l'armée le 10, la veille de Montmirail. La journée du 11 eut lieu, à midi, sur le plateau. J'y reçus l'ordre de charger avec ma compagnie, par la gauche, un carré russe qui était également chargé sur sa droite par le général Letort, à la tête d'un escadron de dragons de la Garde. Nous réussîmes parfaitement, et nos deux troupes firent jonction au milieu du carré. Les Russes comptaient tellement ne pas être entamés qu'ils avaient posé leurs sacs à terre. Il fallut leur donner le temps de les reprendre et d'y déposer en place leurs fusils.
La ferme des Greneaux était difficile à enlever, soutenue qu'elle était par une formidable artillerie. L'ennemi était retranché jusqu'au menton derrière les murs, et il n'avait pu en être débusqué jusqu'à deux heures de l'après-midi. L'Empereur chargea le maréchal Ney de cette opération difficile. Le maréchal Ney mit pied à terre. L'épée à la main, il alla se mettre en tête de six bataillons de la Garde. Avant de se mettre en route, il fit ouvrir le bassinet des fusils pour en jeter l'amorce au vent. C'était à la baïonnette qu'il voulait aborder l'ennemi. Il marcha au pas de charge, et cette audace eut un plein succès. Russes et Prussiens quittèrent la ferme, abandon-
nèrent pièces, caissons, voire même leurs marmites.
Au moment où le Brave des braves décidait ainsi la victoire, le général Henrion avait ordre de se porter avec son régiment de chasseurs à pied de la Garde sur une redoute armée d'artillerie, contre laquelle venait d'échouer une brigade d'infanterie de ligne. Le général forma sa colonne d'attaque et partit au pas accéléré, sans se laisser ralentir par le terrible feu de l'ennemi. Le général russe, à la vue du danger que couraient ses pièces, lança sur le flanc de la colonne une masse de cavalerie. A l'instant, le général baron Henrion commanda :
« Colonne, halte ! Formez le carré ! Apprêtez armes ! Joue ! Feu ! »
Cette cavalerie, qui n'était plus qu'à dix pas, fut couverte de feux, fit demi-tour, et abandonna sur le terrain un grand nombre de cadavres. Le général reforma sa colonne, sans recharger les armes, et aborda la redoute. Il l'enleva, malgré la résistance désespérée des canonniers russes, qui se firent clouer sur leurs pièces. L'Empereur, qui suivait attentivement ce mouvement, accourut au galop dans la redoute prise, demanda le général Henrion ; il lui donna la main en le nommant commandeur de la Légion d'honneur. Il ajouta :
« Général, j'ai approuvé votre temps d'arrêt. »
La victoire fut complète. York et Sacken effectuèrent leur retraite, ou pour mieux dire, leur fuite sur Château-Thierry. Nous les atteignîmes le 14, à une lieue en avant de la ville. Un de mes anciens chefs au 20 e chasseurs, le colonel Curély, qui commandait le 10 e hussards, gagna le grade de général de brigade, par
L'empereur NAPOLEON A Fontainebleau, le n avril 1S14, d'âpre*, un dessin du général Atthalin.