‹ Souvenirs de guerre de M. ErzbergerChapitre 1 sur 39 · L AUTEUR · texte numérisé non relu

L AUTEUR

Jordanbad près Biberach, mai 1920.

PRÉFACE

C’est une des plus curieuses figures de l’Allemagne de la grande guerre et de la petite révolution que celle de M. Matthias Erzberger dont on va lire les Souvenirs. Si une catastrophe sans pareille n’avait pas éclaté en 1914, il n’aurait sans doute jamais passé du second plan au premier. Dans l’Allemagne régulière, réglée et réglementée d’avant la guerre, il n’y avait pas place pour les audacieux de son espèce. Il avait réussi, à force de patience, d’habileté, de persévérance, à prendre la tête du parti du Centre, mais jamais il ne le dirigea vraiment. M. Trimborn jouissait auprès des électeurs et des élus du groupe catholique d’infiniment plus d’autorité et de crédit que M. Erzberger.

La guerre qui est une aventure mit en vedette cet homme épris d’aventures. Avec quelle satisfaction intime il remplit son rôle de chef de la propagande allemande à l’étranger ! Avec quelle application il s’efforçait de gagner les alliés trop mous et les neutres trop chancelants ! La lecture de ses Souvenirs est à cet égard singulièrement édifiante. M. Erzberger était là dans son élément et s’en donnait à cœur joie.

PRÉFACE

Son rôle au moment de l’armistice lui a fait du tort. Pendant quelques semaines, à la fin de 1918, M. Erzberger exerça une véritable dictature; mais cette période de puissance ne dura pas. L’Allemagne, incomplètement abattue, se ressaisit très vite. Elle se dressa alors avec violence, dans un mouvement de colère et de défi, contre l’homme d’Etat qui avait eu l’imprudence — ou le courage — d’assumer à la face du peuple la responsabilité de l’armistice et duTraité de Versailles. Matthias Erzberger, chargé de tous les péchés d’Israël, fait figure aujourd’hui de bouc émissaire ; on l’a traîné devant les tribunaux pour répondre de toutes sortes d’accusations. Son principal adversaire, M. Helfferich, pangermaniste notoire, réussit pour l’instant à tenir M. Erzberger éloigné du pouvoir; mais l’Allemagne vient d’adopter le régime parlementaire et l’on sait que le parlementarisme réhabilite ses grands hommes avec autant de facilité qu’il les trahit. M. Erzberger jouera peut-être encore un rôle dans la politique active de son pays. Telles circonstances peuvent se présenter où son habileté, qui est extrême, trouverait utilement à s’employer.

Matthias Erzberger est né à Battenhausen, dans le Wurtemberg, le 20 septembre 1875. 11 étudia à Fribourg en Suisse, puis il fit un stage dans l’enseignement, mais la politique l’attirait invinciblement et il s’y adonna avec ardeur. En 1903. il réussit à forcer les portes du Reichstag sous les auspices du parti du Centre. A l’Assemblée d’Empire, M. Erzberger fut le député consciencieux, infatigable, intrépide, toujours prêt à rapporter et à interpeller et qui finit par s’imposer, même à ceux qui contestent sa valeur.

PRÉFACE

Depuis la guerre, M. Erzberger incarne et symbolise le « défaitisme » allemand, mais il ne faut pas oublier que son attitude, au début de la guerre et jusqu’en 1917, fut aux antipodes de celle-là. M. Matthias Erzberger commença par participer largement à l’ardeur belliqueuse dont tout son peuple était soulevé. Il raconte dans ses Souvenirs qu’il se prit à douter de la victoire allemande dès le lendemain de la première bataille de la Marne. C’est pourtant à ce moment même, le 17 septembre 1914, qu’il écrivit au Ministre de la guerre général de Falkenhayn : « 1! ne faut pas s’inquiéter de porter atteinte au droit des peuples ni de violer les lois de l’humanité. De tels sentiments passent aujourd’hui au second plan ». Un mois plus tard, le 21 octobre 1914, il écrivait encore dans le Taçj : « Si l’on trouvait un moyen d’anéantir la ville de Londres tout entière, il y aurait plus d’humanité à l’employer qu’à laisser couler sur le champ de bataille le sang d’un seul soldat allemand. Faire preuve de faiblesse et de sentimentalité pendant, la guerre, ce serait faire preuve d’une stupidité impardonnable. »

Enfin quand le « génie technique » des Allemands inventa les Flammenwerfer, Erzberger exulta et en préconisa publiquement l’usage. On ne saurait donc le ranger parmi les humanitaires-d3 la première heure. Et sans doute il ne conteste pas lui-même ses espoirs et ses illusions des premiers mois de la guerre. Il ne se montra pas non plus, dès 1914, hostile aux annexions. Ici encore, il eut besoin des leçons de l’expérience; mais, ici encore, il comprit avant tous ses compatriotes la nécessité de jeter du lest et de sacrifier quelque chose pour ne point tout perdre. L’Allemagne eût fait une paix moins onéreuse si on l’avait écouté.

PRÉFACE

C’est le pacifisme d’Erzberger qui fait l’intérêt exceptionnel de ses Souvenirs.

La plu part des Allemands officiels qui ont publié jusqu’à ce jour leurs Mémoires de guerre avaient pour but de justifier leur ardeur belliqueuse. Le cas d’Erzberger est différent. Devenu pacifiste en 1917, par perspicacité naturelle et sans doute aussi sous l’influence de ces non-Allemands qu’il fréquentait comme grand chef de la propagande, il ne varia plus, depuis lors, dans la fixation de ses buts de guerre : la paix, une paix aussi favorable, mais surtout aussi prompte que possible.

Les Erlebnisse sont pénétrés, sont dominés par cette idée. Et c’est pourquoi l’on y trouve une quantité de choses qu’on chercherait vainement dans d’autres écrits. Impossible de « manger le morceau », comme on dit au Palais, avec plus d’allégresse. C’est ainsi que M. Erzberger avoue que l’Allemagne a commis une infamie en violant la neutralité belge et qu’elle n’a pas dit la vérité en menant campagne contre les prétendus « francs-tireurs » du clergé. Sur l’incapacité, sur la niaiserie du Kaiser , M. Erzberger apporte aussi des témoignages stupéfiants. Il n’est pas moins précis dans les pages où il fournit la preuve de l’aveuglement auquel étaient en proie les militaires, aveuglement plus complet encore chez les marins de l’empire que chez les officiers de l’armée de terre. Enfin tout le récit concernant l’armistice est prodigieusement intéressant à confronter avec les récits qui ont été faits de cet évènement historique par des Alliés. Dans ses grandes lignes, le rapport d Erzberger concorde avec la version alliée de cet événement. Le récit d’Erzberger prouve en tout cas que l’Allemagne, la nation comme l’armée, l’armée comme la nation, était à bout de forces le 11 novembre 1918.

PRÉFACE

Hindenburg lui-même reconnaissait que la partie était perdue sans retour. Beaucoup d’Allemands ont prétendu depuis lors que les conditions trop sévères de l’armistice ne répondaient pas à la véritable situation de l’Allemagne. Le livre d’Erzberger rétablit sur ce point la vérité. On pouvait tout obtenir de l’Allemagne le 11 novembre 1918. Peut-être eut-on tort de ne pas lui demander davantage.

Ce n'est pas à dire que les Erlebnisse ne contiennent des jugements sujets à caution. 11 ne faut pas perdre de vue le but auquel visait Erzberger en livrant au public le détail de ses faits et gestes. Il semble qu’on lise entre chaque ligne ces mots : « Je l’avais bien dit ! » Erzberger veut prouver qu’il fut heureusement inspiré en jouant ce rôle de Cassandre où il se complut dès 1917 et qui lui valut un si beau succès le 4 juillet de cette année, lorsqu’il arracha au Reichstag un vote en faveur d’une paix sans indemnité ni annexion. Aussi bien les opinions d’Erzberger lui sont-elles fréquemment dictées par l’attitude politique et diplomatique où il entend figurer aux yeux de la postérité. Tous ses oracles, à mon avis, ne doivent pas être acceptés sans contrôle. Quand il soutient par exemple que l'empereur Charles, l’impératrice Zita et même le prince Sixte de Raurbon-Parme étaient de sincères amis de l’Allemagne, il est permis de se demander : « Qui trompe-t-on ici?» Ses rapports sur la politique de l’Italie avant l’entrée en guerre de ce pays, ses jugements sur le rôle du Vatican comme messager de paix appellent aussi des réserves. Le lecteur, du reste, les fera d’instinct.

Et il pardonnera beaucoup à M. Erzberger en faveur de la franchise, malgré tout très apparente, avec laquelle ce politicien s’exprime sur la politique allemande avant et depuis l’armistice. En fin de

PREFACE

compte, il fallait pourtant qu’un Allemand se trouvât pour guider l’Allemagne sur le chemin de la capitulation. Pour des raisons que nous n’avons pas le droit de condamner, M. Erzberger s’offrit à remplir cette mission. Ses compatriotes lui en gardent rancune. C’est une raison pour que nous n’en fassions pas autant.

M. Ilelfferich a mené sa campagne contre Erzberger au nom de la vertu outragée. C’est tout simplement l’auteur de la résolution de paix du 4 juillet 1917, c’est le présidentde la Commission d’armistice, c’est l’homme qui s’éleva ensuite contre « l’inacceptable » de Scheidemann que M. Ilelfferich a voulu démonétiser.

Le pangermaniste Naumann avait dit à M. Erzberger tout de suite après l’armistice : « Aujourd’hui nous avons besoin de vous, mais demain nous vous jetterons dehors. » Les choses n’ont pas tardé à se passer comme avait prédit Naumann. Il n’est pas impossible, encore une fois, qu’Erzberger redevienne ministre, mais ce ne sera qu’après cette transformation de l’Allemagne dans le sens libéral et démocratique dont nous commençons à désespérer. Rendons grâce, en attendant, à l’ancien Ministre des Finances, redevenu simple député, pour les lumières qu’il nous fournit sur l’Allemagne de la guerre et de l’aprèsguerre, celle-ci, hélas ! trop semblable à celle-là.

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