‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 10 sur 122 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

travaux de peinture et de vitrerie qu'il entreprenait nous conduisaient souvent chez les curés des environs, dans les nombreuses abbayes qui nous entouraient, et chez les plus riches fermiers de la contrée.

J'ajouterai encore que M. Ledru, qui ne manquait pas d'esprit, est mort misérable dans un hôpital à Essommes, près Château-Thierry. Il n'avait pas d'enfants, et, comme beaucoup de gens dans cette position, il pensait qu'il posséderait toujours assez pour satisfaire à ses besoins. Mais il arrive le plus souvent que le travail manque; on finit par épuiser les ressources que l'on possède, et l'on meurt misérable ; ce qui m'a fait faire cette réflexion : que la famille donne à son chef le désir de conserver et même d'amasser.

Je mangeais à la table des curés, prieurs et fermiers. Le curé démon village dînait quatre fois en ville par semaine, et une fois chez lui le vendredi. Le dimanche, il gagnait de l'appétit pour les jours suivants en se mettant un peu à la diète. J'étais son Benjamin, et son premier en» faut de chœur. Je chantais un peu, et surtout des chansons. Ma mère, qui était fière, ne

voulait pas que j'allasse glaner comme les autres enfants. Je me trouvais ainsi à la disposition du curé. A Gandelu, j'étais également aimé du prieur , qui demeurait à côté de mon patron Ledru. Quand je sortais dans la cour, il me disait déchanter , ce que je m'empressais de faire. Je ne puis passer sous silence le fait suivant. Le jeudi de la semaine sainte, dans mon village, on remontait au clocher les cordes des cloches, et c'étaient les enfants qui, munis de crécelles, avertissaient les habitants de l'heure des offices. Ce jour-là, on dînait plus que sobrement. Nous ne pouvions manger que lorsque des étoiles paraissaient au ciel. Or, quand Pâques tombait dans le mois d'avril, on avait le temps d'avoir faim. Ne pouvant plus résister à l'appétit qui me pressait, je quittai le jeu (nous jouions aux œufs rouges) pour aller au presbytère, dont toutes les portes étaient fermées. Je grimpai par-dessus le mur du jardin etj'entrai dans la cuisine. Javotte, la gouvernante du curé, était ivre et couchée à terre. Sans m'en préoccuper autrement, je sautai sur les débris du dîner, et je réconfortai mon estomac. Les convives me parurent être dans la position

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de Javotle. J'allai ensuite rejoindre mes camarades. Le lendemain, la gouvernante, quim'alait remarqué, me recommanda le silence sur ce que j'avais vu : ce à quoi je me conformai. Un an après j'étais à Gandelu ; je ne retournai plus dans mon village que pour voir mes parents et deux fermiers, M. Jarry et M. Chain, qui m'ont toujours bien reçu. La famille Chain m'intéresse d'autant plus, à l'exception de deux beaux-frères, de qui je n'ai guère à me louer , que si aujourd'hui je vais à la noce de Nathalie, fille du meunier Campeau, de la Ferté- Milon, je connaîtrai cinq générations de cette belle et honnête famille.

En 1785, je partis pour Paris, où j'arrivai chez les honnêtes Dehansy, libraires sur le Pont-au- Change , lesquels me donnèrent l'adresse de mon oncle , frère cadet de mon père , qui exerçait l'état d'assembleur. C'est une profession intermédiaire entre l'imprimerie, la brochure et la reliure , puisqu'on reçoit le papier mouillé sortant des presses. Je ne dirai qu'un mot en passant de mon oncle, fort vilain homme. Il prêta de l'argent à mon grand-père dont il fit vendre le bien, qu'il acheta sous le nom

d'un tiers qui s'appelait Drouin. Il se maria avec une femme plus âgée que lui de quinze ans, et dont il était sûr de n'avoir pas d'enfants.

11 me garda et me fit assembler avec lui. 11 me donnait trente sous par jour, tandis que je lui gagnais h à 5 fr., ce qui ne l'empêchait point de me maltraiter et de me brûler le pouce tous les jours. Le durillon occasionné par cette brûlure, réitérée continuellement, ne s' effacera qu'avec ma vie. Il me grondait dix fois par jour, et je trouvai que la position n'était pas tenable. Heureusement M. Lamy, libraire, vint me demander pour entrer chez lui. Mon oncle y consentit en me faisant défendre de me faire appeler Barba ; ce qui m'obligea à prendre mon prénom de Nicolas. Et voyez la contradiction ! mon oncle ne me pardonna jamais de l'avoir quitté. Ma tante était meilleure que lui ; seulement, elle m'apprit à mettre à la loterie, jeu qu'elle chérissait beaucoup. Je ne dormais presque plus , je ne rêvais que nujnéros. Ma tante se fit ensuite dévote, et naturellement me prit en grippe. Mon oncle étant mort le premier, elle hérita de tous ses biens. Un petit événement me força de m' engager ; mon oncle

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