‹ Souvenirs de guerre, 1870-1871Chapitre 19 sur 36 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La vérité et la légende. — La défaite glorieuse. — Singulière réhabilitation. — Graves paroles du maréchal Baraguey d'Hilliers. — Thiers et Bazaine. — Bazaine jugé par Bismarck. — Causes de l'isolement de la France. — Sa mission.

— Etranges théories. — Notre réorganisation militaire. — L'antagonisme social. — Le double devoir de l'officier. — L'éducation morale du soldat. — Le code du patriotisme. — Un redoutable problème de psychologie militaire. — Le secret de l'avenir. — Un engouement passager. — L'exercice à la prussienne. — Le généralat. — L'Ecole supérieure de guerre. — Les commandants d'armée. — Le généralissime.

— A la jeunesse française. — Dernier adieu à l'armée.

Le grand état-major allemand, sous la direction du maréchal de Moltke, a publié une histoire détaillée de la guerre de 1870. En France, l'histoire militaire critique et définitive de cette époque n'a pas encore été écrite. Le sera-t-elle jamais ?

Et, cependant, les livres sur la guerre de 1870 abondent, — je pourrais dire surabondent (1); — mais comment écrire une histoire impartiale.

(i) La librairie Le Soudier a dressé un long catalogue de tous les ouvrages français et étrangers relatifs à la guerre de

dégagée de tout parti pris d'admiration comme de dénigrement, lorsque les personnages qui ont joué dans cette guerre un rôle important et ont, par suite, assumé des responsabilités ne sont pas encore tous disparus ?

Sainte-Beuve disait que, malgré les pages maîtresses publiées de nos jours, l'histoire définitive de Napoléon P^, dépouillée de toute affection et couleur sentimentale quelconque, ne lui paraissait pas écrite encore. D'un autre côté, les étrangers ont souvent reproché à nos meilleurs historiens de flatter l'amour-propre national, de sacrifier la vérité à la légende : l'étrange revirement de l'opinion publique dont nous sommes témoins depuis quelques années ne leur donne-t-il pas raison ?

Après la guerre, encore sous le coup des événements, la plupart de nos écrivains ont recherché les causes de nos désastres, fait ressortir les fautes commises et les leçons qui s'en dégagent.

Aujourd'hui, la défaite se transforme en une légende glorieuse 1 II suffit de lire le titre des ouvrages parus dans ces dernières années pour se rendre compte des tendances des auteurs à donner satisfaction à la vanité nationale en travestissant la vérité.

Pour relever le moral de la nation, est-il nécessaire de dénaturer les faits, de transformer en héros ceux qui n'ont fait que leur devoir ?

Ne cherche-t-on pas même à réhabiliter une mémoire à jamais flétrie, à reviser devant l'opinion le procès de Bazaine ?

L'auteur du livre intitulé Les responsabilités de l'année terrible nous avertit, il est vrai, qu' « on ne s'improvise pas postérité » ; néanmoins, s'appuyant de documents inédits ou négligés par la défense, que Bazaine lui a remis peu de temps avant sa mort, ce il croit n'avoir laissé debout rien qui vaille la peine d'être discuté » .

Son long plaidoyer convaincra-t-il l'opinion publique de la non-culpabilité de Bazaine ?

Je ne le pense pas. Cependant, en France, tout est possible : on brûle facilement tout ce qu'on a adoré, et réciproquement. C'est ainsi qu'après la guerre, comme au temps du grand Frédéric, nous avons renié toutes les traditions de notre armée pour nous engouer des institutions militaires de la Prusse.

Quoi qu'il en soit, si la culpabilité de Bazaine ne peut être mise en doute, le drame de Metz reste enveloppé d'un certain mystère dont les

juges de Trianon n'ont pas pu — ou voulu (?) — soulever tous les voiles.

La question militaire a été jugée ; la question politique est restée dans l'ombre, peut-être pour toujours.

Bazaine a-t-il voulu rester fidèle à l'empereur, ou se ménager un premier rôle dans le futur gouvernement du pays ?

A-t-il agi pour son propre compte, ou a-t-il été de connivence avec quelque autre personnage?

En 1874, dans la cour de l'hôtel Pujade, à Amélie-les-Bains, l'ex-président de la commission d'enquête sur les capitulations, le maréchal Baraguey d'Hilliers, en ma présence et devant plusieurs autres oflSciers supérieurs, a ainsi formulé son avis sur la capitulation de Metz :

(( Je suis convaincu que le maréchal Bazaine était de connivence avec M. Thiers. » (Textuel.)

Après avoir émis cette opinion, le maréchal s'est retiré sans faire aucun commentaire.

Ces graves paroles prononcées par le président de la commission d'enquête sur les capitulations ouvriront-elles des horizons nouveaux aux écrivains de l'avenir? Je ne sais...; mais il n'est peut-

être pas inutile de citer ici quelques passages extraits de l'ouvrage du comte d'Hérisson :

« M. Thiers, président de la République française, était opposé au procès de Bazaine; il voulait attendre la consolidation de son pouvoir présidentiel pour rendre une ordonnance de non-lieu et en donner l'explication par une proclamation au peuple français. Il comptait sans le 24 mai 1873. » Pendant le procès, « M. Thiers, dans la coulisse, recommandait les plus grands ménagements » .

A propos du voyage de M. Thiers en Europe pendant la guerre :

(( En 1848, M. Thiers n'avait pu s'emparer du pouvoir; mais, aujourd'hui, il le tenait et avait manœuvré pour se l'assurer. Ce n'était pas uniquement pour éveiller des sympathies en faveur de son pays malheureux qu'il s'était fait le frère quêteur du gouvernement de la Défense nationale^ dont il n'avait pas voulu être membre, mais afin de poser sa candidature devant la France et devant r Europe. »

Ce qui est incontestable, c'est que, à tort ou à raison, Thiers était suspect au gouvernement de la Défense nationale; pour s'en convaincre, il suffit de lire les procès-verbaux des séances du

conseil el les dépêches échangées entre le gouvernement de Paris et la délégation de province.

Quant au maréchal Bazaine^ on peut admettre que^ jusqu'au désastre de Sedan^ sa conduite ne fut point^ à proprement parler, de la trahison. Le maréchal n'était pas à la hauteur de la tâche qui lui incombait; comme il se sentait incapable de livrer bataille et de manœuvrer en rase campagne, il im« mobilisait son armée sous les forts de Metz.

Après la chute de TEmpire, Bazaine songea, au moyen d'expédients plus ou moins équivoques, de louches combinaisons, à dégager sa personnalité et ses intérêts.

L'ennemi savait que le maréchal unissait à une grande ambition l'absence de sens moral, et il en profita pour le leurrer jusqu'au jour oii son armée fut acculée à la capitulation.

La femme d'un général qui, en août 1870, avait logé Bismarck m'a raconté que, la conversation s'étant engagée entre elle et le chancelier, Bismarck lui demanda ce qu'on pensait en France de Bazaine.

(( Nous pensons que c'est un très bon général », répondit-elle.

(( Oui, — répliqua Bismarck; — mais c'est

une canaille : il a trahi Maximilien et a voulu se faire Dommer empereur du Mexique. »

Les antécédents de Bazaine ne justifiaient assurément pas la faveur populaire dont il fut l'objet. Le glorieux maréchal n'était qu'un soldat de fortune^ sans légende et presque sans histoire. Mais^ alors^ il nous fallait quand même un sauveur!

Les enseignements que comporte cette funeste guerre sont multiples. Pourquoi, par exemple, la France est-elle restée isolée ? L'habile diplomatie de Bismarck, qui réussit à mettre du côté de la Prusse les apparences du droit, la brusque déclaration de guerre, qui surprit les puissances sur lesquelles nous pensions pouvoir compter, suffisentelles pour expliquer l'abandon de la France par l'Europe pendant toute la durée de la guerre, malgré les pressantes sollicitations de M. Thiers?

Hélas ! nous récoltions ce que nous avions semé. N'avions-nous pas, par notre égoïsme, sanctionné la loi du plus fort, qui devait bientôt prendre la place du droit des gens ?

N'avions-nous pas oublié cette générosité fran-

çaise qui avait fait de dous si longtemps la crainte de l'oppresseur, l'espoir des opprimés?

Nous avions trahi le pape, aidé à déposséder une foule de petits souverains. Nous avions laissé mutiler le Danemark, écraser l'Autriche, annexer à la Prusse la Saxe, le Hanovre, la Hesse, le Brunswick, le Mecklembourg et les villes libres.

Cette loi du plus fort, elle s'est retournée contre nous : l'Europe l'a adoptée à notre exemple ; les alliés, qui nous souriaient dans notre gloire, n'ont eu dans notre défaite que des regrets stériles, qui auraient été de la joie peut-être sans des craintes personnelles pour l'avenir.

La France a reçu de Dieu une mission : c'est de tenir déployé toujours le drapeau de la foi catholique, de la générosité et de l'honneur; d'être la tête de la civilisation chrétienne; de marcher en avant de tout ce qui progresse par l'amour et la poursuite du vrai, du bien et du beau.

Pouvons-nous dire que nous ayons satisfait à ce devoir ?

Nous avons été à la tête du luxe, du bien-être et du plaisir ; nous avons cherché le progrès matériel aux dépens de toute idée, de toute vie spirituelle. Nous avons oublié qu'une société tire sa

force de Tordre intellectuel et moral, beaucoup plus que de Tordre matériel. La richesse, quand elle n'est pas appuyée sur la vertu, engendre la sensualité, Tégoïsme et, par suite, Tantagonisme social. La corruption des mœurs, les passions brutales envahissent toutes les classes de la société, et c'est ainsi que du progrès même sort la décadence.

Qui de nous n'a entendu dire que Taffaiblissement des croyances religieuses coïncidait avec Tessor donné à l'esprit humain, et que le progrès avait été d'autant plus marqué que les idées religieuses avaient été plus abandonnées ?

On a fait appel à l'histoire pour soutenir ces étranges théories.

« A la vérité, certaines nations, parvenues à un haut degré de puissance et de prospérité, et en particulier la France depuis le commencement du xviii® siècle, se sont éloignées des pratiques religieuses; mais aussitôt l'affaiblissement des aptitudes les plus nécessaires et Vwpparition de plusieurs désordres sociaux leur ont appris qu'elles s'écartaient des voies de la civilisation. »

C'est en 1864 que M. Le Play a exprimé cette pensée; après 1871, n'est-elle pas lumineuse de

vérité? La France a-t-elle donné au monde le spectacle de cette énergie^ de cette discipline et de ces aptitudes morales qui Tavaient placée jadis si haut dans Testime des nations?

N'avons-nous pas vu le sens moral disparaître au point d'étouffer tout patriotisme? La Commune de Paris n'a-t-elle pas foulé aux pieds la religion et la patrie aux applaudissements de nos plus mortels ennemis?

« Oui, quand un peuple, favorisé de la grâce du christianisme, ne se maintient pas à la hauteur surnaturelle à laquelle Dieu l'avait appelé et prédestiné, il descend souvent au-dessous de ce niveau des vertus naturelles qu'avaient pratiquées les infidèles avant la venue du Christ et la prédication de l'Evangile* Quand l'homme n'obéit pas à la loi des ascensions divines, il se précipite luimême dans les plus ignobles décadences (1). »

Dieu a effacé dans le feu, le sang et les larmes les souillures qui nous avaient rendus indignes de la mission sacrée qu'il nous avait confiée. Saurons-nous reconnaître ces solennels avertissements

(I) M8»- A. Perraud.

et reprendre la tradition que recommande le souvenir de l'ancienne prépondérance de notre race?

Depuis les désastres qui ont affligé notre cher pays^ d'importantes réformes ont été introduites dans notre législation militaire; la principale^ la loi du recrutement^ n'est pas seulement une loi militaire, c'est une institution sociale.

Quelques années après la guerre, un publiciste allemand, parlant de notre réorganisation militaire, affirmait qu' a un corps social malade ne peut produire une armée saine » .

Ne pourrons-nous répondre un jour :

« Une armée saine peut guérir un corps social malade » ?

Grâce, en effet, au service obligatoire, l'armée est devenue la vivante représentation de la nation : est-il téméraire d'espérer que la réforme sociale sortira de cette grande école d'autorité, de respect, d'obéissance, où chacun apprend les devoirs du soldat avant d'exercer les droits du citoyen ?

Le contact des hommes par les liens d'affection qu'il produit n'est-il pas un des plus puissants moyens de prévenir les dangers de l'antagonisme social ? Si, vers la fin de l'Empire, cet antagonisme s'était aggravé, ne devait-on pas l'attribuer à l'insouciance, à l'inertie des classes élevées de la société, à l'oisiveté dans laquelle vivaient ceux qui auraient dû être l'élite de la nation?

Les anciennes « classes dirigeantes » non seulement perdaient leur ascendant en devenant oisives, mais, en présentant l'oisiveté comme une condition enviable, elles pervertissaient la nation et étaient pour notre pays la cause d'un affaiblissement infaillible.

La société est la mise en commun de toutes les lumières et de toutes les énergies individuelles : (( La possession d'avantages dus à la naissance ou à la richesse doit être contrebalancée par un surcroît d'obligations volontaires envers ceux qui sont privés de ces biens (1). » L'égoïsme est la grande plaie de la société civile ; on ne peut y remédier que par le dévouement et l'esprit de sacrifice.

Mais, Dieu merci, nous avons vu disparaître le

(I) Le Play.

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préjugé funeste qui empêchait beaucoup de jeunes gens de prendre une carrière; les fils de la classe aisée et instruite sont entrés dans Tarmée pour y remplir un double devoir : devoir militaire et devoir social.

L'officier ne peut plus se contenter de préparer le soldat à la guerre^ de développer en lui les idées d'honneur, de lui inculquer le sentiment du devoir militaire : sa mission est plus haute 1

Il doit, avant tout, voir et chercher Vhomme dans le soldat, faire appel à son intelligence et surtout à son cœur. L'esprit de sacrifice est plus puissant à maintenir les hommes dans le devoir, quand la mort frappe à coups redoublés, que la discipline.

Pour obtenir un pareil résultat, il est indispensable que des relations plus immédiates, plus intimes, s'établissent entre les chefs et les soldats. L'officier, pour gagner le cœur de ses subordonnés, leur inspirer confiance, ne doit pas se contenter des relations de service. Sans se laisser aller à des familiarités compromettantes, il trouvera dans le commerce journalier avec la troupe l'occasion de montrer aux soldats qu'il y a derrière cet officier,^ toujours digne et toujours respecté, un homme

sympathique et compatissant qui s'intéresse à leur vie modeste et qui se préoccupe sans cesse de pourvoir aux besoins de leur existence matérielle.

Grâce à des rapports plus étroits, il ne sera pas difficile de trouver l'accès de ces cœurs simples et droits, de leur inspirer, sans phrases, les sentiments d'amour pour la patrie, d'orgueil du métier, de dignité personnelle, et de perfectionner ainsi cette éducation morale qui fait du soldat un homme de guerre complet et un bon citoyen.

La discipline militaire, prenant sa source, non plus dans le code militaire, mais dans le code du patriotisme, aura pour heureuse conséquence la discipline sociale.

Avec le service restreint, le nouvel armement et l'adoption de la poudre sans fumée, une plus forte éducation morale est, du reste, nécessaire; le salut de la France peut en dépendre.

L'invisibilité du tir par la suppression de la fumée, son instantanéité par l'adoption du fusil à répétition à petit calibre, la longue portée de cette arme, sa trajectoire rasante, la longue portée des pièces d'artillerie, la précision de leur tir et l'emploi des obus à mitraille auront pour conséquence inévitable de modifier la physionomie des combats.

Dans quel sens^ c'est le secret de Tavenir.

Au fond de ce problème de psychologie militaire^ il y a un inconnu terrible. Aux distances de tir actuelles^ Partillerie dissimulera facilement ses batteries, et l'adversaire n'aura aucun moyen de reconnaître la position des pièces dont il subit le feu, et l'effet de surprise pourra être considérable.

L'arrivée* de projectiles venant on ne sait d'où provoquera sur le champ de bataille un émoi qui pourra démoraliser les troupes, — surtout les jeunes troupes. — Cette incertitude causera une indicible angoisse, car l'effet moral est ce qu'il y a de plus poignant à la guerre.

Aujourd'hui, le secret de la victoire est moins dans la bonne organisation de la machine militaire que dans le cœur des combattants; plus que jamais, il faut savoir se servir de projectiles vivants et mener l'attaque avec cette énergie, cette fermeté que recommandait le prince de Ligne et qui, chez les hommes de guerre, s'appelle le caractère.

Certes, la situation actuelle de l'armée justifie les espérances qu'ont fait naître Tactivité qu'elle a déployée et le bon vouloir qu'elle n'a cessé de témoigner ; on a enfin compris que, avec le service

actif de courte durée^ lout^ dans Tinstruction militaire, devait être sacrifié (( à la préparation immédiate du soldat au service de guerre » .

Après nos désastres, sous la pression de l'opinion publique, qui prétendait que Vinstituteur allemand avait plus contribué à la victoire que le soldat, nos officiers devinrent des (( instituteurs », plus préoccupés d'apprendre à lire et à écrire à leurs soldats qu'à leur inculquer les devoirs professionnels. Nos soldats du premier Empire avaient cependant vaincu toutes les armées de l'Europe sans ce bagage pédagogique I Heureusement, cet engouement ne fut que passager, et le maréchal de Moltke lui-même fit justice de cette étrange prétention, . en déclarant devant le Reichstag que les succès devaient être attribués aux qualités militaires du soldat allemand, nous rappelant ainsi à la réalité des choses et à la stricte exécution de nos devoirs professionnels (1).

(i) Cet engouement pour l'instruclion primaire a été, après la guerre, un des obstacles à la solide constitution de nos cadres inférieurs. La pénurie de bons sous-officiers, dont on se plaignait alors, ne venait-elle pas de ce qu'on faisait passer Tinstmction professionnelle après l'instruction primaire, sacrifiant ainsi les qualités militaires de robustes cultivateurs, peu lettrés il est vrai, mais d'un caractère bien trempé, qui

SoÛTonirs. 18.

Pour donner à nos soldats une solide instruction militaire^ il n'est pas besoin d'avoir recours, comme en Allemagne, à un dressage mécanique à outrance. Nous n'avons qu'à utiliser et développer les qualités intellectuelles, les aptitudes natives si précieuses de nos soldats, leur esprit de saillie et leur bonne humeur.

Les officiers français ont. Dieu merci, le cœur trop haut placé pour s'engouer de Vexercice à la prussienne. Ils savent que l'imitation servile ne sert qu'à prouver le manque de confiance dans ses propres forces; ils savent aussi que les exagérations du dressage mécanique à outrance anéantissent la volonté, brisent l'homme comme être moral, et c'est leur moindre défaut. Elles endorment aussi l'intelligence, la paralysent; en un mot, elles abêtissent l'homme.

Mais il ne suffit pas d'avoir une armée solidement organisée, bien exercée, dominée par le sen-

auraient su tenir les hommes dans la main et les préparer au combat?

Il faut laisser au soldat la faculté et les moyens de travailler, dans ses moments de loisir^ à son instruction primaire; mais cette instruction ne doit pas figurer sur le tableau de service journalier.

timent du devoir : il faut surtout que le cadre des officiers généraux et le persoDoel du haut commandement soient constitués dans les meilleures conditiODS possibles.

En 1888j j'ai publié dans le Journal des scteîices militaires une étude sur le généralat, dans laquelle^ après avoir constaté que la faiblesse du baut comiDandement, le manque d'initiative et de savoir de nos généraux avaient été une des principales causes de nos désastres (1), j'examinais si nous avions mis à profit les leçons de la dernière

(i)No8 commandants d'armée onl été, il est vrai, paralysés par le pouvoir souverain, et la politique leur a souvent enlevé leur liberté d'action; mais l'empereur ayant résigné le commandement en chef de l'armée après nos premiers revers, les généraux qui acceptèrent ensuite le commandement des diverses armées auraient dû exiger de la part du gouvernement une conQance sans réserve et ne pas se laisser imposer des plans de campagne. . Plutôt que de se soumettre à une action trop directe du gouvernement, le général doit abandonner un commandement qu'il ne peut exercer dans sa plénitude, t (Maréchal Marmont.)

nevanl le conseil de guerre de Trianon, le maréchal Bazalne a déclaré, pour se justitter, qu'après le départ de l'empereur de Metz il considérait ia situation générale comme fort cornpromise. Dans ce cas, il n'avait qu'à ne pas accepter I mandement en chef : rien ne l'y obligeait, puisqu'il même pas le pins ancien des maréchaux de France em à l'armée. S'il y a consenti, c'est qu'il accepUit du mém Isa conséquences de son acquiescement.

guerre^ ou si nous devions considérer comme exactes les appréciations suivantes, formulées^ en 1887^ par le maréchal de Moltke, dans une réunion d'officiers de la garnison de Berlin :

(( La prochaine guerre sera surtout une guerre dans laquelle la science stratégique et le commandement auront la plus grande part.

» Nos campagnes et nos victoires ont instruit nos ennemis^ qui ont le nombre comme nous, l'armement et le courage.

» Notre force sera dans la direction, dans le commandement. Cette force, nos ennemis peuvent nous l'envier, mais ils ne la possèdent pas. »

Cette dernière affirmation ne pouvait être discutée qu'en s'élevant au-dessus des personnalités.

De l'exposé du mode de recrutement de nos officiers généraux et des occupations imposées à ce cadre en temps de paix, on aurait pu conclure que l'affirmation du vieux maréchal n'était paj sans fondement; mais, pour des raisons de haute convenance, j'ai préféré ne pas insister sur cette délicate question et examiner si nous ne pourrions pas obtenir un personnel d'officiers généraux possédant, à un meilleur degré, les* qualités qui lui sont nécessaires pour remplir sa mission.

(( Pour posséder un cadre d'officiers généraux ànstruits^ il faut, tout d'abord, assurer dans de bonnes conditions les bases de son recrutement.

» Si l'enseignement de l'Ecole supérieure de guerre comprenait les plus hautes études militaires, les officiers qui en sortiraient avec leur brevet offriraient des garanties sérieuses d'instruction; mais il faudrait changer le mode actuel d'admission à cette école.

» L'enseignement supérieur ne peut être donné avec fruit que si les candidats possèdent déjà une instruction générale et professionnelle assez étendue, un esprit mûr et l'expérience que donnent le commandement et le maniement de la troupe.

Enseigner à des lieutenants et sous-lieutenants (1) les grandes règles de tactique et de stratégie nous a toujours paru une puérilité. Pour Dieu I laissons ces jeimes gens commander leur peloton avant de leur parler du maniement et de la conduite des armées.

» Les capitaines ayant au moins deux ans de grade devraient seulsr être admis à concourir pour

(i) En 1888, les sous-lieatenants étaient admis à coacourir pour l'Ecole supérieure de guerre.

l'Ecole supérieure de guerre ; il serait alors possible de leur donner un enseignement militaire vraiment supérieur.

» Les officiers brevetés ne seraient pas les seuls, bien entendu, à former la pépinière du généralat ; nous ne sommes partisan d'aucun privilège : le brevet serait un titre si l'officier continuait dans sa carrière à faire preuve de savoir et d'esprit de conduite, mais, dans l'armée française, le bâton de maréchal doit toujours pouvoir sortir de la giberne du soldat. »

Depuis que cette étude a été publiée, de grands progrès ont été réalisés, mais le mode d'avancement adopté pour le généralat n'a pas été modifié. On s'est contenté de rajeunir les cadres — aux dépens, souvent, de l'exp^ience acquise — et d'exiger la convocation régulière devant la commission supérieure de classement des candidats au grade de général de brigade.

Cette présentation suffit-elle pour que les membres de la commission puissent se rendre compte si les colonels portés au tableau d'avancement possèdent lesaptitudes nécessaires au grade dégénérai ?

Je l'ai dit, et je le répète ici, car la question est grave :

« Pour arriver géDéral, aucune condition spéciale n'est exigée : on peut être Dommé général pour ainsi dire à l'ancienneté; c'est une question d'âge; les étoiles sont trop souvent données comme la récompense d'anciens services. »

Le mot général indique suffisamment les conditions qui devaient être remplies pour pouvoir être proposé pour ce grade. On peut être bon colonel et ne pas posséder les connaissances et aptitudes nécessaires pour le généralat.

Il ne s'agit plus, en eflet^ de se conSner dans une spécialité ; le général doit pouvoir comman> der toutes les armes et — sans entrer dans les détails — être à même de donner ses ordres, sans avoir recours — comme on ne l'a hélas I que trop vu — à des subordonnés.

11 importerait donc, avant tout, de s'assurer si les candidats au généralat possèdent l'instruction nécessaire pour manier et commander les difféi armes.

Les grandes manœuvres annuelles dev permettre, il est vrai, de faire cette constati mais il arrive rarement que les colonels y appelés à commander des unités plus impor que celles qui leur incombent d'après leur f

290 SOCVENIRS DE GUERRE

Les candidats aux divers échelons du généralat ne pourraient-ils pas être convoqués au camp de Ghâlons^ par exemple^ devant la commission supérieure de classement ?

Une hypothèse générale différente serait donnée à chaque candidat ; d'après cette hypothàse^ il rédigerait lui-même son programme^ donnerait ses ordres et commanderait effectivement^ suivant le cas, une brigade ou une division, avec les divers armes et services qui auraient été réunis au camp à cet effet. Ces examens pratiques permettraient en même temps d'apprécier la vigueur physique du candidat.

Mais pour savoir il faut apprendre; il faut joindre la pratique à la théorie. Le meilleur moyen de permettre aux candidats au généralat de se familiariser avec le maniement des troupes de toutes armes, c'est de leur donner aux grandes manœuvres un commandement en rapport avec le grade auquel ils aspirent.

Les grandes manœuvres ne devraient être qu' (( un procédé d'instruction », sans préoccupation d'effet décoratif, de panorama, si cher aux Français.

Les progrès réalisés depuis 1888 concernent

spécialement Torganisation et le fonctionnement du haut commandemeut.

Les chefs désignés pour commander nos armées faisaient^ il est vrai^ partie du conseil supérieur de la guerre et on leur confiait l'inspection des troupes qu'ils doivent diriger en temps de guerre. Malheureusement^ les inspecteurs d'armée se montraient rarement ; était-ce pour se faire pardonner une situation que les politiciens ont décrétée provisoire et essentiellement révocable ?

Quant au généralissime^ on hésitait à le mettre à la tête de l'armée.

Celui qui est désigné pour cette éminente fonction était condamné à ne voir d'autres troupes que celles de la garnison de Paris et à ne diriger d'autre manœuvre que la revue du 14 juillet.

Aujourd'hui, les chefs d'armée, l'état-major général, le généralissime ont pris le contact vivifiant de la troupe ; ils restent toujours ainsi préparés de cor{Js et d'esprit au rôle capital qu'ils sont appelés à jouer en temps de guerre.

Les belles manœuvres de 1891 ne seront pas, je l'espère, sans lendemain. N'est-il pas à désirer que le généralissime soit présent aux grandes manœuvres annuelles de corps d'armée, ou d'armées,

dont il sera le juge suprême^ entouré de tous ceux qui, sous ses ordres, doivent commander nos diverses armées ?

L'armée sera ainsi dominée par une volonté unique, invariable et toute-puissante.

De mes fils, auxquels ces souvenirs étaient destinés, ma pensée se reporte vers cette jeunesse française, enfantée dans la douleur, élevée dans l'amertume et qui trouve, elle, que le temps des lamentations est passé, que l'heure de l'action est venue.

(( Mais il faut à l'action un principe. Lequel ? C'est la foi. La foi est la mère de l'action (1). »

Oui, jeunes gens, vous serez patriotes et hommes de foi I

Vous aurez foi dans la patrie, la foi dans le passé comme dans l'avenir, cette foi qui fut la gloire de nos pères I

Vous aurez l'amour du devoir, l'amour du sa-

(i) De Vogué.

crifîce, l'amour du pays, cet amour qui va jusqu'au mépris de la mort !

Vous comprendrez que la cause sacrée de l'unité de la patrie pourrait être de nouveau compromise par nos dissensions politiques et sociales, par l'irréligion systématique, par les utopies révolutionnaires qui veulent faire table rase du passé, par les incorrigibles sectaires qui ne se lassent pas de semer parmi nous la discorde.

Vous associerez le « aide-toi, le ciel t'aidera » à la parole évangélique « aimez-vous les uns les autres »; vous mettrez en commun toute votre énergie, votre intelligence et votre savoir. L'union de tous les cœurs et de toutes les volontés est indispensable pour résoudre le redoutable problème de l'heure présente : la question sociale.

Et maintenant, en terminant, j'adresse un dernier adieu à mes anciens frères d'armes avec lesquels j'ai combattu et souffert, à cette armée, vivante représentation de l'unité nationale, qui^ après un effondrement sans précédent dans l'histoire, s'est reconstituée par l'effort, par le travail et par la discipline.

Grâce à elle, sans vaine forfanterie mais avec le juste sentiment de nos forces, nous avons repris

confiance en nous-mêmes; grâce à elle aussi^ nous avons conquis cette « situation nouvelle » que la parole autorisée du ministre de la guerre consacrait Fan dernier (1) à la face du pays et de TEurope entière.

Oui, nous pouvons envisager avec confiance les éventualités de l'avenir. Si la guerre venait à surgir, elle trouverait la France armée jusqu'aux dents pour sa défense et pour le triomphe des idées dont elle est le champion.

Colonel Henri de PONCHALON.

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