CHAPITRE IV
Retraite de Frœschwiller au camp de Châlons
Saverne. — Deuxième marche de nuit. — Sarrebourg. — Blamont. — Lunéville. — Audacieux espion. — Villacourt.
— Cantonnement de Grantenoy. — Yichery. — Neufchâteau. — Camp de Châlons. — La fête de l'empereur. — Dépêche de Bazaine. — Réorganisation de l'armée de Châlons. — Le maréchal de Mac-Mahon commandant en chef.
— Arrivée du 5° corps. — Nouvelle dépêche de Bazaine.
— Départ des mobiles de la Seine. — Les espions. — Visite de l'empereur. — Les anxiétés de ma femme.
7 août. — Toute la journée, les débris du 1®^ corps arrivent à Saverne par petits groupes. La plupart des soldats ont perdu leurs sacs, leur campement, et n'ont pas mangé depuis vingt-quatre heures. Grâce à la générosité du maire et des habitants, des distributions de vivres peuvent être laites. On remet un peu d'ordre dans les régiments; dans l'après-midi, ils vont bivouaquer au col de Saverne.
Je suis commandé de grand'garde . Je place ma compagnie tout à fait au sommet du col , de manière à voir toute la plaine d'Alsace. Vers 7 heures du
scàr^ au moment où je finis de placer les dernières sentinelles, un coup de canon retentit : c'est le signal de la retraite. Le camp est levé et les troupes, ayant à leur tête le maréchal de Mac-Mahon, se dirigent vers Sarrebourg, abandonnant ainsi cette malheureuse Alsace aux Allemands.
Pouvions-nous défendre le col de Saverne ?
Ceux qui ont reproché au maréchal de Mac- Mahon de n'avoir pas entrepris cette défense ont, sans doute, oublié que les troupes qu'il avait sous la main étaient complètement désorganisées, privées de la majeure partie de leurs officiers supérieurs; que, enfin, les sacs et les voitures ayant disparu, il était difficile, pour ne pas dire impossible, de leur distribuer les vivres, les cartouches et les effets dont elles avaient un impérieux besoin. Le pain et les munitions que le maréchal avait der mandés n'étaient pas encore arrivés. D'un autre côté, le 5® corps était trop éloigné pour qu'il pût nous renforcer et nous ravitailler à bref délai. Dans ces conditions, la retraite s'imposait.
Peut-on aussi blâmer le maréchal de n'avoir pas détruit les tunnels du chemin de fer, dans l'espoir de reprendre bientôt l'offensive?
D'ailleurs, la destruction de ces tunnels aurait-
elle beaucoup retardé la marche de la III^ armée allemande ?
Notre marche sur Sarrebourg est pénible. Deux nuits sans sommeil après une journée de combat^ c'est dur! On peut dire que nous dormons en marchant; à chaque halte nous nous couchons sur la route. Un cheval échappé provoque une panique. Les soldats^ réveillés en sursaut^ se sauvent à travers champs en criant: « Les Prussiens! les Prussiens ! » Il faut un certain temps pour se reformer. Nous traversons Phalsbourg, où nous espérions nous arrêter, et arrivons de grand matin à Sarrebourg ; on nous fait bivouaquer dans des champs détrempés par la pluie. Malgré leur extrême fatigue, nos pauvres soldats sont obligés, en arrivant, d'aller chercher assez loin du bivouac les vivres, chauffage, etc. La pluie vient encore augmenter nos misères ; nous n'avons pas de quoi nous changer, tous les bagages étant tombés au pouvoir de l'ennemi (1).
(1) Pendant la bataille de Frœschwiller, Tofficier du 50« chargé des bagages a pu prendre le dernier train pour Strasbourg. Grâce à un capitaine en retraite habitant Strasbourg, — dont le flls servait au 50<», — les bagages du régiment ont été sauvés. Après la guerre, je suis rentré en possession de ma cantine et de 400 francs qu'elle contenait.
8 août. — A Sarrebourg, nous faisons notre jonction avec le corps du général de Failly, qui, d'après les ordres de r empereur, doit se retirer avec le \^^ corps sur le canip de Châlons. La responsabilité de cette retraite si critiquée ne peut donc être assumée par le maréchal de Mac-Mahon, qui n'a fait qu'exécuter les ordres reçus à Sarrebourg <le Tétat- major général.
En visitant notre bivouac à la tombée de la nuit, je rencontre, assis à la turque, dans un endroit écarté, un turco du 1®^ régiment; la morne résignation du fataliste est empreinte sur son visage. Je lui demande pourquoi il n'est pas avec ses camarades : « Turcos, tous morts ! » me répond-il. « Nous les vengerons », lui dis-je. A ces mots, la physionomie du turco se transforme ; il bondit vers moi, et, le bras tendu, le poing fermé, il s'écrie avec un accent de haine farouche : « Prussiens à mort ! »
9 août. — Départ pour Blamont. Une partie des troupes dispersées dans les Vosges, à la suite de la bataille de Frœschvviller, a rallié à Sarrebourg le gros de la colonne venant de Saverne. Le mouvement de retraite s'effectue en assez bon ordre; mais la discipline des régiments d'Afrique, spécia-
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leraent des turcos, contraste avec celle des régiments de ligne.
Tout le long de la route, on rencontre des turcos par petits groupes, ou isolés, qui secouent les arbres à fruits, s'arrêtent dans les maisons pour demander à boire ou à manger. Quelques-uns quittent même la route et se dirigent, à travers champs, vers les villages dont on aperçoit au loin les clochers. Ils arrivent toujours à l'étape en même temps que la colonna. Quels marcheurs infatigables!
10 août. — Nous quittons Blamont flanqués à droite par le 5« corps, qui suit la direction du chemin de fer de l'Est. A notre arrivée à Lunéville, le bi'uit court que ta cavalerie allemande s'avance : n'allons-nous pas lui faire rebrousser chemin? Le ministère Olivier vient de succomber. La nomination du général Montauban au ministère de la guerre et à la présidence du conseil est bien accueillie par l'armée ; coraprendra-t-on enfin que tout doit être sacrifié aux intérêts de la défense nationale ? Le Parlement déclare « que nous lien mérité de la patrie ».
lir, je vais dans un café de la ville où se ;nt les officiers. A peine arrivé, je vois
entrer un bel officier avec une belle barbe blonde^ en tenue de capitaine de mobiles, mais avec un pantalon garance. Il s'approche de notre table^ raconte qu'il est attaché à l'état-major du maréchal de Mac-Mahon et annonce que le départ aura lieu le lendemain à 4 heures du matin, etc. ; il interroge ensuite adroitement les officiers sur l'itinéraire que l'on présume devoir suivre pour continuer le mouvement de retraite.
Pendant ce temps-là, un groupe se forme au fond de la salle, et le propriétaire de l'établissement, qui a l'habitude de voir beaucoup de physionomies allemandes, affirme que cet officier de mobiles doit être un espion ; cette particularité qu'il porte un pantalon garance avec une vareuse d'officier de garde mobile étonne aussi quelques officiers ; mais il parle parfaitement le français sans aucun accent étranger.
Bref, on l'interroge, et il répond qu'on lui a assuré que c'est plus militaire! de porter un pantalon garance; cette bizarre explication met tout le monde en éveil. L'officier, toutefois, ne perd pas son sang-froid : il raconte qu'il a été élevé au collège Sainte-Barbe — ce qui, plus tard, a été reconnu exact. — Néanmoins nous le faisons arrêter.
Le lendemain, avant notre départ, on nous confirme que le prétendu capitaine de mobiles est un ofQcîer allemand (1).
Cet acte audacieux d'espionnage accompli par un officier au péril de sa vie, dans le seul but de servir son pays, nous impressionne vivement. Nous sommes obligés de reconnaître qu'il y a des espions patriotes.
H août. — Nous nous rejetons vers le sudouest en prenant la direction de Bayon. Le mauvais temps continue, il pleut à verse. Nos pauvres soldats, avec leurs uniformes usés, souillés de boue, aux couleurs flétries, oflrent un triste spectacle aux habitants des villages que nous traversons. A l'arrivée à Villacourt, on bivouaque.
12 août. — Dô Villacourt nous allons à Crantenoy, où, pour la première fois depuis notre départ de Saverne, on nous fait cantonner. Dans l'état misérable oii se trouvent les combattants de Frœschwillcr, comment n'a-t-on pas songé plus tôt à soulager leurs souiïrances, en les mettant à
(1) Le général Boulanger, dans son ouvrage VInvasion allemande, a reproduit textuellement ce récit, que je lui avais <;ommuniqué.
Tabri, au lieu de les faire camper dans des terrains détrempés par la pluie (1)?
13 août. — Le départ pour Vicherey s'effectue avec entrain. Une bonne nuit à couvert sur de la paille fraîche a remis tout le monde de bonne humeur.
14 août. — Arrivée à Neufchâteau. L'empereur a remis avant-hier le commandement en chef de l'armée au maréchal Bazaine. Le maréchal Le Bœuf abandonne les fonctions de major général; il est remplacé par le général Jarras.
Que de réflexions nous suggèrent ces changements dans le haut commandement de l'armée !
L'empereur, le vainqueur de Solferino, obligé de se dessaisir du commandement suprême sous la pression de l'opinion publique, qui l'accuse d'incapacité...
Le maréchal Le Bœuf, victime de son impré-
(1) Pendant les campagnes d'Afrique, l'impossibilitô de cantonner les troupes avait fait adopter le campement, malgré rinconvénient de surcharger les soldats. Nous avons mis à profit les leçons de la dernière guerre : le cantonnement est maintenant en usage dans l'armée; les grandes manœuvres ont fait ressortir les avantages qu'il présente pour le bien-être et la sécurité des troupes.
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voyance, accusé d'avoir trompé le pays, en lui affirmant que « nous étions prêts »...
Le maréchal Canrobert placé, « sur sa demande », sous les ordres du maréchal Bazaine, sacrifiant ainsi, comme en Crimée, sa personnalité aux intérêts de la pairie (1)...
Le roi de Prusse vient de lancer une proclamation par laquelle il déclare a ne pas faire la guerre au peuple français » . Le bon apôtre !
Neufchâteau est notre dernière étape. L'ordre de s'embarquer en chemin de fer 5 destination du €amp de Châlons est accueilli avec une vive satisfaction; nous allons donc enfin pouvoir nous munir d'effets de rechange.
15 août. — A 9 heures du matin, nous arrivons au camp de Châlons. C'est la fête de l'empereur. Quelle triste fête! Cependant, on se sent un peu réconforté par une dépêche annonçant que le maréchal Bazaine a battu hier les Allemands sous Metz. Nous avons bien besoin de croire à une victoire pour ne pas perdre tout espoir de relève-
(1) Hélas ! l'abnégation patriotique de l'ancien commandant €n chef de l'armée d'Orient a été préjudiciable aux intérêts du pays. La capitulation de Metz aurait-elle eu lieu si Tarmée avait élé commandée par le maréchal Canrobert?...
ment ! Notre retraite^ l'état déplorable dans lequel nous nous trouvons, s'ils n'ont pas amoindri le sentiment du devoir, ont, tout au moins, ébranlé la confiance en nous*mêmes, la foi dans le présent et dans l'avenir.
Le 16 et le 17 août sont employés à réorganiser le 1®^ corps. Nous recevons des réservistes qui savent à peine faire l'exercice et dont l)eaucoup n'ont jamais tiré à la cible; l'effectif du 50® est porté à l,9o0 hommes. Des régiments de marche sont formés avec les quatrièmes bataillons complétés avec des réservistes.
Le maréchal de Mac-Mahon est nommé au commandement en chef de l'armée de Châlons, composée des l®"" (général Ducrot), 5® (général de Failly), 7® (général Douay) et 12® corps (général Lebrun); l'effectif total est 120,000 hommes. La 2® brigade de notre division est renforcée de trois bataillons du 1®^ régiment de marche, la 3® division (1®»* corps) d'un bataillon de francs-tireurs de Paris et la 2® brigade de la ¥ division de trois bataillons du 2® régiment de marche. Le 12® corps a une brigade formée avec des régiments de marche; sa 3® division se compose des quatre régiments d'infanterie de marine, sous les ordres du
général de Vassoigne (l""® brigade, général Reboul ; 2® brigade, général Martin des Pallières).
Je revois avec plaisir ces braves « marsouins »,
avec lesquels j'ai fait mes premières armes en
Cochinchine (1858-1861); je retrouve de vieux
. camarades, entre autres le commandant Lambert,
qui devait bientôt s'illustrer à Bazeilles.
18 août. — Le 5e corps arrive de Chaumont, après avoir reçu pendant sa retraite des ordres et contre-ordres qui témoignent d'un grand désarroi à l'état-major général. On nous communique le texte d'une dépêche de Bazaine ; le maréchal annonce qu'il a battu l'ennemi le 16. « Nous avons, dit-il, passé la nuit sur les positions conquises. »
Puisqu'on a enlevé à l'ennemi les positions qu'il occupait, la route de Metz à Verdun doit être libre. Le maréchal deMac-Mahon a été placé sous les ordres de Bazaine; il est donc probable que les deux armées vont marcher à la rencontre l'une de l'autre.
L'empereur est ici depuis deux jours; maïs il ne s'est pas encore montré aux troupes.
Les dix-huit bataillons de mobiles de la Seine
qui sont au camp retournent à Paris ; ils ne sont pas encore assez instruits pour aller au feu en rase
campagne ; l'esprit militaire^ la discipline de ces troupes laissent à désirer.
On raconte un acte d'espionnage qui, s'il est exact, dépasse en audace celui de Lunéville. Des officiers d'état-major à cheval auraient parcouru le camp s'enquérant du numéro des régiments :
après enquête, il aurait été constaté qu'aucun officier d'élat-major français n'était monté à cheval pour demander de pareils renseignements.
19 août. — L'empereur vient nous voir; il donne l'ordre de payer les quinze jours de solde du mois d'août et 300 francs à chaque officier pour la perte de ses bagages. La sollicitude qu'il nous témoigne, son attitude calme produisent un bon efiet sur le moral des troupes.
Je reçois une lettre de ma femme ; c'est la seule depuis le 31 juillet. Ma chère Julia n'a aussi rien reçu de moi depuis cette date. Pendant quinze jours elle a cru que j'avais été tué à Wissembourg, les journaux ayant insisté sur la part prise à ce combat parle 50® de ligne.
Le 9 août, Julia écrivait à sa sœur :
(( Je redoutais de t'écrire, ma chérie, car je tâche de ne pas regarder dans mon cœur. J'ai tant demandé à Dieu pour Henri le bonheur étemel
SouTontrs. 6
que peut-être sa miséricorde s'est étendue sur son âme plutôt que sur sa vie. Et notre France, notre pauvre bien-aimée France?... Je m'attends atout, car je crois que le ciel nous abandonne enfin à notre aveuglement. »
Le 14 août Julia apprenait par une dépêche que j'étais sain et sauf ; elle écrivait à sa sœur :
(( Oui, magnificat, mon âme glorifie le Seigneur ! C'est au moment où je n'espérais plus rien pour ce monde que la joie est venue. 11 était près de minuit, l'angoisse torturait mon cœur plus que jamais, quand tout à coup j'entends une porte s'ouvrir ; puis des pas, du bruit j enfin, on entre dans ma chambre. Bonne nouvelle ! Il vit I II n'a rien ! Oh ! ma chérie, après cette grâce, pouvonsnous croire que Dieu ne nous gardera pas aussi ton Abel bien-aimé (1)? »
20 août. — Nous nous attendons à quitter le camp très prochainement. On fait diriger sur Paris les malades et les impedimenta ; le maréchal de Mac-Mahon ne veut avoir avec lui rien qui puisse gêner ses mouvements. Où irons-nous? Les uns
(1) Abel du Petit-Thouârs, capitaine de vaisseau, enfermé dans Strasbourg.
disent qu'on se dirigera sur Paris; d'autres croient à la marche vers Verdun pour donner la main à Bazaine. L'exécution de ce dernier plan parait plus probable^ surtout si le bruit qui circule ici se confirme. Les Allemands auraient de nouveau attaqué notre armée de Metz le 18 et auraient été repoussés. Le maréchal Bazaine pourrait donc se retirer par Verdun et Montmédy.