‹ Souvenirs de guerreChapitre 2 sur 5 · UNE VILLE OL L ON S AMLSE · texte numérisé non relu

UNE VILLE OL L ON S AMLSE

Dans mes voyages (je ne vous dirai pas si c'étaient des voyages imaginaires), j'ai lait la connaissance d'une ville bien étrange, et je voudrais vous faire partager 1 ctonnement que j'y ai éprouvé.

Dès mon arrivée, guidée par un habitant de l'endroit, j'entrepris une tournée. Mon compagnon, en cicérone consciencieux, me faisait remarquer les beautés de sa ville nalalc cl nie renseignait sur les mœurs de ses h ;bitants. Il s'acquittait de cette tâche avec beaucoup d eniprcssemenl et une visible fierté. Seulement, mou manque d'intelHgence le mettait quelque peu en colère; la slupétaclion qui, à chaque instant, me faisait secouer la téte lui donnait visiblement sur les nerfs.

Dans son architecture, Hiliaropolis (c*est le nom de la ville) ne se distingue pas des autres capitales ; ce qui lui donne un cachet particulier ce sont les habi-

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tudes qui y régnent et le caractèic de ses institutions publiques. J*eus l'occasion de m'en apercevoir dès que nous nous fûmes mis en route. Au détour de la première rue, notre voiture dut s'arrêter : une longue colonne défilait et nous barrait le passage.

— Ah î un régiment!... el je me penchai pour . mieux voir. Je me trompais ; ce n'étaient pas des soldats. Celaient des jeunes gens en habit noir, cravate blanche, fleurs à la boutonnière, et des jeunes filles ea ruhe de luUc^ dccollclccs, qui iiiarchaient, en rangées de cinq ou six couples, d'un pas rylhnaé et glissant.

J'interrogeai mon compagnon du regard.

— Un délaciicmcnt de nos danseurs, dit il d'un ton très indifférent, comme s'il s'agissait d'une chose toute naturelle.

— De l'Opéra?

— Mais non : pour les bals privés.

— Tiens, il paraît qu on b amuse ici, uic dis-je tout bas.

— Attendez, ajouta-L-il ; si cela vous intéresse, nous pourrons voir évoluer nos corps de danse. El il donna un ordre au cocher.

— Nous n'allons pourtant pas assister à un bal à dix heures du malin ?

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— NoD, à des exercices.

En efiet, au bout de quelques minutes, notre voiture s arrêta à côté d'un vaste terrain ouvert où de

nombreux couples évoliiaicat au commandement d un chef de quadrille : « Chaîne à droite l En avant deux ! Ronde ! »

— C'est curieux* dis-je. Chez nous, les cours de

danse ne sont pas aussi publics.

— Oh! chez vous, l'art de la danse est fort peu développé. A cet égard, 1 esprit qui règne à Uiliaropolis est bien différent.

— Mais, répliquai-je, on ne dédaigne pas les plaisirs chez nous.

— Je ne le sais que trop ! Vous êtes excessivement âpres aux amusements mondains ; vous ne savez pas, comme nous autres, apprécier et sauvegarder les joies d'une existence retirée.

Ije sens de ces paroles m'échappait, et je me contentai de secouer la tête. Je m aperçus maintenant que, dans cette étrange école de danse, on ne se limitait pas à travailler les différents pas, mais qu'on s'y livrait à toutes sortes d'autres exercices : des serviteurs en livrée portaient sur des plateaux des verres non remplis ; des ouvriers clouaient des draperies sur des murs factices ; autour de petites tables, des personnes Agées faisaient

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semblant déjouer aux cartes ; bref, ce que Ton étudiait

en ces lieux, ce n'était pas seulement l'art de la danse, c'était l'art de donner des bals.

J'en fis la reniai cjue à haute voix, et, sur l'aflirmation de mon compagnon, je demandai d'un ton de

raillerie :

. — Est-ce que, par hasard^ on s'exercerait aussi dans

l'art de faire la cour P Et lautre, imperturbablement grave :

— Sans aucun doute. C'est l'essentiel. L'esprit amoureux, c'est l'esprit même du bah Ces fêles seul d'autant plus intéressantes que les danseurs brûlent d une passion plus ardente, qu'ils sont plus adroits dans l'art de séduire, et que les femmes sont plus sensibles et plus coquettes. Aussi s'cJTorcc-t-on de cultiver et4'aiguiser ces instincts, qui, d'ailleurs, nous sont innés.

— Les mœurs d'Hiliaropolis sont donc un peu... comment dirai -je ?... un peu légères?

— Dieu nous préserve I nous sommes, sous ce rapport, d'une austérité extrême. En dehors delà salle de bal, tout ce qui est amourette ou passion est prohibé, vilipendé ; nos lois sont là pour nous en détendre : un séducteur, on le pend ; une coquette, on l'enferme.., sans pitié.

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— Pourtant» au bal ?

— C*est (liiïérenl. Au bal, ces choses-là sont iiulispensables, elles $ont le plus sacré des devoirs. Vous ne comprenez pas ?

Je ne comprenais pas. Mais pour ne pas me montrer encore plus bèlc (|ue j'en avais probablement l'air, je répondis cvasivemcnt :

— Mon Dieu... au lond... cela dépend du point de vue. . .

— Précisément. Et certes, les bals sont ce qu'il y a de pins horrible, de plus démoralisant,..

— Ah I Ainsi vous n'êtes pas partisan de...

— Moi ! Mois personne dans notre pajs ! La population abhorre le bal 1 Qui donc serait assez fou, assez criminel pour l'aimer? 11 n ) a que quelques énergumènes, — ce qu'on appelle chez nous le parti de la danse, — un groupe de fanatiques^ qui désirent le bai pour le plaisir de danser ou pour les avantages qu'ils enattendent. Heureusement, ce n'est qu'une faible fraction .

Je ne pus m'empecher de rt'sccouer la tête.

Nous continuâmes notre chemin. Mon compagnon rr«e prodiguait les explications chaque^ fois que nous passions devaiiL un cdilice public :

— Ceci, c'est Tacadémie communale de la polka...

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Là-bas, ce grand bâtiment aux dix cheminées, c est la plus importante usine des accessoires de cotiljon. Dans ce carré de maisons uniformes sont logés nos danseurs municipaux ; le palais en marbre que vous voyez à gauche, c'est le ministère du bal ; la statue en bronze, ici, à droite, représente un de nos plus illustres cheis de valse, el la colonne, au fond, est érigée à la mémoire du splendide bal costumé de 1710. — A tous ces renseignements je répondais par le : c< AU ! » de rigueur.

L'impression que j'étais tombée dans la ville du inonde la plus gaie se confirmait de plus en plus. Les devantures des magasins en témoignaient comme le reste. Chez les marchands de joujoux, des poupées dansantes et des salons de réception tout meublés ; des scènes de bal chez les marchands de tableaux, et, chez les libraires,^ des livres intitulés : Règlement des entrechats, — llisLûirc des Bals de HiUaropolis, elc.

Mais c'est surtout lorsque mon compagnon me fit faire une tournée de visites chez les premières familles de l'endroit, que je pus juger de la mondanité qui y règne. Partout, d énormes préparatifs do fcle, fiévreusement actives ; on décorait les escaliers de fleurs, on mettait des bougies aux lustrcS| on déménageait les meubles pour donner de l'espace aux danseurs ; on

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occordoît» avoc des sons stridents, les Instruments de l'oi'clieâlr£ ; bref, pas un coin tranquille et confortable dans loute la maison.

Quand je me retrouvai seule avec mon cicérone, je lui fis part de uiuii utonnoment. Tous ces prq^aralifs, pourquoi les faisait-on simultanément et avec la mémo hàteP Chacun ne pouvait pourlanl pas donner un bal le môme jour P Ces gens-là n'avaient donc pas d'autres prcoccupalions ? Chez nous, on aime bien s'amuser de temps en temps, mais notre mondanité ne va pas jusqu'à.. •

— Nous ne sommes pas mondains, interrompit Fautrc avec sévérité. Voilà la grande diilérence. Vous

autres, vous adorez le iiiunde, vous prenez plaisir u l'imbécile coutume de la danse, tandis que nous avons atteint un plus haut degré de culture morale : nous n*aimons que les douces joies du foyer et le calme de la vie de famille. Les folies auxquelles vous vous livrez en temps de carnaval. — un reste des antiques saturnales, — nous avons appris à les mépriser.

— Et c'est vous qui dites cela ? Vous, le citoyen d'une ville où, selon toutes a[ïparcnces, on s'ap- , prête à danser une douzaine de bals aujourd'hui même ?

— >i aujourd'hui, ni de luii^lemps. Plus de vingt

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années se sont écoulées depuis la dernière fêle, et, si la Providence le permet, si nous pcrsévcions dans la bonne voie» il est à espérer qne le bal futur nous sera épargne indériiiiiuent.

J'ouvris de grands yeux,

— Vous ne saisissez pasl^ Vous vous demandez peutêtre: à quoi bon ces immenses préparatifs qui engloutissent toutes nos fortunes, — car nous ne reculons devant aucune dépense pour les effeclirs du bal ; nous savons nous priver de tout le reste ; nous lésinons sur réclucalion, sur l'agiicultuie, sur l'ii^giène; mais, pour des accessoires de cotillon* nous accorderons jus> qu'à noUe dernier sou, -r- Et vous me demandez pourquoi P C'est pourtant bien simple. Voici. Gbacun attend, pour l'annoncer, la certitude que son bal sera le plus brillant de la saison. Eh bien, si Ton apprend que, dans une autre maison, des déccrs plus riches (t des soupers plus somptueux se préparent, on s'cflcrco, de son côté, d'en faire au moins autant, mais on en lail tlavanlagc ; cela contraint les au Lies de faire mieux à leur tour, et c'est ainsi^ — j'espère que vous comprenez maintenant.'^ — c'est ainsi qu'on empêche, par le seul moyen efficace, le bal d*éclater. Il est vrai que nous nous précipitons tous à notre ruine, les limites de nos forces seront bientôt dépassées ; mais que ne fait-

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on pas pour maintenir la tranquillité, — seule garantie du bonheur ?

— Pardonnez- moi : cette tianquillilc ii'cï>t-elle pas un péu. . . malsaine ?

— C*est possible. Elle vaut toujours uiieux que l'insensé tourbillon de fête qui nous menace, et qui^ dans un avenir certain, fomLa sur nous.

— Dans un avenii certain ? A quoi vous sert alors tout ce beau système de prudence, s'il ne doit pas empêcher à tout jamais ce que vous redoutez si fort? Personne, d'ailier /s, ne semble espérer le succès de cette méthode pr' ^e^tive, car, dans toutes les maisons, on parlait très couramment du bal de demain.

— Oh ! personne n'osera lancer les m vi La lions, tant qu'on craindra que le bal voisin puisse avoir un plus grand succès. Voilà pourquoi il est de notre devoir, au nom même de notre ardent amour de la vie retirée, de persévérer dans notre façon d agir. C'est ainsi que, iiier, j'ai acheté à ma femme — ah ! aux prix de quels sacrifices 1 — une rivière de diamants si éblouissante que lenvie passera aux autres femmes d'étaler leurs colliers : il n'y a que les parures poiu* empêcher les parures de scrlir de l'ccrin.

Cette fois je secouai la tête allirmativemcnl. Ces sortes de phrases» prononcées avec tant d'aplomb.

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m'inspirent un oertain respect. Cependant, j'essayai encore une légère objection :

— Permettez : ne serait-il pas plus simple, plus conforme au principe de réconomie des forces et à la loi morale, de s'cnluiidre pour abolir le système entier du bal ? A votre place, je. . .

Il me jeta un regard oblique :

' — Vous écririez un roman : u A bas les vabes ? n dit-il avec déliance. Fantasmagories que tout cela, rêves enfantins !.,, Il y a toujours eu des bals, et il y en aura toujours.

— Mais alors, pourquoi vous efforcez- vous de les prévenir ?

— Parce que nous chérissons la tranquillité au-dcssus de tout.

— S'il en est ainsi, pourquoi élève- t-on les enfants dans l'amour des plaisirs mondains? Pourquoi y animer ou plutôt y contraindre la population entière P Pourquoi ne pas adapter l'éducation et les mœurs à cette existence de calme qui vous est si chère P

— Ah! quel pitoyable état d'effémînement et de stagnation cela nous ferait ! Quoi de plus efiicace pour la santé et pour la grâce du corps que la danse? Qu'y a-*t-il pour mieux tremper les âmes que l'esprit amoureux ? Nos institutions du Bal^ auxquelles tous nos

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habitants sont forcés de participer volontairement, sont de véritables bienfaits.

— Ainsi, — après tout, c'est rcsscnliel, — vous êtes contents }

Volrc sitiiatioa vous plaît?

— Pour ceci, je n'oserais raffirmer. De tous côtés on se lamcnlc, on trejnble; partout on entend dire que cela ne peut pas continuer de la sorte, que nos ressources sont épuisées» qu'il est ' impossible de faire de nouveaux sacrifices...

— Eh bien ?

— Eh bien î — il rejeta fièrement la têle — on les fait tout de même, ^ous voulons ïn tranquillité, il nous la faut. I^t l'unique luuvca de la conserver, un. vieil adage dune grande sagesse nous l'indique: 5/ vis cjuieteni,..

— Para ballam^ dis-jc en complétant la phrase ; et

j'eus l'air complclemeat convaincue.

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