CHAPITRE PREMIER
MON ACTIVITÉ DE PROPAGANDE
Malgré les vastes projets de lois de 1911, 1912 et 1913 relatifs à l'armée et à la marine, la guerre trouva le peuple allemand sans préparation au triple point de vue militaire, économique et politique. Sans la géniale invention concernant la fabrication de l'azote à l'aide de l'air atmosphérique, la production de la poudre aurait dû être interrompue en Allemagne au début de l'année 1915. Une malice du hasard voulut que, le 31 juillet 1914, le ministère de la Guerre reçût une lettre de l'Office‘du Trésor qui refusait les nouvelles ressources nécessaires pour augmenter le ravitaillement en munitions pour l’exercice 1915. De temps en temps, l'opinion allemande réclamait un plan de mobilisation économique, mais l'idée ne prit point de forme palpable. A la lin de juillet 1914, ùn négociant en gros allemand demanda A l'Office Impérial delà Marine s'il ne devait pas diriger sur l'Allemagne quelques vapeurs apportant en Angleterre de l'huile à machines. La réponse fut négative : on ne voyait pas de. raisons pour prendre une pareille mesure. Dans le domaine politique, rien n'était préparé en vue d'une guerre. Presque tous les hauts fonctionnaires du gouvernement
se trouvaient, en juillet, en congé ou en voyage. De Berlin, on donnait bien à entendre à Pallié de Vienne qu’on était prêt à soutenir jusqu’au bout la Monarchie danubienne dans l’explication nécessaire qu’elle avait avec la Serbie. On espérait que l’explication militaire pourrait être localisée, et que ni la Russie, ni la France, ni l’Angleterre n’interviendraient.
Telle était la situation politique en juillet 1914. Elle ressemblait à un château de cartes. Après l’ultimatum à la Serbie, j’eus quelques entretiens au ministère des Affaires Etrangères. On me déclara qu’il n’y avait pas de danger. Le rapporteur politique pour les affaires de France disait le 27 juillet : « La semaine prochaine, je pars joyeusement en congé. » Je demandai en haut lieu si le Congrès catholique prévu pour le mois d’août à Münster pourrait avoir lieu. On me répondit qu’il n’y avait aucune raison pour ne pas terminer les préparatifs ; il ne fallait pas songer à la guerre. On comprend dès lors pourquoi, durant les décisives journées de juillet, les représentants du peuple allemand partirent tranquillement en vacances, s’en remettant pour le reste au gouvernement. Ceci illustre assez bien le caractère idyllique de l’ancien régime. Seule la fraction social-démocratique du Reichstag lit des représentations au gouvernement. Le Parlement lui-même ne se réunit qu’après les déclarations de guerre. En matière de politique étrangère, comme dans les questions intérieures, il était toujours placé devant des faits accomplis.
Lorsque l’ultimatum à la Serbie et l’accueil qu’il trouva dans le monde eurent rendu la situation extrêmement critique, on n’a trouvé nécessaire, ni à Berlin, ni à Vienne, de se mettre d’accord avec lTtalie et la Roumanie et de préparer les arrangements nécessaires. La remise de la copie de l’ultimatum à Rome fut un événement tragicomique. Le Ministre italien des Affaires Etrangères, San Giuliano, était à Fiucchi. Le diplomate autrichien qui devait remettre la copie avait oublié de l’apporter. Comme il avait seulement pour mission de remettre la copie, il ne se crut pas autorisé à profiter de sa visite
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pour parler de l’affaire, si bien que le Ministre italien fut obligé le lendemain de s’en rapporter au journal. Il est vrai que dans les milieux du ministère des Affaires Etrangères berlinois on n’estimait pas que, par le conflit entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie, le casus fœderis avec l’Italie fût posé. Des juristes du Ministère ont établi ce point de vue dans un rapport détaillé. Les quelques jours de délai que laissait l’ultimatum, on n’en profita pas pour conclure un accord avec la Roumanie qui avait passé une convention militaire avec les Puissances Centrales. Le roi Carol s’efforça de tenir sa parole. Au Conseil des Ministres, il resta seul, appuyé seulement par le vieux Peter Carp. Le cœur brisé, il voulut abdiquer pour terminer ses jours dans le silence du cloître d’Einsiedeln, en Suisse. Sa mort subite mit fin à une existence féconde en travaux et en succès.
Les dirigeants de la politique allemande n’étaient aucunement préparés à une tâche pourtant inséparable d’une guerre moderne, et qui devait consister à exposer le point de vue allemand en Allemagne et à l’étranger. Cependant, au cours de la guerre des Balkans, la Bulgarie avait montré au monde qu’il ne s’agissait pas seulement de gagner des batailles, mais encore de conquérir l’opinion publique des pays autres que les belligérants. On a souvent reproché au Reichstag de ne pas avoir voté les fonds nécessaires pour la propagande politique. Le gouvernement manquait soit de courage, soit d’intelligence pour réclamer les sommes nécessaires à une organisation telle que l’Angleterre et la France surtout la possèdent depuis longtemps. Quant au Reichstag, il ne protestait que contre une augmentation des fonds secrets. Moi-même j’ai proposé en 1911 de créer un fonds « pour répandre à l’étranger les informations allemandes ». L’Office du Trésor a réduit à 300.000 marks la somme annuelle d’un demi-million demandée par l’Office des Affaires Etrangères. Cette somme fut acceptée sans contradiction par le Reichstag. On simplifia la comptabilité à ce sujet. Il y avait un autre inconvénient. Comme député j’ai regretté pendant des années qu’il n’existât pas un unique bureau de presse.
Les Affaires Etrangères avaient depuis longtemps un Département de la Presse, l’Office de la Marine en organisa un il y a une vingtaine d’années. Les deux bureaux se contrecarraient l’un l’autre à dessein et sans le vouloir. En 1914, le Ministère de la Guerre chercha de son côté à créer un Département de la presse. Le ministère prussien de l’Intérieur avait le sien. La presse allemande était peu représentée à l’étranger. Quand il se trouvait un représentant de la presse dans une mission diplomatique, il était si mal payé qu’il ne pouvait rendre de services appréciables à son pays, ni au point de vue politique, ni au point de vue mondain. Aux bureaux de presse que j’ai cités, deux vinrent s’ajouter durant la guerre : au Grand Quartier Général et à l’Etat-Major de Berlin. Le désordre elles mésintelligences grandirent, même après la création du Bureau central de la Presse. Malgré mes efforts, je ne pus obtenir une direction unique.
Lorsque la guerre éclata, l’Allemagne fut bloquée par ses ennemis, mais elle se bloqua aussi elle-même. Les bureaux militaires ordonnèrent aussitôt que pas un journal allemand ne franchit les frontières, et cela malgré la censure exercée à l’intérieur du pays. Les Affaires Etrangères ne connurent cet ordre que trois semaines après qu’il fut donné. Les journaux allemands qui auraient pu puissamment contribuer à éclairer les neutres et nos adversaires s’entassaient aux gares de la frontière. Gomme le démontrent les suppléments d’information volontaires ou involontaires qu’il apporta dans la suite, le Livre Blanc allemand ne donna qu’un tableau défectueux des huit jours les plus sombres de l’histoire universelle. Après les déclarations de guerre, quand de nombreux Américains voulurent retourner dans leur pays, ils ne purent rien emporter qui fût de nature à montrer à un peuple étranger comment le peuple allemand avait été entraîné dans la guerre. Un capitaine de l’Office de la Marine, homme énergique, m’invita, moi et d’autres hommes politiques, à écrire en quarante-huit heures une brochure sur les origines de la guerre, afin de la remettre à leur départ aux Américains. Nous y parvînmes tant bien que mal. Ce
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fat la première brochure de propagande allemande pendant la guerre. Les bureaux, le grand public étaient si enivrés par les premières victoires qu'ils attachaient peu d'importance à l'opinion de l’étranger. Les gens clairvoyants étaient extrêmement rares. L'un d'eux fut l'actuel Ministre prussien de la Justice, am Zehnhoff, qui, le soir du 4 août, me dit que cette guerre finirait par la défaite allemande. Ce ne fut que quand des négociants allemands, revenus des pays neutres, nous dirent quel état d'esprit y régnait qu'on s’aperçut que, malgré trois semaines de succès militaires, on avait subi une série de défaites politiques. Un négociant de Hambourg, venu de Hollande, expliqua dans les bureaux combien il était nécessaire de créer un service central de propagande pour l'étranger. En certains endroits, sa proposition ne provoqua que des haussements d’épaules. Cependant, deux ofliciers de marine accueillirent cette suggestion et vinrent me demander d'assumer la direction de la propagande à l'étranger. Ils me dirent que non seulement le remplaçant du Chancelier (le Chancelier était déjà au Grand Quartier Général à Coblence) avait donné son approbation, mais qu'il souhaitait ardemment me voir entreprendre ce travail. Je déclarai que, dès le jour de la mobilisation, je m'étais mis à la disposition du Ministère de la Guerre (durant dix ans j'avais été rapporteur pour le budget de l'armée). J'ajoutai que j'estimais impossible, après la déclaration de guerre, d'arriver à des résultats heureux à cet égard, et que surtout les erreurs commises pendant les trois premières semaines de la guerre étaient irréparables. Je dis enfin que j'avais une autre crainte : les bureaux militaires, tout-puissants, empêcheraient toute propagande politique utile. On résista à mes objections, on fit appel à mon patriotisme, on insista pour que je consentisse à essayer. Après un entretien que j'eus aux Affaires Étrangères, je me déclarai enfin prêt. Dès le premier jour, j'eus d’ailleurs une grande désillusion. Je demandai aux bureaux compétents quels hommes de confiance l'Allemagne avait jusqu’ici employés à l'étranger neutre. On fut extrêmement étonné de cette question, et
Ton me répondit que ces hommes n’existaient nulle part. En même temps, une série de bureaux de propagande s’ouvraient, çà et là, au hasard. Un cri retentissait partout : (( Faisons connaître la vérité à l’étranger! » Des milliers et des milliers d’Allemands se mirent à envoyer des journaux à des amis neutres. Des neutres se sont plaints à moi d’avoir reçu en un seul jour une douzaine d’exemplaires et même plus du même journal. On n’y mettait aucune critique. Par exemple, on envoyait en masse au Danemark des feuilles comme la Taegliche Rundschau , la Post , la Deutsche Tages-Zeitung , qui menaient une politique ardemment anti-danoise dans le Slesvig du Nord. En octobre 1914, je pus constater que 27 bureaux s’occupaient en Allemagne de faire de la propagande à l’étranger. Chacun d’eux travaillait pour son propre compte, sans nul plan d’ensemble. Après avoir surmonté des difficultés innombrables, on finit par restreindre peu à peu cette activité brouillonne et par créer un Bureau central (Zentralstelle fur Auslandsdienst ), chargé de la propagande par la brochure, le livre et l’image. L’ancien ambassadeur baron von Mumm s’est acquis de grands mérites comme directeur de ce Bureau central. Pourtant, en 1917, on supprima cette organisation péniblement créée; on en lança une nouvelle, sous la direction de l’armée. Le terme magique de propagande avait fasciné le général Ludendorff : il s’y lança à corps perdu.
Pour mes travaux, je manquais du personnel approprié. Il me fallut le recruter en toute hâte. Un major « énergique » du Ministère de la Guerre me reprocha plus tard d’avoir occupé au bureau de propagande un grand nombre d’étrangers. C’étaient des traducteurs. C’est pourtant un fait que les seuls bons traducteurs sont ceux qui écrivent dans leur propre langue. On s’est assez moqué de l’Allemagne parce qu’elle a méconnu cette vérité. Les premiers temps, beaucoup de prêtres de la Compagnie de Jésus furent les collaborateurs bénévoles des services de propagande à l’étranger. Ils s’acquittèrent fort bien de leur tâche. A ceux qui travaillèrent sous mes ordres — ils ne furent pas nombreux — je laissai une grande indé-
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pendance, mais j'exigeai d'eux les plus grands efforts. J'obtins ainsi toujours de bons résultats. Je me suis toujours abstenu d'influencer l'opinion publique allemande en matière de politique intérieure. Je me bornais à cet égard au minimum indispensable pour l'effet à produire à l'étranger. Je n'envoyais au delà des frontières que des faits absolument exacts. Des erreurs ont pu être commises : elles sont inhérentes à la faiblesse humaine. La propagande allemande ne devait pas exciter les peuples les uns contre les autres. Elle devait raisonnablement s'efforcer d'exposer la légitimité du point de vue allemand et de repousser avec dignité les attaques et les calomnies. Le meilleur moyen à employer était la dépêche courte et frappante. Puis venaient des articles de fond, les interviews, les lettres hebdomadaires, les brochures, les livres, les conférences, les revues illustrées, le cinématographe, le théâtre. Ce ne fut pas l'œuvre des premiers mois; il y fallut de la persévérance. La meilleure source et la plus sûre d'informations sur la situation dans les pays de l'Entente fut pour moi l'annonce de journal. Elle cachait bien des choses, mais elle ne mentait pas. Les annonces révélaient les besoins, les stocks de marchandises, les quantités, les prix. Par exemple, le prix du beurre dans la presse parisienne, le prix des vêtements dans les journaux de Londres constituaient pour moi le meilleur des baromètres, me donnant les indications les plus sincères sur les effets de la guerre sous-marine. Je considérais les annonces comme une mine inépuisable de renseignements politiques. Je les trouvais plus importantes que toute la partie politique de journaux soumis à la censure.
Peu après mes débuts dans ces services, je m'aperçus qu'outre les difficultés dont j'ai parlé, de nombreux obstacles s'opposaient à la réalisation de mes fins. En 1914 et 1915, les bureaux militaires comprenaient très peu la nécessité de la propagande. C'est ainsi que pendant longtemps on refusa de permettre aux journalistes neutres de se rendre au front. Le refus était motivé par le terme vague d' « espionnage ». Lorsqu'on réussit à déterminer
plusieurs journalistes italiens à faire le voyage d’Allemagne, ils furent accueillis fraîchement par les militaires. Un officier allemand ne se gêna pas pour traiter d’espions les journalistes qu’il était chargé d’accompagner. Il disait que « la bonne épée allemande valait mieux que toutes ces histoires ». Les Italiens exprimèrentle désir de s’entretenir avec nos grands chefs. On leur refusa cette faveur, et un officier de réserve allemand qui s’était entremis pour le voyage fut arrêté pour des motifs futiles. Durant des mois, je m’efforçai en vain de le délivrer d’une détention imméritée. En août 1915, je reçus une réponse négative des autorités militaires. Les motifs invoqués étaient classiques : la détention lui était infligée « dans l’intérêt de l’Empire, eu égard à son attitude » ; elle était maintenue « dans le propre intérêt » de l’officier et « afin de lui éviter la tentation de recommencer ». L’officier de réserve avait commis ce crime d’avoir travaillé, d’accord avec les milieux officiels, en faveur d’un‘e entente avec l’Italie. On eut beau faire remarquer aux chefs militaires que l’Entente en usait autrement, et qu’elle enrichissait notamment la presse italienne de brillantes descriptions des fronts français et anglais : ce fut comme si on eût parlé à des sourds.
Jusqu’à la fin, jusqu’au désastre, les grands chefs militaires allemands n’ont rien compris à la psychologie de la guerre. Les communiqués quotidiens en fournissaient journellement la preuve. Tous ne parlaient que de victoires. On passait les défaites sous silence, ou on les arrangeait de telle sorte qu’il fallait une rare compétence pour les deviner. Cette méthode était aussi dangereuse à l’intérieur qu’à l’extérieur. La grande masse du peuple allemand se demandait pourquoi la paix n’arrivait pas, puisqu’on remportait une victoire par jour. A l’étranger, ces communiqués ébranlaient la confiance en la cause allemande. Enfin, la censure allemande, malgré tous les efforts que j’ai faits, a laissé obstinément de côté un facteur essentiel : la pitié que doit inspirer un peuple qui a faim et qui souffre. Le refrain, en Allemagne comme à l’étranger, était : « Nous n’avons peur de personne». On
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interdisait rigoureusement toutes les descriptions relatives à la disette où vivait le peuple allemand, à sa sous-alimentation, à ses souffrances. Des médecins, des hommes de science allemands écrivirent, de gré ou de force, qu'il était excellent pour les Allemands de manger moins qu’avant la guerre. A Y aide de vastes statistiques, on montra comme on peut vivre de peu ; on voulait prouver à l’étranger que nos stocks de vivres et d’objets de première nécessité étaient si grands que l’Allemagne ne souffrirait jamais de la famine. Les bureaux responsables ne songeaient pas que l’étranger pouvait facilement connaître le menu, les rations du peuple allemand; ils ne songeaient pas que les Allemands qui obtenaient leurs passeports pour l’étranger s’empressaient de crier le plus fort qu’ils pouvaient, dans les hôtels, leur satisfaction de « manger, pour une fois, à leur faim ». Ce n’était pas ainsi que procédait l’Entente. Elle savait exploiter la pitié qui attendrit le cœur le plus dur. Quand les faits ne suffisaient pas à cette propagande, elle en inventait. Qu’on se rappelle les enfants belges aux mains coupées. Pendant mon séjour à Rome, j’appris que la gouvernante anglaise de la maison royale italienne avait su si bien s’y prendre pour intéresser ses élèves au sort des enfants belges qu’ils s’élancèrent un jour vers leur père en criant : « Papa, papa, faccia la guerra! Pense aux pauvres enfants belges, sans mains et sans jambes ».
Toute la propagande des atrocités, menée par l’Entente, se proposait de faire haïr l’Allemagne, pays de « barbares », et d’éveiller la sympathie envers ses adversaires. Elle fit donc appel au puissant sentiment qu’est la pitié. Les bureaux militaires nous empêchèrent de contrebalancer cette propagande. L’invasion de la Belgique souleva le monde presque tout entier contre l’Allemagne. La Belgique devint, comme je le dis au Reichstag, le favori du monde. Les Allemands répliquaient en invoquant le droit de légitime défense. L’argument était insuffisant. Lorsqu’à la fin de 1916, les déportations de Belgique eurent lieu, l’Allemagne avait définitivement perdu la partie sur ce terrain. Le Pape Benoît XV réussit, il est vrai, à obtenir
de l’Empereur Guillaume la promesse que de nouvelles déportations ne se produiraient pas. Malheureusement, les militaires allemands interprétèrent à leur façon cette promesse. Les Belges ne seraient plus déportés en Allemagne, mais ils seraient envoyés au front, pour travailler. J’objectai qu’une parole de l’Empereur était définitive, et qu’il ne fallait pas y revenir. Je n’eus aucun succès. Le défunt cardinal Farley, de New-York, dont l’attitude avait été jusqu’alors celle d’une bienveillante neutralité, me fit dire que les procédés allemands l’avaient mis hors de lui. Il déclara en public que « depuis le temps des Mèdes et des Perses, on n’en avait point usé ainsi avec les populations. » Quand j’abordai ce thème au Parlement, le ministre prussien de la Guerre, von Stein, déclara que ces paroles le laissaient froid : l’Allemagne avait pris ses mesures pour lutter contre la paresse des Belges, et parce que l’Entente, par son blocus, rendait nécessaire l’utilisation de toutes les forces humaines dans les territoires occupés. Les continuelles hésitations de l’Allemagne dans la question des buts de guerre, l’attitude équivoque des autorités durant la troisième et la quatrième années de guerre, ont rendu la propagande allemande extrêmement difficile. La guerre sous-marine à outrance, la façon dont on essaya de la justifier, la publicité tapageuse faite autour de ses résultats réels ou supposés détourna de nous de nombreux amis dans les pays neutres. Quand l’Amirauté allemande faisait annoncer qu’elle avait coulé en un mois 600.000 tonnes, et que telles et telles quantités de vivres et de matières premières avaient été englouties, elle ne pensait pas, malgré les observations que je fis à ce sujet, quelle impression en ressentaient les Neutres. Ceux-ci souffraient également de la guerre sous-marine; ils se disaient que c’était la faute de l’Allemagne s’ils subissaient des privations et si les prix de la vie ne cessaient de monter. Peu de gens comprenaient que la guerre sousmarine contre les navires de commerce était une réplique au blocus dont le peuple allemand était victime au mépris du Droit des Gens. En effet, le blocus touchait peu les Neutres, mais la guerre sous-marine leur causait un dom-
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mage sensible. Une série d’erreurs à peine compréhensibles commises par les agences de presse officielles et officieuses souleva les moqueries de l’étranger. Durant un séjour que je fis en Suisse en décembre 1916, une dépêche annonça que l’Empereur avait ordonné de pavoiser et de tirer des coups de feu en l’honneur de la prise de Bucarest. Un brave Suisse remarqua : « Même pour se livrer aux réjouissances, il faut que les Allemands reçoivent des ordres ». La gaîté devint encore plus large lorsque, peu de jours après la nomination du Chancelier Michaelis, on annonça à l’étranger qu’il avait été promu capitaine. Ce sont des incidents de ce genre qui symbolisent le « militarisme » allemand. Quand on parlait de ces choses en Allemagne, on croyait s’adresser à des étrangers. C’est le sentiment que j’eus, lorsqu’au début de septembre 1914, je proposai au Chancelier de faire inviter au Grand Quartier Général l’ancien Président des Etats-Unis, Théodore Roosevelt. Des Américains bien informés m’avaient dit que Roosevelt accepterait une pareille invitation. Mes suggestions à cet égard subirent tant d’échecs que j’eus plus d’une fois la pensée d’interrompre mon activité. C’est ce que je fis en grande partie après le vote de la résolution de paix par le Reichstag, en juillet 1917. De mes fonctions, je ne conservai que celles qui avaient exclusivement trait à ma personne et a mes relations personnelles.
Il serait prématuré de faire un tableau complet de la propagande, et des raisons que chacun comprendra s’y opposent. Il fut’criminel d’exiger de moi que je fournisse publiquement des explications sur telle ou telle mesure prise au service de la propagande et sur les personnes qui y furent employées. Quel est le neutre qui se mettrait encore à la disposition de l’Allemagne s’il savait qu’il court un pareil danger? Il est des gens qui s’imaginent que la propagande consiste à corrompre des hommes, à acheter des journaux, etc. Je proteste avec énergie. Qui s’aventure sur ce terrain est vivement débarrassé de son argent et s’expose aux pires mésaventures. C’est ainsi que je me suis opposé de toutes mes forces, pendant la guerre,
à faire acheter un grand journal français par des intermédiaires. Malheureusement, on dépensa malgré tout les dix millions; ce fut, comme je l’avais prévu, pour un résultat négatif. Je repoussai également l’idée de fonder de nouveaux journaux, au grand scandale de plusieurs « experts ». Le but auquel je visais particulièrement resta toujours celui-ci : montrer à l’étranger quelle est la situation en Allemagne, ce que veut le peuple allemand dans sa grande majorité, afin de permettre ainsi à l’étranger de porter un jugement équitable sur la cause allemande. Lorsqu’il fut avéré qu’il était inutile de vouloir faire de la propagande à l’étranger une œuvre d’ensemble, je me consacrai surtout à éclairer les catholiques et dans les pays neutres et dans les pays ennemis.
Le 2 septembre 1914, un « Mémoire des Catholiques allemands sur la guerre actuelle » fut remis à Rome aux cardinaux réunis en Conclave. Cette « démarche inusitée » avait une excuse : « L'Allemagne était presque coupée de toute relation avec le reste du monde». Dans ce Mémoire, les catholiques allemands les plus en vue, surtout des parlementaires, déclaraient :
« Le peuple allemand n’a pas voulu la guerre. La déclaration de guerre et la mobilisation ont eu pour conséquence une grande rénovation religieuse. Le peuple allemand s’est montré aux jours de l’épreuve animé d’une foi robuste. Mais il est un ennemi contre lequel il ne peut rien : le mensonge. L’Allemagne ne fait pas la guerre par esprit de conquêtes; elle lutte pour son existence. L’attaque la plus dangereuse de cette guerre vient de l’orthodoxie moscovite. Non seulement la Russie veut soumettre tous les Slaves à sa tyrannie politique, mais elle veut les courber sous son joug religieux. La victoire de la Russie porterait le coup le plus fatal au catholicisme. Pour le catholicisme de l’Europe Occidentale, il n’est pas d’ennemi plus terrible que le Russe qui, depuis des siècles, a arraché de l’Eglise, par la brutalité, les catholiques polonais. »
Ce mémoire, traduit en latin, contenait encore les télégrammes échangés entre le Tsar et l’Empereur, le discours de l’Empereur et le discours prononcé par le Chancelier
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le 4 août 1914. Un prélat qui séjournait à Rome remit ce mémoire, qui ne contenait d'ailleurs aucune accusation ni aucune attaque contre les catholiques des autres pays, aux Eminences rassemblées dans cette ville. Le document fut favorablement accueilli. On fut donc très étonné en Allemagne quand on apprit que plusieurs catholiques français connus, sous la direction de cardinaux et d’évêques, répandaient au début de 1915 l'écrit intitulé : « La Guerre allemande et le Catholicisme ». C’était une grave offense à l’adresse du peuple allemand et des catholiques allemands. Une réponse était nécessaire. Au mois de mai 1915, je m’adressai à plusieurs catholiques notoires pour les gouper en un « Comité de catholiques allemands », qui répandrait une réplique. « Pour obéir au vœu de Sa Sainteté le Pape Benoît XV, cette réplique ne doit pas être composée par des princes de l’Eglise, mais, si elle est nécessaire, doit être rédigée et répandue par des laïques catholiques hautement considérés ». Le professeur Rosenberg, de Paderborn, se déclara prêt à la composer. Presque en même temps, on s’occupait à Fribourg en Brisgau et à Munster en Westphalie à rédiger une réponse. Le Comité de Fribourg estimait qu’une participation de l’Episcopat allemand était absolument nécessaire. 11 exigeait aussi une réfutation par les savants catholiques les plus illustres d’Allemagne et l’envoi immédiat d’une protestation. On devait convier à ce travail, outre les hommes politiques, les facultés de théologie, les professeurs des Universités catholiques et de hauts ecclésiastiques. Les adhésions au Comité proposé par moi affluèrent. Mais il ne fallait pas disperser ses forces. 11 fallait se joindre aux gens de Fribourg. L’Episcopat allemand prendrait-il part à l’action? Là était la principale difficulté. J’insistai pour qu’en tout cas les catholiques allemands n’imitassent point le mauvais exemple français, pour que « les évêques ne se dressassent pas contre les évêques, les cardinaux contre les cardinaux, dans celte guerre qui déchirait déjà les peuples ». Je disais : « que les Français avaient déjà compromis l’union au sein du Sacré Collège et de l’Eglise, et qu’il ne fallait pas que l’Episcopat allemand agrandit et
approfondit le fossé », « que je cesserais de collaborer à cette action si Ton insistait pour inviter l'Episcopat à entrer dans le mouvement de protestation ». Les deux cardinaux allemands et le plus grand nombre des évêques partageaient mon opinion. Les cardinaux de Cologne et de Munich exprimèrent à l'Empereur, au nom de l'Episcopat allemand, la douloureuse indignation que leur avait causée ce livre, et ils annonçaient qu’ils se plaindraient auprès du chef de l'Eglise. Le 17 août 1915, ces idées furent exprimées dans l'adresse de dévouement présentée au Pape par l’Episcopat allemand. La réponse du Vatican en date du 6 septembre 1915 conseillait à tous les catholiques « d'éviter toute discorde et de contribuer par la charité chrétienne au rétablissement d'une paix qui devra être conforme aussi bien aux commandements de la Justice qu'à la dignité des peuples ». Dans cette lettre, il est question de la « route royale » qui, par la tolérance et l'amour du prochain, conduit à la paix. Ce serait s'écarter grandement de cette voie que de croire qu'il est permis de rabaisser, par des paroles et par des écrits, les actes des catholiques d'un autre peuple. L'apôtre n'a-t-il pas défendu aux chrétiens de « se provoquer et de s'envier les uns les autres? » A la suite de ces événements, l’accord se réalisa. Un « Comité de travail des catholiques allemands » fut fondé sur une large base. Dans un mémoire plein de dignité, ce Comité repoussa les accusations françaises ; il regretta que « même des princes de l’Eglise eussent prêté leur autorité à ces manifestations d'une haine passionnée. Nous protestons solennellement contre cette façon d'accuser de barbarie nos soldats et notre peuple tout entier. Nous sommes les témoins de la hauteur morale et religieuse de notre peuple. » Le Comité déclarait encore qu'au contraire des catholiques français, il avait évité « de demander aux cardinaux, aux archevêques et aux évêques d'intervenir, parce qu'il estimait que le but purement politique de cette polémique au sujet du catholicisme et de la guerre mondiale n'était point conciliable avec la dignité et avec la mission de l'Episcopat ». Le professeur Rosenberg put terminer son méritoire travail :
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La Guerre allemande et le catholicisme . Le livre fut très favorablement accueilli en Allemagne et à l'étranger. Il fut traduit en anglais, en français, en hollandais, en italien, en espagnol et en portugais. Les catholiques allemands des Etats-Unis ont mérité notre reconnaissance. Les catholiques germano-américains les plus connus, parmi lesquels 12 prélats, écrivirent pour le livre une préface dans laquelle ils se déclaraient solidaires avec les catholiques allemands. Ceci conféra à l'ouvrage un caractère américain. Tous les princes allemands exprimèrent l'estime que leur inspirait le livre. Le roi de Bavière écrivit : « Je suis heureux et sincèrement satisfait que les attaques passionnées des Français aient été repoussées avec cette vigueur, cette netteté catégorique, cette tranquille dignité, par le professeur D r Rosenberg ». L'organisation des catholiques français, et la suite avec laquelle ils poussaient le combat rendaient nécessaire une organisation stable des catholiques allemands. A la fin de juillet 1915 fut créé un Comité administratif composé des professeurs d'Université Finke (Fribourg), Grauert (Munich), Schulte (Bonn), du prélat Mausbach, de Münster (président) et de l'auteur de ces lignes. Le Comité, en s'adjoignant quarante savants éminents, devint un « Comité de travail pour la défense des intérêts allemands et catholiques pendant la guerre ». Auprès de lui fonctionnait le Comité d'action des Catholiques allemands fondé en septembre 1914, puis agrandi. Le Comité de travail fit paraître le livre catholique allemand par excellence : Culture allemande, catholicisme et guerre mondiale , qui fut lancé en langues allemande (15.000 exemplaires), anglaise (30.000), portugaise (15,000), française (10.000), italienne (6.000), espagnole (10.000), et hollandaise (6.000). Ce livre doit surtout beaucoup au professeur d'Université Pfeilschiffer. Le Professeur Troeltsch caractérisa ce livre de guerre catholique comme « un travail qui commande le respect », comme « une réplique brillante à l'explosion de haine française » et comme « l'expression d'une mentalité vraiment allemande, qui sait en même temps sauvegarder sa catholicité ». « Ce livre est un gain national ».
Meme le social-démocrate Pernerstorfer écrivait alors : « On constate, au grand honneur du monde catholique, que les auteurs de ce livre ont conservé un ton exempt de haine violente. Ils ont écrit leurs articles dans un véritable esprit de conciliation, qui n’ôte rien à la netteté de leur défense ». On comprendra tout le sens de ces paroles si Ton se rappelle une prière qui se trouve dans un livre de guerre français qui m’a été envoyé du front : Livre de Piété du Soldat , par un aumônier militaire, Paris, 1915, Librairie Saint-François, 4, rue Cassette. Cette prière (pages 5 et 6) est ainsi conçue :
« Ayez pitié, Cœur sacré de Jésus, de l’habitant envahi que le barbare écrase, vole, massacre, et brûle sans merci, de l’enfant, du vieillard, de la femme, du blessé, que l’ennemi mutile et fait mourir, du prêtre, du religieux, de la sœur, que l’Allemagne fusille ».
Ma réponse fut la suivante : Conformément au désir du nonce de Munich, le cardinal Frühwirt, j’appuyai le plus chaudement que je pus une suggestion de l’évêque de La Rochelle qui tendait à permettre aux séminaristes français tombés en captivité de continuer leurs études théologiques. Au camp de prisonniers de Münster, environ 60 séminaristes français furent réunis, des professeurs de séminaires et des religieux français leur firent des cours de théologie.
L’activité du Comité de travail prit des formes plus amples, soit en entreprenant des travaux, soit en secondant ceux des autres. Une œuvre extrêmement méritoire est la (( Collection des lettres de soldais catholiques » par le professeur Pfeilschiffer. Sur 4.000 lettres péniblement rassemblées, on choisit 800 'numéros : 67 émanant d’officiers, 114 d’hommes cultivés, 53 d’ecclésiatiques aux armées, 22 de professeurs, 540 des couches les plus larges de la population. L’auteur m’écrivit que cette collection de lettres était l’un des travaux les plus désagréables et les plus énervants qu’il ait faits. Mais cette collection est devenue une sorte de miroir de la vie religieuse de l’armée allemande. Traduite en français, elle^ put
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être répandue à l'ouest et à l'est. L'œuvre du professeur Krebs, de Fribourg en Brisgau : « Le traitement des l prisonniers de guerre en Allemagne » (en allemand et en français ) est un document durable de la charité allemande dont les effets bienfaisants se lirent sentir durant la guerre. Sur ma demande, le professeur Strucker composa la « Collection des documents pontificaux relatifs à la paix ». Par les soins du Comité *de travail, l'ouvrage en deux volumes intitulé, VAllemagne et le catholicisme de Meinerts et Sacher, fit de rapides progrès.
Les lettres mensuelles catholiques (parues à partir de décembre 1915) furent, sur mon initiative, publiées par le professeur à l'Université de Fribourg, Dr. Krebs, dans le dessein « de repousser le reproche de barbarie et d'immoralité » et « dans l'intérêt des relations amicales avec nos coreligionnaires de l'étranger ». L'auteur et éditeur des Lettres mensuelles catholiques a joui de la plus grande liberté. Toutefois, je ne pus faire droit à un désir qu'on manifesta à diverses reprises : répandre ces lettres en Allemagne. J'insistai, d'autre part, sur la réserve qu'on devait observer à l'égard de la question belge. Ces lettres eurent un grand succès. Leur édition mensuelle était de plus de 30.000 exemplaires, et en sept langues. Les catholiques allemands d'Amérique publièrent par leurs propres moyens une édition mensuelle de 10.000 exemplaires. Ce moyen de propagande avait une grande importance pour les milieux catholiques cultivés. En effet, des lettres mensuelles catholiques dues à la plume de hauts ecclésiastiques britanniques parurent également à Londres par les soins de la British Catholic Information Society et sous la direction du Père Jésuite Martindale. Malheureusement, les Affaires étrangères n'ont pas continué ce travail si utile après la conclusion de l'armistice. Il faut également citer dans cet ordre d'idées les Lettres hebdomadaires catholiques destinées surtout aux couvents et congrégations et aux revues hebdomadaires catholiques de l'étranger. Le Dr. Schnitzler en fut le conseiller compétent. Le Comité de Travail des catholiques allemands estima qu'il était de son devoir de participer aux organi-
sations internationales du même genre. Dans la première moitié de Tannée 1917, ridée se fît jour en Suisse de créer une association internationale pour le droit international chrétien. Il s’agissait de propager ridée de la paix de conciliation et de réclamer une réorganisation du droit international sur une base chrétienne. C’est sur mon initiative que fut fondé, le 3 novembre 1917, le groupe allemand de l’Association pour le droit international chrétien, dont le professeur Ebers (Munster) fut le secrétaire général. En Autriche, en Espagne et même en France, des tendances analogues se manifestèrent. Le groupe allemand édita une collection de brochures : Le droit international , qui fut bien accueillie. Il eut par ailleurs occasion, durant la guerre, de défendre l’idée du droit international. Au début de février 1918, j’appris que le ministère de la Guerre voulait mettre à la disposition des gouvernements des pays intéressés tous les objets du culte qui avaient été enlevés des territoires occupés. J’adressai au ministère de la Guerre un Mémoire où je me plaçais sur le terrain du droit international et où j’exigeais que les objets en question fissent retour à leurs propriétaires, c’est-à-dire à la paroisse intéressée. Quand il est impossible, disais-je, de découvrir le propriétaire, les objets du culte doivent être considérés comme une portion des biens ecclésiastiques et être rendus à l’évêque du diocèse, puis au Pape. Je soutenais qu’en aucun cas les objets non réclamés ne devaient faire retour au Fisc. La question fut résolue dans le traité d’armistice qui ordonna la restitution au propriétaire légitime.
L’Union internationale catholique m’inspira un très vif intérêt. Il est faux toutefois de prétendre que j’en suis le fondateur. C’est un catholique italien de marque qui en entretint d’abord d’éminents catholiques suisses. L’idée fit son chemin dans les milieux suisses : je la recommandai comme un moyen de réaliser une paix internationale durable. En février 1917 devait avoir lieu le premier congrès catholique politique social à Zurich. Sur la demande des Suisses, je me chargeai d’inviter des Autrichiens, Hongrois, Tchèques, Polonais, Lithuaniens et Hollan-
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dais. Les Italiens, les Espagnols et les Français furent invités par la Suisse. Malheureusement, la réponse des Hollandais fut négative, et les Espagnols furent empêchés en dernière heure par les difficultés du voyage. Le premier Congrès eut lieu à Zurich en février 1917 et se déroula d’une façon satisfaisante grâce aux efforts des catholiques suisses et du président, le conseiller d’Etat Wirz. L’adresse de dévouement envoyée au Saint-Père fut l’objet d’une réponse bienveillante. En même temps, se développa une action en faveur des prisonniers de guerre et des internés civils. On intervint auprès des gouvernements belligérants pour qu’il fût permis aux prisonniers de guerre de célébrer dignement les fêtes de Pâques. Cette démarche resta malheureusement sans résultat. L’Union internationale catholique fut à ce moment dénoncée près du Grand Quartier Général allemand comme une organisation nuisible aux intérêts allemands. Je me vis contraint de protester par un Mémoire. Dès novembre 1917 furent lancées les invitations à un deuxième Congrès, dont le but était caractérisé en ces termes : « Permettre aux leaders politiques et sociaux des catholiques de tous les pays de prendre contact, inlluer sur les négociations de paix dans le sens des intérêts généraux du christianisme et du catholicisme ; collaborer loyalement à rétablir et à affermir l’ordre international et social; esquisser certaines directives au point de vue politique, social et économique en évitant de toucher à la liberté d’action des catholiques des différentes puissances ». L’Union internationale catholique eut pour organes un Secrétariat général à Zurich, un Comité directeur de cinq membres formé de catholiques suisses éminents, et un Comité central composé de représentants de tous les pays. La deuxième conférence, à la fin de janvier 1918, groupa un nombre inespéré de délégués envoyés du Danemark, d’Allemagne, de Lithuanie, d’Autriche-IIongrie, de Bosnie, du Liechtenstein, de la Russie, du pays tchèque, de la Suisse. L’Union se félicita, dans ses résolutions, de la note du Pape Benoit XV en faveur de la paix en date du l or août 1917. Elle réclama pour le Saint-
Siège « cette liberté et cette indépendance qu'exigent les intérêts de la Sainte Eglise et de l'humanité ». Elle recommanda d'appeler aux négociations de paix des conseillers canoniques, de créer des sections pour la réorganisation du droit international. Elle exprima le vœu qu'un Congrès des travailleurs catholiques et chrétiens-sociaux et des organisations d'ouvrières fût bientôt convoqué. Ce Congrès eut lieu d'ailleurs à Lucerne au printemps 1918.
Il est d'autres faces de la propagande que je veux signaler en passant. Le mouvement féministe, même le mouvement féministe international, fut protégé par moi autant que l'état de guerre le permettait. Une œuvre intéressante de propagande fut la Chronique mensuelle de guerre que je lis paraître en sept langues à 100.000 exemplaires par mois. Dans sa première partie, elle contenait les documents les plus importants relatifs à la guerre, puis un calendrier des événements et entin d'intéressantes descriptions et récits (lettres de soldats, etc). Ce livre de propagande fut également imité bientôt par l'Angleterre.
Il est une entreprise dont je me souviens, comme homme politique catholique, avec une satisfaction particulière. Ce sont les lettres hebdomadaires évangéliques que sur mon initiative le professeur de théologie berlinois, M. le conseiller de consistoire Deissmann, lit paraître à partir de novembre 1914. Son objet était « de protéger les relations ecclésiastiques et théologiques entre l'Allemagne et l'Amérique ». Les liens ecclésiastiques protestants entre l'Allemagne et l'Amérique ne sont pas officiels.
Il existait toutefois des relations historiques et personnelles, particulièrement sur le terrain des missions, entre les deux pays. Les relations théologiques et scientifiques étaient encore plus étroites. Le professeur Deissmann fit un très heureux choix d'adresses. 11 retint surtout les noms de ses anciens élèves,^ceux d'instituts amis ou connus de nous, ceux de personnages jouissant d'une situation importante. Le nombre de nos destinataires, qui fut d'abord de 300, augmenta de semaine en semaine. Le contenu des lettres s'inspira systématiquement des inté-
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rêts américains. « Des descriptions relatives à Tétât des esprits en Allemagne alternaient avec des tableaux d'un caractère religieux et ecclésiastique. La question arménienne y fut traitée à différentes reprises. On répondit à de nombreuses questions. Le professeur Deissmann put être content de la façon dont son remarquable travail fut accueilli. Le Secrétaire général du « Fédéral Council of the Churches of Christ in America », qui groupe trente organisations évangéliques avec 125.000 communes, entretint des relations étroites avec l'éditeur des Lettres hebdomadaires évangéliques . Tout ce travail de conciliation et d'entente fut interrompu par la guerre sous-marine à outrance, car des envois réguliers aux Etat-Unis devinrent impossibles. La deuxième série des Lettres hebdomadaires fut donc éditée pour les Etats Scandinaves et pour la Suisse, ainsique pour les ecclésiastiques du front. Cette œuvre fut bien appréciée. Le Basler Kirchenfreund écrivit le 1 er octobre 1918.
<( Deissmann a trouvé Tapprobation qu’il méritait non seulement dans sa patrie, mais dans les pays neutres. C’est justice. Les Lettres hebdomadaires sont écrites dans un esprit œcuménique et vraiment apaisant. Elles sont en quelque sorte le point de cristallisation de toutes les tendances pacificatrices. On ne peut leur comparer aucune entreprise du même genre. »
Les nombreux entretiens que j'eus avec l'éditeur des Lettres hebdomadaires me permirent d'apprécier ce noble caractère. Nous avons tous deux travaillé durant la guerre à éviter les discordes confessionnelles. Le 1 er mars 1917, j'ai pu écrire au conseiller Deissmann :
« Les discussions delà Chambre des Députés au sujet de la fête en Thonneur de la Réforme est une action dont il faut se féliciter. J’ai fait en sorte que la presse catholique évitât tout ce qui pourrait amener des querelles entre les confessions à propos du Jubilé et je suis convaincu que tous les esprits sérieux pensent comme moi. L’appel lancé par le Conseil ecclésiastique supérieur évangélique me confirme dans ma conviction. »
SOUVENIRS DÜ GUERRE-
J’étais d’autant plus autorisé à tenir ce langage que, dès lé début de 1916, le Vatican nous faisait savoir que Sa Sainteté avait déclaré : « Le Jubilé-de Luther ne doit pas être troublé par des attaques de presse catholiques. Les catholiques n’ont le droit d’élever la voix pour se défendre que s’ils sont l’objet d’initiatives offensantes. »
A la fin de 1915, je gagnai à la cause de la propagande allemande un journaliste international de poids. Alsacien de naissance, il avait été correspondant de journal pendant plus de 30 ans en France et en Angleterre. Il avait joué un grand rôle dans l’affaire Boulanger, dans l’affaire Dreyfus. Il était connu dans les milieux de la grande politique française. J’approuvai son plan d’une correspondance politique de l’Europe centrale en quatre langues. Brillamment rédigée, cette correspondance attira l’attention des hommes politiques des pays ennemis et défendit excellemment les intérêts allemands. On parvint à garder le secret en ce qui concerne l’éditeur et les rédacteurs. Au début de 1917, je le mis à la tète des revues hebdomadaires La Paix et la Pace. Ces écrits devaient servir à la propagande parmi les prisonniers de guerre français et italiens, devenir un organe qui permît, pendant les négociations de paix et avant celles-ci, de représenter les intérêts allemands en langue française. Le titre des revues parut ne pas plaire aux militaires allemands, car ils défendirent de la répandre en Allemagne et dans les Balkans, bien que dans ces régions les intellectuels ne parlent guère que le français. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans le détail des attaques et des insultes qui furent lancées contre moi au sujet de ma propagande. Mes travaux furent l’objet d’une question posée au Reichstag en juillet 1918 par le leader des pangermanistes au Parlement, le comte Westarp. Cette question inquiéta fort les amis de l’Allemagne à l’étranger. De nombreuses lettres me firent part de leur crainte. Mais ma discrétion les mettait à l’abri de tout désagrément. Les principes pangermanistes n’admettaient pas qu’on fît de la propagande à l’étranger. La somme que j’y consacrai n’atteignit même pas une douzaine de millions de marks. J’ai beau-
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coup fait avec cette petite somme. Le Chancelier m’écrivit (4 septembre 1918) :
<( Votre travail dans le domaine de la propagande et de l’information a eu de bons résultats. Vous avez rendu à l’Empire de précieux services. Cette conviction peut vous remplir de satisfaction et vous assure des droits à la reconnaissance de la patrie. »
Faire de la propagande allemande durant la guerre a été la fonction la plus ingrate dont on pût charger un Allemand. C’est le sentiment qui m’animait quand je terminai mes travaux dans l’été 1918. Je ne savais pas alors que dans un avenir très rapproché quelques fonctions encore plus ingrates m’attendaient.