CHAPITRE V
Du camp de Châlons à Sedan
Départ du camp. — Désolant spectable. — Séjour à Reims. — Dépêche de Bazaiue. — Marche sur Metz par Saint-Hilairele-Petitj Juniville, Atligny. — Conversion à droite. — Voncq. — L'ennemi au Grand-Pré. — L'indécision du maréchal. — Projet de retraite sur Mézières. — Ordres et contreordres. — La cavalerie ennemie à Voncq. — Les défilés des Argonnes. — Raucourt. — Passage de la Meuse. — Marche sur Carignan. — Bataille de Beaumont. — Retraite sur Sedan. — Combat de Bazeilles.
21 août. — L'ordre de départ arrive. En quittant le camp, on met le feu aux approvisionnements de fourrage qui ne peuvent être emportés, ainsi qu'aux baraques du quartier général ; nous avons l'air de fuir devant l'ennemi. Notre armée, composée d'éléments disparates, peut manquer de cohésion ; le désolant spectacle auquel elle assiste n'est-il pas fait pour amoindrir encore son moral ?
Après une longue étape, nous arrivons à Reims, où nous trouvons le 7« corps, venu de Belfort par Paris. Si nous devons aller à Paris, pourquoi a-t-on fait venir ici le corps Douay ?
22 août. — L'armée entière fait séjour à Reiras.
23 août. — Nous allons au secours de l'armée de Metz; cette décision a été prise par suite d'une dépêche envoyée, hier, par Bazaine, dans laquelle il annoncé son intention de se diriger vers Montmédy.
Notre marche s'effectue sur quatre colonnes, — une par corps d'armée. — De la ligne de la Vesle on se porte sur celle de la Suippe. Le 7® corps forme l'aile droite, ayant à sa gauche le corps Ducrot. Nous arrivons à Saint-Hilaire-le-Petit par une pluie battante.
24 août. — Par suite des exigences du ravitaillement, l'armée appuie vers Rethel et se rapproche du chemin de fer de Reims à Mézières ; mon régiment bivouaque sur la rive gauche de la Retourne, à Juniville. On dit que la rencontre de l'ennemi aura lieu vers Grand-Pré, dans les Argonnes; pendant que nous l'attaquerons de front, Bazaine pourra agir contre l'armée du prince Charles.
25 août. — Arrivée à Attigny sur l'Aisne. Des vivres sont distribués pour plusieurs jours. Le bruit court que Bazaine est à Montmédy. Si le fait est exact, la jonction avec lui se fera facilement, et les deux armées pourront ensuite se ra-
battre sur celle du prince royal, qui, parait-il, se dirige sur Paris.
26 août. — L'armée exécute une conversion à droite, le 7^ corps servant de pivot autour de Vouziers. Le 1«^ corps va s'établir à Vohcq sur un plateau offrant une belle position défensive.
27 août. — Le 1®^ corps part de bon matin et va prendre position à l'intersection de la route de Voncq au Chêne-Populeux. La veille, le général Bordas, du 7« corps, a rencontré l'ennemi au Grand-Pré; nous attendons, l'arme au pied, l'ordre de nous porter de ce côté. A 8 heures, nous retournons à notre bivouac de Voncq. Les ordres et contre-ordres, la lenteur de notre marche, Findécision du maréchal sont des symptômes peu rassurants.
28 août. -^ La matinée se passe sans aucun ordre de départ. On prétend que le maréchal de Mac-Mahon renonce à rejoindre Bazaine, bloqué sous Metz, et va rétrograder sur Mézières; le l®"" corps devra être ce soir à Mazerny.
Dans l'après-midi, une vive fusillade, accompagnée du feu de mitrailleuses, se fait entendre sur nos derrières. Nous levons précipitamment le camp pour nous diriger^ par une pluie torren-
tielle, sur le Chêne-Populeux, un des défilés des Argonnes.
Après notre départ, les patrouilles ennemies, sur lesquelles nos cavaliers viennent de faire une fusillade désordonnée, incendient le village de Voneq. La reconnaissance du général Bordas et la présence de la cavalerie ennemie à Voncq démontrent clairement que deux armées distincles cherchent à nous envelopper ou, tout au moins, à nous pousser vers la frontière belge.
29 août. — Départ du Chêne-Populeux et arrivée à 4 heures du soir à Raucourt, après une marche pénible de neuf heures. A Stonne nous avons attendu une heure pour savoir s'il fallait prendre la voie romaine, qui conduit à Mouzon, ou la route de Sedan. La marche, retardée par les encombrements de voitures dans les rues du Chêne, n'a pas permis au I«^ corps d'atteindre Remilly, comme le comporte l'ordre de route. Nous nous installons au bivouac dans un vallon près de Raucourt; le quartier général et l'empereur sont dans le village.
30 août. ^- Vers 8 heures du matin, le 1«^ corps quitte Raucourt et se dirige vers Remilly. La tête de colonne est retardée par le passage de
la maison de l'empereur. Protégés par la division Wolf, qui prend position à Angecourt^ nous passons la Meuse sur un pont improvisé par le génie. Il y a donc maintenant un fleuve entre nous et l'ennemi; cela équivaut, dit-on, à une bataille gagnée. Le maréchal de Mac-Mahon assure aux chefs de corps qu'il n'y a plus maintenant devant nous que quelques corps ennemis détachés de Metz; il nous sera donc facile de les repousser pour faire notre jonction avec Bazaine. Le combat s'engagera, sans doute, demain vers Montmédy.
Le temps est superbe; toute l'armée doit avoir franchi la Meuse; la joie est sur tous les visages. Nous nous massons dans la plaine de Remilly; les 2® et 4® divisions se mettent ensuite en marche vers Carignan; les 1^® et 3® divisions doivent aller prendre position à Test et à l'ouest de Douzy.
Une vive canonnade, puis, la fusillade se font bientôt entendre dans la direction de Mouzon ; on s'arrête un instant; notre aile droite commence, sans doute, la bataille annoncée par le maréchaK Nous reprenons à une allure décidée la marche sur Carignan, où nous arrivons à 5 heures du soir, presque en même temps que l'empereur.
Un sous-lieutenant du bataillon de grenadiers
de la garde qui escorte l'empereur vient nous voir, — il a servi au 50®; — il nous apprend que le général de Failly s'est laissé surprendre à Baumont avant d'avoir franchi la Même, qu'il bat en retraite sous la protection de l'artillerie du général Lebrun, placée sur les hauteurs du Mouzon. Jusqu'à la nuit la canonnade se fait entendre; de €arignan, on voit les obus éclater en l'air. Qu'allons-nous devenir? Cette déplorable surprise n'aaéantit-elle pas le plan de campagne ?
Les renseignements parvenus pendant la nuit -expliquent le retard dans la marche du 5® corps vers la Meuse. D'après les instructions reçues, le général de Failly s'est dirigé le 29 sur Stenay; l'officier d'état-major chargé par le maréchal de Mac-Mabon de lui porter l'ordre de se replier sur Beaumont est tombé avec son escorte entre les mains de la cavalerie prussienne.
Quant à la surprise de BeaumonI, le général de Failly doit seul en assumer la responsabilité. Des paysans accourus en toute hâte pour prévenir de l'arrivée de l'ennemi auraient été, paraît-il, fort mal reçus.
(( Vous voyez des Prussiens partout I » leur aurait répondu le général de Failly.
31 août. — Dès 5 heures du matin^ nous prenons position sur les hauteurs au nord de Garignan. Nos tristes pressentiments de la veille se réalisent. L'armée bat en retraite sur Sedan, protégée dans ce mouvement par le 1®^ corps.
La gare de Garignan est encombrée de wagons contenant les approvisionnements de l'armée — pain, vin, sucre, café, eau-de-vie, etc. — qu'il est impossible de diriger sur Sedan. Les soldats sont autorisés à prendre ce qu'ils veulent ; mais
les officiers font jeter l'eau-de-vie.
Vers 8 heures, la retraite commence dans un ordre parfait ; le 78® de ligne, l'artillerie divisionnaire forment l'arrière-garde et le 16® bataillon de chasseurs à pied l'extrême arrière-garde. Le général Ducrqt a prescrit de prendre la route de la montagne par Messincourt et Francheval, car l'ennemi occupe les hauteurs de l'autre côté de la Meuse, d'où il canonne les convois qui suivent la route de la vallée. On s'arrête de position en position, observant l'ennemi et prêt à le repousser ; quelques coups de fusil sont échangés avec des cavaliers ennemis ; une vive canonnade se fait entendre dans la direction de Sedan.
Au moment où mon régiment arrive à Messin-
court, une violente cholérine, accompagnée de vomissements, me force à le quitter. Je m'arrête avec mon ordonnance dans une maison, où des braves gens m'offrent un lit, du thé et du rhum. Des crampes me tordent les jambes. A de grandes souflFrances se mêle l'appréhension de tomber entre les mains de l'ennemi, qui nous suit. Je demande avec instance à mes hôtes de me faire conduire en voiture à Sedan; ils ne possèdent qu'une charrette, dans laquelle je me couche.
La route est encombrée de troupes et de baga ges ; il nous est presque impossible d'avancer. Je descends de la charrette pour essayer de rejoindre mon régiment à travers champs ; mais les forces me manquent et je tombe presque inanimé dans le fossé de la route.
Les soldats qui passent me regardent avec xK)mpassion. « Pauvre capitaine! dit l'un d'eux^ il est fichu ! »
Grâce à la bouteille de rhum qui m'a été donnée, je parviens à me remettre sur pied ; après beaucoup d'efforts, je rejoins mon régiment en position près de Pouru-aux-Bois. Mais, là, je suis repris de fortes crampes dans les jambes ; le médecin du régiment me fait monter avec mon or-
donnance dans un cacolet, et je suis la route de Sedan avec l'ambulance.
Arrivés à la tombée de la nuit à Balan^ il nous est impossible d'aller plus loin; les voitures encombrent la route sur une longueur de plusieurs kilomètres. Je descends du cacolet, et, malgré Tobscurité, je me mets à la recherche du 50®. Après un quart d'heure de marche, je tombe exténué dans un champ. Un homme vient à passer; il m'oflre avec cordialité son lit et un lit d'enfant pour mon ordonnance ; je m'endors bientôt profondément.
Après avoir traversé le village de Givonne, encombré de bagages, de traînards et de blessés, les deux divisions du 1®^ corps, venant de Carignan, se sont installées au bivouac, à 1 1 heures du soir, sur les hauteurs entre Daigny et Givonne, où se trouvaient déjà réunies les 1^® et 3® divisions, parties le matin de Douzy. Les troupes, très fatiguées, n'ont pu, en raison de l'heure avancée, pourvoir à leur nourriture.
Le corps Lebrun a repoussé aujourd'hui les attaques des Bavarois sur le pont du chemin de fer de Bazeilles ; une partie de ce bourg est en flammes.
1870-1871. lOâ