SOUVENIRS. — CHAPITRE V
célèbre mademoiselle Mars, cadette, n'aimait point Damas, qui, à la vérité était d'humeur difficile. Me sachant lié avec lui elle me plaisantait un jour sur son compte, avec cette finesse d'esprit qu'on lui connaît; l'entretien avait lieu dans sa propriété, à Sceaux, en présence de Charlet : «Madame, répondis-je, Damas, malgré ses défauts n'est pas remplacé à la comédie française ; et malgré votre immense talent, vous ne jouerez pas la comédie toute seule. Le genre sentimental ne lui convenait point. » Une autre fois , j'assistai avec mon ami Val ville , qui a élevé mademoiselle Mars, comme un bon père, à la première représentation du G(/(/M«(/alousie. Val ville me pria de revenir une seconde fois, etdeluirendre de l'ouvrage un compte àla Barba, selon son expression. Je lui écrivis à Sceaux , où il restait depuis sa retraite définitive du théâtre : « Le Qd d' Andalousie est un ouvrage mauvais; le sublime Talma, n'y est pas à sa hauteur habituelle et en bon camarade il a dû se mettre au diapazon de mademoiselle Mars. Ils sont mauvais tous les deux, et je préférerais voir ton Hippolyte douze jours de suite dans ses plus mauvais rôles de comédie, que d'être condamné
à revoir et la nouvelle pièce et l'actrice. » Mon Yalville fut enchanté de cette lettre, et il la montra à mademoiselle Mars.
Ce ne fut qu'un an après que je m'aperçus qu'elle connaissait la fameuse lettre, et Yalville m'avoua qu'elle l'avait trouvée sur son bureau. Du reste il pensait comme moi à l'égard de la grande comédienne , pour laquelle il aurait sacrifié mille fois sa vie. Je parlerai encore ailleurs de ce digne homme dont je fus l'ami pendant vingt-cinq ans, et je vais dire tout de suite à la louange de la célèbre actrice , que jusqu'à la mort de Yalville , arrivée au mois d'avril 1830, il fut entouré de soins et d'égards. Qu'elle reçoive ici l'expression de toute ma reconnaissance.
Les comédiens n'aimaient guères Talma et mademoiselle Mars par jalousie , et comme me disait la bonne mère Gontier : « Quand nous sommes adorés du public , nous déplaisons à nos camarades. » Quant à Yalville il prétendait «Qu'un pensionnaire de la comédie française est toujours rempli de zèle, mais que lorsqu'il devient sociétaire, il se néglige, et joue témoins possible. On devrait, ajoutait-il les laisser pen-