CHAPITRE XXV
POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX
Dès le 10 novembre 1918, dans la forêt de Compiègne, j'avais, par un radiotélégramme, demandé au gouvernement allemand de s'adresser au plus vite au président Wilson pour qu'il agît en faveur d'une paix préliminaire. En un mois, cinq demandes officielles furent adressées, directement ou indirectement, au Président et aux Alliés. Elles restèrent sans réponse ; une fois seulement, le gouvernement allemand fut avisé par une note brève de s'adresser à la totalité des gouvernements alliés. Ce fut fait, sans résultat. En février 1919, on pouvait espérer que des négociations en vue d'une paix préliminaire ne tarderaient pas. Des Américains m'en informèrent et me déclarèrent en même temps que cette paix préliminaire contiendrait des conditions épouvantables pour l'Allemagne. Le président Wilson — disaient mes intermédiaires — avait réussi à éluder les propositions les plus rigoureuses de l'Entente, mais, bientôt après son arrivée à Paris, il avait renoncé à traiter publiquement la question de la paix, perdant par là un des principaux moyens de faire aboutir ses propres revendications. D^autre part, lorsque Wilson avait procédé, durant l'année 1918, aux diverses déclarations que l'on sait, l'Allemagne était encore une puissance avec laquelle les autres devaient compter. La défaite militaire de l'Allemagne, la dissolution complète de la quadruple alliance et l'affaiblissement provoqué en
POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX
Allemagne par la révolution avaient privé Wilson d'un autre appui. La paix préliminaire serait donc extrêmement dure pour rAllemagne. Un membre du Grand Quartier Général américain me lit dire qu'elle réduirait le peuple allemand « à un esclavage perpétuel ». Il semble, qu'au mois de février, les Alliés se soient mis d'accord pour conclure avec l’Allemagne une paix préliminaire, car le Commandement suprême des Alliés m'avertit, lors des négociations au sujet de la dernière prolongation de l'armistice à Trêves, de prendre mes dispositions pour un assez long séjour. Puis on changea d'avis, on proposa et on décida une prolongation de l'armistice pour un temps indéterminé avec un délai de trois jours pour le dénoncer.
Les travaux préparatoires à la conclusion de la paix furent confiés au comte Bernstorff, ancien ambassadeur d'Allemagne à Washington, et à moi-même. Nous travaillâmes toujours en pleine harmonie. Nous eûmes d'abord un pénible travail à exécuter : il s'agissait de mettre d'accord les différents ministères, dont les représentants se faisaient encore parfois d'étranges illusions. Il fallut ensuite choisir les experts pour les différentes questions économiques et financières. Certains pays allemands essayèrent de se faire représenter aux négociations de la paix par un délégué spécial. Je m'y suis opposé avec succès. Je n'ai même pas reconnu à la Bavière un privilège de ce genre. Le choix de la délégation de la paix, qui incombait au gouvernement du Reich, suscita de nombreuses difficultés. Dès le début, jerefusai moi-même d'en faire partie. D'une part, à cause des tristes expériences d’injustice et d'ingratitude que j'avais faites à l'occasion de la conclusion de l'armistice ; d'autre part parce que j'estimais que ce serait le gouvernement de Berlin, et non pas la délégation de la paix qui aurait à prendre les décisions essentielles au sujet de l'acceptation ou du refus du traité de paix. Dès le début de 1919, j'insistai constamment pour que l'Allemagne gagnât les neutres et même les puissances ennemies aux idées de la paix par le droit. Je répétai qu'il fallait rédiger un projet allemand de Société des Nations et y intéresser l'opinion internationale. Malheureusement
les autorités compétentes n’ont compris que lentement et trop tard l’importance de ce vœu. Ils estimaient que, lors des négociations de Paris, on aurait largement l’occasion de discuter ces choses. Au contraire, j’ai toujours affirmé pour ma part qu’après s’être péniblement mis d’accord sur des propositions précises, il était extrêmement peu vraisemblable que les Alliés fussent disposés à se soucier encore de propositions allemandes de ce genre. Le cours des événements m’a donné raison.
Lorsqu’après la réunion de l’Assemblée Nationale allemande (mi-février 1919), il fallut former un nouveau gouvernement , j’étais convaincu que ce gouvernement devrait être tel qu’il trouvât l’assiette la plus large possible dans l’Assemblée nationale elle-même et que, pour cette raison, le centre devrait prendre part à ce gouvernement. Je partais de cette idée que seul un gouvernement appuyé sur une forte majorité aurait l’autorité nécessaire pour parler et pour négocier au nom du peuple allemand ; que seul un tel gouvernement offrirait à nos adversaires la garantie que les engagements signés librement par lui seraient tenus par le peuple allemand. Les Anglais me firent dire que de son côté leur gouvernement attachait précisément une grande importance à ce que le Genlre collaborât à la formation d’un gouvernement. Mes convictions s’en trouvèrent fortifiées. Après de longues discussions, la fraction du Centre décida à l’unanimité moins cinq voix environ de prendre part à la coalition gouvernementale avec les démocrates et les social-démocrates. Le gouvernement se fixait la tâche de conclure rapidement une paix durable. On annonça à diverses reprises que les propositions de paix allaient nous être remises. Chaque fois, la nouvelle fut démentie comme prématurée.
Lorsque la délégation de la paix put enfin partir pour Versailles à Pâques, sa ligne de conduite était fixée par le Cabinet. Lorsque les conditions de paix furent connues à Berlin, leur premier effet fut un effet de stupeur et pour ainsi dire de paralysie. Puis un cri d’indignation s’éleva contre des conditions qui violaient toutes les promesses, qui oubliaient les principes wilsoniens de la paix par le
POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX
droit. Le Cabinet discuta en détail les propositions de paix au cours d'une réunion de l'Assemblée Nationale, convoquée le 12 mai à Berlin. On se mit d'accord pour charger le ministre président Scheidemann de déclarer que la proposition de paix était « insupportable et inexécutable ». Le mot de « inacceptable » ne serait toutefois pas prononcé. Mais les démocrates du cabinet exigèrent, le 12 mai au matin, conformément aune résolution de leur fraction, que le gouvernement prononçât également, ce jour-là même, le mot de « inacceptable ». Appuyé par deux ministres social-démocrates, je me déclarai contre le mot d' « inacceptable » : si le ministre président Scheidemann — dis-je — prononce aujourd'hui le mot d' « inacceptable », il aura un succès énorme, mais transitoire. Quant au gouvernement, il doit se demander ce qui se produira dans deux ou trois semaines. Aussi est-il impossible d'employer dès maintenant le terme d'« inacceptable ». Insupportable et inexécutable suffisent. Si ces deux mots, mis en valeur par un grand mouvement populaire, ne font pas impression sur nos adversaires, le mot d' « inacceptable » ne changera rien, lui non plus, aux conditions. Mais les démocrates tenaient à leur revendication, et ils firent entendre, qu'au cas où on la repousserait, une crise de gouvernement était inévitable. Or, il fallait, en dépareilles circonstances, l'éviter à tout prix : un changement de cabinet aurait eu des conséquences incalculables. Si les partisans de 1' « inacceptable » quittaient le gouvernement, un changement de Cabinet enlèverait toute vertu aux propositions allemandes. Le.s partisans de 1' « inacceptable » ne pouvaient pas assumer à eux seuls les responsabilités du pouvoir. Le Cabinet se* mit donc d'accord sur une motion d'après laquelle le mot « inacceptable » s'appliquait au projet de paix actuel . On attendrait, avant de prendre définitivement position, les résultats des négociations de Versailles. L'accord général se réalisa sur cette base. Le ministre président Scheidemann récolta pour son <c inacceptable » les applaudissements dont j'avais parlé. Dans les séances de ma fraction, je donnai à mes collègues du Parlement le conseil pressant de ne pas se
lier les mains en adoptant définitivement ce terme d' « inacceptable » quand ils parleraient au public : il valait mieux attendre le résultat des négociations. Dans mes entretiens avec des journalistes allemands ou étrangers, j'ai, depuis le jour où les conditions de paix furent connues, évité de dire quelle position prenait le gouvernement allemand et celle que je prenais moi-même à leur égard. J'ai fait toujours remarquer à mes interlocuteurs qu'il fallait attendre le résultat des négociations. Tout ce qu'on a publié d'autre à cet égard est inexact. Je ne me dissimulais pas, il est vrai, qu'étant donné la façon dont s'étaient engagées les négociations de Paris, il ne fallait guère espérer d’atténuations. Maisj'espérais cependant un projet qui, s'il n’était pas accepté sans contradiction, rendrait du moins impossible le recommencement des hostilités.
Avant que la délégation de paix partît, il avait été convenu qu'elle ne quitterait Paris ou qu'elle ne romprait les négociations qu'après l'approbation préalable du Cabinet. Les difficultés qui s'opposaient aux relations directes entre le Cabinet et la délégation de paix donnèrent lieu à mainte divergence de vue. La délégation de Versailles estimait que ses notes relatives au projet du traité étaient une sorte de combat d'avant-garde, d'essais faits pour établir sur quels points il fallait espérer une concession de l'adversaire. Elle pensait en outre que ces notes serviraient à éclairer le public dans les pays ennemis. Si bonnes que fussent ces notes, elles ne pouvaient avoir ce dernier effet, puisque la censure ennemie en empêchait toute reproduction détaillée. La délégation de la paix ellemême était pour ainsi dire enfermée à Versailles et sans contact avec le reste du monde, alors que le gouvernement de Berlin recevait de nombreuses informations des pays neutres et ennemis. Le 23 mai, des pourparlers eurent lieu à Spa entre la délégation et plusieurs ministres. J'y pris part. Sur ma proposition, on décida qu'il fallait au plus tôt soumettre aux Alliés la totalité des contre-propositions allemandes, et qu'on ne rédigerait plus de notes particulières. Ce serait la délégation de Versailles qui
POUR LA CONCLUSION DE LA PAIX
rédigerait les contre-propositions, sans modifier directement le contenu des solutions arrêtées par le Cabinet. En même temps, on se mit d’accord sur les contre-propositions financières, qui avaient été jusque-là l’objet de bien des différends. D’abord je ne pouvais approuver l’offre d’une indemnité sans intérêts de 100 milliards de marksor. La délégation espérait que cette sommée gigantesque produirait un grand effet moral. Je n’étais pas de cet avis : je me disais que les mathématiciens ennemis savaient eux aussi calculer, et qu’ils se rendraient vite compte qu’en réalité cette somme représentait une offre bien inférieure portant intérêts. J’ajoutais que nos adversaires affecteraient sans doute ne pas avoir entendu le mot « sans intérêts », et qu’il était à redouter de les entendre affirmer que l’Allemagne avait offert d’elle-même cent milliards de marks-or. La délégation de la paix insistait bien sur ce point que seule l’intégrité territoriale de l’Empire et ses possibilités de développement économique pouvaient rendre tolérable une pareille charge. Mais il fallait s’attendre à ce que cette condition préalable du versement fût vite oubliée. Il fallait même craindre que toute cette proposition fût considérée comme un bluff, qui affaiblirait d’autant plus la valeur des autres propositions allemandes. En présence des vœux unanimes exprimés par le Cabinet et par la délégation de la paix, je cessai mes objections, à la condition qu’on insistât expressément et avec une énergie particulière sur les conditions mises à cette offre. Les négociations me donnèrent l’impression que sinon tous, du moins la plupart des membres présents de la délégation de paix, inclinaient à penser qu’il ne faudrait pas signer le traité. Ce symptôme, d’autres encore m’amenèrent à examiner, durant des jours et des nuits, le détail de toutes les raisons pour et contre la signature du traité. De toute ma vie, je n’ai jamais tant lutté avec moi-même avant d’arriver à un résultat définitif. Au cours d’un entretien que j’eus à la fin de mai avec le ministre-président Scheidemann, je lui déclarai que je n’arrivais absolument pas à comprendre le point dé vue de la non-signature. Si le Cabinet la décide, — lui dis-je,
— je donnerai ma démission de ministre. Je lui expliquai les raison de mon opinion, et nous convînmes que je résumerais les raisons pour et contre la signature dans uii rapport spécial. Je remis ce rapport, sous le sceau du secret, aux seuls membres du Cabinet et au président du Reich. En même temps j'insistai pour que le Cabinet n'attendît pas pour aborder la question de la signature ou de la nonsignature de l'ultimatum à court terme que nos adversaires ne manqueraient pas de nous envoyer. Il serait alors trop tard, disais-je, pour réfléchir mûrement et pour agir avec fermeté. Il fallait auparavant essayer de tirer au clair cette question lourde de conséquences. Telles étaient les lignes générales de mon exposé :