CHAPITRE IX
La paix.
Préliminaires de la paix. — Protestation des députés de l'Alsace et de la Lorraine. — Rapacité allemande. — Entrée des Allemands dans Paris. — Récit d'un témoin oculaire. — Visite au Louvre. — Evacuation. — Mécontentement de l'armée allemande. — Départ des marins. — Départ du Hl^ de ligne. — La traversée de Paris. — Proclamation de l'empereur Guillaume. — Douloureux contact. — Arrivée à Evreux. — La guerre civile. — Dernier devoir à remplir. — Une page consolante.
27 février. — Les préliminaires de paix ont été signés hier par Bismarck, Thiers et Jules Favre. La main de l'auteur de a pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses » a dû singulièrement trembler! Hélas! nous perdons l'Alsace, Metz et une partie de la Lorraine ; Belfort seul nous reste.
<( L'empire allemand possédera ces territoires à perpétuité (?) en toute souveraineté et propriété. »
A la séance de l'Assemblée nationale du 17 fé-
Trier, M. Keller, dans uoe déclaration solennelle signée par tous les députés de l'Alsace et de la Lorraine, avait d'avance protesté contre cette mutilation du territoire.
« Nous proclamons à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous prenons, tant pour nous que {wtir nos commettants, nos enfants et leurs de$cendants, l'engagement de le revendicpier éternellement et par toutes les voies envers et contre tous usurpateurs. »
Cet engagement sera tenu :
« La France peut subir les coups de la force; "e ne peut sanctionner ses arrêts. »
La nation n'oubliera jamais que cette guerre a , de la part des Allemands, provocatrice dans : causes, criminelle dans ses moyens, spoliatrice is ses résultats.
La rapacité allemande s'est donné libre carre. Bismarck nous a demandé dix mUlards. Nous en dodnons cinq.
Puissent nos ennemis emporter avec nos mil- -ds la corruption qu'engendre la richesse 1 j'est par le travail, le sacrifice et le dévouent que la France doit se refaire grande et forte.
1®' mars. — Entrée des Allemands dans Paris.
— Au traité des préliminaires de paix a été annexée une convention relative à l'occupation d'une partie de Paris par les troupes allemandes. Ces troupes doivent, à partir du 1®' mars, et jusqu'à la ratification des préliminaires de paix (1), occuper les Champs-Elysées, l'espace entre la rive droite de la Seine et la rue du faubourg Saint- Honoré, sans dépasser la place de la Concorde.
Voulant boire le calice jmqu'à la lie, je quitte mon uniforme pour revêtir des habits civils, et, après avoir franchi avec difficulté la barricade à l'angle de la rue Royale et de la rue de Rivoli, gardée par des gardes nationaux en armes, j^arrive sur la place de la Concorde. Les issues sur les quais sont barricadées; les statues des villes de France sont voilées d'un crêpe noir, celle de Strasbourg est couverte de couronnes ; des uhlans à cheval tournent en cercle, comme dans un cirque, le mousqueton au poing.
A l'entrée des Champs-Elysées, un régiment prussien d'infanterie est couché ; les soldats parais-
(i) L'armistice avait été prorogé jusqu'au 12 mars pour laisser à l'Assemblée nationale le temps de se prononcer sur le traité des préliminaires de paix.
sent exténués, beaucoup dorment ; ils sont partis le matin de Versailles en avant-garde. Les Allemands, toujours prudents, n'ont pas voulu faire leur entrée sans s'être assurés, au préalable, de leur sécurité; cette avant-garde a précédé le gros de la colonne d'au moins deux heures. J'ai donc le temps de remonter jusqu'à la barrière de l'Etoile.
L'Arc de Triomphe est barricadé ; il ne sera pas dit que les Allemands auront défilé dessous ! Les troupes sont massées et prêtes à faire leur entrée. Je redescends les Champs-Elysées et me place sur le bord de la grande avenue pour bien voir le défilé.
Le défilé commence; les musiques des régiments jouent, les drapeaux sont déployés, les troupes ont l'arme sur l'épaule droite, les officiers le sabre au clair, excepté les généraux, qui ont le cigare aux lèvres.
Les gamins de Paris, en grand nombre, munis de sifflets de chemin de fer, sifflent à outrance; ils empêchent les musiques de se faire entendre ; des cavaliers les chargent, mais ils s'envolent comme une nuée de pigeons, s'abritent derrière les arbres et reviennent ensuite continuer leur va-
carme. Ces sifflets me consolent un peu : en vérité, le défilé manque de prestige !
Je remarque un capitaine bavarois en tête de sa compagnie : avec son casque à chenilles, ses lunettes, sa face rougeaude et son gros ventre, il ressemble à un de nos bons pompiers de province. Un sous-officier, en serre-file, me voit rire en regardant son capitaine ; il ne peut lui-même s'empêcher de sourire de la tournure grotesque de son chef. Et voilà les gens qui nous ont battus ! . . .
L'infanterie prussienne a, il est vrai, bonne tournure; mais quelle différence avec Fallure vive et martiale de nos chasseurs à pied, de nos zouaves, de nos fantassins de la ligne I Tous paraissent las et tristes ; cette piteuse entrée dans une parcelle de Paris n'est pas faite pour les enthousiasmer.
Je me représente, en pensée, l'entrée triomphale de l'armée française à Berlin, après léna ; l'empereur entouré de sa garde richement vêtue, de ses beaux grenadiers, de ses brillants chasseurs à cheval.
Et, de nos jours, n'avons-nous pas assisté à la rentrée de nos troupes de Crimée et d'Italie et n'avons-nous pas admiré leur mâle et fière attitude?
Non, la France ne peut périr; et en moi-même je crie : <( Vive la France 1 »
Le défilé terminé, les troupes bivouaquent. Les soldats arrachent les piquets des corbeilles pour faire cuire leurs aliments. Des officiers veulent défoncer les portes fermées d'une brasserie : après une violente altercation avec le propriétaire, ils finissent par pénétrer dans rétablissement.
Je rentre dans l'intérieur de Paris avec l'espérance que des jours meilleurs viendront, que la France pourra bientôt montrer au monde étonné ce que peut une grande nation éprouvée et régénérée par le malheur.
2 mars. — L'Assemblée nationale a ratifié hier, à la hâte, les préliminaires de paix ; elle a compris que le moindre incident provoqué par l'occupation de Paris, quelque restreinte qu'elle soit, peut mettre le feu aux poudres. Bismarck a été informé hier soir de cette ratification, qui implique la retraite immédiate des troupes allemandes ; mais, pour gagner du temps, le chancelier a exigé l'instrument authentique delà ratification; cette pièce sera apportée aujourd'hui par Thiers.
Les Allemands quitteront donc Paris demain ; on prétend que Bismarck n'a pu cacher son dépit
de ne pouvoir donner satisfaction à son empereur^ qui devait venir à Paris avec sa garde.
Les Allemands veulent au moins profiter de cette dernière journée pour visiter le Louvre (1). Quelques officiers se montrent aux fenêtres; la foule amassée autour du Louvre les aperçoit : elle vocifère; des injures sont échangées. Du côté de la rue de Rivoli, l'exaspération est à son comble; des officiers allemands paradent à cheval dans le jardin des Tuileries, suivis de soldats armés, contrairement à la convention; les grilles du jardin sont sur le point d'être brisées, et, sans la prompte interventioi du général Vinoy, de graves incidents se seraient produits. Les Allemands retournent aux Champs-Elysées ; toutes les grilles du jardin et les portes du Louvre sont fermées.
3 mars. — Les troupes allemandes évacuent Paris. Les soldats qui ne sont pas entrés dans la capitale ont, paraît-il, témoigné leur mécontentement : après avoir remporté tant de victoires, ne
(i) La convention relative à l'occupation stipulait — article 3 — que la troupe aurait la facilité de visiter les galeries dn Louvre et de Thôtel des Invalides. Sur les observations du général Vinoy, les Allemands ont renoncé à cette dernière visite.
pas même voir un coia de Paris, c'est dur (1), et leurs gretchen^ auxquelles ils ne pourront rien raconter des splendeurs de la Babylone moderne! Enfin, ils les consoleront en leur rapportant des pendules et autres objets volés dans les villas des environs de Paris.
6 mars. — Je remercie mon cousin de son aimable hospitalité et je retourne à mon régiment, toujours cantonné aux environs de la porte de Montrouge.
Paris est très agité; on sent que l'on vit dans un milieu surchauffé. Les conversations entendues dans les rues, dans les cafés démontrent que le sens commun a disparu chez la plupart des Parisiens; leur cerveau est surexcité par les malheurs du pays, les misères du siège et la politique.
7 mars. — Les Allemands cessent d'occuper les forts de la rive gauche de la Seine. L'empereur Guillaume a quitté hier Versailles; le général de Moltke et Bismarck l'accompagnent.
(1) L'empereur n'est pas entré dans Paris; après avoir passé la revue de ses troupes au bois de Boulogne, il est retourné à Versailles avec le prince royal et le général de Moltke ; Bismarck seul a fait une courte apparition aux Champs-Elysées.
8 mars. — Nos braves marins commencent à quitter Paris pour rejoindre leurs ports :
(( Sous la pluie d'obus, sous la mitraille, sous le froid glacial, dans les forts, sur les remparts de l'enceinte, au Bourget^ au plateau d'Avron, à Choisy-le-Roi, à Champigny, partout où il y a eu le danger à affronter, la patrie à défendre, ils ont porté haut le nom de la marine française (1). »
11 mars. — Versailles est libre; une partie de& troupes qui occupaient cette ville se rendent à Saint-Denis. Le 19 mars, tout le territoire de Versailles et des environs de Paris sur la rive gauche « devra être complètement évacué.
14 mars. — Nous recevons l'ordre d'être prêts à partir demain matin avec les hommes libérables pour Evreux, où auront lieu les opérations du licenciement; le trajet doit se faire par les voies de terre. Le licenciement effectué, le régiment se rendra à la garnison qui lui sera assignée.
15 mars. — Nous quittons Paris pour nous rendre à Saint-Germain, notre première étape. Les rues où nous passons sont remplies de gardes nationaux ; leurs faisceaux sont formés par sections ;
(i) Contre-amiral délégué du ministre de la marine.
ils jouent au bouchon ou encombrent les mastroquets et ricanent en nous voyant; quelques-uns même gouaillent nos soldats :
(c Ah I il n'est pas trop tôt que vous f le
campl » etc..
Il n'est pas douteux que notre départ leur cause une vive satisfaction. Que se passera-t-il après ? La division Faron suflSra-t-elle à maintenir l'ordre ? La garnison de Paris, d'après une convention récente, peut, il est vrai, être portée à 40,000 hommes; mais, avec l'encombrement des voies ferrées, le renfort de troupes pourrait-il arriver promptement?
A notre arrivée à Saint-Germain, le commandant de la colonne est informé que les Allemands occupent des localités que nous devons traverser p3ur aller à Evreux; il télégraphie à Paris et reçoit l'ordre de suivre quand même l'itinéraire qui a été fixé.
16 mars. — L'empereur Guillaume a quitté hier le territoire français; il a adressé de Nancy une dernière proclamation à l'armée allemande :
« Que l'armée de l'Allemagne, désormais unie, se souvienne toujours que, seuls, les efforts constants qu'elle fera pour se perfectionner la
maintiendront sur le faîte oii elle est arrivée, et nous pourrons alors envisager l'avenir avec confiance. »
Le vieil empereur comprend que l'édifice qu'il vient de construire ne repose pas sur des bases inébranlables. Pour « pouvoir envisager l'avenir avec confiance », il aurait fallu ne pas abuser de la victoire, ne pas spolier la France au mépris de tous les droits, et ne pas lui imposer des conditions écrasantes. Les Allemands n'ont-ils pas, du reste, laissé dans tous les cœurs français des sentiments d'ineffaçable haine par les atrocités dont ils se sont rendus coupables ?
17 mars. — On nous cantonne à Mantes près des Allemands ; ils occupent la ville et nous le faubourg. Depuis notre départ, nous les rencontrons souvent sur notre route, soit en troupe, soit cantonnés chez l'habitant. Leur bonne mine, leur tenue confortable contrastent avec celles de nos pauvres soldats; ils portent de gros gants fourrés et de chaudes capotes ; leurs chevaux, en parfait état, ont le poil luisant. Pour ces gens-là, la guerre a été tout profit 1 Coiffés du bonnet de police ou du casque noir à la pointe de cuivre, ils fument leurs pipes devant les portes des maisons, ou eau-
sent avec les habitants, comme s'ils faisaient partie des familles. Jusqu'au dernier jour de cette maudite guerre, nous serons abreuvés d'amertume. Le gouvernement ne pouvait-il nous épargner cette dernière humiliation? Nos soldats, sans armes, n'ont pas besoin de ce douloureux contact pour perdre ce qui peut encore leur rester de fierté et de moral !... Je dois dire, cependant, que l'attitude des soldats du 111® a été correcte et digne : un seul d'entre eux s'est permis de demander du tabac à un Prussien ; il a été ramené dans le rang et hué par ses camarades.
19 mars. — Nous arrivons à Evreux. Le bonheur de revoir ma chère Normandie — mon pays natal — est empoisonné par les nouvelles qui nous arrivent de Paris : l'insurrection d'hier, le départ des troupes pour Versailles, la proclamation de la Commune. Ainsi, nous donnons à l'ennemi le hideux spectacle de la guerre civile 1 Que va devenir la France déjà si humiliée? Est-ce la fin? (( Finis Galliœ! »
En présence de l'eflFervescence populaire, de l'attitude de la garde nationale pendant et surtout après le siège, comment le gouvernement n'a-t-il pas pris des mesures énergiques pour prévenir une
insurrection qui peut nous mettre de nouveau à la merci de rÂlIemagne?
Ah I nos plus mortels ennemis peuvent se réjouir ! Le spectacle qu'ils ont sous les yeux doit leur donner confiance dans l'avenir. Lorsqu'une guerre acharnée est déclarée à Dieu, à la famille, à la propriété, à la société tout entière, comment Mpérer remonter le torrent qui nous entraîne aux abtmes?
21 mars. — La ville d'Evreux n'est débaiTassée des Allemands que depuis quelques jours. Si nous en croyons la rumeur publique, les paysans normands ont fait de bonnes affaires avec les Prussiens. Approvisionner l'ennemi, même en le trompant sur le prix et la qualité de la marchandise, est-ce faire preuve de patriotisme? Ce n'est pas le cas de dire que « l'argent n'a pas d'odeur », car tout ce qui vient du Prussien exhale un parfum sui generis (1).
22 mars. — Les nouvelles de Paris sont de plas en plus mauvaises. Nous terminons aujour-
(i) A Vendôme, trois mois après le départ de 1' l'odeur infecte du Prussien se taisait encore sentir. l'occupatiou, les ofQciers coachaient avec lears botb servaient des cliambres comme cabinets d'aisance!
d'hui, à Evreux, les opérations du licenciement; le 111® doit aller tenir garnison à Albi. J'ai obtenu un congé de trois mois : on m'attend à Tours pour conduire à sa dernière demeure le corps de ma femme, gardé provisoirement dans un caveau du cimetière. Julia reposera à Villiers près de sa mère.
Je termine ces douloureux récits par une page consolante. La garnison de Bitche^ qui^ pendant près de huit mois, sans appui, sans secours, sans renseignements, a résisté au bombardement et à toutes les attaques de l'ennemi, doit évacuer cette place par suite d'une convention conclue, le 1 1 mars, entre le gouvernement français et l'étatmajor allemand. Si les vaillants défenseurs de Bitche n'ont pas, comme ceux de Belfort, la consolation d'avoir conservé la forteresse à la France, ils ont, comme eux, obtenu les honneurs de la guerre.
Le 24 mars, la petite garnison, conunandée par le brave lieutenant-colonel Tyssier, sort avec ses armes, ses canons de campagne, ses drapeaux, et un étendard offert par les habitants de la ville, que leurs filles ont tenu à broder de leurs mains.
Le lieutenant-colonel Tyssier, en présentant ce
drapeau au chef de l'Etat^ lui demandera a qu'il soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au jour où il pourra être rapporté à Bitche par une armée française valeureuse et triomphante ».
SouTonirs. 17.