CHAPITRE m
Bataille de Frœschwiller
€ombat d'artillerie. — Action engagée à Wœrth et sur notre droite. — Attaque de notre gauche par les Bavarois. — Le ier zouaves. — Le 2^ turcos. — Nouvelle attaque de Wœrth. — Le 2® zouaves. — Combats au centre. — Attaque du bois de Niederwald. — Le 56« de ligne. — Le 3° zouaves. — Charge du 3® turcos. — Les Prussiens refoulés jusqu'à Gûnstett. — L'enivrement de la victoire. — La bataille recommence. — Charge du 2^ zouaves. — Attaque du il^ corps. — Lutte acharnée du 3^ zouaves dans le bols de Niederwald. — Charge des cuirassiers et des lanciers de la brigade Michel. — Retraite de la division de Lartigue. — Belle défense de la brigade Maire. — Retour offensif de la brigade Wolf. — Le colonel de Franchessin. — Prise d'Elsasshausen. — Charge de la division de cuirassiers de Bonnemains. — Charge héroïque du i^^ turcos. — Attaque et défense du bois de Frœschwiller. — Mort d'un héros. — Prise de Frœschwiller. — Retraite.
6 août. — Pendant toute la nuit une pluie torrentielle inonde nos bivouacs; défense a été faite de dresser les tentes et d^allumer des feux pour ne pas attirer l'attention de Tennemi, avec lequel on échange des coups de fusil aux avant -postes.
A 7 heures du matin, le canon se fait entendre ; on prend les armes. L'artillerie prussienne tire sur Wœrth, qu'elle croît occupé; celle du général Raoult riposte; mais, comme à Wissembourg, nous constatons l'infériorité de notre artillerie. Les tirailleurs ennemis pénètrent dans le bourg et traversent la rivière à gué. Le 48^ (colonel Rogier), un bataillon du 36® (colonel Krien) et le 2® zouaves (colonel Détrie) se forment en bataille; une vive fusillade s'engage : les tirailleurs ennemis se replient; le feu, de ce côté, se ralentit progressivement.
Sur notre droite, on entend également le bruit du canon et de la mousqueterie. Dans la matinée, une corvée en armes du 3® tirailleurs algériens, qui va prendre de l'eau à la Saûerbach, est accueillie, au moulin de Bruch-Mûhle, par une vive fusillade ; les turcos ripostent et l'action s'engage entre les avant-postes allemands et ceux de la 4® division. Le général de Lartigue fait canonner Gûnstett et le moulin de Bruch-Mûhle, qui prend feu.
Pendant que l'action engagée sur notre centre et sur notre aile droite se poursuit lentement, vers 8 h, 1/2, notre aile gauche est attaquée par les Bavarois, qui, du village de Langensoultzbach,
marchent sur nos positions de Frœschwilier. L'artillerie du général Ducrot ouvre le feu ; les batteries bavaroises ripostent. Le 1®^ zouaves (colonel Carteret-Trécourt) se déploie en bataille^ et, au moment où les chasseurs bavarois se présentent vers la lisière sud du bois de Frœschwilier, il les refoule par un feu bien nourri jusque dans les fourrés de la forêt de Langensouitzbach. Les Bavarois renforcent leur ligne, retendent à gauche, et reprennent l'offensive. Le 2® régiment de tirailleurs algériens (colonel Suzzoni), soutenu par un bataillon du 48® de ligne et une batterie de mitrailleuses, se déploie à la droite du 2® zouaves dans le bois de Frœschwilier, sa gauche appuyée à un mamelon. Les turcos, conduits par le lieutenantcolonel Colonieu, se précipitent sur les Bavarois et les rejettent dans les bois.
De ce côté toutes les attaques de l'ennemi sont repoussées à la baïonnette. Les Bavarois sont refoulés sur leurs compagnies de soutien, qui ellesmêmes dessinent un mouvement de retraite assez accentué.
Le 50® reçoit l'ordre de prendre position sur le bord sud de la vallée au nord-ouest de Frœschwilier, face au bois, sa gauche appuyée à une
batterie retranchée de mitrailleuses. Le régiment quitte bientôt cette position et s'établit à Torigine du thalwegg^ de manière à avoir la batterie de mitrailleuses à sa droite.
L'artillerie du 5® corps prussien, rapidement renforcée, après avoir réduit la nôtre au silence, concentre son feu sur le mamelon occupé par la gauche du 2® tirailleurs algériens. Les l®'" et 3® bataillons de ce régiment subissent de grandes pertes. L'infanterie prussienne se porte à l'attaque du mamelon. Les turcos, par un feu bien nourri, Farrêtent à plusieurs reprises dans sa marche; mais, sans cesse renforcée, elle recommence l'ascension des pentes du mamelon. Les turcos se lancent en avant à la baïonnette en poussant leur cri de guerre : sous ce choc impétueux les Prussiens s'enfuient ; ils se reforment bientôt pour un nouvel assaut. Le combat devient furieux : trois fois le mamelon est pris et repris ; enfin, un violent retour offensif conduit par le colonel Suzzoni force les Prussiens à repasser la Sauer et à remonter les pentes de Gœrsdorf.
En ce moment, — 11 heures, — la canonnade redouble de violence du côté de Wœrlh. Le V* corps prussien recommence l'attaque dans la
crainte que nous jetions notre aile gauche contre le II® corps bavarois. Toute son artillerie, réunie en une énorme batterie, concentre son feu sur nos positions centrales, notamment sur le village d'EU sasshausen, où plusieurs incendies se déclarent. Notre artillerie lutte vaillamment; mais, reconnaissant bientôt son impuissance, elle réserve son feu pour le moment où elle pourra l'utiliser contre rinfanterie ennemie.
Celle-ci entre bientôt en ligne en prenant Wœrth pour premier objectif, au centre, tout en cherchant à se rallier, à droite et à gauche, ave€ les Bavarois et l'avant-garde du XP corps prussien, qui arrive à Gûnstett. Après ^voir franchi la Saûer, les Prussiens se lancent à l'assaut de nos positions; ils sont accueillis par un feu violent de mitrailleuses et de chassepots, qui les oblige à battre en retraite. Le 2® zouaves se lance à leur poursuite, la baïonnette en avant, et les refoule jusqu'au delà de Wœrth. Les attaques des mamelons d'Elsasshausen et du Calvaire sont également repoussées par le 3^ régiment d'infanterie (colonel Champion), le bataillon du 21^ (colonel Morand) et le 17® bataillon de chasseurs.
Pendant cette attaque centrale, l'avant-garde du
XI? corps prussien, soutenue par le feu de son artillerie divisionnaire, franchit la Saûer à Spacbbach et à Bruch-Mûhle, traverse en courant les prairies et se lance à l'attaque du bois de Niederwald et du mamelon d'Albrechtshausen. Une lutte très intense s'engage. Les batteries de la division dé Lartigue sont, conune à notre centre, rapidement réduites au silence; mais notre infanterie (l®"" bataillon de chasseurs, commandant Bureau; 56% colonel Mena ; 3® zouaves, colonel Bocher ; 3« turcos, colonel Gandil) ne se laisse pas émouvoir par le feu écrasant de l'artillerie ennemie : elle se maintient dans toutes ses positions.
Vers 11 h. 1/2, le colonel Gandil prononce une attaque vigoureuse contre les colonnes ennemies qui continuent à déboucher par le pont de Bruch- Mûhle. A la tête de ses turcos, il se précipite sur i'énnemi et le force à rétrograder en désordre vers le pont. Tout plie, tout cède, devant cette charge à fond; les turcos franchissent le pont à la suite des Prussiens, les poursuivent la baïonnette dans les reins, les refoulent jusqu'aux premières maisons de Gûnstett. Ce mouvement a pour résultat de suspendre l'attaque du XI^ corps prussien et de le maintenir sur la rive gauche de la Saûer.
A midi^ les troupes allemandes ont échoué dans leiurs tentatives; nous les avons repoussées sur toute la ligne. Malgré les pertes cruelles que nous venons de subir, la joie est sur tous les visages; le maréchal de Mac-Mabon, partout oii il passe, est acclamé.
Qui n'a pas connu l'enivrement de la victoire peut reprocher au maréchal de n'avoir pas profité de notre succès pour retirer son corps d'armée du champ de bataille.
Après l'échec de Wissembourg, une retraite, quelque honorable qu'elle fût, n'aurait-elle pas eu un effet désastreux sur le moral de nos soldats ?
Devions-nous donc, après de si héroïques efforts, abandonner à l'ennemi cette terre d'Alsace abreuvée de notre sang ?
Vers 1 heure, la bataille recommence sur toute la ligne ; le feu de l'artillerie ennemie redouble de violence. Au centre, le V® corps cherche à déboucher de Wœrth et de Spachbach, pour attaquer nos positions de Frœchswiller et du Calvaire. Nos batteries reprennent le feu avec énergie ; les Prussiens, entassés dans Wœrth, sont décimés par la fusillade du 2® zouaves ; ils parviennent enfin à gravir les pentes entre Frœchswiller et Wœrth,
A ua signal du générai L'Hériiler, les zouaves mettent la baïonnette au canon et se précipitent sur l'ennemi . Le 36% le 21® de ligne et le 8® bataillon de chasseurs secondent par leurs feux cette contre-attaque, dont la soudaineté, Timpétuosité sont telles que soldats et officiers prussiens jettent leurs armes et leurs manteaux pour fuir. Les soutiens, massés dans les Vignes, à peu de distance de Wœrth, ne font aucune résistance et les zouaves pénètrent pêle-mêle avec eux dans le bourg.
Mais là, accueillis par une fusillade meurtrière qui part des soupiraux, des fenêtres et même des toitures, où les défenseurs ont pratiqué des ouvertures, ils sont obligés de battre en retraite; ils reculent lentement pour regagner les hauteurs de Frœschwiller, après avoir perdu dans ce suprême effort la moitié de leur effectif.
Il est 2 heures. Les Allemands sont enfin maîtres de Wœrth; leur artillerie se rapproche et Tassant est de nouveau donné à nos positions. Après un combat meurtrier, l'ennemi parvient à prendre pied entre Wœrthet Frœschvdileretsurle mamelon du Calvaire, où une batterie vient prendre position et commence à tirer sur Elsasshausen.
A ce moment, tout le XI® corps se porte en masse contre notre aile droite, protégé par le feu de toutes ses batteries établies au nordde Gûnstett ; il attaque le bois de Niederwald et la ferme d'Albrechthausen, pendant qu'une colonne franchit la rivière à Dûrrenbach et se dirige sur Morsbronn pour tourner notre droite. Les deux compagnies du 3® turcos qui occupent ce village se replient en tenant tête à l'ennemi et s'établissent au sud d'Eberbach, où elles flanquent la droite du 3® zouaves, qui résiste avec opiniâtreté dans le bois de Niederwald. La partie nord du bois et le terrain entre le Calvaire et Elsasshausen sont défendus par les 3% 21« de ligne et le 17® bataillon de chasseurs, énergiquement commandés par les colonels Champion et Morand.
A l'extrême droite, le 56® est parvenu à se maintenir sur la route de Haguenau ; mais, fort éprouvé par le tir des batteries de Gûnstett, il est obligé, pour se soustraire à leur action, de changer fréquemment de place, ainsi que le 3® tirailleurs. Ces deux régiments reculent lentement jusqu'au • sommet des pentes en avant d'Eberbach ; ils se cramponnent à cette dernière position, où ils balancent encore le succès.
Dans le Niederwald, le 3® zouaves soutient une lutte acharnée : le bois est pris et repris; les attaques à la baïonnette se renouvellent. Mais les Prussiens reçoivent à chaque instant des renforts. La situation devient critique ; le colonel Bocher engage successivement toutes les fractions qu'il trouve sous sa main; il fait prévenir le général de Lartigue, qui lui envoie un bataillon du 56«avec un caisson de munitions. Grâce à ce renfort, le 3® zouaves peut encore maintenir Tennemi, qui cherche à l'envelopper de toutes parts.
A notre extrême droite, le mouvement tournant des Prussiens s'accentue : nous allons être débordés. Le 3® tirailleurs tente d'arrêter cette marée envahissante. Le colonel Gandil déploie ses bataillons sur une ligne s'étendant du bois d'Eberbach au Niedervsrald ; on se bat comme on peut, à l'arme blanche principalement.
Les forces ennemies débouchent de Forstheim ; le bataillon de turcos qui occupe le bouquet de bois situé au sud d'Eberbach est menacé d'être pris.
Il faut battre en retraite.
Le général de Larligue fait protéger ce mouvement par la brigade Michel (8® et 9® cuirassiers) et le 6® lanciers. Le 1®^ bataillon du 3® zouaves.
le 2^ bataillon du 3^ tirailleurs balaient le terrain de leur feu et appuient celte charge devenue légendaire. Les cuirassiers ne reparaissent plus ; les Prussiens reviennent à l'attaque et nous serrent de très près.
Grâce à la charge des cuirassiers, le S6®, très compromis, — son chef, le colonel Mena, a reçu cinq blessures, — est vivement dégagé. Toutes les troupes sont mélangées. Sous l'impulsion des officiers, quelques groupes s'élancent sur les Allemands, qui, sur plusieurs points, doivent céder devant ces retours impétueux.
On arrive ainsi jusque sur la crête à l'ouest d'Eberbach, où le général de Lartigue, ralliant les débris de ses régiments, veut essayer de se maintenir un instant pour protéger son artillerie, qui, par suite des pertes subies dans ses attelages, se retire lentement. Mais les cartouches manquent; il faut continuer à battre en retraite vers ReichshoflTen.
Il est 3 h. 1/2. Les Prussiens se précipitent dans le Niederwald pour marcher ensuite à l'attaque d'Elsasshausen et de Frœschwiller.
Au centre, la ferme d'Albrechthausen et les hauteurs au sud-ouest d'Elsasshausen sont défendues avec acharnement. La brigade Maire (99® de
ligne^ colonel de Sainl-Hilaire ; 47®^ colonel de Grammont) est entrée en ligne, soutenue par nos batteries de réserve, commandées par le colonel de Vassart; elle enlève le mamelon du Calvaire et rejette les Prussiens sur Wœrth. Mais l'artillerie ennemie s'est rapprochée : nous subissons de grandes pertes. Le général Maire est tué, ainsi que le colonel de Vassart; le colonel de Grammont a un bras emporté par un obus ; le colonel de Saint-Hilaire est également blessé ; presque tous les oflSciers supérieurs de cette brigade sont mis hors de combat. Nous reculons sur Elsasshausen en défendant le terrain pied à pied. Le reste du 3® zouaves échappe à une destruction complète en se réfugiant du bois de Niederwald dans celui de Grosswald.
Pour dégager Elsasshausen, le maréchal de Mac- Mahon donne l'ordre au général Wolf de faire un retour offensif avec sa brigade. Le général réunit ce qui reste disponible du 18® (colonel Bréger) et du 96® (colonel de Franchessin) et le lance sur le petit bois au sud d'Elsasshausen. Ce bois est enlevé, les Prussiens sont refoulés sur le Niederwald, où le colonel de Franchessin les poursuit Tépée dans les reins. L'artillerie prussienne se rapproche; elle crible de projectiles le 96®.
L'entrée en ligne d'une division wurtembergeoise permet au XI® corps de concentrer toutes ses forces pour reprendre l'offensive. Le 96® se replie lentement ; son brave colonel, trois fois blessé, reçoit une quatrième blessure mortelle.
Elsasshausen, défendu par le 18®, est canonné à outrance par l'ennemi; le hameau est en flammes ; l'ennemi s'y précipite; une lutte sanglante s'engage maison par maison. Le 18®, sur le point d'être cerné, parvient à se retirer en remontant la grande rue du village.
La jonction des V® et XI® corps prussiens est faite ; l'ennemi n'a plus que Frœschwiller à enlever pour être maître du champ de bataille.
Le maréchal de Mac-Mahon donne alors l'ordre à la division de cuirassiers (général de Bonnemains) de charger. Les cuirassiers partent au grand trot dans la direction d'Elsasshausen et disparaissent dans un nuage de poussière. Décimés par des feux partant de toutes les lisières des bois, ils sont bientôt dispersés et leurs débris errent au hasard sur le champ de bataille.
Le maréchal fait alors appel au dévouement du ler régiment de tirailleurs algériens, jusqu'alors tenu en réserve, et le charge de défendre la hauteur
allant de Frœschwiller au petit bois situé entre Elsasshausen et le Niederwald.
Ce vaillant régiment se souvient de Wissembourg : il passe promptement de la défensive à Tofiensive. Les turcos s'élancent au pas de course au milieu des balles et de la mitraille, qui les déciment; rien ne peut arrêter leur élan : ils s'avancent toujours, en poussant leur cri de guerre. L'ennemi, étonné, cesse son feu et recule. En un clin d'œil, le bois est occupé et tout ce qui tente de résister est culbuté. Mais les fantassins ennemis se sont ralliés sous la protection de pièces qui vomissent la mort dans les rangs des turcos; ces braves soldats n'en poursuivent pas moins leur vigoureuse offensive. Bientôt la position n'est plus tenable; le moment est venu de céder au nombre et de battre en retraite. Entraînés par leur ardeur, plusieurs turcos vont mourir sur les canons allemands, tandis que le régiment se replie, reconduit par un feu des plus violents qui le force à se jeter dans les bois; il laisse huit cents hommes sur le champ de bataille.
Pendant cet effort suprême, qui ralentît la marche de Taile gauche ennemie vers Frœschwiller, la division wurtembergeoise continue son mou-
vement enveloppant; elle se porte à l'ouest de Frœschwiller et menace de nous fermer le retraite sur ReichiShoffen.
Sur notre gauche, le I«^ corps bavarois est entré en ligne entre le II® corps bavarois et le V® corps prussien. L'ennemi, du bois de Langensoultzbach à Elsasshausen, dirige une attaque concentrique sur Frœschwiller. Contenu par le 2® zouaves, le V® corps prussien prononce son attaque centrale •en obliquant à droite vers le mamelon au nord du chemin de Wœrth à Frœschwiller.
Son artillerie couvre d'obus cette position, défendue avec énergie par le 48® et un bataillon du 78«.
Après une lutte violente, l'ennemi s'empare du mamelon. Le lieutenant-colonel Thomassin, à la tête du 48®, essaie un retour offensif; il est blessé ^t fait prisonnier. Le 2® zouaves, isolé et débordé, se replie sur Frœschwiller; tous ses officiers supérieurs sont hors de combat; le général L'Hériller est lui-même blessé.
Dans le bois de Frœschwiller, une lutte acharnée et sanglante s'engage entre la brigade Lefebvre, — renforcée par une portion du 78®, du 74®, les 8® et 13® bataillons de chasseurs à pied, — et
le P^ corps bavarois, soutenu par la droite du V® corps prussien.
Après une formidable canonnade, qui fait subir de grandes pertes aux défenseurs du bois de Frœschwiller, toute la ligne allemande se porte en avant. Le V® corps prussien et le I®^ corps bavarois descendent les coteaux de Gœrsdorf en lignes de colonnes de bataillon avec de l'artillerie dans les intervalles; ils passent la Saûer et commencent l'attaque du bois.
Pour ménager les munitions, qui s'épuisent, le colonel Suzzoni dirige lui-même le feu par dessonneries et ne le fait ouvrir qu'à bonne portée ; il réussit à arrêter ces lourdes colonnes, qui redescendent jusqu'à la rivière, se reforment et se reportent en avant.
Alors commence un combat furieux. Les 8® et 13® bataillons de chasseurs à pied viennent renforcer les turcos. Le colonel Suzzoni les répartit sur les points les plus menacés de la lisière du bois; il communique à tous la généreuse ardeur dont il est animé. Les colonnes ennemies, désunies par notre feu, se sont mélangées et fondues en partie en une épaisse ligne de tirailleurs, qui s'avance en se couvrant de son feu. Lorsque l'ennemi devient
trop pressant^ les turcos se précipitent sur lui à la baïonnette et^ dans leur terrible élan^ le rejettent en bas des pentes. Les vignes^ les houblonnières^ situées au-dessous des bois, sont jonchées de cadavres. Le lieutenant-colonel Colonieu, déjà blessé le matin, a le genou fracassé.
Les cartouches commencent à manquer et il est impossible de s'en procurer; la droite et le centre de notre ligne se sont repliés. Le colonel Suzzoni renvoie le lieutenant porte-drapeau, avec Tordre de suivre le mouvement de retraite de l'armée, pendant que le régiment, qui n'a pas reçu l'ordre d'abandonner la position, continuera à la défendre.
Les Allemands, renforcés par les dernières brigades du P^ corps bavarois, reprennent l'ofïensiveé Le co!onel Suzzoni, à la tète du 3^ bataillon de sou régiment, se lance sur eux, en même temps que \ê 48® se porte en avant; il les force à descendré de nouveau les pentes la baïonnette dans les reins^ Mais, dans cette charge héroïque, il tombe frappé d'une balle, qui lui troue ta poitrine contre sa croix d'honneur. Il expire presque immédiatement en disant : « Tenons 1 tenons I La victoire nous res^ tera. »
Les turcos veulent venger leur colonel ; ils cou"
tinuent à lutter avec une vigueur, une ténacité admirables : se crampoDuant aux broussailles, ne lâchant pas un pouce de terrain. Ils se jettent à la baïonnette sur les assaillants avec un véritiible héroïsme. Après une série ininterrompue d'assauts et de retours oflensirs, le bois reste en leur pouvoir. Le 78* (colonel Carrey de Bellemare), les 8* et 13* bataillons de chasseurs à pied secondent vaillamment les turcos. Le commandant Poyer (8* bataillon) est tué; le commandant de Bonneville ^13* bataillon) est grièvement blessé.
Grâce à leur énorme supériorité numérique, les Bavarois, reliés aux Prussiens du V* corps, parviennent à tourner par le sud le bois, qu'ils n'ont pu enlever de front; les vaillants défenseurs de cette position se trouvent alors séparés du reste de l'armée.
A notre extrême gauche, le II* corps bavarois, depuis son échec du matin, s'avance lentement à travers le bois de Langensoulzbach ; ta brigade du Houlbec n'a à subir qu'un combat traînant.
Vers 3 heures, le général Ducrot fait replier -cette brigade et l'établit à l'ouest de Frœscl à la lisière du Groswald, oii se trouve bataillon du 5CK de ligne, de manière à |
notre retraite sur Reichshofien. Un bataillon du 45^ est laissé en grand'garde à laegerthal.
Le village de Frœschwiller est en feu ; d'Elsasshausen^ une formidable batterie le couvre d'obus; les Wurtembergeois l'attaquent par le sud-ouest^ les Prussiens des V® et XI® corps par le sud et Test, le I«^ corps bavarois par le nord-est.
Une lutte terrible s'engage^ pleine de rage et de désespoir, lutte suprême, où les débris de nos régiments, rabattus de toutes les parties du champ de bataille, privés de leurs officiers supérieurs, combattent pour l'honneur de nos armes. On se bat derrière des murs à moitié détruits, de maison en maison, au milieu des flammes et de la fumée. Le général Raoult est mortellement blessé. Âprè& avoir épuisé toutes leurs munitions, quelques défenseurs parviennent à gagner la route de ReichshofTen.
Il est 5 heures. L'ennemi est maître de Frœschwiller. Il ne reste plus sur le champ de bataille que les défenseurs du bois de Frœschwiller. Groupés autour du lieutenant-colonel Girgois (78®) et du commandant Mathieu (2® tirailleurs), ils battent en retraite et sont accueillis à l'entrée du village par un feu d'une extrême vie-
lence, qui les rejette sur le bois, où ils sont faits prisonniers après avoir brûlé leurs dernières cartouches.
Frœschwiller enlevé, les débris de noire armée se précipitent vers ReichshofTen, où se produit un encombrement indescriptible.
Le général Ducrot, qui a dans la main la brigade du Houlbec, fait déployer le 1®^ zouaves le long de la lisière du Grossw^ald et le 45® de ligne, appuyé par le 16® bataillon de chasseurs à pied, sur les hauteurs qui dominent le bourg. Ces troupes contiennent l'ennemi par leur feu, puis se replient en traversant Reichshoflfen. Elles s'arrêtent quelque temps sur les hauteurs de Niederbronn, prêtes à une nouvelle résistance; mais la division Guyot de Lespart, du 5® corps, arrivée trop tard pour prendre part à la bataille, occupe des positions défensives qui couvrent la retraite de l'armée. Le 45® de ligne et le 16® bataillon de chasseurs à pied, par des feux bien dirigés, font rebrousser chemin à la cavalerie ennemie. Le 50® de ligne, déployé le long de la lisière du bois de Grosswald et canonné par l'artillerie ennemie établie entre Frœschwiller et Elsasshausen, gagne, à travers bois, la route de Reichshoffen . Les troupes s'écou-
Souvcmrs. 5
lent quelques-unes par la route de Bilche, le plus grand nombre par celle de Saverne, que suit le maréchal de Mac-Mahon. Le général Ducrot, avec environ 3,000 hommes, se dirige sur la Petite- Pierre. La division de Lespart, après avoir tenu l'ennemi en respect par un combat de courte durée, quitte, vers 8 heures du soir, les hauteurs de Niederbronn; la brigade Abbalucci se dirige vers Bitche, celle du général de Fontanges vers Saverne, formant ainsi Tarrière-garde de l'armée.
La nuit est venue. Toutes les troupes sont mélangées : soldats, officiers de toutes armes marchent à côté les uns des autres; des hommes épuisés ou blessés se laissent tomber sur les bords du chemin ; on entend dans les bois les cris de ralliement des isolés. La plus grande partie de la colonne arrive à Saverne le 7, vers 7 heures du malin; le reste du 1®^ corps rejoint à Bitche les deux divisions intactes du général de Failly.
Le 2^ bataillon de mon régiment, un bataillon du 21® et rartillerie de la division Conseil- Dumesnil, qui n'ont pu prendre part à la bataille^ arrivent également dans la matinée à Saverne dans un ordre parfait, après avoir exécuté une marche de nuit. Ces troupes, embarquées le G au
matin, à la gare de Haguenau, à destination de Reichshoffen, avaient été obligées de descendre des wagons, le mécanicien de la locomotive ayant déclaré que la voie n'était pas libre. Or, dans la journée du 6, pendant la bataille, des trains emportant des blessés étaient arrivés librement de Reichshoffen à Haguenau, nulle destruction n'ayant été opérée sur cette partie de la ligne de Strasbourg à Bitche.
Par suite de ce faux renseignement, les troupes, formées en un seul détachement sous les ordres du plus ancien colonel (colonel Ardouin, du 50®), partirent à 11 heures de Haguenau. La colonne, précédée de deux escadrons du 6® lanciers commandés par le colonel Tripart, arriva à 4 heures du soir en arrière du champ de bataille; elle prit position sur une éminence et assista, Tarme au pied, à la déroute de notre corps d'armée. A la lorgnette on distinguait des troupes allemandes massées en arrière de Rcichshofïen ; tout Frœschwiller était en feu. Sur la route, on rencontrait des groupes de cuirassiers qui venaient de charger ; la plupart des chevaux étaient blessés. Les officiers montés envoyés par le colonel Ardouin pour se mettre en communication avec le maréchal de