‹ Souvenirs de guerre du général baron PougetChapitre 48 sur 53 · SOUVENIRS DF-: GUERRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DF-: GUERRE

le pays; il fallait loger des gens de guerre en nombre considérable, ou chez soi, ou chez les logeurs, et cela coûtai! I IV. 25, I IV. 50 par homme ; il fallait de plus loger et nourrir à sa table un officier; il restai t peu <>ii

point de vin ; il avait été consommé par nos amis les ennemis; le blé était au moment de manquer; nous consommions du pain pour I u20 francs par mois; j'avais à ma charge ma mère et tout son entourage, composé de quatre personnes; il me fallait payer des contributions extraordinaires; celles de ma maison, presque doublées, se montaient à 400 francs et plus. Les charges daus ces temps de malheur étaient énormes, et je fus souvent forcé d'avoir recours à la bourse de mes amis. Mon sort ne s'améliora qu'en 1819.

Cependant le 22 mai 1817, le gouvernement publia une ordonnance par laquelle il accordait aux donataires à litre de secours une somme de 1,000 francs pour les indemniser de la perte de leurs dotations, encore fallait-il fournir un certificat à'indigence exigé des officiers généraux de l'Empire par la Restauratiou !! Il n'est sorte d'humiliations dont cette dernière n'ait abreuvé l'ancienne armée, et encore voulait-elle qu'on chantât ses louanges. J'ai dit plus haut que mon sort s'était amélioré en 1819, parce que, par mon ancienneté de grade, je fus appelé à prendre place dans le cadre de l'état-major général de l'armée et à jouir à dater du 1er janvier de la solde de mon grade. La lettre ministérielle qui me donnait cet avis était signée du maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Malheureusement cette situation ne dura pas longtemps ; on nous retrancha en 1820

2,000 francs pour mettre tous les généraux disponibles à la même solde. — Nous étions enfin arrivés au règne de Charles X. M. de Clermont-Tonnerre, ancien aide de camp du roi Joseph Bonaparte, était miuistre de la guerre.

Le Roi, fatigué de la présence dans l'armée de tous ces anciens généraux de l'Empire qu'il qualifiait de carmagnoles, ordonna à son digne ministre d'en élaguer d'abord deux cents, et je fus du nombre. Par une lettre d'avis qui n'était qu'une circulaire, on avait cependant daigné adoucir par le style ce qu'au fond elle contenait d'amertume. Cette lettre était datée du 4 décembre 1824; elle nous disait : ce Que les demandes instantes, faites depuis plusieurs années pour obtenir une réduction dans les dépenses de "état-major général de l'armée, exigeaient qu'il fût pris, avant la fin de 1824, une mesure générale pour remettre les cadres de MM. les officiers généraux en rapport avec les besoins du service; que le ministre avait le vif regret de faire savoir à chacun d'eux que, par suite des règles adoptées par le Roi, il se trouvait compris au nombre des officiers généraux admis à la retraite à dater du 1er janvier 1825. Le ministre ajouta que cette disposition n'était qu'une mesure purement administrative, n'ayant rien qui puisse faire perdre à aucun général les droits particuliers qu'il pouvait avoir à la bienveillance de Sa Majesté. » — Voilà quelles furent nos étrennes pour l'an de grâce 1825! Et ce bon prince commençait à tenir la parole donnée par lui à l'émigration, onze ans auparavant, de

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se défaire par centaines de ces carmagnoles de généraux qui les avaient empêchés d'abo.rder la France pendant treize ou quatorze ans. La conduite du Roi était conséquente, mais elle était injuste autant qu'impolitique. Aucun des ministres de la guerre qui avaient précédé M. de Clermont-Tonnerre ne voulut s'associer au Roi dans une mesure qui l'aurait stigmatisé aux yeux de l'armée et de la France. Avant de lui remettre le portefeuille de la guerre, on lui dit que c'était à condition qu'il entrerait dans les vues du Koi. Sa nomination n'avait d'autre but que de le faire rompre avec l'ancienne armée et de le punir de s'être barbouillé avec les Bonaparte, comme disait si gracieusemens la duchesse d'Augoulême. M. de Clermont-Tonnerre n'avait, en effet, aucune des qualités nécessaires pour être ministre; c'est une vérité que lui-même n'eût pu contester. L'ordonnance qui illustra ce ministère fut rigoureusement exécutée. Elle s'exprimait ainsi : « Sont « admis à la retraite, à partir du 1er janvier 1825, les « officiers généraux qui, y ayant droit, n'ont pas été ^ employés depuis le 1er janvier 1816. n II suffisait donc qu'un officier général eut des droits à la retraite simple, c'est-à-dire qu'il eût trente ans de service, y compris ses campagnes, pour qu'il dût l'accepter. Or, je me serais trouvé dans cette catégorie, puisque j'en avais plus que quarante-cinq. Mais comme j'avais été employé en 1816 et 1817, j'écrivis au ministre que je ne me trouvais pas dans les catégories déterminées dans l'ordonnance qui plaçait les officiers généraux à la retraite. Je dis que j'avais été employé en 1816

et 1817, voici comment : Il manquait, dans la 4e division militaire, dont le chef-lieu était alors Nancy, un maréchal de camp pour présider le conseil de revision ; j'étais alors en disponibilité dans cette ville; le général commandant la division me nomma; il était la seule autorité légale ayant ce pouvoir. Je fis donc valoir ce genre d'emploi; j'eus à batailler avec le ministre et avec les bureaux, qui prétendaient qu'on n'était titulaire d'un emploi que lorsqu'on y avait été appela par lettre ministérielle. Je répondis aux uns et aux autres qu'on cherchait à éluder la loi ; car, en effet, qu'est-ce qui caractérise l'emploi? Ce sout les fonctions, et ce qui constate les fonctions, c'est la solde. Or, j'avais touché, par ordre spécial du ministre, mon traitement d'activité pendant les années 1816 et 1817. Mon affaire fut envoyée devant le conseil d'Etat, section de la guerre, qui pronouça en ma faveur, et je fus réintégré sur le cadre des officiers généraux en disponibilité, par lettre ministérielle du 27 février 1825. Cette lettre disait que le Roi, reconnaissant que j'avais été employé depuis le 1er janvier 1816, me rétablissait dans le cadre de l'état-major général , et qu'en conséquence des ordres étaient donnés pour que ma solde de disponibilité me fût versée sans interruption. Il était dur pour les bureaux du ministère de voir leur travail infirmé par le conseil d'État; les malveillants ne pensent heureusement pas à tout : si, dans l'ordonnance, on avait inséré qu'il fallait avoir été employé par lettre ministérielle^ il est probable que ma réclamation n'eût pas été accueillie.

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J'étais à Paris depuis le 21 novembre \>>2't ; je crus devoir y rester jusqu'à la solution de mou affaire et jusqu'au jour où une lettre ministérielle m'annonçât ma réhabilitation. Je m'entretenais souvenl de ces incidents avec le maréchal Rfolitor, qui qualifiait d'injuslice et de tracasseries indignes du ministère les procédés dont on usait à mon égard. II me remit même une letlre pour le lieutenant général Rayter, président de la section de la guerre au conseil d'Etat, auquel j'exposai mou affaire. C'était un officier général de l'Empire, et quoiqu'il ne se prononçât pas devant moi, puisqu'il devait être mon juge, j'augurai bien de l'accueil que je reçus de lui. Je fus satisfait de cette décision, qui me maintenait en disponibilité jusqu'au moment où j'aurais acquis le temps nécessaire pour avoir le maximum de la retraite de mon grade. C'est tout ce que je pouvais attendre du gouvernement de la Restauration, si antipathique à l'armée impériale.

Les événements de juillet 1830 me trouvèrent dans cette situation; j'en appris le résultat à Vézelise, où j'habitais depuis près de cinq ans. Sans me vanter d'être prophète eu politique, j'augurai que l'expulsion des Bourbons du trône de France était définitive, et que les cabinets de l'Europe allaient juger de l'antipathie qui régnait en France contre cette famille impuissante désormais à gouverner le pays. La replacer sur le trône une troisième fois, c'était courir à de nouveaux dangers et au renouvellement des scènes révolutionnaires. Les Etats de l'Europe le reconnurent, et ils eurent raison.

Je me rendis aussitôt à Paris, où, peu de jours après mon arrivée, je fus rappelé à l'activité. Une commission, composée de huit lieutenants généraux et de quatre maréchaux de camp, fut nommée pour examiner les dossiers des officiers mis à la retraite ou en nonactivité par les deux Restaurations, en reconnaître les motifs et les apprécier. Je fus nommé membre de cette commission, qui était présidée par le lieutenant général comte Decaen. Elle siégeait dans les bureaux du ministère de la guerre et avait pour secrétaire un sousintendant militaire. Pendant les sept mois où je fis partie de cette commission, elle se réunit exactement tous les jours, excepté le dimanche; aussi nouspassa-t-il sous les yeux plus de trente mille dossiers. La durée et la valeur des services furent scrupuleusement examinées et la justice rendue à tous. La commission jugeait sans aucune prévention. Les hommes tarés, éloignés du service pour des motifs qui avaient compromis leur honneur, étaient tenus éloignés, sans égard pour la cause qu'ils avaient servie. Ceux dont les services étaient honorables et qui avaient été mis à la retraite avant l'âge et qui étaient alors trop âgés pour reprendre du service actif étaient replacés dans le cadre de non-activité jusqu'au moment où l'on pourrait s'occuper de leur retraite définitive. C'était une manière d'augmenter cette retraite. D'autres étaient proposés pour rentrer en activité dans la ligne, le service des places et les compagnies de vétérans. En un mot, la commission faisait ce qu'elle pouvait pour améliorer le sort des victimes des Restaurations. Ce fut à cette

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époque que je fis rentrer mon (ils en activité; mais je ne pus lui faire compter les onze années qui s'étaient écoulées depuis sa démission, parce qu'il n'avail pas été contraint de la donner.

.le restai dans cette commission depuis le mois d'août I8;{() jusqu'en février 1831. Le minishc me donna alors le commandement du département de Loiret-Cher; Irois mois après je permutai avec le général Poret de Morvan, mon ami, qui commandait le département de l'Aube. Poret avait ses biens à Orléans et moi ma famille à Nancy; cela nous rapprochait beaucoup l'un et l'autre de nos intérêts respectifs.

Pendant la durée de ces deux commandements il ne s'est rien passé qui mérite d'être signalé. Lorsque j'étais à Troyes, le roi Louis-Philippe y passa pour aller visiter Test de la France ; il y fut accueilli avec enthousiasme; arrivé à quatre heures du soir, il passa la revue de la garde nationale. J'eus l'honneur d'être invité à sa table; j'étais allé le recevoir avec le préfet, à son entrée dans le département de l'Aube; il nous quitta le lendemain pour entrer en Seine-et-Marne, et moi je pris la route de Nancy pour venir aux élections.

Pendant le court séjour du Roi à Troyes, je trouvai l'occasion de prier le maréchal Soult, qui était alors ministre de la guerre, de réparer les injustices dont j'avais été victime du fait de la Restauration, en me nommant lieutenant général. Je fis valoir que quatre années de grade sous l'Empire, la campagne de Russie comme maréchal de camp et seize ans d'inactivité sous les Bourbons, me créaient des titres plus que suffisants

à cette faveur. Le maréchal me connaissait de longue date : j'étais de la création du camp de Boulogne et de la première levée des troupes de ce camp qui firent la campagne terminée par la bataille d'Austerlitz. J'avais fait les trois premières campagnes d'Allemagne comme colonel d'un régiment d'avant-garde, dans le corps d'armée du maréchal, qui reconnaissait sans hésiter la valeur de mes services et les avait souvent exaltés en mon absence comme en ma présence. Je n'avais jamais cessé d'être honorablement et amicalement reçu par lui lorsqu'il était mon général en chef. Il me dit de lui renouveler ma demande par écrit lorsqu'il serait rentré à Paris, en objectant cependant qu'il y avait foule pour les demandes et pas de places vacantes; il ajouta que n'ayant pu jusqu'à présent me nommer au grade supérieur, il avait songé à me faire obtenir la croix de grand officier de la Légion d'honneur, qui était le signe le moins équivoque par lequel on pouvait reconnaître mes services; que cette dignité n'était conférée qu'aux lieutenants généraux; qu'avec ce signe sur la poitrine je deviendrais leur égal en honneur, et que plus tard on verrait. Nous étions alors en 1831, et dans le mois d'avril 1832 parut l'ordonnance qui mettait à la retraite les lieutenants généraux à soixantecinq ans et les maréchaux de camp à soixante-deux. Je vis, dès lors, s'évanouir toutes mes espérances, car, eussé-je été nommé en janvier 1831, je n'aurais reçu que la retraite de maréchal de camp, puisqu'il fallait deux ans de grade pour en obtenir la retraite. Or, si j'avais désiré celui de lieutenant général, c'était pour

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améliorer ma position et après moi la pension de ma femme. A l'époque où celle ordonnance fut Fendue, pavais soixante-quatre ans et huit mois; ainsi, plus d'espoir. Je m'estimai heureux d'avoir obtenu la plaque de grand officier, que je pouvais porter avec l'habit bourgeois; c'était la tenue adoptée par tous les officiers généraux en retraite; bien qu'ils restassent maîtres de revêtir leur uniforme quand bon leur semblerait, ils n'usaient de cette faculté que pour aller saluer le Roi ou quelque membre de la famille royale. J'avoue que je me montrais volontiers deux ou trois fois par an avec mes insignes de grand officier, parce que j'avais l'intime conviction de les avoir mérités ; il y avait vingtcinq ans que j'avais été fait commandeur sur le champ de bataille d'Austerlitz; depuis, j'avais assisté à la bataille d'Iéna, à la prise de Lubeck, où mon régiment monta à l'assaut des remparts de la ville, à la prise de ÎWagdebourg, à la bataille de Landsberg, où j'ai été blessé à la cuisse par un biscaïen qui a tué mon cheval, au combat de HofT, où j'ai perdu huit cents hommes et quarante-quatre officiers et où j'ai eu mes vêtements percés par huit ou dix balles; à la bataille d'Eylau, à la prise de Kœnigsberg, à celle du château d'Ebersberg, considérée comme un des beaux faits d'armes de l'armée, et qui fut enlevé par mon régiment seul; à la bataille d'Essling, où j'ai eu un cheval tué sous moi et la moitié d'un pied emporté par un boulet, à la campagne de Russie, où j'assistai au combat de Vilkomir, de Jacoubowo et de la Drissa, où nous primes douze pièces d'artillerie, les 31 juillet et 1er août 1812;

à la bataille de Polock le 18 du même mois, où j'eus un cheval tué sous moi et où je fus blessé, à la défense de Witepsk dont j'étais gouverneur.

Admis à la retraite à l'âge de soixante-quatre ans à la suite de l'ordonnance mentionnée plus haut, je me suis retiré dans mes foyers avec :

Le grade de maréchal de camp.

Le titre de baron,

La dignité de grand officier de la Légion d'honneur,

Le titre de chevalier de Saint-Louis avec une pension comme donataire dépossédé et le grand maximum de la retraite de maréchal de camp,

Enfin, avec V insigne honneur de voir mon nom inscrit sur Varc de triomphe de V Etoile, à Paris.

J'ai quitté le service sans fortune, quoique j'en eusse acquis une considérable à la pointe de mon épée, dont je ne pus jouir longtemps, puisque j'en fus dépossédé à la chute de l'Empire. L'Empereur m'avait donné deux dotations en immeubles et en droits seigneuriaux, l'une en Westphalie, l'autre en Hanovre; à l'heure où j'écris ces lignes, trente et un ans après mes investitures, chacune de ces dotations rapporte 20,000 francs.

C'est ainsi que les rois des premières dynasties récompensaient ceux qui les avaient servis.

Ces dotations devaient être transmises à mon fils aîné, et toujours ainsi par ordre de progéniture.

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