AVANT-PROPOS
. se sont émus. Ils ont dénoncé le péril et déclaré '*quil tf avait un devoir social. Us oui fondé des œuvres nationales et préconisé V entente enlre les peuples pour organiser la lutte contre le mal.
Des ligues anti-tuberculeuses se sont fondées. L'amélioration des logements populaires est devenue 1 objet d'ej forts constants On s est occupé du sort des enfants pauvres. Et les esprits jusquici les plus réfractai r es ont reconnu la nécessité de traités d arbitrage entre les nations — les découvertes scientifiques modernes laissant près • sentir ce que serait la boucherie des combats.
Ces! spécialement au dcvcloppcment des idées pacifistes que nous avons consacré la présente «f Bibliothèque ».
Tout étrange que puisse paraître celte constatation, la guerre n'est pas vouée à Vexécration universelle. Le comte Joseph de Maislre, fonctionnaire sarde d'origine française, et le comte de Moltke, palrioic allemand de naissance danoise, ont encore des disciples, même parmi les femmes, même parmi les éducateurs du peuple et les ministres des religions. — Cesl ù elles, c'est à
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eux que sont destinées quelques unes de nos brochures: aux paradoxes des pessimistes et des massacreurs d liommeSy nous opposons, sous une forme purement littéraire, les raisons de sentiment el les arguments de bon sens.
Pour les autres lecteurs, pour tous ceux qui pensent que la guerre est horrible et que les dépenses militaires ruinent le pays, nous montrons, dans une série d études plus scientifiques et plus précises^ quel doit être f avenir de l arbitrage entre nations, quel a été son fructueux passé — passé tout à fait inconnu du grand public — et quelles sont les réformes urgentes qui, sans diminuer les garanties de la dé/ense nationale de chaque pays, sauveront l Europe du nud envahissant de la paix armée, ci de la banqueroute — sa conséquence inévitable.
Les deux nouvelles qu'on va lire rentrent dans la première partie de noire programme : l une évoque le sentiment. Vautre s'adresse au bon sens; l'une montre Hiorreur de la guerre, Vautre en souligne Vabsurdité ; toutes les deux sont signées d un nom cher aux pacifistes. iV'»»*^ la
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baronne de Suilner ne se contente pas, en effet, de compter parmi les écrivains les plus célèbres des pays allemands; elle est j)n'sid('iilc de la Ligue autrichienne des amis de la Paix^ et son roman a Bas les armes ! l un des plus vibrants plaidoyers contre la guerre f a été traduit dans laides les langues européennes.
Une Bibliothèque internationale de la Paix ne se concevrait pas sans que Berthe de Suttner y apporlât son appui et sa collaboration : elle nous a accordé Vun et Vautre^ et nous lai en conservons une vive et respectueuse reconnaissance,
Dans le salon, le conte de fées étant terminé, un court silence lui succéda. Puis un de nos visitcurâ se leva, donnant ainsi le signal du départ. M. X... aussi voulait suivre les autres, mats mon mari et moi nous le retînmes.
Et une fois seuls avec lui :
— Maintenant, vous nous l'avez promis, raconteznous ce souvenir...
— Soit, dit-il. Ce sera la preuiière lois que je le raconterai. Peut-être Tutiliserez-vous h i'occa* sion...
— Me permetircz-Yûus de vous nomiucr?
— Vous ne le 'voudrez certainement pas, car cela m'attirerai idc graves désagrcniculs.
— S'il on est ainsi, ' soyez assuré que je ne vous nommerai pas. L^arlez.
Il s'enfonça pendant quelques instants, silencieux,
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les Ycu\ fermés, dans son fauteuil, cl, de nouNeau, un frisson le secoua. Puis t1 se releva el commença :
« C était après la bataille d Orléans... Depuis plusieurs jours, on avait lutlé pour la victoire finale. iNous fûmes dirigés connue avanl-postes vers un petit pays dont je tairai le nom, au delà d'Orléans.
« Nous nous y rendîmes à cheval, harassés, trempés, — il pleuvait depuis quaranic-huit heures, — et affamés. Trois sensations, veuillez bien me croire, qui, si elles coïncident et si elles se sont répétées souvent depuis des semaines et des mois, agissent d'une façon assez déprimante sur l'enthousiasme guerrier, et que la mauvaise pensée : « Pourquoi Mais pourquoi doncP » ne tarde pas à surgir.
<( Nous étions forcés d'avancer avec beaucoup de précaution, l'état d'esprit de la contrée étant très surexcité ; quoique sachant que l'armée régulière battait en retraite, il nous fallait nous garder des troupes de francs-tireurs. Ahl les damnés assassins !,C>st sur eux que se concentrait toute noire fureur et toute Tin* . dignation morale qu*iii-[)iro l'idée du meurtre, une indignation qui ne trouve pas place quand il s'agit de troupes régulières, mais à laquelle nous pouvions donner libre cours vis-à-vis des francs-tireurs. En ce mo-
ment, le souvenir des corps francs formés par nos pères de i8ia et i8i3^ pendant la retraite des Français en Russie, nous sortait complètement de la mémoire.
« Epiant de tous côtés, nous allions au trot« A
plusieurs reprises, des coups de fusils tirés des buissons atteignirent nos rangs, — nous ne pouvions voir nos adversaires. Deux ou trois de nos hommes furent frappés et restèrent sur la route — mais cela ne compte pas.
« Enfin, vers le soir, nous touchions le but. Encore un tournant de route, et le village s'étendit devant nous, baigné dans un doux crépuscule.
« Je le vois encore : au milieu d une verte vallée,
les maisons enlouiéos de vergers, une petite église au clocher rond. La cloche sonnait l'angelus. Plusieurs de nos soldats firent le signe de la croix. Combien d entre eux songeaient à leur village natal !
«Notre avant-garde traversa les rues, appelante coups de tambour le maire et le curé. Lorsque nous entrâmes, ces deux sommités du village se tenaient sur la grande place devant leglise.
(( Nous en étions arrivés aux questions prescrites : « L ennemi a-t-ii quitté le village?
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« Quelles sont les troupes qui y onl passé '? * (( Quelle direction onl-elles prise? etc., etc.
« Puis la question de conscience : le village a-t-il fourni des francs-tireurs, s'en trouvc-t-il encore ? Enfin la proclama lion solennelle de la peine de mort contre lerecél.
«c Cela fait» cl les sentinelles placées au delà du village, on finit par désigner les logis pour nous et nos soldats, harassés h mourir. Deux de mes camarades et moi nous fumes loges au presbytère.
« Une heure plus tard» nous étions assis tous les quatre — car le curé s'était joint à nous, — autour d une table, devant du \în et des cigares. Nous avions fait honneur au repas; les plats enlevés» nous fumions et causions tout à notre aise.
(( Wolre vieil hotc — il devait avoir dépassé 70 ans — s'entretenait avec nous d'une façon si courtoise et si inoffensive que la notion « d cires ennemis » semblait ne pas même exisler. Dans sa jeunesse, il avait passé quelques années à Heidelberg et il s'infoimait de l'aspect acUicl de celle ville. Je pus le renseigner, y ayant séjourné moi-même. Quand je 'nommais par hasard une rue, une brasserie célèbre, un but d'excursion dont le vieillard se souvenait, ses yenx s'illuminaient.
SOUVENIRS DE GUERRE l3
« De bons yeux bleus, limpides ! Des cheveux blancs argentés ; et le ton cordial avec lequel il remplaçait parfois « monsieur » par a mon entant d ou « cher enfant » : il avait quelque chose de si naïf en toule sa personne, toute arrière-pensée, toute colère semblaient si loin de lui ! Pendant une vie entière, avec humilité et obéissance, il avait accompli son devoir sacerdotal. En nous, il ne voyait que de braves soldats qui accomplissaient le leur : c'était bien simple. Il nous parlait de ses pcllls chagrins et de ses joies, de se»^ prédilections : son herbier et ses collections de minéraux» des ('colicrs qu'il regardait comuic sa rauaile, de ses chers livres dansiesquels il avait coutume dechercher tous les jour.s des consolations et des jouissances : ses classiques latins et grecs, son Corneille et son Racine, son Imitation de Jésus-Christ : une ame pieuse, satisfaite de peu, une belle âme ! Il me réchauffait le cœur et je me mis à aimer ce vieillard. Le fait même qu'il appai liiit à lu nation ennemie lue le rciidait plus cher, car c*était un tel bienfait d être enfin délivré de robligation de haïr nu homme parce qu'il était d'une autre nationalité 1 Et celle même sensation, il la par*tageait — c'était visible. Par des regards bienveillanls, par l'accent amical de nos voix, nous nous faisions rc« ciproquement comprendre ce que nous ne nous Ai-
SOUVENIBS DE GUERHE
sior.s pas : « Français ou non, tu os un ô'v^ne \ieillartl. » — a Prussiens ou non, vous clos de braves garçons. » — Quanti on a suif lon^'lcnips, une bonne gorgée est douce; après une longue fatigue» on jouit du repos ; de nii nie, après ces longues luttes et arecs de rage. In politesse normale et l'affabilité semblent doublement bienfaisantes.
« Malgré les fatigues précédentes» nous restâmes en* semble plusieurs heures. A onze heures seulement on se dit: « Bonsoir, mes enfants. — Bonsoir et merci, mon père. »
« Le vieillard nous avait conduits dans notre chambre; — son cabinet de travail. C'est là que se trouvaient les armoires contenant sa petite bibliothèque, ses chères collections ; un canapé recouvert de cuir, formant un lil, cjuci(|ues fauteuils, un grand secn'lairc surmonté du portrait d'un homme imposant et d'un crucifix, — dans l'embrasure de la Icnctre, une grande cage enveloppée.
— C'est mon père, expliqua le cure, éclairant le portrait avec sa bougie'. Il a aussi servi dans l'armée, sous Napoléon... Alors les rôles étaient diilérents : nous étions vainqueurs en pays onncmi... Tout change... Que la volonté de Dieu soit faite! ajouta-t-iU Et voici Uies uiLchanls cnfanls jaunes 1 il montra eu soiuianl la
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cngc. C'est ma joie... Tous les jours ils viennent sur n;a table à déjeuner, pour picoter les miettes de pain
su i" mes lèvres. Vous verrez dc iiiam... Mais uialiile- - nanl, bonne nuit, vous devez être fatigués» Messieurs» très fatigués. Pauvres enfants !
» Il nous serra la main» d'abord à mes camarades»
puis à moi, — et moi, — je ne pus y résister, — d'ailleurs il n'y a rien d'humiliant — un vieillard de soÎAunte-dix ans, un prêtre... moi, un tout jeune homme... bref, je m'inclinai sur sa main, voulant la baiedr. Il la dégagea et la posa un instant sur ma tête, en répétant : Bonsoir, mon eulant! »
M. X... se passa violemment la main sur sa tète : — Ah! cette bénédiction.'... elle a brûlé longlenips mon front l
Après un couil silence, il coiUinua :
r< Nous nous couchâmes. Le lieutenant F... sur le « canapé» moi sur un fauteuil qui» à l'aide de deux chaises rapprochées Tune de l'autre, fut transformé en lit, Notre troisième compagnon» le lieutenant de R.*., était de service et se retira, — uiuni d'une petite quantité de ses cigares favoris et d une bouteille de vin de Bordeaux, dans uncpièce.du bâtiment du fundd'oii l'on avait vue sur le village et sur nos sentinelles, qu'il devait inspecter plus tard.
iG SOUVE!lll\S DE GUERRE
« Dans le vestibule» on avait insUillé nos plantons et
ua poste.
« J'avais dormi quelques heures lorsqu'un coup de
fusil m'éveilla. D'abord je crus avoir rêvé. Pendant les derniers temps j'en avais tant entendu que^ très souvent) le bruit s en répétait, iiallucination de l'ouïe, en moi-même.
« Mais aussitôt éclata un second coup, puis un troisième» — mon camarade m'appela. Nous remîmes hâtivement nos vêtements à demi enlevés, tandis que la fusillade continuait, et à liavers les vitres on apercevait — vue à laquelle nous avions fini par nous habituer — le ciel rouge d'incendie.
« £n dix minutes — il était une heure et demie — nous étions tous rassemblés dans la cour. Dans le village on avait tiré sur nos hommes, et les deux maisons d'où l'on avait tiré brûlaient.
u Cinq hommes et le lieutenant R«.. man* quaient.
u Nous supposâmes que le lieutenant faisait Fin spcc-
tion des postes. Je voulus entrer dans .sa chambre
pour voir le village de ses fenêtres.
Dans l'escalier, je trébuchai sur un corps. Des gémissemeats profonds, douloureux se tirent entendre. J'allumai une allumette. C'était le planton du lieute-
SOUVEMHS DE (itEUUL l']
liant. Il gisait dans son sang — un coup de sabre à la poitrine et un coup de hache 9 la tétc.
« Dans la chambre nous trouvâmes le iieulenanl de H...» bâillonné avec son propre mouchoir, la tète presque écrasée de coups de sabre» — mort.
Quatre de nos soldats avaient été assàssinéà dans le village.
« A cinq heures du malin le tribunal était formé. Le curé, le maire et plusieurs autres habitants comparurent.
« Toute l'affaire se résumait à ceci*
« Le neveu du curé» un garde forestier, avec quelques autres jeunes gens du village, faisait partie d'une des bandes de francs -tireurs des environs. Uevenus de la veille, ils avaient assailli nos soldats pendant la nuit.
« Mais mainlenani voici l'horrible.
« Un berger s avança et déclara que le soir, il avait vu le prêtre faire entrer son neveu par la porte donnant sur la cour.
« Je fus aussi terrihé que si l'accusation eut été dirigée contre moi-même.
— Est-ce la vérité, M. le curé, est-ce la vérité ?
m'écriai-jc.
« Il leva la tête et me regarda avec ses beaux yeux bleus, droit en face.
l8 SOtY£]NmS D£ GU£1UI£
— Oui, réj>omlil-il avec tristesse. Mais seulement pour cacher le pauvre diable, le fils de ma sœur, dans retable aux clicvres. Je u avais aucune idée de son projet — croyez-moî, je le jure.
a J'en étais convaincu — mais à quoi cela servaitil! Co qui allait suivre, je le savais d'avance. Le commandant, conformément à la consigne, avait été prévenu du (ait — à neuf heures, je reçus la sentence.
« — Le village^ comme châtiment, doit être incendié, le curé, reconnu coupable d a\oir caché un franctireur assassin, pendu à la porte de sa propre maison ».
A nouveau, un frisson secoua M. P..., comme il'
prononçait le mot a pendu » .
Je le répétai, angoissé .
—r Pendu? Pendu? Le vieux prêtre... ? Un Ta fait?.
« J'envoyai encore en grande hâte un message au commandant, lui demandant instamment une atténuation de la sentence, — la f^^racc.
<( La réponse revint vite : Pas de pardon.
« C'était à moi de faire exécuter le jugement, et alors, je vous assure, mon désespoir, mon dégoût du monde liuenl si Li aiids, que je songeai à me brider la cervelle. La pensée des miens à la maison me retint. Et après... Aii! cruels beaux souvenirs! » s'écriait tout
SOUVEItIRS DE GUERRE I9
à 1 heure cet ardent jeune homme. Et après — ce
qui suivit. Heuicuscmcnt, bien dos déLaiis uni ccha^jpc à ma mémoire, mais hien trop hélas! y sont restés gravés avec la piccision d'une photographie..
« (Tesi la guerre — l inflexible devoir — le bat suprême ». Avec ces Ueux communst on parvient à en marquer à soi-même et aux autres toute Thorreur. Et les détails, on les lait. On enlève ce qui est trop hideux et trop lu^ubic. Sur des corps en décomposition, on jette de la terre: et sur des faits répugnants, on jette le silence. PcniieUcz-moi de tcniûner là mon récit.
— -Non, je veux, savoir la fm. Le jugement lut exécutéP
— iSaturelleuient ! 11 le fallait. On ne peut pas Aiire la guerre la main douce. Moi • même j*cn donnai l'ordre. D'ahord» je notiliai la scuteape de mort au vieillard saiio dire le genre deiiiort.
— Je m'y attendais, dil-ii avec calme et douceur. Je s..! s prêt.
« Mais lorsque j'en arrivai à la destruction du village, il poussa un cri. lucendier — incendier — tout ce qu'il avait aimé sur celle terre! Toute sa commune anéantie — Técolc — l hospice — dans le(tiicl se Iroiivaient quelques malades forcément abandonnes... sa
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belle église, ses pauvres collections, — peut-être pen- . sait-il aussi h ses chers favoris dans la cage : je ne sais pas à quoi il pensait, mais son cri de douleur fut effroyable.
« Et effroyable — effroyable ce qui suivit — dont la vision précise me revient en ce moment. Je vois, ijuaiid . le mot « par la corde » eut été prononcé, le vieillard tomber à genoux, je le vois, les mains tendues, supplier qu'on le fusillât. Pas pendu! Pas la corde! Pour l'amour de Dieu, une balle, une balle! — Mais il ne devait pas mourir de cette mort des braves.
« La vision suivante me fait voir comment, sur mon ordre, on lui passe la corde autour du cou, comment on l'entraîne vers sa porte... comment... non — à ce moment-là je me suis détourné.
« ï^uis je le vois pendu là — sa noire soutane si speclralement étroite et longue, sa tête blanclie penchée. Je vois tout le village en flammes, ^ comment, aux gémissements des bal>itants, aux mugissements épouvantés venant des étables, nos soldats tuent tous ceux qui veulent éteindre le feu ou s'opposer à l'in-cendie. — Je nous vois quitter le village si florissant la veille encore, — derrière nous un océan de feu, demain un amas de ruines et de cendres. Et au milieu de tout cela, toujours et toujours les bons yeux bleus
du vieillard» puis son regard terrifié, suppliant. Oh 1
les yeux, les yeux, on les oublie difficilement! Toutes les autres visions, on peut s'y soustraire — mais le égard agonisant d'un être huaiaia qu'on a tué soimême!... »